‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 150 sur 257 · Spec.iU\ 2Cel · texte numérisé non relu

Spec.iU\ 2Cel

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Ce n*éiait point là une formule plus ou moins oratoire. Aussi les conyersions se multipliaient-elles avec une incroyable rapidité* Souvent, comme autrefois à Jésus, il suffisait à François d'une parole, d'un regard pour s'attacher des hommes qui devaient le suivre jusqu'à leur mort Hélas, le meilleur de cette éloquence, toute faite d'amour, d'intimité et de feu, est impossible à analyser. La parole écrite ne peut pas plus en donner une idée, qu'elle ne peut nous donner celle d'une sonate de Beethoven ou d'un tableau de Rembrandt. On est souvent étonné, en lisant les souvenirs de ceux qui ont été de grands dompteurs d'âmes, de rester froid, de ne rien retrouver dans tout cela d'entraînant ou d'original; c'est qu'on n'a qu'une relique sans vie; l'âme s'en est allée, c'est l'hostie blanche du sacrement, mais comment ferait-elle goûter les émotions du disciple bien-aimé, couché sur le sein du Seigneur au soir de la dernière Pâque?

Le milieu dans lequel François recrutait ses disciples était encore à peu près le même, c'étaient presque tous des jeunes gens d'Assise ou des environs, les uns de familles d'agriculteurs, les autres de familles nobles; l'École et l'Église étaient fort peu représentées parmi eux*.

1. L'Ordre fut d'abord essentiellement laïque (à l'heure actuelle, c'est, à ma connaissance, le seul dans lequel il n'y ait aucune différence de costume entre laïques et prêtres). V. Ehrle, Archiv, III, p. 563. C'est l'influence des frères des contrées du nord qui a surtout contribué à le transformer à cet égard. Le général Aymon de FaYersham (1240 — 1243) décida que les laïques seraient exclus de toutes les charges laicoa ad officia inhàbilitavit, qwB U9que iuno ut clerici exercebant, (Chron. XXIV gen, cod. Gadd. reliq. 53, f» 110 a.)

Parmi les premiers frères qui refusèrent l'ordination, il en est

Tout se passait encore avec une simplicité inouïe. En théorie, Tobéissance au supérieur était absolue; en pratique, nous voyons à chaque instant François donner à ses compagnons une complète liberté d'action ^.

On entrait dans TOrdre sans noviciat d'aucune sorte ; il suffisait de dire à François qu'on voulait mener avec lui la vie de la perfection évangélique, et de le prouver en donnant tout ce qu'on possédait aux pauvres. Plus les néophytes étaient simples, plus il avait de tendresse pour eux. Gomme son maître, il allait avec prédilection vers les égarés, vers ces hommes que la société régulière rejette hors de ses cadres, mais qui malgré leurs crimes ou leurs scandales, sont plus près de la sainteté que les médiocres et les hypocrites.

Un jouT; saint François passant par le désert de Borgo San-Sepolcro arriva à une localité appelée Monte-Casale ^ ; et voici un jeune homme noble et délicat vint à lui: «Père, dit-il, je voudrais bien être des vôtres.

— Mon fils, dit saint François, tu es jeune, délicat et

sûrement qui le firent par humilité, mais ce sentiment ne sufGt pas à expliquer tous les cas. Il y eut aussi chez certains d'entre eux des veUéités révolutionnaires, et comme un vague souvenir des prophéties de Joachim de Flore sur l'âge des moines succédant à celui des prêtres : Fior. 27. Frate Pellegrino non voile mai andare corne chiericoy ma come laico, benche fosse molto litterato e grande decretalUta, Cf. Conform, 71 a 2. Fr. Thomas HibemiciAs sibi poUicem amputavit ne ad sacerdotium eogeretur. Conform. 124 b. 2.

1, Voir par exemple la lettre à frère Léon. Cf. Conform. 53 b 2. Fratri Egidio dédit licentiam liberam ut iret quocumque vellet et staret ubieumque sibi placeret.

2. L'ermitage de Monte-Casale à 2 heures de marche N. E. de Borgo San-Sepolcro existe encore dans l'état primitif. C'est un des déserts franciscains les plus significatif et les plus curieux.

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noble^ tu ne pourrais paa suivre la pauvreté et vivre misérablement conmie nous.

