‹ Vie de S. Vincent de Paul, instituteur et premier supérieur général de la Congrégation de la missionChapitre 12 sur 80 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

CHANGEMENT MERVEILLEUX ARRIVÉ EN LA PERSONNE b'cN GRAND SEIGNEUR QUI SE MIT sous LA DIRECTION DE M. VINCENT.

La réputation de M. Vincent, pendant <|u'il fut en Bresse, se répandant en divers lieux , et M. le comte de Rougemont , qui demeurait en cette province-là, en ayant ouï parier, cela le convia de venir plusieurs fois le voir à Chàtillon , où lui ayant souvent parlé des affaires de sa conscience et de son salut, il fut tellement satisfait de ses entretiens, qu'il prit résolution de se mettre entièrement sous sa conduite. C'était un seigneur de Savoie qui s'était retiré en France , lorsque le roi Henrile-Grand unit la Bresse à son royaume ; mais au reste un homme qui ayant toute sa vie été nourri à la cour, en avait retenu tous : les: sentiments et toutes les maximes; et comme en ce temps-là, par un malheur déplorable, les duels étaient un des moyens plus ordinaires parmi les

gentilshommes pour signaler leur courage, celui-ci s'était mis par ce moyen en réputation , ayant été un des plus grands duellistes de son temps. Et néanmoins , ô merveilleuse efficace de la grâce ! Dieu s'étant servi de la parole de M. Vincent pour lui faire connaître le malheureux etdamnable état dans lequel il vivait , il en fut tellement touché , que noiihseulement il renonça pour jamais à cette furieuse pratique, et à tous les autres dérèglements de sa vie, mais, outre cela, pour réparer le mal passé, il se mit dans tous les exercices les plus héroïques d'une vie parfaitement chrétienne.

Et premièrement ayant vendu sa terre de Rougemont plus de trente mille écus , il employa une grande partie de cette somme en fondation de monastères , et puis il distribua tout le reste aux pauvres ; et aprè5 , s'être appliqué à la méditation des mystères de la Passion de Jésus- Christ, sa piété rayant porté à vouloir savoir combien le Fils de Dieu avait reçu de coups en sa flagellation, il donna autant d'écus à la maison de rOratoire de Lyon ; et en peu de temps on vit un tel changement , et il fit un si grand progrès en la vertu sous la conduite de son sage directeur, qu'il en devint un parfait exemplaire. L'oraison était son entretien le plus ordinaire , et on le voyait tous les jours passer trois et quatre heures en méditation à genoux sans s'appuyer et toujours tête nue. Le château de Chaudes où il faisait sa demeure, était comme un hospice commun pour les religieux et un hôpital pour tous les pauvres sains et malades, où ils étaient assistés avec une incroyable charité, tant pour les besoins de leurs corps que pour ceux de leurs âmes , y entretenant des ecclésiastiques pour leur donner toutes sortes de consolations et d'assistance.

11 n'y avait aucun pauvre malade dans ses terres qu'il n'allât lui-même visiter et servir, ou qu'il ne fît visiter et servir par ses domestiques , lorsqu'il était obligé de s'absenter, ce qui était assez rare.

C'est le Révérend Père Desmoulins de FOratoire qui a rendu un fidèle témoignage de tout ceci. « Et je ne dis rien, ajoute-t-il , que je n'aie vu : néanmoins ce bon seigneur était comme ennuyé de posséder ce bien , quoiqu'il ne semblât en être que le fermier, et pour le faire valoir au profit des pauvres. Sur quoi il me dit un jour les larmes aux yeux : Ah! mon père! que ne me laisse-t-on faire? et pourquoi faut-il que je sois toujours traité de seigneur, et que je possède tant de biens? M. Vincent qui le gouvernait pour lors, le tenait, disait-il, dans cette con^ trainte; que s'il me lâchait la main, je vous assure, mon père, que devant qu'il fût un mois le comte de Rougemont ne posséderait pas un pouce de terre : il s'étonnait comment un chrétien pouvait rien garder en propre , voyant le Fils de Dieu si pauvre sur la terre. »

Voilà une leçon bien remarquable aux grands du monde , pour leur faire connaître quel usage ils doivent faire de leurs richesses, et avec quel dégagement de cœur ils les doivent posséder, se souvenant de la parole du saint Apôtre , qui avertit ceux qui ont des biens temporels d'en user comme s'ils n'en usaient point , parce que la figure de c^ monde passe '. C'est aussi un sujet de consolation pour les pauvres , voyant leur condition tant aimée et recherchée par un si grand seigneur, pour se conformer plus parfaitement à Jésus-Christ; et enfin c'est un motif aux missionnaires de remercier Dieu d'avoir communiqué des grâces si admirables à ce seigneur, par les prières et par la bonne conduite de leur sage instituteur, qui pourtant ne leur en a jamais parlé, ^inon une fois que les exhortant au détachement des créatures , il leur rapporta l'exemple du comte de Rougemont, sans néanmoins rien dire de ce qu'il y avait contribué par ses avis et par sa direction : voici ses propres termes, qui se sont trouvés dans le recueil qui se fit alors de son discours.

