‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 218 sur 257 · Gel. 3, 93 ; Bon. 104 et 105; Conform. 101 a · texte numérisé non relu

Gel. 3, 93 ; Bon. 104 et 105; Conform. 101 a

Toilo discret sur ces angoisses du fondateur concernant Ta venir de sa famille spirituelle, on en retrouve à chaque pas la trace: a Le temps viendra, dit-il un jour, où notre Ordre aura si bien perdu tout bon renom que ses membres auront honte de se montrer au grand jour ^. :»

Il avait vu en songe une statue dont la tête était d'or pur, la poitrine et les bras d*argent, le ventre de cristal, les jambes de fer. II pensa que c'était un présage de l'avenir réservé à son institut^.

Il trouvait ses fils atteints de deux maladies, infidèles à la fois à la pauvreté et à Thumilité ; mais peut-être redoutait-il plus pour eux le démon de la science que la tentation des richesses.

Que pensait-il de la science? Il est vraisemblable qu'il n'a jamais examiné la question au point de vue général, mais il n'avait pas de peine à voir qu'il y aurait toujours assez d'élèves dans les universités, et que si l'effort scientifique est un culte rendu à Dieu, les adorateurs de cette catégorie ne risquaient pas de lui manquer ; mais il avait beau regarder de tous côtés, il ne trouvait personne pour accomplir la mission d'humilité et d'amour réservée à son Ordre, si les frères venaient à lui être infidèles.

Aussi y a-t-il dans son angoisse quelque chose de plus que la douleur de voir ses espérances confondues. La déroute d'une armée n'est rien à côté de la déroute d'une idée ; et en lui une idée s'était incarnée, celle de

1. 2 Cei. 3, 93 ; Spec, 49 b ; 182 a ; Conform. 182 a i ; Tribul. ^5a;2Gel.3,98; 113; 115; 1 Gel. 28; 50; 96; 103; 104; 108; 111 ; 118.

2. 2 Cel. 3, 27; Spec. 38 b; Conform. 181 b 1 ; Trihul. 7 b; Cf. Spee. 220 b; Conform. 103 b.

la paix et du bonheur rendus à Thumanité, par la liberté reconquise sur les entraves matérielles et par Tamour. Par un ineffable mystère, il se sentait l'Homme de son siècle, celui dans le sein duquel se résumaient les efforts, les désirs, les aspirations des peuples; avec lui, en lui, par lui, Thumanité voulait se renouveler et, pour parler avec l'Evangile, naître de nouveau.

C'est là que gît sa véritable beauté. Par là, bien plus que par de vaines conformités extérieures et factices, il est un Christ.

Lui aussi porte les douleurs du monde, et si Ton veut aller jusqu'au fond de son âme, il faut, pour lui comme pour Jésus^ donner à ce mot de douleurs sa signification la plus étendue. Par leur pitié, ils ont porté les souffrances physiques de l'humanité, mais ce qui les accable, ce sont des douleurs bien autrement angoissantes: celles de Tenfanlement du divin. Ils souffrent, parce qu'en eux le Verbe se fait chair, et à Gethsémané comme sous les oliviers de Greccio, ils agonisent c parce que les leurs ne les ont point reçus. i>

Oui, saint François a senti l'incessant travail de transformation qui s'accomplit au sein de l'humanité marchant vers sa destination divine, et il s'est offert, hostie vivante, pour qu'en lui eût lieu la mystérieuse palingénésie.

Comprend-on maintenant sa douleur? Il tremble pour le mystère de l'Évangile. Il y a chez lui quelque chose qui rappelle le spasme de la vie lorsqu'elle aperçoit la mort, spasme d'autant plus douloureux qu'il s'agit ici de vie morale.

Ceci explique comment l'homme qui courait après les brigands, pour en faire ses disciples, a pu être impitoyable pour des collaborateurs, sans doute bien inten-

tioQDéSy mais qui, par un zèle iodiscret, oubliaient leur vocation et auraient transformé l'Ordre en un institut scientifique.

Sous prétexte de mettre la science au service de Dieu €t de la religion, TEglise a excité le pire des vices, Torgueil. C'est son titre de gloire, suivant les uns, mais ce sera son suprême opprobre.

Faut-il renoncer, dit-elle, à enlever celte arme aux adversaires de la foi? Mais vous figurez- vous Jésus allant se mettre à Técole des rabbins sous prétexte d'apprendre à leur répondre, énervant sa pensée par les subtilités de leur dialectique et les fantasmagories de leur exégèse? Il aurait peut-être été un grand docteur, mais serait-il devenu le Sauveur du monde? Vous sentez bien que non.

Quand on entend les prédicateurs s'extasier sur la diffusion merveilleuse de l'Évangile, prêché par douze pauvres pêcheurs de Galilée, ne pourrait-on pas leur faire remarquer que le miracle est à la fois plus et moins stupéfiant qu'ils ne disent. Plus — car sur les douze, plusieurs retournèrent sur les bords du lac enchanteur, et, oublieux du filet mystique, s'ils se rappelèrent le Crucifié, ce fut pour le regretter et non pour le ressusciter en continuant son œuvre aux quatre coins du monde ; moins — car si aujourd'hui même, dans ces journées mourantes du dix-neuvième siècle, des prédicateurs s'en allaient ivres d'amour, s'immolant pour tous et pour chacun, comme jadis le Maître, le miracle se renouvellerait.

