Gel. 103; 39; Spec, 28; Reg. 1221, IX; Jord. 33 et
patience lorsque les malades étaient trop exigeants, et n'avaient, au lieu de reconnaissance, que des murmures ou même des injures à adresser à leurs bienfaiteurs. C'est dans ces cas désespérés que Tintervention de François et de ses disciples était surtout précieuse. Il arriva souvent qu*un frère fut tout spécialement chargé d'un seul lépreux dont il restait le compagnon et le serviteur, parfois assez longtemps^.
Le récit suivant dira l'amour et les procédés de François pour ces malheureux 2.
Il arriva une fois que, près de l'endroit où se trouvait saint François, les frères servaient les lépreux et les malades d'un hôpital. Parmi eux se trouvait un lépreux si impatient, si insupportable, si méchant, que chacun croyait qu'il était possédé du démon, et c'était à bon droit, car il accablait d'injures et de coups ceux qui le servaient, et qui pis est, il outrageait et blasphémait sans cesse le Christ béni et sa très sainte mère la Vierge Marie, et faisait si bien qu'on ne trouvait personne qui pût ou voulût le servir. Les frères auraient volontiers supporté les injures et les vilenies qu'il leur prodiguait, afin d'accroître le mérite de leur patience, mais leur âme ne pouvait se résoudre à entendre celles qu'il proférait contre le Christ et contre sa Mère. Ils prirent donc la résolution d'abandonner ce lépreux, mais non sans avoir d'abord tout raconté exactement à saint François qui alors demeurait non loin de là.
i. V. Spec. 34 b. Fior. 4.
% Tous les détails de ce récit me portent i croire qu'il s'agi t de la Portioncule et de rhôpitai San-Salvatore délie Pareti, Ce récit est donné par les Conform, 174 b 2 comme tiré de la Legenda Ântiqua. Cf. Spec. 56 b; Fior. 25.
164 VIB DE S. FRANÇOIS
Quand ils le lui dirent^ saint François vint trouver ce méchant lépreux : — « Que Dieu te donne la paix mon très cher frère,» lui dit-il, lorsqu'il fut arrivé près de lui.
— Et quelle paix, répondit celui-ci, puis-je recevoir de Dieu qui m'a enlevé la paix et tout bien et qui a fait de tout mon corps une masse puante et corrompue?»
— Saint François lui dit: «Mon fils sois patient, car les maladies nous sont données par Dieu en ce monde pour le salut de notre ftme, et elles sont la source de bien grands mérites quand on les supporte patiemment.»
— «Comment pourrais-je supporter patiemment les douleurs continuelles qui me martyrisent jour et nuit ? Et ce n'est pas seulement ma maladie qui me fait souffrir, mais les frères que tu m'as donnés pour me servir me sont insupportables, et ne me soignent pas comme ils devraient. »
Alors saint François comprit que ce lépreux était possédé de l'esprit du mal et alla se mettre en oraison afin de prier pour lui.
Puis il revint et lui dit : «Mon fils, puisque tu n'es pas content des autres, je vais te servir. »
— «J'en suis bien aise, mais que pourras-tu me faire de plus qu'eux?»
— «Je ferai tout ce que tu voudras.»
— « Eh bien ! je veux que tu me laves tout entier, car je sens si mauvais que je m'empeste moi-même.»
Alors saint François fit vite chauffer de l'eau* avec beaucoup d'herbes odoriférantes, puis il lui enleva ses hardes et commença à le laver pendant qu'un^frère versait l'eau. Et voici que par un miracle divin, partout où saint François touchait avec ses saintes mains, la lèpre disparaissait et la chair devenait parfaitement saine. Et à mesure que la chair guérissait, l'fime de ce
A LA PORTIONGULB 165
malheureux guérissait aussi^ et il commença à ressentir une vive douleur de ses péchés et à pleurer amèrement. . . Et étant complètement guéri du corps et de Tâme il criait de toutes ses forces : «Malheur à moi, car j'ai mérité Tenfer pour les vilenies et les injures que j'ai dites et faites aux frères, pour mon impatience et mes blasphèmes. »
Ud jour, frère Jean, dont nous avons vu plus haut la simplicité, et qui avait été chargé tout spécialement d'un lépreux, l'amena en se promenant à la Portioncule, comme s'il n'eût pas été atteint d'une maladie contagieuse.
