SOS
quels en ûga% de réjouissance, et pour une marque de leur recorlbais* sance pour les petits services que nous leur avions rendus, tirèrent quanUlë de coups de leurs fusils, et autres armes à feu, à notre embarquement. 9
SEClîON VI.
iîs Dissions faites dans le piiÉMONT.
il^é 'fit Ane mission au tnois d'avril de Tannée 1656, dans un gros bourg nommé Scalenghe, près de Pignerol, de laquelle le supérieur de tft usffeon de la Mission de Turin, écrivant à M. Vincent : c Le con- Hàdrif^ hii'dît^K 'a Sté de qtiatre i cinq mille personnes; et ee qui m'a grauflenifenl é^és ^est l^âffection universelle que tons ont témoignée fffmr la ^ole de Dîen. L'on a va ôrditisârement une cinquantaine de Mi^^^utrestn^déslast^fue^, fréquenter tous les tours les exercices de t^'dffisston. Tousies^gentilshommes des environs y ont pris part, avec tteeUéVOtfdn ertfaerdinaire ; -et 4e menu peuple y accourait avec une lettewdeurfPeiid^ que la fission a duré, qui a été d'environ six se- *ftrt!fès^,'^l$ll!a ftrtSait bien *c(fhnattre qu'il y avait un vrai désir d'en t)rollter.1ffs*eni^t trouVé phisieursqui, ayant apporté un fyeu de retard, ^àMrdeittKif^^lt jours et huit nuifs entièfèïs dam réigitèe, ou auprès de ^Ëfflte.ijféïfr a*dtr"â(«ès TiJut cda feilt voir la bonde
^^Slli^'a^p6ui*,'ét le-graufllTtltt qu'on y tWurrtrit faiire, s'il y W^SlWiSIfeth&li^icrs», vu ^'étant W •peu, 'ct si pauvres et si cliétifc imMOfe lidës tmntttï^,* tdionté de Dieu ne laisse pas de se servirde iWtfe^ptli&r "«h Htttv ^bea&Wnp'ae biens : je dis si «paiivfes et si cbétib, tRHSStTipfe^Jtelte^SitlMs^sez^W ces bonnes gens ont'la
-<«tl«fee de me sbttffrtr, étint-plutat capable delcs rebuter, Ique de les •iftfîi*r/(réai)îéuqui«p«repar sa pure grâce, et qui opérerait sans -dàltte^P?ïb^1Bs 'de plénittilte , si Je n*y mettais point d'empécheiiaent ^r^h1^f!*i!fc,<i>ar'mOn^^^^ et par mes autres mî-
acreS. •
Et par'èfe^W!ltte1«lfie^u^rt!iëtJ^ suivit : «-^Nous te-
•fiBns^-lk-llj'aliélievér utte-^mlftion ^près t!e Luterne, eu il se trèuva
bien huitounenfDâine^pèrso!Înes*à laéommunlon générale ;eei|ai nous 1«Hgèa*ée*prt«ier ftors deM'é^ de la «rande place, sur
^i^Âiéttre'j'tm'UàrrftaM'îicéiden^ qui fit paraître Tcfifet de la ^jjil^'Ile^ïJfeli et la'lbréede'sa'ngi'âcetcefut qu'un des assistants, 1«fBéi^el»«J«miftt^d'ârittè8, sel^ de ce pays-là, où presque
4lâl*#s^tt«W»ttsTWMeûtt6^^ sur ew trois «u quatre pistolets, et
plusieurs dagues avec leurs épées : celui-ci donc étant fort attentif à la
prédication, appuyé contre une muraille, reçut un coup de brique inconsidérément par un autre , qui lui blessa la tête avec grande effusion de sang; et néanmoins ayant reçu un tel coup, il ne lui sortit autre «hose de la bouche , sinon : 0 juste Dieu ! si ceci m'avait été fait en un autre temps! Et comme quelqu'un s'étonnait de sa patience, il répondit : Que voulez-vous, mes péchés méritent cela et bien davantage! Et puis s'étant retiré pour faire panser sa plaie, il revint la tête bandée entendre le reste de la prédication , avec autant de tranquillité comme s'il ne lui fût arrivé aucun accident; ce qui est bien extraordinaire aux gens 4e ce pays , qui sont extrêmement prompts , colères et fort enclins à la vengeance.
« A la lin de cette mission l'on nous fit de très-grandes instances pour aller pacifier les habitants d'un gros bourg éloigné d'une lieué et demie 4e celui-ci , qui était dans une étrange division depuis dix ou douze ans, 4'oà s'était ensuivie la mort de plus de trente personnes; et Ton nous 4it que depuis quelques jours ce bourg était tout en armes, divisé en deux factions , qui mettaient tout le peuple en danger de s'entretuer les uns les autres. J'avais sujet de craindre que notre entreprise ne réussit pas , d'autant que nous ne pouvions pas faire en ce lieu-là une mission ^entière : on nous pressa néanmoins si fortement, que nous crûmes être obligés de faire ce qu'on désirait de nous , en laissant le succès à la disposition de la divine Providence. Nous y demeurâmes deux jours, pendant lesquels il plut à Dieu disposer tellement les esprits, qu'ensuite de ^quelques prédications , et particulièrement d'une du jour de la Féte- IDieu, en présence du très-saint Sacrement, il se fit une réconciliation ;générale avec solennité , et les parties les plus intéressées s'étant approchées de l'autel , jurèrent sur les saints Évangiles qu'ils se pardonnaient (d'un bon cœur les uns aux autres ; et pour une marque de cette réconciliation ils s'embrassèrent avec cordialité, en présence de tout le peuple, et passèrent par devant notaires une transaction publique d'accord let de paix. Ensuite de quoi nous chantâmes le Te Deum laudamus, m action de grâces : ce qui a donné beaucoup de consolation à tout ce people , qui n'avait vu depuis plusieurs années que des meurtres et du sang de leurs plus proches répandu au sujet de ces querelles. »
Voici un extrait d'une autre lettre do même, du 5 février 1657, qui iait mention du succès d'une antre grande mission :
€ Nous sommes , par la miséricorde de Dieu, retournés de la mission de Raconî, où il a plu à sa bonté de nous conserver en assez bonne disposition pendant six semaines de travail continuel, au sortir d'une autre mission qui nous avait déjà tort fatigués. Nous n'eussions pas osé entreprendre cette seconde en un lieu qui est le plus peuplé de tout|e Piémont,
