‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 124 sur 257 · PREMIÈRE ANNÉE D*APOSTOLAT · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ANNÉE D*APOSTOLAT

altaché à François. C'était un de ces simples de cœur qui trouvent la vie assez belle dès qu'ils peuvent voir et contempler celui qui a fait jaillir de leur âme Tétincelle divine ^.

Cette arrivée à la Portioncule dut être un avertissement pour François; il songea dès lors à la possibilité de prendre quelques compagnons avec lesquels il continuerait sa mission apostolique dans les environs.

II avait souvent reçu Thospitalité à Assise, chez un homme riche et considéré appelé Bernard de Quintavalle^ qlii le faisait coucher dans sa propre chambre; on comprend combien une telle intimité devait être favorable aux épançhements. Lorsque dans le silence des pre-

i. 1 Gel. 24. Il faut corriger le texte des BoU. : ïnter quos quidam de Asaisio puer ac simplicem qnimum gerene, par : quidam de Assisio pium (te aimplicem^ etc. La période où nous sommes est très claire dans son ensemble; le tableau qu'en donnent les Trois Compagnons est vrai d'une vérité qui s'impose à première vue ; mais ni eux, ni Gelano ne dressent des procès- verbaux. Plus tard, on a voulu savoir exactement dans quel ordre les premiers disciples étaient arrivés, et on a torturé les textes pour trouver la réponse ; on en a fait autant en ce qui concerne les premières courses missionnaires Mais des deux côtés on aboutit à des impossibilités et à des contradictions. Qu'importe qu'il y ait eu deux, trois ou quatre missions avant l'approbation papale? Qu'importe le nom de ceux des premiers disciples qui sont des personnages tout à fait secondaires dans l'histoire du mouvement franciscain? Tout cela a eu lieu avec beaucoup plus de simplicité et de spontanéité qu'on ne se le ilgure d'ordinaire. Il y a bien de la difTérence entre le plan d'une maison dressé par un architecte et la vue de cette maison peinte par un artiste. La seconde , tout en fourmillant d'inexactitades, donne pourtant une plus juste idée de la réalité que le plan. U en est de même des récits des biographes franciscains.

2. i Gel. 24. Bernard de Besse est le premier & l'appeler 6. de Quintavalle : De laudibus, fo 95 h« Gf. sur lui Marc de Lisbonne, 1. 1, seconde partie, p. 68-76; Conform. 47; Fior, 4, 2, 3, 4, 5, 6, 28; 3 Soc 27, 30, 39; 2 Gel. i, 10; 2, 17; Bon. 28; 1 Gel. 30; Salimbene, ann. 1229, et Tribul. Areh., II, p. 278, etc.

mières heures de la nuit, une âme ardente et enthousiaste vous raconte ses désillusions, ses blessures, ses rêves, ses espérances, sa foi, il est bien difficile de ne pas se laisser entamer, surtout quand Tapôtre a de secrètes intelligences dans votre âme et répond sans le savoir à vos intimes aspirations.

Un jour, Bernard alla prier François de venir loger chez lui la nuit suivante; il lui donnait en même temps à entendre qu*il avait à prendre une grave résolution dont il désirait s'entretenir avec lui.

La joie de François fut bien grande en devinant ses intentions. Ils passèrent la nuit sans songer au repos ; ce fut une longue communion de leurs âmes : Bernard était décidé à distribuer tous ses biens aux pauvres et à s'unir à François. Celui-ci voulut le faire passer par une sorte d'initiation, lui montrer que ce qu*il pratiquait, ce qu'il prêchait, il ne l'avait pas inventé, mais que Jésus lui-même l'ordonne expressément dans sa parole.

Dès la pointe du jour ils se dirigèrent avec un autre néophyte du nom de Pierre vers l'église Saint-Nicolas, et là après qu'ils eurent prié et entendu la messe, François prit sur l'autel le livre des évangiles et lut à ses compagnons le récit qui avait décidé sa propre vocation : les paroles de Jésus envoyant ses disciples en mission.

« Frères, ajouta-t-il, voilà notre vie et notre Règle et celle de tous ceux qui voudront se joindre à nous. Allez donc et faites ce que vous avez entendu^.»

1. 1 Gel. 24; 3 Soc. 27, 28 et 29; 2 Gel. 1, 10; 3, 52; Bon. 28; A. SS. p.580. Le travail de la tradition se fait sentir dans ce récit; on voulut bientôt montrer un miracle dans la manière dont François trouva le passage à lire. — L'église Saint-Nicolas n'existe plus; elle se trouvait sur remplacement occupé aujourd'hui par la caserne de gendarmerie {carabiniêri reali).

