CHAPITRE IX
Sainte Glaire.
La piété populaire ea Ombrie ne sépare jamais le souvenir de saint François de celui de sainte Claire. Elle a raison.
Claire^ était née à Assise en 119/i, et se trouvait par conséquent de douze ans environ plus jeune que François. Elle appartenait à la noble famille des Scifli. A rage où Timâgination de la petite fille s'éveille et
1. Autant les grandes lignes de sa vie se saisissent facilement, autant on a de peine dès qu'on veut en faire une étude détaillée et documentaire. Cela n*a rien de surprenant car les Glarisses subirent le contre-coup des luttes qui divisaient et transformaient rapidement rOrdre des Frères Mineurs. La plupart des documents ont donc disparu ; voici Tindication sommaire de ceux qui seront cités le plus souvent : l» Vie de sainte Glaire par un auteur anonyme, A. SS. Aug., t. II, p. 739—768. 2» Son Testament, donné par Wadding {Annales 1253, n» 5), mais qui ne paraît pas pur de toute altération. (Comparer par exemple le commencement de ce Testament avec le chap. VI de la Règle des Damianites approuvée par Innocent IV, le 8 août 1253). 3» La bulle de canonisation, donnée le 26 sept. 1255, c'est-à-dire deux ans après la mort de Glaire ; elle est beaucoup plus longue que ne le sont d'ordinaire ces documents, et raconte les principaux traits de sa vie. A. SS loc. cit. p. 749, Pottbast 16025. 4» Sa correspondance. On n*en a malheureusement que des fragments: les BoUandistes, sans dire où ils lèsent puisées, ont inséré quatre de ses lettres dans les Acia de la B. Agnès de Bohême, à laquelle elles avaient été adressées. (A. SS. Marfiif 1. 1, p. 506—508).
s'émeut, elle enteodit longuement raconter les folies du fils de Bernardone. Elle avait seize ans lorsqu'eurent lieu les premières prédications du Saint à la cathédrale, et qa*il apparut tout à coup comme l'ange de la paix dans cette cité déchirée par les dissensions intestines. Ses appels furent pour elle une révélation. Il lui semblait que François parlait pour elle, qu'il devinait ses secrètes tristesses, ses préoccupations les plus intimes, et tout ce qu'il y avait d'ardeur et d'enthousiasme dans ce sein de jeune fille, se précipitait, comme un torrent qui trouve soudain son issue, dans la voie indiquée par lui. Pour les saints comme pour les héros, le cordial par excellence est l'admiration de la femme.
Mais ici, plus que jamais, il faut renoncer aux jugements du vulgaire qui ne peut comprendre aucune union entre l'homme et la femme où l'instinct sexuel n'ait pas quelque part.
Ce qui fait de l'union des sexes quelque chose de divin, c'est qu'elle est la préfiguration, le symbole de l'union des âmes. L'amour physique n'est qu'une étincelle éphémère, destinée à allumer dans les cœurs la flamme d'un amour plus durable ; c'est le parvis du temple, ce n'est pas encore le Heu très saint; son inappréciable valeur est précisément de nous abandonner brusquement devant la porte de l'iconostase comme pour nous inviter à la franchir.
C'est à l'union des âmes que va le soupir mystérieux de la nature. C'est là le dieu inconnu auquel sacrifient les débauchés, ces païens de l'amour, et cette empreinte sacrée même effacée, même salie par toutes les souillures, fait que l'homme de plaisir n'inspire pas toujours autant de dégoût que l'ivrogne et le criminel.
Il se rencontre cependant des âmes — plus souvent qu'on ne croit — si pures, si peu terrestres, qu'elles entrent d'emblée dans le lieu très saint, et une fois qu'elles en sont là, la pensée d'une autre union ne serait pas seulement une chute, elle est une impossibilité.
Telles furent les amours de saint François et de sainte Glaire.
Mais ce sont là des exceptions. Cette suprême pureté a quelque chose de mystérieux ; elle est si élevée qu'en la proposant aux hommes, on risquerait de leur parler un langage incompréhensible^ ou pis encore.