si monseigneur Tarchevèque de Turin ne nous l'eût ordonné , sur les grandes instances que lui en avaient faites le clergé et le peuple. Et quoique nous ayons été secourus pour les confessions par quatre bons ecclésiastiques de la ville et par plusieurs vertueux religieux qui ont tra- Taillé avec nous , nous n'avons pu néanmoins satisfaire pleinement à la dévotion de tout ce peuple, qui nous pressait tellement, qu'il ne nous laissait pas un moment de repos. Le concours aux prédications et aux catéchismes a été continuel , et le désir de se confesser si grand , qu'ils venaient nous éveiller dès minuit pour recevoir de nous ce service. Il s'en est trouvé qui ont demeuré plusieurs jours et plusieurs nuits pendant la rigueur de ce temps d'hiver sans retourner en leurs maisons, pour avoir la commodité de se confesser. Les bons effets et les fruits ont correspondu, par la grâce de Dieu, à tontes ces bonnes dispositions, par le moyen de quantité de restitutions et réconciliations qui se sont faites. Le clergé même, composé d'environ quarante prêtres et clercs, a donné l'exemple au peuple; nous leur faisons une conférence toutes les semaines, et ils ont pris résolution de les continuer toujours. Nous y avons établi la Confrérie de la Charité pour les pauvres malades, et les personnes qui la composent ont commencé avec grande ferveur à s'appliquer à leur rendre service. »
Et en la même année, travaillant au mois de juin à la mission de Sa* vigliano , il en écrivit en ces termes : « Nous sommes maintenant au plus fort de cette mission , qui est une des plus grandes que nous ayons encore faites en ce pays , à laquelle Dieu donne une particulière bénédiction , nonobstant la pauvreté des ouvriers et leur petit nombre. Nous avons sur les bras un grand lieu , dont les habitants ne traitent présent tement d'autre chose que de faire pénitence et de se convertir; et ce qui m'étonne davantage est que presque tous les religieux de cinq ou six couvents assistent aux prédications , tous les prêtres font leurs confessions générales , et toute la noblesse, qui est fort nombreuse, ne pense à autre cho$e qu'à se mettre dans une sincère disposition d'une véritable pénitence. De sorte que nous avons été obligés de prier tous ces bonis religieux de nous aider à confesser et même d'appeler pour la même fin du secours de la ville de Turin. La providence de Dieu nous a envoyés en ce lieu en un temps auquel les soldats, qui y avaient fait leurs quartiers d'hiver, devaient en partir pour aller à l'armée ; ce qui leur a donné moyen avant leur départ , et particulièrement à plusieurs capitaines et soldats français , d'assister aux prédications et catéchismes pendant une semaine. Il y en a eu un assez grand nombre qui ont fait leur confession générale , avec des sentiments tout extraordinaires , devant que de s'aller exposer aux dangers de la guerre. Il faut que je confesse T. I. 20
que je ne me souviens point avoir eu en ma vie une telle consolation » que celle que j*ai ressentie voyant des gens de cette profession, qui, depuis plusieurs années , n'avaient point approché des sacrements , foadrci en larmes aux pieds de leurs confesseurs, et prendre des résolutions vraiment chrétiennes et fort extraordinaires à des personnes qui portent les armes. Ce sont des effets tout singuliers de la miséricorde de Dieu , dont j'espère que vous aurez la charité de nous aider à lui rendre grâces. • A la fin de cette mission le même écrivit en ces termes : « Je vous ai mandé comme dès le.commencement de notre mission il a plu à Dieu de toucher le cœur des soldats ; nous avons, depuis , toujours continué nos prédications, catéchismes et autres fendions ordinaires , où il y avait un tel concours de peuple , que l'église , qui est fort grande , se trouvait toujours remplie, et cela en un temps auquel l<i saison donnait d'ailleurs bien de l'occupation à un chacun pour ses affaires domestiques. Par ordre de ceux qui avaient le gouvernement public , toutes les boutiques se fermaient pendant l'heure de la prédication et du grand catéchisme ; et les jours de marché l'on désistait de négocier pendant ces mêmes heures , afin que tous eussent la commodité d'enten* dre la parole de Dieu. Les religieux et les ecclésiastiques s'y trouvaient en grand nombre , la plupart desquels ont fait leur confession générale, même les religieux qui la faisaient l'un à l'autre. Les restitutions et les réconciliations y ont été faites avec la même bénédiction que dans les autres lieux. La conclusion de la mission se fit en une grande place de la ville , où se trouva plus de douze mille assistants. Nous avons fait pendant tout le temps de la mission des conférences aux ecclésiastiques qui s'y trouvaient jusqu'au nombre de cent et plus à chaque assemblée.
« Or, il arriva qu'un des ouvriers que nous avions appelés de Turin pour nous aider, qui était un très-bon ecclésiastique, après avoir travaillé quelques jours au confessionnal , tomba malade et enfin mourut avec des sentiments extraordinaires de piété. Il n'avait autre chose en la bouche en mourant, sinon : Humilité, humilité, sans humilité je suis perdu. A peine fut-il décédé que les habitants du lieu vinrent en corps nous en faire leurs condoléances , et , pour marque de leur affection et reconnaissance, ils voulurent lui faire des funérailles très-solennelles, où ils assistèrent en très-grand nombre, ayant des flambeaux et eiergeç à la main : tous les ordres religieux s'y trouvèrent, et la sépulture fut des plus honorables qui se put faire en ce lieu.
« Ce bon peuple ayant fort goûté les services que nous avons tâché de lui rendre , conçut un grand désir d'avoir des prêtres de notre Congre-
gation qui demeurassent avee eux • et ils noits eot ftiit des otfm les plus avaotaijeines qa'ils ont pu pour mm j retenir; et voyant que noi» bous en excusions sur le petit nombre des ouviiers , Us ont résdu de faire ime fondation pour Tentretien de quatre ou einq prêtres » et ont eu re<» eours i M. le marquis de Pianezze pour les obtenir, lui ayant aUégué dea raisons si persuasives, qu'à notre retour il nous exhorta grandement d'aeeepter eette fondation t ce que pourtant nous lui avons déclaré, aven tout respect , que nous ne pouvions pas f^iire. •>
Vers la fin de cette mdme année , il se fit une mission dans le Ueu de Bra qui fut aceompagnée de grandes bénédictions, lesquelles nous ne saurions mieux feire connaitre qu'en rapportât ici l'extrait de trois Mtrès du même supérieur à M. Vincent, par lesquelles on verra en quel état se trouvaient les habitants avant la mission , et les eflfets qu'elle a produits avec la grâce de Dieu.
