Gel. 3, 110. Gf. Spee. 22 a
pas à comprendre combien la sottise, la méchaDceté, l'orgueil et la paresse peuvent, en se coalisant, arrêter les plus beaux: et les plus justes élans. Il avait la foi qui transporte les montagnes, et manquait de ce brin de scepticisme si fréquent de nos jours, qui nous montre qu'il ne sert pas plus de transporter les montagnes que de déplacer les difficultés.
Lorsqu'on apprit à Assise l'approbation de sa Règle, il y eut un irrésistible mouvement, on voulut rentendre prêcher. Le clergé dut céder, et lui offrit de parler dans Téglise Saint-Georges, mais celle-ci était manifestement insuffisante pour le flot des auditeurs: il fallut aller à la cathédrale.
Si François ne dit rien de bien nouveau, il avait, pour conquérir les cœurs, ce qui vaut mieux que tous les artifices oratoires, une conviction ardente ; il parlait, forcé par le besoin impérieux de communiquer sa flamme intérieure. Quand on l'entendit rappeler les horreurs de la guerre, les crimes du peuple, les lâchetés des grands, la rapacité qui déshonorait l'Église, le veuvage déjà bien des fois séculaire de la Pauvreté, chacun se sentit repris dans sa conscience.
Une foule attentive ou excitée est d'ordinaire très impressionnable, mais cette sensibilité particulière a été peut-être plus forte que jamais au moyen âge. L6 détraquement nerveux était endémique, et sur des gens ainsi préparés, la volonté du prédicateur s'impose d'une manière presque magnétique.
Pour comprendre ce que purent être les prédications de François, il faut oublier nos mœurs contemporaines et se transporter un instant dans la cathédrale d'Assise au XIII'' siècle; elle est encore debout, mais les siècles
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ont donné à ses pierres une patine de bronze poli qui rappelle Venise et les tons d'or roux du Titien. Elle était neuve alors et toute étincelante de blancheur, avec la belle teinte rosée des pierres du mont Subasio. Les gens d'Assise avaient trouvé, pour la bâtir quelques années auparavant, un de ces élans de foi et d*union qui furent presque partout le prélude du mouvement communal ; aussi, quand ils Tenvabissaient aux jours de solennités, non seulement ils n'avaient pas ce vague respect pour le lieu saint, qui passé dans les mœurs des autres pays continue à rester inconnu en Italie, mais ils se sentaient chez eux dans ce palais qu'ils s'étaient construit. Là, plus que dans toute autre église, ils jugeaient le prédicateur et n'hésitaient pas à lui prouver soit par leurs ' murmures, soit par leurs applaudissements^ le cas qu'ils faisaient de ses paroles. Qu'on se rappelle aussi que les églises de la Péninsule n'ont ni bancs ni chaises, qu'il faut y écouter debout ou à genoux un prédicateur qui se promène et gesticule sur une tribune; qu'on ajoute à cela la curiosité de tous, les sympathies bruyantes de beaucoup, l'opposition déguisée de quelques autres, et on aura une vague idée des conditions dans lesquelles François aborda la chaire de Saint-Rufîn.
Le succès fut éclatant. Les pauvres gens sentirent qu'ils avaient trouvé un ami, un frère, un défenseur, presqu'un vengeur. Les idées qu'ils osaient à peine murmurer à voix basse, François les criait bien haut, et osait dire à tous sans distinction de faire pénitence et de s'aimer.
Ses paroles étaient un cri du cœur, un appel à la conscience de tous ses concitoyens, quelque chose rap-
pelant de très près les accents passionnés des prophètes d'Israël. Comme les témoins de Jéhovah, le petit pauvre d'Assise avait pris le sac et la cendre pour dénoncer les iniquités de son peuple, comme eux il avait le courage et rhéroïsme, et comme eux aussi, il se sentait au cœur de divines tendresses.
Il . sembla qu'Assise allait retrouver la conscience d'Israël pour pleurer ses péchés. Les résultats de ces appels furent prodigieux, la population entière était saisie, subjuguée, ne voulait plus vivre que conformément aux conseils de François; ses compagnons euxmêmes qui étaient restés à Rivo-Torto, apprenant toutes ces merveilles, en subirent le contre-coup et sentirent leur vocation s'affermir encore: pendant la nuit il leur sembla voir leur maître sur un char de feu, montant au ciel comme un nouvel Élie^.
Cet enthousiasme presque délirant de toute une population n'était peut-être pas aussi difficile à provoquer qu'on pourrait se le figurer: là puissance émotionnelle des masses se trouvait alors aussi grande dans toute l'Europe qu'elle l'a été à Paris durant quelques-unes des journées de la Révolution.
On connaît la tragique et touchante histoire de ces bandes d'enfants, parties du nord de l'Europe qui apparurent en 1212, par troupas de plusieurs milliers bu garçons et filles allaient pêle-môle. Rien ne put les arrêter; la folie les avait gagnés; ils croyaient de bonne foi qu'ils délivreraient la Terre-Sainte, que la mer se dessécherait pour les laisser passer. Ils périrent on ne
i. ICel. 47; Bon. 43.
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sait trop comment, peut-être vendus par un marchand d'esclaves*.
On en fit des martyrs ; on eut raison : la dévotion populaire les rapprocha de ces saints Innocents^ morts pour un Dieu qu'ils ne connaissaient pas. Les enfanta de la croisade périrent eux aussi pour un idéal inconnu, faux sans doute, mais ne vaut-il pas mieux mourir pour un idéal inconnu e,t même faux, que de vivre pour les vaines réalités d'une existence sans poésie? Nous ne serons jugés à la fin des temps ni par des philosophes, ni par des théologiens, et dussions-nous l'être» il est à espérer que même en ce cas, l'amour couvrirait une multitude de péchés et ferait passer sur bien des folies.