— Mais mon père, n'êtes-vous pas des hommes comme moi ? Ce que vous faites, je pourrai le faire, avec la grftce de Jésus. » Cette réponse plut beaucoup à saint François qui, lui donnant sa bénédiction, le reçut incontinent dans rOrdre sous le nom de frère Ange.

n se conduisit si bien que peu de temps après il fut fait gardien^ de Monte-Casale. Or, dans ce temps-là il y avait trois brigands fameux qui faisaient beaucoup de mal dans le pajs ; ils vinrent un jour à Termitage et prièrent frère Ange de leur donner à manger; mais il leur répondit en leur adressant de sévères reproches : «Comment brigands, méchants, assassins, non seulement vous n'avez pas honte de voler le bien d'autrui, mais vous voudriez encore dévorer les aumônes des serviteurs de Dieu, vous qui n'êtes pas dignes qu'on vous laisse la vie, et qui n'avez aucun respect ni pour les hommes, ni pour Dieu votre créateur ! Partez donc et que jamais on ne vous revoie ici ! »

Us partirent pleins de colère. Mais voici que le Saint revint, portant une besace de pain et une cruche de vin qu'on lui avait données, et le gardien lui raconta comment il avait chassé les brigands ; alors saint François le reprit sévèrement de s'être montré si cruel... «Je te commande par sainte obéissance, lui dit- il, de prendre tout de suite ce pain et ce vin, et d'aller

1. La charge de gardien (supérieur d'un monastère) date naiarellement du moment où les frères se fixèrent par petits groupes dans les villages de l'Ombrie, c'est-à-dire fort probablement de l'année 1211. Peu d'années plus tard, les monastères se sont réunis pour former une custodie. Enfin vers 1215 Tltalie centrale fut divisée en un certain nombre de provinces ayant à leur tête les ministres provinciaux. Tout cela se fit peu à peu, car jamais François ne se laissa aller à réglementer ce qui n'existait pas encore.

chercher les brigands par monts et par vaux jusqu'à ce que tu les trouves^ de leur offrir tout ceci de ma part, de t' agenouiller devant eux, de leur demander humblement pardon et puis de les prier en mon nom de ne plus faire le mal, mais de craindre Dieu ; et s'ils le font, je m'engage à pourvoir à tous leurs besoins, à leur tenir toujours de quoi manger et de quoi boire ; après cela tu reviendras ici humblement. »

Frère Ange fit tout ce qui lui avait été ordonné pendant que saint François de son côté priait Dieu de convertir ces brigands. Ils revinrent avec le frère, et sur l'assurance du pardon de Dieu que leur donna saint François, ils changèrent de vie et entrèrent dans l'Ordre où ils vécurent et moururent fort saintement'.

Ce qu'on dit parfois du cri du sang est encore plus vrai du cri de Tâme. Lorsqu'un homme éveille véritablement chez un autre la vie morale, il s'attire une indicible reconnaissance. Le mot de Maître est souvent profané, mais il peut exprimer le plus beau et le plus pur des liens qui soit sur la terre.

Quels sont ceux d'entre nous qui, à ces heures viriles et pures où ils font leur examen de conscience, ne voient se lever dans leur passé, la figure toujours aimée et vivante de celui qui, peut-être sans le savoir, a été leur initiateur spirituel ; et alors nous voudrions nous traîner aux pieds de ce père, lui dire, en des mois brûlants, notre admiration et notre reconnaissance. Nous ne pouvons, car l'âme a sa pudeur ; mais qui sait si notre trouble et notre embarras ne nous trahissent

1. Fior. 26. Conform. 419 b 1. Cf. Régule de 4221, cap. VII. Quicumque ad eoa (fratres) venerint, amicu$ vel adversariu9j fur vel latro^ bénigne recipiaturm

pas et ne dévoilent pas, mieux que des paroles^ le fond de noire cœur? L'air que Ton respirait à la Portioncule était tout imprégné de cette joie et de cette reconnaissance.

Pour beaucoup de frères, saint François était vraiment un sauveur; il les avait délivrés de chaînes autrement pesantes que celles des prisons. Aussi leur plus grand désir était-il d'appeler à leur tour les autres à cette même liberté.

Nous avons déjà vu frère Bernard en mission à Florence, quelques mois après son entrée dans l'Ordre. Arrivé à la maturité quand il prit l'habit, il apparaît un peu comme l'aîné de ce collège apostolique. Il sut obéir à saint François et rester fidèlejusqu'à la fin, à l'idéal des premiers jours; mais il n'avait plus ce privilège des jeunes, de frère Léon par exemple, de pouvoir se transformer à peu près complètement à l'image de celui qu'il admirait. Sa physionomie n'a pas cette pointe d'originalité juvénile, de fantaisie poétique qui est d'un si grand charme chez les autres.

Vers cette époque entrèrent dans l'Ordre deux frères, tels que les successeurs de saint François n*en reçurent plus, et dont l'histoire jette une vive lumière sur la simplicité des premiers jours.