Dans la {H^emière , qui est du 27 oe(<4)re 16S7 ; i Je crois , dit-il , qu'il feudra remettre à un autre temps h mission que Madame Royale nous a commandé de foire à Bra qui est à elle , à raison que le feu de la division s'y est tellement accru, qu'à pràmt les rues sont barricadées, lea maisons pleinns de fiisiliers et de gens armés; ils s'entre-tuent jusipe dans les églises, et sont tellement ai^rnés les uns contre les autres, qu'Us escaladent même les maisons pour y entrer de forée , et chacun tâche de se fortifier dans la siome en teUe sorte qu'il soit en état de re^ pousser son enromi, et même de loi ôter la vie s'U passe par devant* On avait espéré que par le moyen û» quelque traité Ton aurait pu foire quelque suspension d'armes , et obtenir sûreté les uns pour les autres, pendant le temps de la mission, et que par les prédications, exhortations , et remontrances publiques et particulières , on aurait pu adoucir leurs esprits et les disposer è quelques réconciliations; mais ils en sojit si fort éieignés, que Madame Royale y ayant envoyé pour cet effist des principaux ministres de cet état, ils n'y ont pu rien foire ; de sorte que ce serait une entreprise q^m-seulement inutile d'aller foire mission en ufi lieu où persomie ne pourrait se trouver aux prédications ni aux autres exercices, mais même téméraire et préjudidable à ceux qui se hasarda raient d'y assister. Il ne nous manque pas d'autres lieux où nous puissions maintenant travailler, etc. •
Mais dans une lettre écrite de ce lieu-là, du 6 février 1658 : « H y a un mois, dit-il , que nous travaillons au lieu de Bra , où U a plu à Dieu de disposer 1^ habitants à se réconciUer les uns avec les autres. Ils y ont été portés premièrement par le ressentiment que son Altesse a témoigné de leur désunion ; et puis par le moyen de la mission qui a ache? é de les y disposer entièrement; les personnes de l'un et de l'autre parti
s'étant trouvées ensemble à nos prédications et exercices de la mission àêm une même église , ce que Ton jugeait au commencement fort difficile et même hasardeux; mais aussi , auparavant que de les assembler à l'église , on leur a persuadé aux uns et aux autres de quitter les armes qu'ils avaient toujours portées jusqu'alors en tous lieux. Leur assiduité aux prédications et catéchismes , avec les sentiments qu'il a plu à Dieu leur donner, les a parfaitement réunis , en sorte qu'ils se sont tous embrassés les uns les autres en présence du très-saint Sacrement , s'étant réciproquement demandé pardon » et même quelques-uns des principaux l'ayant fait publiquement aux rencontres dans la grande place du lieu, ce qui s'est fait avec tant de satisfaction de part et d'autre qu'il y a grand sujet d'espérer que cette réconciliation sera stable et de durée. Tout le peuple est extrêmement consolé de voir ces personnes, qui auparavant se cherchaient pour s'entre-tuer, se fréquenter maintenant» se promener et s'entretenir ensemble avec autant de cordialité que si jamais ils n'avaient été en discorde. Ils marchaient auparavant dans les rues tous chargés d'armes , et à présent , par la grâce de Dieu , on n'en voit plus , et chacun ne pense plus à autre chose » sinon à se bien réconcilier à sa divine Majesté par le moyen d'une bonne pénitence. Madame Royale ayant appris ces bonnes nouvelles a bien daigné nous témoigner par une de ses lettres la satisfaction qu'elle en a reçue; comme aussi M. le marquis de Piànezze qui en a reçu des sentiments de consolation tout extraordinaires. Nous sommes maintenant occupés aux confessions, et il se présente une si grande foule de pénitents que » quoique nous ayons prié tous les prêtres et reh'gieux du lieu, qui sont en bon nombre , de nous aider, je ne sais quand nous pourrons avoir achevé. •
Enfin, dans une troisième lettre du 9 mars suivant : « Nous voici, ditil , sortis de notre mission de Bra , où il a plu à Dieu de verser des g;rices en abondance sur ces pauvres âmes , qui étaient depuis si longtemps dans l'état déplorable que je vous ai fait savoir par mes précédentes. Nous y avons employé sept semaines entières ; et tout le temps dont le monde emploie ordinairement une partie aux folies du carnaval , a été pour les habitants de ce lieu un temps dé pénitence, et comme une fête continuelle de très-grande dévotion. Il s'y est fait environ neuf ou dix mille confessions générales, avec une telle ferveur que plusieurs, pour pouvoir aborder le confessionnal, passaient les journées entières et une bonne partie de la nuit à l'église, nonobstant la très-grande rigueur du froid qu'on a ressenti pendant ce temps-là. Jl a plu à Dieu par ce moyen répandre la paix et la charité dans les cœurs , avec une telle plénitude, que les habitants sont étonnés de. voir une réconciliation si parfaite , en sorte qu'ils ne se souviennent pas d'avoir jamais vu une telle union et
cordialité. Us en ont donné eux-mêmes avis à Madame Royale, à qui j'allai hier rendre compte de tout ce qui s'y était passé , et de Tespérance qu'il Y arait d'une totale persévérance : elle en ressentit tant de joie et de consolation , que son cœur en fut tout attendri , et les larmes lui en vinrent aux yeux ; et pour mettre le comble à tout ce bien , et effoeer entièrement la mémoire du passé, elle leur a fott grâce » et leur a donné une abolition entière de tous les crimes et de tous les excès commis pendant leurs divisions.
« Mais eonune une miséricorde et ime grâce en attire ordinairement une autre de la bonté de Dieu, il a plu à cette divine bonté étendre la même bénédiction qu'il avait communiquée au lieu de Bra, sur un autre qui en est assez proche, où depuis quarante ans la discorde et la division avaient fait un tel ravage parmi les habitants, que tout le lieven restait presque détruit ; un grand nombre ayant été tués de part et d'autre, plusieurs maisons abattues et détruites, et une bonne partie des habitants obligés d'aller demeurer ailleurs. Le sénat du Piémont s'était plu. sieurs fois employé pour les réconcilier, mais sans aucun fruit, et tous les autres moyens dont on s'était voulu servir pour cette fin ont été inu* tiles. Enfin , le seigneur de ce lieu, qui est l'un des principaux du Piémont, et d'ailleurs très-vertueux et très-sage, jugea à propos après la mission de Bra, aux fonctions de laquelle quelques-uns de ce lieu-là avaient assisté, de les convoquer tous, tant d'un parti que d'autre, et de voir s'il n'y avait point moyen de les porter à la réconciliation, par l'exemple de leurs voisins. Nous y fîmes seulement pendant trois ou quatre jours quelques prédications et exercices de la mission , et il plut à Dieu de leur toucher le cœur en telle sorte, qu'en présence du trèssaint Sacrement) et d'un grand nombre de peuple du voisinage, ils s'embrassèrent les uns les autres , et s'étant réciproquement pardonné , ils jurèrent sur les saints Évangiles une paix perpétuelle ; et en témoignage de cela , ils se sont conviés les uns les autres , et ont mangé ensemble avec une telle union et cordialité, comme s'ils étaient frères. Son Altesse a eu la bonté de leur accorder la même grâce et abolition qu'à ceux de Bra, afin qu'ils puissent retourner habiter leurs maisons abandonnées ,^ et cultiver leurs terres. •
Le 26 de mars suivant , il se fit une autre mission au bourg de Caval Maggiore, composé de quatre ou cinq mUle communiants, dans lequel (comme parle le même supérieur en une lettre qu'il écrivit à M. Vincent), c quoiqu'il n'y ait pas de si grands désordres que dans les autres lieux de nos missions passées, il y a toutefois une si grande quantité de différends et de procès, qu'ils ne nous laissent pas un seul moment de repos. La confiance que Dieu a donnée à tous ces bons habitants envers
QOUSf faif qu'ils nous remettent entre les mains tous les intdi'êts de jnro* eès» et tous leurs diflérends tant civils que criminels. Nous espérons avec la grftce de Dieu les terminer pédant le Qaréme. >
£t par une autre lettre du 6 juillet : c Nous sortons, dit-il, de Fossano» petite ville extrêmement peuplée, où nous avons &it la mission : il a plu à Dieu d'y donner beaucoup de bénédictions à proportion des grands besoins qui s'y sont trouvés. Le concours a été tel, que l'église, quoique de grande étendue, n'était point suiBsante pour contenir le peuple qui venait pour profiter des prédications et des autres actions de la niiarion ; et non-seùlement les séculiers, mais lé clergé et les religieux y out eu* eore pris leur pai*t.
