‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 24 sur 257 · I. Note préliminaire · texte numérisé non relu

I. Note préliminaire

Pour apprécier d'une façon un peu exacte les documents qui vont nous occuper, il faut les replacer au milieu des circonstances de leur éclosion, les étudier jusque dans le détail, et déterminer la valeur spéciale de chacun d'eux.

Ici, plus que partout ailleurs, il faut se garder des théories faciles et des généralisations précipitées. La même existence, racontée par deux contemporains également véridiques, peut prendre des tons bien différents. C'est surtout le cas, si l'homme dont il s'agit a soulevé des enthousiasmes et des colères, si sa pensée intime, si ses créations ont prêté à des discussions, si ceux-là même qui sont chargés de réaliser ses idées et de continuer son œuvre se divisent et s'attaquent.

Or, il en fut ainsi pour saint François. De son vivant, et sous ses yeux, des divergences se manifestèrent, sourdement d'abord, puis au grand jour.

Ivre d'amour, il était allé de chaumière en chaumière, de château en château, prêchant la pauvreté absolue; mais cet élan d'enthousiasme, cet idéalisme illimité ne pouvaient être de longue durée. L'Ordre des Frères Mineurs, en grandissant, s'ouvrait non seulement à quelques âmes d'élite arrivées au paroxysme des ardeurs

mystiques, mais à tous les hommes qui aspiraient à une réforme religieuse : laïques pieux, moines désillusionnés sur la vertu des anciens ordres, prêtres effrayés des vices du clergé séculier, tous apportaient — sans le vouloir sans doute, et même à leur insu, — trop de leur vieil homme pour ne pas transformer peu à peu la noavelle institution.

Plusieurs années avant sa mort, François avait aperçu le péril et fait tous ses efforts pour le conjurer. On le vit déjà agonisant rassembler ses forces, pour déclarer encore une fois ses volontés aussi clairement que possible, et pour conjurer ses frères de ne jamais toucher & la Règle, même sous prétexte de la commenter ou de l'expliquer : hélas , quatre ans ne s'étaient pas écoulés, et Grégoire IX inaugurait, sur la prière des Frères eux-mêmes, la longue série des pontifes qui ont expliqué la Kègle ^ !

La pauvreté, telle que François l'avait voulue, ne fut bientôt qu'un souvenir. Le succès inouï de l'Ordre ne lui amenait pas seulement de nouvelles recrues, il amenait l'argent. Comment le refuser quand on avait tant d'œuvres à fonder? Beaucoup de frères trouvaient que leur maître avait exagéré bien des choses, qu'il J avait dans la Règle des nuances à observer, par exemple entre les conseils et les préceptes. Une fois la porte ouverte aux interprétations, il devenait impossible de la fermer. La famille franciscaine se divisait donc en partis opposés qu'il est souvent difficile de distinguer.

Il y avait d'abord quelques hommes remuants, indisciplinés qui se groupaient autour des anciens frères. Ceux-ci trouvaient, dans leur qualité de premiers compagnons du Saint, une autorité morale souvent plus

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