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LMosistaoce avec laquelle les Trois Compagnons racontent que François consulta trois fois le livre en rtionoeur de la Trinité, et qu*il s'ouvrit de lui-même aux versets concernant la vie apostolique, porte à croire que ces passages furent, sinon ce jour-là, du moins bientôt après, la Règle de la nouvelle association.

€ Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as et le donne aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens et suis-moi.

€ Jésus ayant assemblé les Douze leur donna puissance et autorité pour chasser les démons et pour guérir toutes les maladies, puis il les envoya prêcher le royaume de Dieu et guérir les malades. Il leur dit : «Ne prenez rien pour la route, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent, ni deux tuniques. Dans quelque maison que vous entriez restez-y, et que ce soit de là que vous partiez. Quant à tous ceux qui ne vous recevront pas, sortez de leur ville, et secouez la poussière de vos pieds en témoignage contre eux.» Les disciples étant partis allèrent de village en village, annonçant la bonne nouvelle et faisant partout des guérisons.

«Jésus dit à ses disciples : «Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra; mais celui qui perdra sa vie à causent» de moi la retrouvera. Que servirait-il à un homme de gagner le monde entier, s'il perdait son âme^.»

1. Matth. 49, 21; Luc 9, 1-6; Matth. 16, 24-27. L'accord de la tradition sur ces passages est complet. 3 Soc. 29; 2 Gel. 1, 10; Bon. 28; Spec. 5 b; Conform, 37 b 2, 47 a 2; Fior 2; Glassberger et la Chronique des XXIV généraux intervertissent Tordre (Analecta fr., t. II, p. 5) ainsi que les Conformités à un autre endroit, 87 b 2.

Ces versets ne furent guère d'abord que la Règle officielle de l'Ordre, — la vraie Règle, c'était François lui-même; — mais ils avaient le grand mérite d'être courts, d'être absolus, de promettre la perfection et d'être tirés de l'Évangile.

Bernard se mit aussitôt en devoir de distribuer sa fortune aux pauvres. Son ami assistait plein de joie à cet acte qui avait attiré la foule, lorsqu'un prêtre du nom de Sylvestre, qui lui avait jadis vendu des pierres pour la réparation de Saint- Damien, voyant donner tant d'argent à tous ceux qui se présentaient, s'approcha et dit : «Frère, tu ne m'as guère bien payé les pierres que tu m'as achetées, i»

François avait trop bien détruit en lui tout germe d'avarice pour ne pas s'indigner d'entendre un prêtre parler ainsi : « Tiens , dit-il , en lui tendant l'argent qu'il puisait à pleines mains dans le vêtement de Bernard, liens, es-tu assez payé maintenant? » — aTout à fait, répondit Sylvestre, uq peu honteux au milieu des murmures de la foule ^. »

Ce tableau oii les personnages se détachaient si fortement, devait s'imposer au souvenir des assistants avec UDe force sans pareille : les Italiens ne comprenuent tout à fait que ce qui fait image. On savait désormais mieux que par toutes les prédications de François ce que seraient les nouveaux frères.

Aussitôt la distribution achevée, ils descendirent à la Portioncule où Bernard et Pierre se firent des cabanes de branchages, puis ils s'arrangèrent des tuniques

1. 8 Soc. 90. Cf. Anon, Peru$. : A. SS., p. 581 a. Cette scène n'est rapportée ni par Gel mo, ni par saint Bonaventure.

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comme celle de François. Elles ne différaient guère du vêtement que portaient les paysans et étaient de ce brun» dont les nuances varient à l'infini, que Ton appelle là-bas couleur de bête. On en retrouve encore de semblables chez les bergers des parages les plus écartés des Apennins.

Huit jours après, le jeudi 23 avril 1209^, un nouveau disciple du nom d'Égide se présentait à François. Nature douce et soumise, il était de ceux qui ont besoin de s'appuyer, mais qui, une fois Tappui trouvé et éprouvé, s'élèvent parfois aussi haut que lui ; Tâme pure de frère Égide, portée par celle de François, devait savourer les délices enivrantes de la contemplation avec une ardeur inouïe 2.

Il faut se garder ici de trop presser les textes et de leur demander plus qu'ils ne peuvent donner. Plus tard, quand l'Ordre fut définitivement constitué et qu'il eut des couvents organisés, on se figura le passé sur le modèle du présent, et cette erreur pèse encore sur le tableau des origines du mouvement franciscain.