i Outré les mauvaises pratiques secrètes et publiques qui ont été abolies, les bainès éteintes, et autres fruiti ordinaires des missions, on y a établi quelques bonnes œuvres pour l'avenir. V Les prières publ^ues du soir que nous avions eommencées se continuent en l'église des Pères de rOratoire de Saint-Philippe de Néri, où quantité de peuple se trouve tous les soirs. V MM. les chanoines ont ptis résolutioli,- pour maintenir le peuple dans les sentiments de piété où il est, de faire de trois en trois mois une communion générale en leur église, h"" Ces MM. les chanoines» et tout le clergé, se sont déterminés de continuer toutes les semaines la eonfiérence spirituelle que nous leur avons feite pendant le temps de la mission , qui pourra , s'il piaf t à Dieu, être grandement utile pour réta- Mir et conserver parmi eux le véritable esprit ecclésiastique, à quoi plusieurs de ces messieurs, qui sont personnes d'esprit et de vertu , semblent être grandement portés. Enfin ce lieu paraît à présent tout renouvelé dans une vie vraiment chrétienne. Plaise à la bonté de Dieu les conserver en ce bon état , par la continuation et augmentation de ses grâces!»
Par une autre lettre du 12 mars 1659, il parle encore de quelque» missions faites près de la ville de Mondovi , dont le principal fruit a été la cessatiou des meurtres et des homicides qui s'y commettaient trèsfréquemment. Dans un seul de ces lieux de fort petite étendue, les naisjsionnaires y trouvèrent quarante bandits, lesquels aussi bien que le reste des habitants furent disposés à se mettre en état de pénitence , et témoignèrent la conversion de leurs cceurs par rabondance de leurs larmes, et par d'autres signes assez extraordinaires du regret qu'ils avaient de leur vie passée» en la présence du saint Sacrement, et im-. médiatement devant que de recevoir la sainte communion.
Enfin , dans une lettre du 12 juillet de la même année 1659 : i Nous voici tous, dit-il, de retour de la campagne; la mission de Gheraseo a été un peu plus longue que U% autres , pour le concours extraordinaire
qae nous y âfons eu de tôQs les lieux circonvoisins ; de sorte que pour donner satis&ction au peuple, nous easâioos eu besoin d'une vingtaine de bons ouvriers» qui auraient pu y trouver abondan^ment de l'emploi pour deux mois et davantage. Il a plu à Dieu de nous donner toute la bénédiction qu'on peut désirer en telle occasion : grand nombre de di^ férendé et de querelles ont été apaisés, et entre autres il y avait un gros bourg prochain , dont les habitants étaient dans une telle division et si tùtt animés les. uns contre les autres , qu'il y en avait eu quatre de tués la veille du jour que nous y arrivftmes ; et néanmoins , par la miséricorde de Dieu, la paix y a été rétablie; ce qui ne s'est fait pourtant qu'avec grande dilSculté, puisque ce n'a été qu'après quarante jours de prédications et de négociations; mais aussi à la fin tout s'est terminé avec beâtieoup de consolation, et même d'édification de tout le peuple^ en la présence du très-saint Sacrement , qui avait été exposé exprès pour cet efflst. Et ce qui est le principal, est que ces personnes ensuite de leur réconciliation se sont présentées au sacrement de pénitence avec de très-bonnes dispositions. »
Jusqu'Ici sont les extraits de ces lettres écrites à M. Vincent. Que s'il Mait rapporter par le détail tous les autres semblables fruits que les missions seules du Piémont ont produits, avec le secours de la grâce divine, il y aurait de quoi remplir un volume, et l'on serait obligé d'user de beaucoup de redites. Ge peu que nous en avons ici rapporté suflBra pmr donner moyen au lecteur de juger de tout le reste, et pour lui suggérer un motif de remercier Dieu de toutes les grâces qu'il lui a plu communiquer à ces peuples. Sur quoi il est à remarquer, pour la plus grande gloire de sa divine Majesté, que pour faire toutes ces conversions, réconciliations, et autres œuvres si grandes et si admirables, il n'a voulu se sertir que de quatre prêtres missionnaires , M. Vincent n'ayant pu en envoyer davantage pour les missiohs de cette province. Et eu eélà Dieu à fiiit d'autant plus paraître sa puissance , que les instruments t[tt'il a toulu employer semblaient être plus disproportionnés à là grindeur dé l'eflbt; ayant opposé une troupe si petite et si faible en ipparence aux yeux de l'enfer, et s'en étant servi pour chasser le prince des] ténèbres de tous ces eœul*s, où le péché avait régné un si long tmpéf et pmt y rétablir l'empire de son Fils Jésus-Christ. A lui seul in mit ft jamais irendu louange et bénédiction.
^ 312 — SECTION VIL
DE CE QUI s'est PASSE DE PLUS REMARQUABLE DANS LES HISSIONS DE BARBARIE.
Quoique les missions faites par la conduite et par les ordres de M. Viacent dans la France, dans lltalie et dans les autres proYinces circon- TOisines, aient été accompagnées de très-grandes bénédictions, comme nous ayons vu dans les sections précédentes ; il faut néanmoins avouer que celles des provinces plus éloignées lui ayant coûté plus cher, ont aussi rapporté des fruits, sinon plus abondants, au moins plus précieux et plus exquis; et que ces terres étrangères et sauvages ont reçu une particulière fertilité depuis qu'elles ont été arrosées , non-seulement des sueurs, mais en quelque façon du sang de ces missionnaires; plusieurs d'entre eux y ayant consumé leur vie dans l'excès des travaux auxquels ils se sont exposés pour le service de Jésus-Christ. C'était aussi un des plus ardents souhaits de ce digne père et instructeur des missionnaires , que d'aller prêcher aux infidèles , et s'exposer au martyre pour la confession de son saint nom, s'il eût pu le faire sans manquer aux autres obligations que la Providence divine lui avait imposées, jéhl misérable que Je suis! (disait-il quelquefois dans l'ardeur de son zèle) j^ me suis rendu indigne, par mes péchés, daller rendre service à Dieu parmi les peuples qui ne le connaissent point. Et parlant sur ce sujet à ceux de sa compagnie : Qi^ heureuse, 6 qu'heureuse , leur disait-il , . est la condition dun missionnaire qui n* a point d autres bornes de ses missions et de ses travaux pour Jésus-Christ , que toute la terro habitable l Pourquoi donc nous restreindre à un point, et nous prescrire des limites, puisque Dieu nous a donné une telle étendue pour exercer notre zèle ?