Certes, s'il y a eu un temps où la névrose relijjieuse ait été redoutable, c'est bien celui où se produisaient de pareils mouvements. L'Europe entière semblait délirer; on vit des femmes apparaître toutes nues au
1. Il n'y a guère d'événements au treizième siècle à la fois plus documentés et plus obscurs que celui-là. Les chroniqueurs des pays les plus divers en parlent longuement. Voici une des notices les plus c<>urtesy mais une des plus exactes, donnée par un témoin oculaire.. (Annales de Gênes des années 1197 à 1219, apud Mon. Germ. hist. Script.^ t. 18. — i2i2 inmense Augustiy dieSabbcUif octava Kalendarum SeptembriSf intravit civitatem Janue quidam puer Teutonicus nomine Nicholaus peregrinationis causa^ et cum 00 muUitudo maxima pelegritiorum^ déférentes cruces et hordopo9 atque scarêellaa ultra septem millia arbitratu boni viri inter hominea et feminas et puetlos et puellas. Et die dominiea sequenti deciuitate exierunt. — Cf. Jacques de Voragine: Muratori, t. IX, col. 46 : Dicebant quod mare debebat apud Januam sicoari et sic ip»i debébant in Hierusalem profldsci. Multi autem inter eos erant filii Nobilium, quos ipsi etiam cum meretricibus deetinarunt {!) Le récit le plus tragique est celui d'Àlbéric des Trois- Fontaines qui raconte le sort de la bande qui s'embarqua à Marseille. Mon. Ger. hist. Script., t 23, p. 894.
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milieu des villes et des villages et s'y promener longuement, silencieuses comme des fantômes ^
On comprend maintenant les récits au premier abord fantastiques qui nous sont restés sur certains orateurs populaires de cette époque : sur Berlhold de Ratisbonne par exemple, qui réunissait des foules de soixante mille personnes, ou sur ce fra Giovanni Schio de Vicence qui pacifia un instant tout le nord de Tltalie et jeta Guelfes et Gibelins dans les bras les uns des autres 2.
Cette éloquence populaire qui en 1233 devait accomplir tant de merveilles, dérivait en droite ligne du mouvement franciscain. C'est saint François qui donna l'exemple de ces prédications en langue vulgaire prononcées au coin des rues, sur les places, dans les champs.
Pour sentir le changement qu'il apportait, il faut lire les sermons de ses contemporains : déclamatoires, scolastiques, subtils, ils se complaisent dans des minuties d'exégèse ou de dogmatique, servent à leur auditoire affamé de nourriture simple et saine, des dissertations alambiquées sur les textes les plus obscurs de l'AncieD Testament.
Chez lui, au contraire, tout est incisif, clair, pratique. Il ignore les préceptes des rhéteurs, il s'oublie complè-
1. Le chroniqueur bénédictin Albert de Stade {Mon. Ger. hist. Script., t. 16 p. 271-379) termine ainsi sa notice sur la croisade des enfants : Adhuc quo devenerint ignoratur »ed plurimi redierunt, a quitus cum quœreretur causa cursus dixerunt se nescire. Nudœ etiam mulieres circa idem tempus nihil loquentes per villas et ciuitates cucurrcrunt, Loe. cit, p. 355.
2. Chron. Veronetisej ann. 1233 (Muratori, Scriptores Rei\ Ital., t. VIII, p. 626). Cf. Barbarano de' Mironi: Hist. Eceles. di Vicenza, t. II, p. 79-84.
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tement lui-môme pour ne songer qu'au but poursuivi, la conversion des âmes. Et cette conversion ne lui apparaît pas comme quelque chose de vague, d'indéterminé qui doit se passer uniquement entre Dieu et l'auditeur. Non ; il veut des preuves immédiates et pratiques de la conversion. Il faut rendre le bien mal acquis, renoncer à ses haines, se réconcilier avec ses adversaires.
A Assise même, il se jeta vaillamment dans la mêlée des dissensions civiles: l'accord de J202 entre les partis qui divisaient la ville avait été tout à fait éphémère. Le bas peuple réclamait à chaque instant de nouvelles libertés que les nobles et les bourgeois ne lui cédaient que sous la pression de la peur. François prit parti pour les faibles, les minores^ et arriva à les réconcilier avec les riches, les majores.
Sa famille spirituelle n'avait pas encore de nom proprement dit, car à l'inverse des esprits trop hâtifs qui baptisent leurs productions avant qu'elles soient écloses, il attendait l'occasion qui révélerait le vrai nom qu'il devait lui donner^. Un jour on lisait devant lui la Règle. Lorsqu'on arriva au passage : <k Que les frères, partout où ils se trouvent pour servir ou pour travailler, n'aient jamais de charge les mettant au-dessus des autres... mais au contraire qu'ils soient toujours au-dessous {sint minores) de tous ceux qui se trouvent dans cette maison 2, ]> ce sint minores de la Règle dans
i. Les frères s'étaient d'abord intitulés Viri pœnitentiales de civitate Assisii {3 Soc. 31)\ il semble qu'ils aient eu un instant l'idée de s'appeler Pauperes de Assisio, mais ce nom leur fut sans doute déconseillé à Rome comme se rapprochant trop de celui des Pauperes de Lugduno, V. Burchardi chroniconf p. 376; V. Introd. cap. 5.