CHAPITRE VU Rivo-Torto
Les Pénitents d'Assise débordaient de joie. Après tant de journées mortellement longues, passées dans cette Rome, si différente des autres villes qu'ils connaissaient, en butte aux méfiances peu déguisées des prélats, aux moqueries de la valetaille pontificale, le départ leur apparaissait comme une délivrance. A la pensée de revoir leurs chères montagnes, ils sentaient celte nostalgie enfantine du village natal que les âmes simples et bonnes conservent jusqu'au dernier soupir.
Aussitôt après la cérémonie, ils allèrent s'agenouiller au tombeau de saint Pierre et traversant toute la ville, ils quittèrent Rome par la Porta Salara.
Thomas de Gelano, très bref en ce qui concerne le séjour de François dans la Ville éternelle, raconte tout au long lallégresse de la petite troupe quand elle en fut sortie. Déjà leurs souvenirs se transfiguraient : peines, fatigues, craintes, troubles, hésitations étaient oubliés; ils ne songeaient plus qu'aux assurances paternelles du souverain pontife, — le vicaire du Christ, le seigneur et le père de l'univers chrétien, — et se promettaient de
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Taire f^ans cesse de nouveaux efforts pour suivre fidèlement la Règle.
Tout en s'entretenant ainsi, ils s*étaient engagés sans provisions dans cette campagne de Rome où les rares habitants du pays ne se hasardent pas au fort de la chaleur.
La route se dirige vers le nord, restant assez loin du Tibre ; à gauche, la crête dentelée du Soracte, toute noyée dans la brume formée par les exhalaisons du sol, s*éloigne et s'agrandit démesurément ; à droite, le moutonnement éternel des monticules, avec leurs immenses pâturages séparés par des buissons si desséchés, si ea désordre, qu'ils semblent crier grâce et pardon. Au milieu, la route poudreuse qui court toute droite, implacable, ne montrant à perte de vue que la danse échevelée de l'atmosphère embrasée. Pas une maison, pas un arbre, pas un souffle, rien pour venir rassurer le voyageur contre l'inquiétude qui le gagne. Çà et là, quelques ruines qui semblent le cadavre des civilisations disparues, des huttes abandonnées, et au bout de l'horizon, quelques collines qui se dressent comme de gigantesques et insurmontables murailles.
Il n'y a pas de mois pour rendre les souffrances physiques et morales auxqueHes on s'expose en s'eur gageant sans précautions dans ces parages inhospitaliers. A l'énervement causé par le manque d'air, succède bientôt une insurmontable lassitude; les pieds s'enfoncent dans une poussière molle et ténue que chaque pas soulève; elle vous couvre, vous pénètre et plus encore que la chaleur vous dessèche la bouche.
Puis peu à peu l'énergie s'en va, un morne abattement vous saisit, la vue et les idées se brouillent, la
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fièvre arrive, et Ton se couche sur le bord de la route incapable de faire un pas de plus.
Dans leur hâte de quitter Rome, François et ses compagnons avaient oublié tout cela, et s'étaient imprudemment mis en route. Ils auraient succombé si un voyageur n'était survenu et ne leur avait porté secours. Avant qu'ils eussent secoué les dernières visions de la fièvre, il dut les quitter, les laissant émerveillés du secours inattendu que la Providence leur avait envoyé ^•
La secousse avait été si rude qu'arrivés à Orte, ils durent s'y arrêter. Ils trouvèrent, non loin de cette ville, dans un endroit désert, un abri fait à souhait pour leur servir de refuge^ : c'était un de ces tombeaux étrusques, si communs dans la contrée, dont les chambres servent encore aujourd'hui de gite aux mendiants et aux bohémiens.
Pendant que quelques-uns des frères se rendaient dans la ville pour mendier de quoi manger, les autres restéSL dans celte solitude jouissaient du bonheur d'être ensemble, formaient mille projets, et plus que jamais savouraient le charme de l'insouciance et du renoncement aux biens matériels.
Ce lieu exerçait sur eux un si grand attrait qu'il leur fallut, au bout de quinze jours, faire acte de volonté pour le quitter. La séduction de la vie purement contemplative assaillait François qui se demandait si, au lieu d'aller prêcher aux foules, il ne ferait pas mieux de