‹ Vie de s. François d'AssiseChapitre 94 sur 257 · Gel. 3 ; Cf. Bon. 8 et A. SS. p. 563 c · texte numérisé non relu

Gel. 3 ; Cf. Bon. 8 et A. SS. p. 563 c

masses imposantes du mont Subasio; à droite, toute la vallée ombrienne avec ses fermes , ses villages, ses colliaes vaporeuses sur les flancs desquelles les pins, les cèdres, les chênes, la vigne et l'olivier répandent une gaieté et une animation incomparables. Tout ce pays est étincelant de beauté, mais d'une beauté harmonieuse et tout humaine, je veux dire, faite à la mesure de rhomme.

François avait espéré retrouver dans ce spectacle les délicieuses impressions de son adolescence. Il aspirait, avec cette sensibilité aiguisée des convalescents, les effluves printaniers, mais le renouveau intérieur qu'il attendait, ne vint pas. Cette riante nature ne lui fit entendre que de mélancoliques paroles.

Il avait cru que la brise de ce paysage aimé emporterait les derniers frissons de la fièvre, et voilà qu'il se sentait au cœur un découragement mille fois plus pénible que le mal physique. Le vide lamentable de sa vie lui était tout à coup apparu ; il était effrayé de cette solitude d'une grande âme, dans laquelle il n'y a point d'autel.

Les souvenirs de sa vie passée Tassaillaient avec une insupportable amertume; il se prenait lui-même en dégoût; ses ambitions d'autrefois lui semblaient ridicules ou méprisables. Il rentra accablé sous le poids d'une souffrance nouvelle.

Dans ces heures d'angoisse morale, l'homme cherche un refuge dans l'amour ou dans la foi.

Malheureusement la famille et les amis de François, étaient incapables de le comprendre. Quant à la religion, elle était pour lui, comme pour la plupart de ses contemporains, ce fétichisme grossier à terminologie

chrétienne, qui est loin d'avoir entièrement disparu. Pour certaines gens en effet, la piété consiste à se mettre en règle avec un roi plus puissant que les autres, mais aussi plus sévère et plus capricieux, qui s'appelle Dieu. On lui prouve son loyalisme, comme aux autres souverains, en plaçant son image un peu partout et en payant avec exactitude les impôts perçus par ses ministres. Si vous lésinez^ si vous fraudez, vous risquez d'être durement châtié, mais autour du roi sont ses courtisans qui rendent volontiers des services. Moyennant une rétribution raisonnable, ils saisiront le moment favorable pour enlever adroitement la sentence de votre condamnation, ou pour glisser au prince une formule d'absolution plénière, dans un instant de bonne humeur où il signe sans regarder ^.

Tel était le fonds religieux sur lequel avait jusqu'alors vécu François. Aussi ne songea-t-il pas même à y chercher le baume spirituel qu'il eût fallu pour panser ses meurtrissures. A force de sainte violence, il devait arriver à la foi pure et virile, mais le chemin en est long, tout semé d'obstacles, et au moment où nous sommes parvenus, il ne s'y est pas encore engagé ; il n'en soupçonne même pas l'existence; il sait seulement que les plaisirs conduisent au néant, à la satiété et au mépris de soi-même.

Il le savait, et pourtant il devait s'y rejeter encore.

1 . Il sufîit d'avoir séjourné dans le pays de Naples pour savoir que ce tableau n'a rien d'exagéré. Je m'étonne que beaucoup d'hommes, intelligents et bons, se figurent qu'il suffirait de changer la formule religieuse de ces gens-là pour les transformer. QueUe erreur I Aujourd'hui, comme au temps de Jésus, il ne s'agit pas d'adorer sur le mont Morijah ou sur le mont Sion, mais d'adorer en esprit et en vérité.

Notre corps est si faible, si enclin à reprendre les sentiers déjà suivis^ qu'il y va de lui-même dès qu'une volonté énergique ne Tarréte pas. Désillusionné, François revint à sa vie ancienne.

Essaya-t-il de se distraire, d'oublier cette journée d'amère rêverie? On pourrait le croire à voir l'ardeur qu'il apporta à ses nouveaux projets^.

Une occasion s'offrit à lui de réaliser ses rêves de gloire : un chevalier d'Assise, peut-être un de ceux qui avaient été captifs avec lui à Pérouse, se préparait à partir pour les Fouilles, sous les ordres du comte Gentile^. Ce dernier devait rejoindre Gauthier de Brienne qui guerroyait dans le midi de l'Italie pour le compte d'Innocent II (•

La renommée deGauthier était immense, dans toute la Péninsule: on l'y tenait pour un des plus preux chevaliers de l'époque. Le cœur de François bondit : il lui sembla qu'à côté d'un pareil héros, il saurait bien

i. 1 Gel. 3 et 4.

2. 3 Soc. 5. Dans l'état actuel des documents, il est impossible de savoir qui désigne ce nom, car il était porté alors par une multitude de comtes qu'on ne peut distinguer que par le nom de leur château. Les trois suivants sont possibles: 1» Gentile cornes de CampiliOf qui en i215 fait hommage de ses biens à la commune d'Orvielo: Le antiche cronache di Orvieto, Arch, stor. ital. V« série, 18S9, t. III, p. 47; 2<» Gentilis cornes filius Alberici qui avec d'autres avait fait donation d'un monastère à l'évoque de Foligno : Bulle de confirmation, In eminenti du 10 avril 1210: Ughelli, Italia <acra, I, p. 697. Pottbast 3974; 3» Gentilis cornes Manupelli, qu'on trouve en juiUet 1200, assurant à Païenne la victoire des ^iipes envoyées par Innocent III contre Marckwald : Huillard- BréhoUes, Hist. dipl. J, p. 46 ss. Cf. Potthast 1126. — Gesta Innoc«n«i, Migne t. I, c. XXXII ss. Ct Huillard-Bréholles, loc. cit., He8 60,84,S9, 101. On a eu tort de croire que Gentile pouvait ^re ici an simple adjectif; les 3 Soc. disent Gentili nomine.

vite se couvrir de gloire. Son départ fut décidé, et il s'abandonna sans réserve à la joie.

Il fit ses préparatifs avec une fastueuse prodigalité. Son équipement, d'un luxe princier, devint bien vite le sujet de toutes les conversations. On en parlait d'autant plus que le chef de l'expédition, ruiné peut-être par la révolution de 1202 ou par les dépenses d'une longue captivité, dut faire les choses bien plus modestement ^.

Mais chez François, la bonté était déjà plus grande que le goût pour la parure. Il donna ses vêtements somptueux à un chevalier pauvre. Les biographes ne disent pas si c'est précisément à celui qu'il allait accompagner 2.

 le voir aller, venir, se préparer avec fracas, on aurait pu croire qu'il était le fils d'un grand seigneur. Ses compagnons ne tardèrent sans doute pas à être froissés de ces allures et se promirent de les lui faire cruellement expier. Quant à lui, il ne s'apercevait pas des jalousies qu'il soulevait, et jour et nuit ne pensait qu'à sa gloire future. Dans ses rêves, il lui semblait voir la maison de ses parents complètement transformée: au lieu de monceaux d'étoffe, il n'y apercevait plus que des boucliers étincelants suspendus aux murs, et des armes de toute espèce comme dans un palais seigneurial. II s'y contemplait lui-même, à côté d'une belle et noble épouse, et ne doutait pas qu'il n'y eût dans cette vision le présage de l'avenir qui lui était réservé. Aussi ne Tavail-on jamais vu si communicatif, si rayonnant, et

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