‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 207 sur 257 · CHAPITRE X[V La crise de l'Ordre · texte numérisé non relu

CHAPITRE X[V La crise de l'Ordre

(Automne 1220.)

Dès SOQ arrivée à Veoise, François se renseigna encore plus exactement sur tout ce qui s'était passé et convoqua le chapitre général à la Portioncule pour ta Saint-Michel (29 septembre i220)2.

Son premier soin fut sans doute de rassurer son amie de Saint-Damien : un court fragment de lettre qui nous a été conservé porte la trace des tristes préoccupations dont il était rempli :

«Moi, petit frère François, je veux suivre la vie et la pauvreté de Jésus-Christ, notre très haut Seigneur, et de sa très sainte Mère, et persévérer en elle jusqu'à la fin ; et je vous supplie toutes et vous exhorte de persévérer toujours dans cette très sainte vie et pauvreté. Et prenez bien garde de ne vous en écarter jamais sur les conseils ou sur les enseignements de qui que ce soit^.^

i. Jord. 14; TribulJ<^ iO.

2. Toute autre date est impossible, puisque François renonça en plein chapitre à la direction de TOrdre, au profit de Pierre de Gatane, et que celui-ci mourut le 10 mars 1221.

3. Ce trop court fragment se trouve au § VI de la Règle des Damianites (9 août 1253) : Spéculum Morin, Tract. III, 226 b.

II y eut un long cri d'allégresse à travers toute Tltalie quand on connut ce retour; beaucoup de frères zélés désespéraient déjà, car dans bien des provinces on avait commencé à les persécuter ; aussi, lorsqu'ils apprirent que leur père spirituel était vivant et qu'ils allaient le revoir eurent-ils une immense joie. De Venise, François se dirigea vers Bologne. Ce voyage fut marqué par un incident où se dénote encore une fois sa malicieuse et fine bonté. Brisé par les émotions autant peut-être que par les fatigues, il dut un jour renoncer à faire le trajet à pied. Il cheminait monté sur un âne, suivi de frère Léonard d'Assise, lorsqu'un regard lui fit deviner ce qui se passait dans le cœur de son compagnon: oc Mes parents, pensait le frère, se seraient bien gardés de frayer avec Bemardone, et voilà que maintenant je suis obligé de suivre à pied son fils. »

On juge de son étonnement, lorsqu'il entendit François lui dire^ en descendant vivement de sa monture : ce Prends vite ma place, il est fort inconvenant que tu me suives à pied, toi qui es issu d'un noble et puissant lignage. ^ Le pauvre Léonard, bien confus, se jeta à ses pieds implorant son pardon^.

A peine arrivé à Bologne, François fut obligé de sévir contre les relâchés. On se rappelle que l'Ordre ne devait rien posséder, ni directement, ni indirectement. Les monastères donnés aux Frères ne devenaient pas leur propriété ; dès que le propriétaire les désirait ou que toute autre personne cherchait à s'en emparer, on devait les céder sans la moindre résistance: or en ap-

i. 2 Gel. 2, 3 ; Bon. 162 ; Cf. : Conform. 184 b 2 et 62 b 1.

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prochant de Bologne, il apprit la construction d'une maison qu'on appelait déjà la maison des frères. Il en ordonna révacuation immédiate, sans même faire exception pour les malades qui s'y trouvaient. Les frères eurent alors recours à Hugolin qui était précisément dans celte ville où il venait de consacrer Notre-Dame de Rheno ^ : il expliqua longuement à François que cette maison n'appartenait pas à l'Ordre, lui-même s'en étant déclaré le propriétaire par des actes publics, et finit par le convaincre^.

La piété des Bolonais réservait à François un accueil enthousiaste dont l'écho est parvenu jusqu'à nous :

«J'étudiais à Bologne, moi Thomas de Spalato, archidiacre de l'église cathédrale de cette ville, lorsqu'on l'an 1220, le jour de l'Assomption, je vis saint François qui prêchait sur la place du Petit-Palais devant presque tons les gens de la cité. Le thème de son discours fut le suivant : les anges, les hommes, les démons. Il en parla avec tant de justesse et d'éloquence que beaucoup de gens instruits qui étaient là, furent remplis d'admiration pour les paroles de cet homme si simple. Il n'avait cependant pas les manières d'un prédicateur, ses allures étaient plutôt celles de la conversation : le fond de son allocution tendait essentiellement à l'abolition des inimitiés et à la nécessité de conclure de pacifiques alliances. Ses vêtements étaient pauvres ; sa personne n'avait rien qui imposât ; son visage rien de beau ; mais Dieu donna une si grande efficacité à ses paroles qu'il amena à la paix et à la concorde beaucoup de nobles dont la sauvage fureur ne s'arrêtait pas même devant

1 . Sigonius : Opéra, t. III, col. 220 ; Cf. Potthast 5516 et 6086.

2. 2 Gel. 3, 4; Sp&i. 11 a ; Tribul. 13 a ; Conform. 160 b S.

l'effusion du sang. On eut pour lui une si grande dévotion qu'hommes et femmes couraient en foule après lui, et qu'heureux s'estimait celui qui parvenait à toucher le bord de son vêtement. »

Est-ce alors que le célèbre Accurse le Glossateur ^, chef de cette fameuse dynastie de jurisconsultes qui durant tout le treizième siècle illustra TUniversité de Bologne, accueillit les Frères Mineurs dans sa villa de la Ricardina, à proximité de la ville 2? Nous ne savons.

Il parait qu'un autre professeur, Nicolas dei Pepoli, entra aussi dans TOrdre'. Les élèves ne restaient naturellement pas en arrière, et un certain nombre d'entre eux demandèrent Thabit. Tout cela constituait cependant un danger : cette cité, qui était en Italie comme un autel consacré à la science du droit, allait exercer sur l'évolution de TOrdre la même influence que Paris ; les Frères Mineurs ne pouvaient pas plus s'y soustraire qu'on ne peut se soustraire à celle de l'air ambiant.

François n'y séjourna cette fois que fort peu de temps. Une antique tradition, dont ses biographies ne nous ont conservé aucune trace, mais qui parait cependant tout à fait vraisemblable, raconte qu'Hugolin le conduisit passer un mois aux Camaldules dans la retraite habitée jadis par saint Romuald, au milieu de ces forêts du Gasentin qui sont au nombre des plus belles de l'Europe, à quelques heures de marche de l'Alverne,

1. Mort en 1229. Cf. Mazzetti, Repertorio di tutti iprofessori di Bologna. Bologne 1847, p. 11.

2. Voir Mon. Germ. hist. Script. ^ t. 28, p. 635 et les notes.

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