Les reproches ne lui furent pas épargnés ; le lépreux les entendit, et ne put cacher son trouble et sa tristesse; il lui semblait qu'il était banni du monde une seconde fois. François n'eut pas de peine à remarquer tout cela et à sentir de cuisants remords: la pensée d'avoir contristé un malade du bon Dieu, lui était insupportable ; non seulement il lui demanda pardon, mais il fit servir k manger, s'assit à côté de lui et puisant dans la même écuelle partagea son repas ^. On voit avec quelle persévérance il poursuivait dans toutes les directions la réalisation de son idéal.
Les détails qui viennent d'être indiqués font, à mon sens, du mouvement ombrien une des tentatives les plus humbles pour réaliser le royaume de Dieu sur la terre, en môme temps que la plus pratique et la plus sincère. Que l'on est loin des vulgarités superstitieuses
1. Dans le Spéculum, fo 41 a, ce récit est terminé par la phrase: Qui vidit hœc scripsit et testimonium perhihet de hiis. Le. frère y est appelé frater Jacohus simplex. Cf. Conform. 174 b.
de la dévotion mécaDique, de la thaumaturgie mensoDgère de certains calholiques ; que i*OQ est loin aussi de ce christianisnae bourgeois, satisfait, ergoteur, doctrinaire de certains protestaots !
François est de la race des mystiques, car entœ Dieu et lui ne vient se placer aucun intermédiaire, mais son mysticisme est celui de Jésus entraînant ses disciples avec lui sur leThabor de la contemplation; puis, lorsque inondés de joie ils veulent dresser des tentes pour rester là-haut et savourer à satiété les délices de Textase : oc Insensés, leur dit-il, vous ne savez ce que vous demandez,]» et leur montrant les foules errantes comme des brebis sans pasteur, il les ramène dans la plaine au milieu de ceux qui gémissent, souffrent, ou blasphèment.
Plus était haute la stature morale de François, plus il se trouvait exposé à n*étre compris que d'une infime minorité et trahi par son entourage. A chaque instant, en lisant les auteurs franciscains, on sent que la radieuse beauté du modèle est gâtée par les maladresses du disciple. Il ne pouvait en être autrement, et cet écart entre le maître et les compagnons se révèle dès les origines de TOrdre. La plupart des biographes ont jeté le voile de l'oubli sur les difQcultés suscitées par certains frères, aussi bien que sur celles qui vinrent de la hiérarchie ecclésiastique, mais il ne faut pas que ce silence presque général fasse illusion.
On trouve çà et là des indications d'autant plus précieuses qu'elles sont pour ainsi dire involontaires. Frère Rufin, par exemple, celui-là même qui devait devenir un des intimes des derniers jours, prit peu de temps après son entrée dans l'Ordre une attitude de révolté. Il trouvait insensée la conduite de François qui, au lieu
A LA PORTlOiNCULE 167
de laisser les Frères vaquer sans cesse à loraison, les dispersait de tous côtés pour le service des lépreux*. Son idéal à lui était la vie des anachorètes de la Thébaïde, telle que la racontaient les légendes si populaires alors de saint Antoine, saint Paul, saint Pacôme et vingt autres. Il passa une fois le carême dans une des grottes des Carceri ; le Jeudi saint venu, François qui y était aussi^ fit appeler tous les frères dispersés aux environs soit dans les grottes, soit dans des huttes pour célébrer avec eux les souvenirs de cette journée. Rufin refusa de s'y rendre: (cAu reste, ajouta-il, je suis décidé à ne plus le suivre ; je veux rester ici et vivre solitaire, car de cette façon je serai sauvé plus sûrement qu'en me soumettant à cet homme et à ses simplicités, d
Jeunes et enthousiastes pour la plupart, les frères ne s'habituaient pas toujours sans difficulté à travailler modestement. D*accord avec leur maître pour le fond, ils auraient voulu faire plus de bruit, s'imposer à l'attention du peuple par une dévotion plus visible; il en était quelques-uns auxquels il ne suffisait pas d'être des saints mais qui voulaient aussi le paraître.