Les biographes de saint François ont parfaitement senti le danger de présenter à la foule le spectacle de certaines beautés qui la dépassent trop, et c'est là pour nous le grand défaut de leurs ouvrages. Ils tâchent de nous y donner, non pas tant la vraie physionomie de François que celle du parfait ministre général de l'Ordre, tel qu'ils se l'imaginaient, tel qu'il devait être pour servir de modèle à ses disciples ; aussi ont-ils fait ce modèle un peu à la mesure de ceux auxquels il devait servir, en omettant çà et là bien des traits qui, sottement interprétés, auraient pu fournir des éléments à la malveillance d'adversaires peu scrupuleux, ou sur lesquels n'auraient pas manqué de se baser des disciples peu au courant des choses spirituelles, pour se permettre des fréquentations dangereuses.
Les rapports de saint François avec la femme en général, et sainte Claire en particulier, ont été ainsi complètement travestis par Thomas de Celano. Il ^ pouvait en être autrement, et il ne faut pas lui en vouloir. La yie d'un fondateur d'Ordre, lorsqu'elle est I
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écrite par des religieux, devient toujours, par la force même des choses, cprame un appeudice ou une illustration de la règle. Or, celle-ci, surtout si TOrdre a des milliers de membres, est forcément faite non pour une élite, mais pour la moyenne, pour le gros du troupeau^.
De là ce portrait, où saint François est représenté comme un ascèie farouche pour lequel la femme aurait été une sorte de diable incarné! On va mêmejusqu*à Dous assurer qu'il n'en connaissait que deux de visage ! Ce sont là des exagérations manifestes, ou plutôt le contraire de la réalité^.
Nous n*en sommes pas réduits à des suppositions pour retrouver à cet égard la véritable attitude du prophète de TOmbrie. Geiano donne, sans y penser, des détails déjà suffisants pour redresser ses propres er-
i. En lisant la Chronique de fra Salimbene qui représente vers i250 la moyenne des caractères franciscains, on verra combien la Règle avait eu raison de multiplier les menues précautions pour éviter aux Frères toute relation féminine.
La préoccupation de Geiano de présenter les récits de la vie de François comme la norme des actions des frères se retrouve plus encore dans les chapitres qui concernent sainte Glaire que dans tous les autres. V. 2 Gel. 3, 132: Non credatis, charissimi, {dixit Franciscus) quod eas perfecte non diligam.,,. Sed exemplum do vobiSf ut quemadmodum ego facio, ita et vos faciatis. Gf. ibid. 134.
2. 2 Gel. 3, 53 : ^Fateor veritatem.,, nullam me si aspicerem recogniturum in fade nisi duos. Ge chapitre et les deux suivants nous donnent une sorte de caricature, où François est représenté comme si peu sûr de lui-même, qu*il baisse les yeux par peur de succomber à la convoitise. Les récits sur François et Jacqueline de Settesoli nous donnent un tableau des rapports entre les frères et les femmes à Forigine de l'Ordre, très différent de celui qu*on en a fait plus tard. Bernard de Besse (man. de Turin, P 113) raconte tout au long la venue de Jacqueline à la Portioncule, pour assister aux derniers moments de saint François. Gf. Spec. 107 ; 133; Bon. 112. De même le repas de Glaire à la Portioncule: Fior. 15; Spec. 139 b; A. SS. Aug. Vita Clar. n<> 39 ss.
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reurs ; il y a de plus une foule d'autres documents dont les indicalioDS éparses se correspondent et concordent d'une tnanière d'autant plus merveilleuse qu'elle D*a rien de voulu, et nous donnent, en se rejoignant, à peu près tout ce qu'on peut désirer savoir du commerce de ces deux belles âmes.
Après les prédications de François à Saint-Rufin, la décision de Claire fut bientôt prise : elle s'arracherait aux vulgarités d'une vie paresseuse et aisée, pour se faire la servante des pauvres; tous ses efforts ne tendraient qu'à faire chaque jour un nouveau progrès dans la voie royale de l'amour et de la pauvreté, et pour cela elle n'aurait qu'à obéir à celui qui la lui avait tout d'un coup dévoilée.
