CECI EST MON CORPS
1. Dans le langage courant, on comprend souvent sous le nom de mysticisme, toutes les tendances, parfois peu chrétiennes, qui font prédominer dans la vie religieuse les éléments vagues, poétiques, les élans du cœur. Le mot de mystiques ne devrait s'appliquer qu'à ceux des chrétiens pour lesquels les relations immédiates avec Jésus forment le fond de la vie religieuse. Dans ce sens, saint Paul (dont le système théologico-phllosophique est un des plus puissants eflbrts de l'esprit humain pour expliquer le péché et la rédemption) est en môme temps le prince des mystiques.
Jésus, en présentant l'union avec lui comme le fond même de la vie nouvelle ^y eut soin de marquer à ses frères que cette union était avant tout la participation à ses travaux, à ses luttes et à ses souffrances: a Que celui qui veut être mon disciple se charge de sa croix et me suive. lo
Saint Paul entra si bien à cet égard dans la pensée du Maître, qu'il poussait, quelques années après, ce cri d'un mysticisme qui n'a jamais été atteint : c J'ai été crucifié avec Christ et je vis... ou plutôt ce n'est plus moi qui vis, c'est Christ qui vit en moi. » Cette parole n'est pas chez lui une exclamation isolée, c'est le centre même de sa conscience religieuse, et il ira jusqu'à dire, au risque de scandaliser bien des chrétiens : « J'achève en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qui est l'Église. »
Peut-être n'était-il pas inutile d'entrer dans ces détails, pour montrer jusqu'à quel point François, durant les dernières années de sa vie, où il renouvelle dans son coips la passion du Christ, se rattache à la tradition apostolique.
Dans les solitudes de l'Âlverne, comme autrefois à Saint-Damien, Jésus se présentait à lui sous sa figure de crucifié, d'homme de douleur^.
Que ces effusions nous aient été rapportées sous une forme poétique et inexacte, il n'y a là rien de surpre-
1. Il n'a pas voulu instituer une religion, car il sentait la vanité des observances et des dogmes. (Les apôtres continuèrent à fréquenter le temple juif: Actes II, 46; III, 1; V, 25; XXI, 26). Il a voulu inoculer au monde une vie nouvelle.
2. 2 Gel. 3, 29. Cf. 1 Gel. 115; 3 Soc. 13 et 14; 2 Gel. 1, 6; 2 Gel. 3, 123; 131; Bon. 57; 124; 203; 204; 224; 225; 309; 310 et 311. Conform. 229 b. ss.
nant, c'est le contraire qui devrait étonner. Il y a dans le paroxysme de Tamour divin, des ineffahilia que loin de pouvoir raconter ou faire comprendre, l'on peut à peine se rappeler à soi-même.
François se trouva à TÂlverne encore plus absorbé que de coutume par son ardent désir de souffrir pour Jésus et avec lui. Ses journées se passaient, partagées entre les exercices de piété dans Tbumble sanctuaire bâti sur la montagne, et la méditation au milieu des Torêts. Il lui arrivait même d'oublier l'église, et de rester plusieurs journées, seul, dans quelque antre de rocher, à repasser dans son cœur les souvenirs de Golgotha. D'autres fois, il demeurait de longues heures au pied de l'autel, lisant et relisant l'Évangile et suppliant Dieu de lui montrer la voie qu'il devait suivre^.
Le livre s'ouvrait presque toujours au récit de la Passion, et cette simple coïncidence, bien explicable pourtant, sujQisait déjà à le troubler.
La vision du Crucifié s'emparait d'autant mieux de toutes ses facultés, qu'on approchait de l'Exaltation de la Sainte-Croix (14 septembre), fête aujourd'hui reléguée à l'arrière-plan, mais célébrée au treizième siècle avec une ardeur et un zèle bien naturels pour une solennité que l'on pourrait qualifier de fête patronale de la croisade.
François redoublait ses jeûnes et ses prières, tout transformé en Jésus par amour et par compassion, dit une des légendes. Il passa la nuit qui précéda la fête, seul 9 en oraison, non loin de Termitage.
Le matin venu, il eut une vision. Dans les chauds