Il témoignait une vénération toute singulière envers saint François- Xavier qui avait porté ses travaux jusqu'aux dernières extrémités des Indes , avec tant de courage et de bénédictions : il honorait très-particulièrement les ouvriers évangéliques de la compagnie de ce grand saint, et de tous les autres ordres religieux qui étaient employés dans les missions des provinces étrangères ; et quand quelques-uns en étaient de retour, et qu'ils le venaient visiter à St-Lazare, il faisait assembler la communauté en leur présence , pour leur entendre rapporter le succès de leurs saints travaux , afin d'animer ses missionnaires à imiter leur zèle. Et pour cela aussi, il faisait lire au réfectoire leurs relations imprimées, et contribuait même en tout ce qu'il pouvait pour le bien et le progrès de leurs missions parmi les infidèles , comme nous verrons
ci-après. Mais reconnaissant que, suivant la parole de Jésus-Cbrist dans l'Évangile, la moisson des âmes était très-grande dans ces régions étrangères et barbares, et que le nombre des ouvriers était encore bien petit, cela le porta de s'offrir à Jésus-Christ et tous les siens, pour aller travailler à l'instruction des pauvres et des âmes les plus délaissées , non-seulement dans les provinces chrétiennes , mois encore parmi les nations infidèles et barbares. Il inspirait dans tousles sujets de sa compagnie ce même zèle et cette même disposition ; et quand quelquésruns s'offraient d'y aller, il se conjouissait avec eux de la grâce que Dieu leur faisait de leur donner ce courage; néanmoins il n'a jamais voulu s'avancer d'envoyer aucun des siens en ces missions étrangères sans ordre 9 pour se tenir toujours à sa grande maxime, qui était de ne s'ingérer jamais par soi-même, et de ne point prévenir, mais de suivre simplement la conduite de la divine Providence.
Ayant donc maintenant à parler des missions faites par Tordre de M. Vincent dans les provinces plus éloignées, et parmi les infidèles, hérétiques et autres ennemis de notre religion , nous commencerons en cette section par celles qui ont été faites en Barbarie , oix nous verrons combien les missionnaires ont travaillé et souffert pour servir Jésus- Christ en la personne des pauvres esclaves chrétiens ; et dans les sections suivantes nous rapporterons quelque chose de ce qui s'est passé de plus mémorable dans les autres missions étrangères.
§ I. Commencement des Missions de Tunis et d Alger en Barbarie.
L'état d'esclavage dans lequel Dieu permit que M. Vincent tombât en l'année 1605, comme il a été dit dans le premier livre , lui ayant fait connaître par sa propre expérience les grands maux que les esclaves souffrent en leur corps, et les dangers encore plus grands où ils sont de perdre leurs âmes , lui en avait toujours laissé dans le cœur un trèsgrand sentiment de compassion ; et voyant en eux une image bien expresse de la misère humaine qui a convié le Fils de Dieu à descendre du ciel pour consoler et affranchir les hommes esclaves du péché et de Satan, il y reconnaissait aussi une belle occasion d'imiter cet adorable Sauveur en visitant, consolant, assistant ces pauvres captifs abandonnés : ce qui lui en faisait concevoir de grands désirs, son cœur en étant continuellement pressé par la charité dont il était rempli; mais suivant sa maxime ordinaire , il attendait les ordres de la providence de Dieu , pour s'appliquer 'à cette sainte œuvre, priant Dieu qu'il lui fit connaître sa volonté, et qu'il lui donnât la grâce et les moyens d'exécuter ce qui lui serait en cela le plus agréable. Ce qui ne fut pas en vain, car en-
viroii Fan 1642 , Dieu dosna mouf «ment au feu roi Louis XIII» de Irèi* glorieuse méinoire, de faire assister ces pauvres esolaTes, et Sa Majesté jeta les yeux sur M. YiDcent, eomme le jugeant très^capable prar s'ao» quitter dignement de cette charité , et lui ordonna d'envoyer quelquesuns de ses prêtres en Barbarie pour l'assistance Gorporelle et spirituelle de ces pauvres eaptiii. Pour cet effet, on lui mit entre les mains neuf ou dix mUle livre%. Dieu sait de quel eœur ce charitable prêtre reçut eette commission » lui qui demandait incessamment à Dieu qu'il lui plût de remédier et pourvoir aux besoins de ces pauvres affligés.
Il se mit donc dès lors à penser aux moyens d'exécuter cette sainte entreprise, qui n'était pas sans grande difficulté, parce que les Turcs ne souffrent pas volontiers des prêtres chrétiens parmi eux , s*ils ne sont esclaves. Il se souvint que par les traités faits entre la France et le Grand-Seigneur pour la liberté du commerce , il est permis au roi trèschrétien d'envoyer et de tenir des hommes sous titre de consuls dans les villes maritimes siyettes au Grand-Seigneur, afin d'y protéger les marchands et les esclave chrétiens contre les vexations de cette nation barbare , et que ces consuls peuvent avoir chacun un prêtre pour chapelain en leurs maisons dans ces villes ; et sous ce prétexte , qui était bien juste et raisonnable, ayant disposé M. Martin» pour lors consul à Tunis , de recevoir en sa maison un prêtre de la Mission qui ne lui se^* rait point à charge , il envoya en cette ville-là , en Tannée 16&â, M. Jo* lien Guérin, prêtre de sa Congrégation , avec un frère nommé François Francîllon. Ce bon prêtre, après y avoir travaillé deux ans avec un très-grand zèle , et voyant qu'il ne pouvait suffire à la moisson tresr grande qu'il y avait à faire , il se résolut d'aller voir le dey, qui est comme le roi de ce pays-là, et de lui demander permission de faire venir encore un prêtre avec lui pour l'assister* Dieu toucha le cœur de ce dey -, en sorte que , l'ayant écouté favorableipent , il lui répondit ^ue si un ne lui suffisait , il lui permettait d'en faire venir deux où troi^ 3 et lui dit qu'il le protégerait en toutes occurrences , et que s'il avait bespip de quelque chose , qu'il la lui allât demander, et qu'il la lui octroierait 1 qu'il savait bien qu'il ne faisait mal à personne , mais plutôt qu'il fiaisait du bien à tout le monde.
Ayant donc écrit et demandé ce prêtre à M. Ymcent , il lui envoya M. Jean le Vacher, qui «arriva fort à propos en cette ville de Tunis an commencement de Taqnée 16&8, à cause de la peste « qui faisait moiU'Mr pour lors un grand nombre de Turcs et d'esclaves^IIs travaillèrapt tous deux avec grande charité en cette occasion pressante , et au mois de mai de la même année M. le Vacher en fut lui-même frappé et réduit
aux extréoittés ; mais il plut à Dieu d6 le d41ivr6r de ee péril de mort f pour donner la Tie par son moyen à quantité d'àmes , qu'il a depuis as^ sistées et qu'il assiste encore en ee pa|sJà.