Les premiers frères vécurent comme les pauvres auxquels ils se mêlaient si volontiers ; la Portioncule était leur église de prédilection, mais on se tromperait en s'imaginant qu'ils y séjournaient longuement. C'était leur lieu de rendez-vous, rien de plus. Lorsqu'ils partaient, ils savaient seulement qu'ils se retrouveraient

1. Cette date est donnée par la vie de fr. Égide : A. SS, Oct,, t. II, p. 572; Aprilis, t. III, p. 220. Elle cadre bien avec les récits. C'est par elle qu'on obtient la date approximative de la conversion définitive de François deux années entières auparavant.

2. i Gel. 25 ; 3 Soc. 23; Bon. 29. Cf. Anon. Perus.: A. SS. p. 582 et A. SS. Aprilis, t. III, p. 220 ss.

aux alentours de la pauvre chapelle. Leur vie était ce qu'est encore aujourd'hui celle des mendiants en Ombrie, allant çà et là au gré de leur fantaisie, couchant dans les greniers è foin, dans les hospices de lépreux ou sous le porche des églises.

Ils avaient si peu un domicile fixe, qu'Egide décidé à se joindre à eux, était très en peine pour savoir où il trouverait François, et que l'ayant rencontré inopinément du côté de Rivo-Torto^, il vit dans ce fait une direction providentielle.

Ils allaient à travers les campagnes, jetant joyeusement leur setnence. C'était au commencement de Télé, à ce moment où tout le monde est dehors en Ombrie pour faner ou faucher. Les mœurs n y ont guère changé: quand à la fin de mai on se promène dans les campagnes des environs de Florence, de Pérouse ou de Rieti, on voit souvent, à la nuit tombante, des joueurs de cornemuse entrer dans les champs, au moment où les faucheurs s'asseyent sur les gerbes pour le repas du soir ; ils jouent quelques morceaux, et lorsque le cortège des travailleurs rentre au village, suivi des charrettes chargées de la récolte, c'est eux qui ouvrent la marche, remplissant l'air de leurs notes les plus aiguës.

1. Spec. 25 a. Qualiter dixit fratri Egidio priusqwHn esset receptus ut daret mantellum cuidam pauperi. In primordio reli' gionis cum maneret apud Rigum Tortum eum diiobus fratrihus quos tunetantum hcibebat. Si l'on compare ce passage avec 3 Soc. 44, on arrivera sans doute à la conclusion que le récit du Specalum est plus satisfaisant. On comprend en effet fort bien riliusion d'optique par laquelle on fit plus tard de la Portloncule le théâtre de la plupart des traits de la vie de saint François, tandis qu'on ne comprend pas pourquoi on aurait cherché à créer une auréole à Rivo- Torto. Les Fioretti disent : Ando inverso lo apedale dei lébbrosit ce qui confirme l'indication de Rivo-Torto. Vita d'Egidio, § i.

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Les joyeuTc Pénitents qui aimaient à s'intituler Jocur IcUores Domini^ les jongleurs de Dieu, firent sans doute souvent de mème^. Ils firent même beaucoup mieux, car ne voulant être à charge à personne, ils passaient une partie de leurs journées à aider les paysans aux travaux des champs^. Les habitants de ces contrées sont pour la plupart aimables et sérieux ; les frères gagnaient vite leur confiance en racontant d*abord leur histoire, puis leurs espérances. On travaillait et on mangeait ensemble, souvent même ouvriers et frères couchaient dans la même grange, et quand, à l'aube du lendemain» ces derniers continuaient leur route, les cœurs étaient touchés. On ne se convertissait pas encore, mais on savait que là-bas, du côté d'Assise, vivaient des hommes qui avaient renoncé à leurs biens et qui dévorés de zèle, allaient çà et là prêcher la pénitence et la paix.

L'accueil dans les villes était bien différent. Autant le paysan du centre de la Péninsule est doux et serviable, autant les citadins se montrent d'abord moqueurs et malins. Nous verrons tout à Theure à quelles persécutions furent eo butte les frères qui allèrent à Florence.

11 ne s'était écoulé que quelques semaines depuis que François avait commencé à prêcher, et déjà ses paroles et ses actions retentissaient comme un irrésistible appel au fond de bien des cœurs.

Nous touchons à la période la plus originale et la plus attachante de l'histoire des Franciscains. Ces premiers

1- An. Perus. : A. SS., p. 582. Cf. Fior, Vie d'Égide 1; Spec, i24, 136; 2 Gel. 3, 68; A. SS. Aprilis, t. III, p. 227.

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