On se rappelle avec quel zèle François avait réparé plusieurs églises; sa sollicitude allait plus loin ; il voyait une sorte de profanation dans la négligence avec laquelle la plupart étaient tenues; la saleté des objets sacrés, mal dissimulée par des oripeaux, lui donnait une sorte de souffrance, et il lui arrivait souvent, quand il allait prêcher quelque part, de réunir secrètement les prêtres de la localité pour les conjurer de veiller à la

décence du culte; mais là aussi il ne voulait pas se contenter de prêcher seulement en paroles : liant quelques genêts il s*en faisait des balais pour nettoyer les églises. Un jour, dans les environs d'Assise, il s'acquittait de cette tâche quand survint un paysan qui avait laissé sa charrue et ses bœufs en pleins champs pour Tenir le voir :

€ Frère, dit-il en entrant, donnez-moi le balai, je vous aiderai, » et il balaja le reste de l'église.

Quand il eut fini: «Frère, dit-il k François, depuis longtemps j'avais voulu servir Dieu, surtout depuis que j'ai entendu parler de vous, mais je ne savais comment faire pour aller vous trouver. Maintenant il a plu à Dieu que nous nous rencontrions, et désormais je ferai tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner.»

François voyant sa ferveur en eut une grande joie, il lui semblait qu'avec sa simplicité et sa pureté il deviendrait un bon religieux.

De simplicité, il ne devait en avoir que trop, car après sa réception, il se crut tenu d'imiter jusqu'aux gestes du maitre, et dès que celui-ci toussait, crachait ou soupirait, il en faisait autant. Enfin François s'en aperçut et le gronda doucement. Plus tard il devint si parfait que les autres frères l'admiraient beaucoup, et après sa mort qui eut lieu peu de temps après, saint François aimait à raconter sa conversion, l'appeiant toujours non pas frère Jean, mais frère saint Jean^.

Junipère est resté encore plus célèbre par ses saintes folies : un jour il va voir un frère malade et lui offre

1. 2 Gel. 3, 120; Spec. 37; Conform. 53 a 1. Voir plus haat p. LXXIII n. 1.

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ses services. Le patient avoue qu'il aurait bien envie de manger un pied de porc : le visiteur aussitôt s'échappe et armé d'un couteau, court dans la forôt prochaine, y avise un troupeau de porcs, coupe une patte à Tun d'eux et revient au monastère tout fier de son trophée.

Le maître du troupeau l'y suit bientôt, criant comme un forcené, mais Junipère va droit à lui et lui démontre avec tant de volubilité qu'il lui a rendu un grand service, que cet homme après l'avoir accablé d'injures lui demande soudain pardon, saigne le porc et le mange en compagnie de tous les Trères. Junipère était sans doute moins fou que ce récit ne le ferait supposer : l'humilité franciscaine n'eut jamais de plus sincère disciple ; il ne pouvait souffrir les marques d'admiration que les populations prodiguèrent bientôt à l'Ordre naissant et qui par leur excès contribuèrent si fort à sa décadence.

Un jour il allait entrer à Rome, lorsque le bruit de son arrivée se répandit, et une grande foule sortit à sa rencontre. Se dérober était impossible, mais il eut tout à coup une inspiration : près de la porte de la' ville, quelques enfants se balançaient sur des pièces de bois ; au grand ébahissement des Romains, Junipère se joignit à eux, et sans se soucier des salutations qu'on lui adressait, resta si occupé par son jeu qu'enfin les dévots indignés repartirent^.

On voit combien la vie à la Porlioncule devait être différente de celle d'un couvent ordinaire.

Tant de jeunesse 2, de simplicité, d'amour attiraient

4. Fior. Vite di fra Ginepro; Spec. 174—182. Conform. 62 b. 2. Â. SS. p. 600.

vivement les yeux. Oq regardait de tous côtés vers ces chaumières où il y avait une famille spirituelle dont les membres s*aimaieat plus qu*OD oe s'aime sur la terre et menaient une vie de travail, d'allégresse et de dévouement.

L'humble chapelle semblait déjà une nouvelle Sion destinée à illuminer le monde, et beaucoup dans leurs rêves voyaient l'humanité aveugle venir s'agenouiller autour d'elle et y recouvrer la vue K

Parmi les premiers disciples qui se joignirent à saint François, il faut mentionner frère Sylvestre, le premier prêtre qui entra dans l'Ordre, celui-là même que nous avons déjà vu le jour où Bernard de Quinlavalle distribuait ses biens aux pauvres. Depuis lors il n'avait plus eu un instant de tranquillité, se reprochant amèrement son avarice; nuit et jour il ne pensait qu'à cela et revoyait dans ses rêves François exorcisant un monstre abominable qui infestait toute la contrée^.

Par son âge et par le genre de souvenirs qu'il a laissés, Sylvestre se rapproche de frère Bernard. Il fut ce qu'on entend d'ordinaire par un saint prêtre, mais rien ne dénote qu'il ait eu le goût, si franciscain, des grandes entreprises, des lointains voyages, des périlleuses missions. Retiré dans une des grottes des Carceri, absorbé par la vie contemplative, il donnait à ToccasiGn des conseils spirituels aux autres frères ^.

Le type du prêtre franciscain c'est frère Léon. On ne

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