M. Ouérin , éaHyjnt sur ee sujet à M. Vincent et lui mandant la nouvelle de cette maladie : « II m'est impossible , lui dit-il , de tous eicprimer combien grands ont été les gémissements et les pleurs des pauvres esclaTCs, de tous les.marcliands et de M. le consul « et combien de consolation nous recevons de leur parte Les Turcs même nous Tiennent visiter dans notre affliction , et les plus grands de la ville de Tunis m'ont envoyé offrir de leur part secours et service. Enfin, Monsieur^^ je vois évidemment qu'il fait bon servir fidèlement Dieu, puisque dan» la tribulation il suscite ses ennemis même pour secourir et assister ses pauvres serviteurs. Nous sommes affligés de la guerre , de la peste et de la fetnine même exoessivem^t , et avec cela nous sommes sans argrent; mais pour ce qui regarde notre courage, il esttrès^bon. Dieu merci t nous ne craignons non plus la peste que s'il n'y en avait point. La joie que nous avons, notre frère et moi 9 de la santé de notre bon M. le Yôctaer, nous a rendus toH$ oomtne les lions de nos montagnes. »
Ovy bientôt après que M. le Yaober fut relevé de maladie , et qu'il se fut mis au travail , M. Guérin , cet homme de Dieu , dont le zèle mé*» prisait ainsi les dangers de la mort qui l'environnaient, et qui le fmr saient s'oublier de soi-même «pour s'employer au soulagement et ai| salut des pestiférés, fut enfin attaqué de cet air corrompUé II ne fut point surpris de cet accident qu'il avait bien prévu, et s'étant disposé à la mort, non-*seulement avec patience, mais avec une entière conformité au bon plaisir de Dieu, il la regarda et la re^jut comme la fin de ses travaux , et le commencement de la vie et de la gloire qu'il espérait de la miséricorde de Dieu. Il ne se peut dire combien grands furent les regrets des chrétiens , pour lesquels il avait donné sa vie , et quelle fiit la douleur de M4 Vincent» qui perdait en ce charitable missionnaire un de ses plus chers et plus dignes en&nts. M. le consul mourut aussi quel* que temps après, et le dey ordopna à M. le Vacher d'exercer le consulat , jusqu'à ce que le roi de France en eût envoyé un autre à la place du défunt.
En même temps que Mé Vincent pourvoyait ainsi aux nécessités spi^ rituelles de cinq ou six mille esclaves qui étaient à Tunis, et même aux corporelles, comme nous dirons ci-après, il travaillait aussi à subvenir aux besoins de ceux d'Alger, qui étaient encore beaucoup plus grands et plus presssants ; tant parce que le nombre des esclaves est plus grand» s'y trouvant d'ordinaire plus de vingt mille chrétiens à la chaîne, qu'à cause qu'ils y sont très-maltraités par leurs paîtrons plus inhumains que
ceux d6 Tunis. Mais comme les prêtres ne sauraient agir efficacement, ni même résider longtemps en celte terre infidèle, si les consuls n'ont une grande union et intelligence avec eux, ce qui ne se peut faire si ces consuls ont plus à cœur leurs intérêts et leurs commodités particulières, que le salut et le soulagement des pauvres captifs, qui est Tunique fin que se proposait M. Vincent, cela l'obligea de faire en sorte, étant aidé par madame la duchesse d'Aiguillon, qui dédommagea le propriétaire du consulat d'Alger, que Texercice de cet office fût donné par le roi, en Tannée 1646, au sieur Jean Barreau, natif de Paris, qui était trèszélé pour le service de Dieu et des pauvres esclaves, sans aucune autre prétention que de coopérer aux charitables desseins de M. Vincent , comme il a bien fait voir pendant plusieurs années. Voici l'avis que M. Vincent lui donna à son départ :
c L'àme de votre entreprise est Tintention de la pure gloire de Dieu ; Tétat continuel d'humiliation intérieure, n'en pouvant pas beaucoup faire d'extérieures, et la soumission du jugement et de la volonté au prêtre de la Mission qui vous sera donné pour conseil, ne faisant rien sans lui communiquer, si vous n'êtes obligé d'agir et de répondre surle-champ. Jésus-Christ était le souverain Seigneur, et de la sainte Vierge, et de saint Joseph; et néanmoins pendant qu'il a demeuré avec eux, il ne faisait rien que de leur avis. C'est ce mystère que je vous exhorte d'honorer d'une manière particulière, afin qu'il ^aise à Dieu de vous conduire et assister dans cet emploi, auquel sa providence vous a destiné. >
M. Vincent envoya en même temps, en cette même ville d'Alger, M. Noveli, ensuite M. le Sage, et puis M. Dieppe, trois bons prêtres, et trois véritables missionnaires, qui, tous trois, y ont heureusement achevé leur course et consumé leur vie pour la charité, s'étant courageusement exposés de nuit et de jour durant la contagion qui fut fort grande en Alger, dans les années 1647 et 1648, pour assister les pauvres esclaves chrétiens qui en étaient atteints, et qui sans eux seraient morts dans un entier abandon comme des bêtes. Ces bons prêtres firent paraître, à ces approches de la mort, de quel esprit ils avaient été ani-^ mes pendant leur vie, et quels avaient été leurs sentiments pour la charité du prochain. M. Dieppe mourut tenant le crucifix à la main, sur lequel il avait les yeux fichés, et répétant avec ferveur ces paroles, pendant une demi-heure qu'il fut à Tagonie : Majorent charitatem nemo habet, quàm ut animam suam portât quispro amicis suis, A ces trois succéda M. Philippe le Vacher, frère de M. le Vacher qui est à Tunis, à l'imitation duquel il a rendu de longs services à Dieu, et aux pauvres esclaves en cette ville infidèle et baiî>are, dont les babi-
tants» comme des dém(ms, ne font aatre'profession qat de tourmenta les chrétiens.
Et d'autant que M. le Vacher de Tunis avait été obligé, comme il a été dit» de se charger de roffice de consul, et que l'exercice de cet office Fempèchait quelquefois de vaquer aux emplois de la mission, qui était néanmoins le principal sujet de sa demeure en ces lieux - là , M« Vincent, qui en ressentait beaucoup de peine, fit en sorte qu'en l'année 1648, le sieur Huguier fut pourvu de cette charge, et partit en diligence pour l'aller exercer. Il s'était retiré des affaires de pratique, dans le maniement desquelles il avait jusqu'alors été employé, et ayant quitté sa charge de procureur au Châtelet de Paris, il s'était donné entièrement à M. Vincent, et mis sous sa conduite, pour être par lui appliqué à tout ce qu'il jugerait convenable pour le service et pour la gloire de Dieu. Mais étant arrivé à Tunis il n'agréa pas aux Turcs, qui ne le voulurent point recevoir pour consul. Il y demeura néanmoins quelque temps avec M. le Vacher, pour le soulager dans l'exercice de cette charge : depuis, étant revenu en France, et ayant reçu, par l'avis de M. Vincent, les ordres sacrés, il fut envoyé à Alger, non-seulement comme prêtre de la Congrégation de la Mission, mais encore en qualité de missionnaire apostolique, et il y travailla avec grande bénédiction au salut des pauvres esclaves jusqu'au mois d'avril de l'année 1663, en laquelle il acheva heureusement sa course, étant mort de peste en de très-saintes dispositions au service des pauvres esclaves chrétiens atteints du même mal.