« J'ai connu» dit-il , un gentilhomme de Bresse nommé M. de Rougemont , qui avait été im franc éclaireisseur, et un grand duelliste ; c'était un grand homme bien fait, qui s'était trouvé souvent aux occasions , en étant prié pw d'autres gentilshommes qui avaient des querelles , ou lui-même appelant en duel ceux qui n'allaient pas droit avec lui. Il me Ta dit , et il n'est pas oroyable combien il a battu , blessé et tué de monde ; enfin Dieu le toudia si efikaoement , qu'il rentra en luimême, et reconnaissant l'état malheureux où il était, il résolut de changer de vie, et Dieu lui en fit la gr&ee. Depuis ce changement ayant demeuré quelque temps en sa fa<2on commençante, et en son progrès^ il alla si avant qu'il demanda h M. l'arobevêque do Lyon permission de tenir le Saint-Sacrement en sa chapeUe pour y honorer Notre-Seigneur, et mieux entretenir sa piété qui était singulière, et connue de tout le monde. Comme je l'allai voir un jour en sa maison , il me raconta les pratiques de sa dévotion , et entre les autres celle de s(m détacb^nent des créatures : je suis assuré , me disait-il , que si je ne liens à rien du monde , je me porterai tout à Dieu ^ et pour cda je regarde si ranûftié d'un tel seigneur, d'un tel parent, d'un tel voisin m'arrête; si e'est l'amour de moi-même qui m'empêche d'allé; si ee s<mt mes biens ou la vanité qui m'attachent , mes passions ou mes aises qui me retardent ; et quand je m'aperçois que quelque diose me détourne de mon souverain bien , je prie , je coupe » je brise , je me fais quitte de ce lien : oe so&t li mes exercices.

* Qai mltmlar koc mni#», tmqtiam nos dtantar : prasterit eoim figura bujas mundi. 1. Cor. y 7.

« II me dit partifiaUèremeat ceci, dont je me suis souvent ressouvenu, qu'un jour allant en voyage , et s'occupant de Dieu le long du chemin à son ordinaire » il s'examina si depuis le temps qu'il avait renoncé à tout , il lui était resté ou survenu quelque attache : il parcourut les afEaires, les alliances, la réputation > les grands et les menus amusements du cœur humain ; il tourne, il retourne ; enfin il jette les yeux sur son ^e : pourquoi la portes-tu ? se dîMl à lui*mème. Quoi ! quitter cette chère épée , qui t'a servi en tant d'occasions, et qui après Dieu t'a tiré de mille et mille dangers? Si on t'attaquait encore, tu serais perdu sans elle ; mais aussi il peut arriver quelque riotte , où tu n'auras pas la force, portant une épée, de ne t'en pas servir, et tu offenseras Dieu dereehef. Que ferai-je donc? mon Dieu ! que ferai-je? un tel instrument de ma honte et de mon péché est-il encore capable de me tenir au eceur?je ne trouve que cette épée seule qui m'embarrasse. Oh! que je ne serai plus si lâche que de la porter ! fit en ce moment se trouvant vis-à-vis d'une grosse pierre, il descend de son cheval , prend cette épée et la rompt et met en pièces sur cette pierre , et puis remonte à cheval et s'en va. U me dit que cet acte de détachement , brisant cette chaîne de fer qui le tenait captif, lui donna une liberté si grande, que bien que ee fiit eontre l'inclination de son cœur qui aimait cette épée, jamais plus û n'avait eu d'a£fection à chose périssable, et qu'il ne tenait qu'à Dieu seul. • On peut voir par là ce que peut un acte héroïque de vertu , et une victoire emportée de force sur soi-même, pour faire en peu de temps un grand progrès à la sainteté ; et tout ensemble combien il importe de renoncer à l'attache des moindres choses de la terre, pour s'unir parftitement à Dieu.

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