Mais non, la théologie a tué la religion. Les clergés répètent à satiété qu'il ne faut pas les confondre, qu'importe, si dans la pratique on ne les distingue pas.

Jamais la scieDce n*a élé l'objet de plus de convoitises qu'au treizième siècle. L'Empire et l'Église lui demandaient anxieusement des arguments pour défendra leurs prétentions réciproques. Innocent III envoie à l'Université dé Bologne la collection de ses Décrétâtes et la comble de faveurs. Frédéric II fonde celle de Naples, et les Patarins eux-mêmes envoient leurs fils étudier à Paris, depuis la Toscane et la Lombardie.

On se rappelle le succès des prédications de François à Bologne ^, en août 1220 ; à cette même époque il avait vivement réprimandé Pierre Stacia, le ministre provincial qui était docteur es lois, non seulement pour avoir installé les Frères dans une maison qui avait l'air de leur appartenir, mais il l'avait surtout blâmé d'y avoir organisé une sorte de collège.

Il parait que le ministre ne tint pas compte de ces reproches. Lorsque François apprit son endurcissement, il le maudit avec une effrayante véhémence ; son* indignation était si grande que plus tard, à l'époque de^ sa mort, les nombreux amis de Pierre Stacia vinrent le supplier de révoquer sa malédiction, mais tous leurs efforts furent inutiles^.

1. Les successeurs de François furent à peu près sans exception des élèves de Bologne : Pierre de Catane était docteur es lois ainsi que Jean Parenli (Jord. 51). — Élie avait élé scriptor à Bologne. — ^ Albert de Pise y avait été ministre (Eccl. 6). — Aymon y avait été^ lecteur (Eccl. 6). — Grescentius fit des ouvrages de jurisprudence .. Conform. 121 b 1 etc. etc.

2. Ce nom ne saurait être garanti : il s'appelle Johannes de Laschaccia, dans un passage des Conformités (104 a 1) ; Pietro Schiaccia dans le man. italien des Tribulations (f^ 75 a) ; Petrus Stacia dans le man. de la Laurentienne (13 b ; Cf. Archiv, II, p. 258). Tribul. 13 b ; Spec. 184 b. Ce récit a subi dans d'autres endroits beaucoup d'amplifications : Spec, 126 a ; Conform. 104 b 1.

32*2 VIE DE s. FAÀNÇOIS

Devant cette attitude du fondateur, il est bien difficile de croire à Fauthenticité du billet qui aurait été adressé à Antoine de Padoue.

«Â mon tràa cher Antoine^ frère François^ salut en Christ.

«Il me plaît que vous interprêtiez aux frères les saintes lettres et la théologiei de telle sorte cependant (conformément à notre Règle) que, ni chez vous ni chez les autreS; ne s'éteigne l'esprit de la sainte oraison, ce que je désire vivement. Salut. »

Faut-il voir là autre chose qu'une pieuse supercherie, pour atténuer les déclarations si nettes et si nombreuses de François contre la science?

Il est difficile de se figurer la rivalité qu'il y avait, ^dès cette époque, entre Dominicains et Franciscains, pour tâcher d'altirer dans leur ordre respectif les maîtres les plus illustres. On organisait de petites intrigues où les dévotes avaient leur rôle, pour amener tel ou tel docteur fameux à prendre Thabit ^. Si le but de saint François eut été scientifique, les frères de Bologne, de Paris et d'Oxford n'auraient pas pu faire mieux ^.

Le courant était si fort que les anciens ordres furent entraînés bon gré mal gré : une vingtaine d'années plus tard, les Cisterciens voulurent eux aussi devenir légistes, théologiens, décrétalistes et le reste.

Peut-être François n'avait-il pas aperçu dès l'abord la gravité du danger, mais l'illusion n'était plus possible,

1. V. Eccl. 3 ; Histoire de l'entrée dans TOrdre d'Adam d'Oxford, a. Chartularium Univ. Pai\, t. I, n" 47 et 49.

2. Toute la chronique d'Eccleston en est le vivant témoignage.

et par ia suite il se montra, comme on Fa vu, d'une implacable fermeté. Si plus tard on a travesti sa pensée, il a fallu aux coupables, — les papes et la plupart des premiers ministres généraux, — des tours de prestidigitation exégétique qui ne sont pas à leur honneur : oc Supposez, disait-il, que vous ayez assez de subtilité et de science pour tout savoir, que vous connaissiez toutes les langues, le cours des astres et tout le reste, qu'y a-t-il là pour vous enorgueillir? Un seul démon en sait plus là-dessus que tous les hommes de la terre réunis^. Mais il y a une chose dont le démon est incapable et qui est la gloire de Thomme: être fidèle à Dieu 2.»

On manque d'indications précises sur les chapitres de i222 et 1223. Les modifications apportées au projet de J221 y furent discutées par les ministres^, et arrêtées définitivement ensuite par le cardinal Hugolin. Celui-ci eut à ce sujet de longues conférences avec

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