M. Vincent ne pouvant souffrir que M. le Vacher de Tunis fût empêché par cette charge de consul, qu'il portait malgré lui, de vaquer aux fonctions propres de son caractère, ni même qu'il portât plus longtemps le titre d'une charge séculière, quoique fort importante pour le dessein qu'il avait d'assister les esclaves, il fit en sorte qu'en l'année 1653, le sieur Martin Husson, natif de Paris, avocat en parlement, reQttt commission du roi pour aller exercer la charge de consul à Tunis. C'était un personnage grandement recommandable pour sa vertu, et duquel H. Vincent parlant dans une lettre qu'il écrivit en ce temps-là : c II est, dit-il, sage, désintéressé, pieux, prudent et capable autant qu'aucun autre que je connaisse de son âge. Il y va purement pour le service de Dieu et des esclaves, nonobstant les larmes et les persuasions contraires d'un père et d'une mère qui le chérissent tendrement, et qui enfin lui ont pourtant donné leur bénédiction. Il vivra en commun avec M. le Vacher, de même que s'il était de notre Congrégation, bien qu'il n'en soit pas. >
Il partit au mois de juillet de ladite année 1653 ^ et ayant été reçu en
reieroie« de cette etaarge, il s'y est très-digaernenl employé peadint
plusieurs années, avec grande bénédiction.
S IL Principaux emplois des missionnaires en Barbarie.
M. Vincent ayant ainsi employé ses premiers soins pour procurer quMl y eût des consuls en ces deux villes de Tunis et d'Alger , tels qu'il les pouvait souhaiter pour coopérer dans un esprit d'union avec les prêtres de sa Congrégation, à toutes les œuvres de charité et de miséricorde spirituelles et corporelles envers les chétf eus qui se rencontraient en ces lieux-là , tant esclaves qu'autres , il était question d'en venir à l'exécution et de travailler chacun de son côté pour cette fin.
Or, pour mieux comprendre les grands biens que M. Vincent prétendait faire par ces missions de Barbarie, il faut savoir que non-seulemeot les Français qui se trouvaient en ces villes-là, libres ou esclaves, sont sous la bannière et protection du roi de France, mais encore les Italiens, Espagnohi^ Portugais, Maltais , Grecs , Flamands, Allemands, Suédois , et généralement toutes les nations de la chrétienté , qui toutes , les seuls Anglais exceptés, ont recours au consul de France, pour en être pro-^ tégés et secourus dans le besoin contre les insultes de ces barbares. Les vaisseaux qui y vont trafiquer, et les personnes qui en sortent , prennent passeport de lui ; et quand leurs corsaires ont pris sur mer, et veulent retenir les vaisseaux ou les marchandises de ces nations-là , le consul de France les réclame , et remontre au dey ou au bâcha et à la douane l'injustice de ces captures, il se plaint du mauvais traitement qu'on fait à ces nations , H négocie le rachat de leurs esclaves, etJes tire, quand il peut, des fers pour les renvoyer chez eux. 11 termine les différends qui arrivent entre les marchands de ces nations, et aussi entre les esclaves. Il veille à ce qu'aucun marchand chrétien n'apporte aux Turcs des marchandises de contrebande, qui leur puissent servir pour faire la guerre aux chrétiens , comme des voiles, des cordages, du fer, du plomb, des armes et autres semblables choses défendues par les canons de l'Église, et par les ordonnances du roi.
Les prêtres de la Mission n'ont pas moins d'occupation pour les attires spirituelles que les consuls pour les temporelles. Us sont missionnaires apostoliques établis par l'autorité du Souverain Pontife, qui leur adonnétous les pouvoirs et toutes les facultés convenables à cet emploi. Et de plus ils sont grands-vicaires de l'archevêché de Carthage , dont ces villes dépendent , et en cette qualité ils ont juridiction sur tous les prêtres et religieux esclaves qui s'y trouvent quelquefois en assez grand nombre ; et enfin, par cette même qualité, ils sont les pasteurs de tous les chrétiens, tant marchands qu'esclaves, qui, pour Fordinairey sont au
nomlm de Yiogt-cinq ou trente mille en ees deux royaum6»*là , où U en entre tanjoim autant et plus qu'il n'en sort.
Qe$ prêtres missionnaires donc s'emploient premièrement à soutenir U religion catbcdique , et maintenir les exercices publics et particuliers dans 1«8 mêmes lieux où elle est opprimée et persécutée ; et commo J&us-Cbrist conversant aTec les perfides juifs leur disait qu'il honorait son Père pendant qu*ils le déshonoraient, de même les enfontsde M. Vincent s'efforcent d*honorer ce même Sauveur, et de procurer qu'il soit honoré et servi au milieu d'une terre infidèle, et dans les lieux mêmes où il est déshonoré par les plus cruels ennemis de son sacré nom. Outre cela , ils s'emploient à confirmer et fortifier les fidèles en la ibi i ils soutiennent les faibles et empêchent qu'ils ne vieonent à la perdre; Ils en ramènent plusieurs qui s'en sont dévoyés; ils administrent les sa^ cremenbi aux sains et aux malades » tant dans la ville que par les champs ; iJseansolent les pauvres esclaves dans leurs peines et aiBictions; ils prêclMMit 9 ils instruisent > ils travaillent , ils endurent , et^fin ils se consument pour cette pauvre Eglise souffrante» ainsi que Notre-Seigneor a fait pour toute l'Église universelle.
