INTRODUCTION XIII
Voilà ce que saint François voulut imiter. A plusieurs reprises la séduction de la vie purement contemplative s'exerça sur lui^ mais chaque fois son génie l'avertit qu'il n'y avait là qu'un égoïsme déguisé^ qu'on ne se sauve vraiment soi-même qu'en sauvant les autres.
 la vue des douleurs^ des misères et de la corruption, au lieu de s'enfuir il pansait, il guérissait et sentait sourdre en son cœur des flots de compassion. Il ne prêchait pas seulement l'amour aux autres, il en était ivre luimême; il le chantait, et ce qui vaut mieux encore, il en vivait.
U 7 avait eu avant lui bien des prédicateurs de l'amour, mais la plupart du temps ils faisaient appel à régoïsme le plus vulgaire. Ils croyaient triompher en prouvant qu'en définitive, donner aux autres c'est placer son argent à un taux usuraire : «Donne au pauvre, dit saint Pierre Chrysologue *, afin de te donner à toi-même : donne-lui une miette pour recevoir un pain : donne-lui un abri pour recevoir le ciel. »
Bien de pareil chez saint François, sa charité n'est pas de l'égoïsme, c'est de l'amour. Il allait, non vers les bien portants qui n'ont pas besoin de médecin, mais vers les malades, les oubliés ou les dédaignés. U dispensait les trésors de son cœur suivant les besoins, et réservait le meilleur de lui-même aux plus pauvres et aux plus perdus, aux lépreux et aux brigands.
Il fut merveilleusement servi par les lacunes de son éducation. Plus instruit, la logique formelle de l'École lui aurait enlevé cette fleur de naïveté, qui est le plus grand charme de sa vie ; il aurait vu toute l'étendue des plaies de l'Église, et il eût sans doute désespéré de les
1. S. Petrus Chrysologas, sermo VIII de jejanio et eleemosjna. Da pauperi ut d€$ tihi: da micam ut accipias totumpanem; da ieetum^ accipe cœlum.
guérir. S'il eût connu la discipline ecclésiastique, il aurait été obligé de robserveri mais grâce à son ignorance, il put la violer bien des fois sans le savoir, ^ et être hérétique sans s'en douter.
Nous pouvons maintenant déterminer à quelle famille religieuse appartient saint François.
A y regarder d'assez haut, on voit qu'en dernière analyse les esprits comme les systèmes religieux se ramènent à deux grandes familles, placées pour ainsi dire aux deux pôles de la pensée. Ces deux pôles ne sont que des points mathématiques, ils n'existent paa dans la réalité concrète, mais on peut pourtant les marquer sur la carte de la pensée philosophique et morale.
Il y a les religions qui visent la divinité, et les religions qui visent l'homme. Encore une fois, la ligne de démarcation entre les deux familles est purement idéale et factice ; elles se mêlent et se confondent souvent si bien, qu'on a beaucoup de peine à les distinguer, surtout dans la zone' intermédiaire où notre civilisation se trouve placée ; mais si nous allons vers les pôles, nous verrons leurs caractères s'accuser peu à peu.
Dans les religions qui visent la divinité, tout l'effort se concentre sur le culte et en particulier sur le sacrifice. Le but & atteindre, c'est un changement dans les dispositions des dieux. Ceux-ci sont des rois puissants dont il faut acheter l'appui ou la faveur à force de présents.
La plupart des religions païennes rentrent dans cette catégorie ainsi que le judaïsme pharisaïque. C'est aussi
1. De quel droit avait-il commencé à prêcher? De quel droit, lui simple diacre, admettait-il à la profession une jeune fille de dix-huit ans à qui il coupait les cheveux? C'est là une fonction épiscopale et qui ne peut être dévolue môme à des prêtres que sur commission expresse.