Elle alla le trouver, et lui ouvrit son cœur. Avec cette exaltation, toute faite de candeur et de délicatesse qui est le beau don des femmes, et à laquelle elles donneraient plus facilement un libre cours, si elles ne devinaient trop souvent les pièges du scepticisme et des basses passions, Claire s'offrit à François.
Un des privilèges des saints est de souffrir plus que tous les autres hommes, car ils sentent en leur cœur plus aimant l'écho de toutes les douleurs de la terre, mais ils connaissent aussi des joies et des délices auxquelles rhomme ordinaire ne goûte jamais. Quel indicible chant d'allégresse dut éclater dans le cœur de François en voyant Claire à genoux, à ses pieds, attendant avec sa bénédiction la parole qui allait consacrer sa vie h Fidéal évangélique.
Qui sait si cette entrevue n'a pas inspiré à un autre saint, fra Angelico, l'introduction dans son chef-d'œuvre de ces deux élus qui, déjà tout illuminés des clartés
sortant de la Jérusalem céleste, échangent un baiser avant d en franchir le seuil ?
Comme les fleurs, les âmes ont leur parfum qui ne trompe jamais. Un regard avait sufG à François pour plonger jusqu'au fond de ce cœur; il était trop bon pour soumettre Claire à d'inutiles épreuves; il était trop idéaliste pour être prudent et se conformer aux coutumes ou à de prétendues bienséances : comme pour la fondation de rOrdre des Frères, il devait ne prendre conseil que de lui-même et de Dieu. Ce fut sa force : s'il avait hésité, ou même s*il s'était simplement soumis aux règles ecclésiastiques, il aurait été arrêté vingt fois avant d'avoir rien fait. Le succès est un si puissant argument, que les hagiographes semblent ne pas s'apercevoir combien François voulut ignorer les lois canoniques. Lui, simple diacre, s'arrogea le droit de recevoir les vœux de Claire et de la tonsurer sans aucun noviciat. Un pareil acte aurait dû attirer sur son auteur toutes les censures de l'Église, mais François était déjà une de ces puissances auxquelles on pardonne beaucoup, même quand on parle au nom de la sainte Église romaine.
François avait décidé que, dans la nuit du Dimanche des Rameaux au Lundi saint (18 — 19 mars 1212), Claire quitterait à la dérobée le château paternel et viendrait, suivie de deux compagnes, à la Portioncule où il Tattendrait et lui ferait prendre le voile.
Elle y arriva en effet pendant que les frères chantaient matines. Ils sortirent, dit-on, portant des cierges dans leurs mains pour aller au devant de l'épouse, pendant que les bois de la Portioncule retentissaient des chants de joie de ces noces nouvelles.
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Puis la messe commeDça, célébrée à ce même autel où trois ans auparavant François avait entendu rap[)el décisif de Jésus ; il était agenouillé à la même place, mais entouré de toute une famille spirituelle.
Il est facile d^imaginer Témotion de Claire. La démarche qu'elle venait de faire était simplement héroïque, car elle savait à quelles persécutions elle s'exposait de la part de sa famille, et ce qu'elle avait vu de la vie des Frères Mineurs lui présageait assez à quelle détresse on s'expose en épousant la pauvreté. Nul doute qu'elle n'interprétât les paroles de l'office dans le sens de ses préoccupations.
Certainement ils sont mon peuple^ dit rÉternel,
Des enfants qui ne seront pas infidèles !
Et il a été pour eux un sauveur.
Dans aucune de leurs détresses ils n'ont été sans secours,
Et range qui est devant sa face les a sauvés*.
Puis François relut encore les paroles de Jésus à ses disciples, elle jura d'y conformer sa vie ; ses cheveux tombèrent ; tout était consommé.
Quelques instants plus tard, François la conduisit à une heure de là, à un monastère de Bénédictines^ où elle devait rester provisoirement et attendre les événements.
Dès le lendemain, Favorino, son père, y courut avec quelques amis, criant, suppliant, injuriant tout le monde. Elle fut inébranlable et montra tant de courage
1. Isaîe 63, 8 et 9 (Trad. Segond), à la messe du Lundi saint on lit pour épître Is. 63 et pour évangile, Marc 14.