Voilà les principaux emplois des prêtres et des consuls envoyés en JBarbarie , auxquels ils s'appliquent continu^ement , et en quoi ils s'en* tr'aident P9iitueUement avec grande union et correspondance pour en faire réussir le salut des lunes et la plus grande gloire de Dieu , qui est la fin unique et commune des uns et des autres. M. Vincent leur recommandait surtout de conserver entre eux une parfaite union et correspondance t ^ 4» s'aider les uns les autres par leurs bons avis , et par tous les autres moyens dont ils pourraient s'aviser. Voici ce qui leur en disait dans une lettre qu'il leur écrivit sur ce sujet :
< J'ai appris la liaison et Tiatime charité qui est entre vous $ j'en ai plusieurs fois béni Dieu, et je l'en bénirai autant de fois que la pensée m'en viendra, tant mon âme est touchée de reconnaissance d'un si grand bien^ qui réjouit le cœur de Dieu même ; d'autant que de cette union il en fera réussir une infinité de bons effets pour l'avancement de sa gloire et pour le salut d'un grand nombre d'âmes. Au nom de Dieu, Messieurs , faites de votre côté tout ce qui se pourra pour la rendre et plus ferme et plus cordiale jusque dans l'éternité ; vous souvenant de la maxime des Romains, que par l'union et le conseil on vient à bout de tout^ Oui, l'union entre vous fera réussir l'œuvre de Dieu, et rien ne la pourra détruire que la désunion. Cette œuvre est rexercice de charité le plus relevé qui soit sur la terre , quoique le moins recherché. 0 Dieu 1 Messieurs, que n'avops-nous un peu plus de vues sur l'excellence des emplois apostoliques pour estimer infiniment notre bonheur, et popr
correspondre aux devoirs de eette condition ; il ne faudrait que dix ou douze missionnaires ainsi éclairés pour faire des fruits incroyables dans rÉglise. J'ai vu Tassaut que la chair et le sang vous ont livré ; il fallait bien que cela arrivât ; Tesprit malin n'avait garde de vous laisser sans combat : béni soit Dieu de ce que vous êtes demeurés fermes à vous rai* dir contre ces attaques. Le ciel et la terre regardent avec plaisir le partage heureux qui vous est échu d'honorer par votre emploi cette charité incompréhensible par laquelle Notre-Seigneur est descendu sur la terre pour nous secourir et assister dans notre esclavage. Je pense qu'il n'y a aucun ange ni aucun saint dans le ciel qui ne vous envie ce bonheur, autant que Tétat de leur gloire le peut permettre. Et quoique je sois le plus abominable de tous les pécheurs, je vous avoue néanmoins que s'il m'était permis , je vous l'envierais moi-même. Humiliez-tous beaucoup et vous préparez à souffrir des Turcs , des Juife et des faux frères : ils vous pourront faire de la peine, mais je vous prie de ne vous en pas étonner ; car \\§ ne vous feront point d'autre mal que celui que Notre-Seigneur voudra qu'il vous soit fait, et celui qui vous viendra de sa part ne sera que pour vous faire mériter quelques spéciales faveurs dont il a dessein de vous honorer. Vous savez que la grâce de noire rédemption se doit attribuer aux mérites de sa passion , et que plus les affaires de Dieu sont traversées, plus heureusement aussi réussissent-elles, pourvu que notre résignation et notre confiance ne viennent point à défaillir. Rarement fait-on aucun bien sans peine; le diable est trop subtil, et le monde trop corrompu pour ne pas s'èflbrcer d'étouffer une telle bonne œuvre en son berceau. Mais , courage , Monsieur, c'est Dieu même qui vous a établi au lieu et en l'emploi où vous êtes; ayant sa gloire pour votre but , que pouvez-vous craindre ou plutôt que ne devez-vous pas espérer? »
§ III. Persécution soufferte par le consul d Alger.
C'était avec grande raison que M, Vincent préparait ainsi les siens aux fouffirances, et les exhortait à la constance, prévoyant bien que demeurant parmi ces barbares et travaillant pour le service de Jcsus-Christ, ils ne manqueraient pas de persécuteurs ni d'occasions d'éprouver les effets de leur rage et de leur cruauté. En effet, ils ont été plusieurs fais menacés du feu, de la corde et d'autres supplices , et en ont même ressenti les atteintes , de quoi nous rapporterons seulement ici un exemple, qui fera voir que la vie de ceux qui font profession de servir Jésus-Chrîst parmi ces infidèles est continuellement exposée à toutes sortes de vexations et de mauvais traitements, et qu'il faut avoir une très-ardente chanté pour une telle entreprise.
M. Barreau , consul d'Algrer, a diverses fois éprouvé en sa pérsoiine les cruautés de ces barbares, ayant été tyrannisé et persécuté par ces infidèles pour le contraindre de leur donner de l'argent; car c'est une maxioae parmi eux, quand ils ont souffert quelque perte, de s'en prendre à quelque autre, et toujours au plus innocent, particulièrement entre les chrétiens : ils leur imposent des faussetés et produisent des faux témoins , et leur font diverses violences et injustices sans aucune apparence de raison ; c'est ce qu'ils appellent les avanies ; et lorsqu'on pense recourir à la justice ou à la protection des plus puissants, il la feut acheter par des présents excessif et leur donner presque autant que les auteurs de ces avanies leur demandent. Et comme ce sont gens de milice qui ne travaillent point et qui ne font aucun trafic , ils ne subsistent que du bien qu'ils ravissent de la sorte, et ils en prennent partout où ils en peuvent trouver, non tant par nécessité (la plupart s'étant enrichis des prises feites sur les chrétiens) que par une avarice infatigable, qui fiiit qu'Us ne sont jamais contents de ce qu'ils ont, et qu'ils désirent toujours ce qu'ils n'ont pas.
Ledit consul ayant été emprisonné en l'année 1647 sans aucune causé, sinon pour être obligé de donner l'argent qu'on lui demandait ; et , peu de temps après, M. Novely , prêtre de la Congrégation de la Mission, étant tombé malade de peste , il fut obligé d'avancer le rachat de sa liberté pour aller assister ce bon prêtre en sa maladie, lequel étant enfin mort et lui en danger de retourner en prison, il en donna avis à M. Vincent, qui lui écrivit sur ces deux fôcheux accidents en ces termes :
« Je reçus hier au soir la triste quoique heureuse nouvelle de la mort de fou M. Novely, laquelle m'a tait épancher bien des larmes à diverses reprises , mais des larmes de reconnaissance envers la bonté de Dieu sur la compagnie , de lui avoir donné un prêtre qui aimait si parfaitement Notre-Seigneur, et qui a fait une si heureuse fin. Oh ! que vous êtes heureux de ce que le bon Dieu vous a choisi pour une si sainte œuvre, à l'exclusion de tant d'autres gens inutiles au monde! Vous voilà donc quasi prisonnier pour la charité, ou, pour mieux dire, pour Jésus-Christ. Quel bonheur de soufiîrir pour ce grand monarque, et que de couronnes vous attendent en persévérant jusqu'à la fin ! >
En Tannée 1650 , le même M. Barreau fiit derechef emprisonné^ sur quoi M. Vincent lui écrivit la lettre suivante, par laquelle, et par plusieurs autres semblables qu'il lui adressa, on peut reconnaître combien il regardait purement Notre-Seigneur en toutes choses , et combien grand il estimait lebonheur de lui ressembler en travaillant et souffrant commi lui pour la gloire de Dieu et pour le service des pauvres :
< C'est avec grande douleur, lui dit-il, que j'ai appris l'état auquel
— tJiBSS —
T<Ki6 êtes à présent réduit v qui «st uq siyet d'afllieUoR à toute la Minlognie, et à vous d'un grand «nérite devant Dieu, pui^ue tous «ouffirei innocent. Aussi ai-je senti une consolation quiturpasse tonteconsdaUon, de la douceur d'esprit avec laqudie vous avez reçu ce cou^y et da saint usage que vous faites de votre prison. J'en rends grâces à Dieu, mais d'un sentiment de reconnaissance incomparable. Notre-Seignenr âant descendu du ciel en terre pour la rédemption des hommes , fut pris et emprisonné pour eux. Quel bonheur pour vous , Monsieur^ d'6tr« traité quasi de même I Vous^tes parti d'ici comme d'>un lieu de joie ^et dsM^, pour aller assister et consoler les pauvres esclaves d'Al^pN*, et TOilà que vous y êtes fait semblable à eux , bien que d'une autro sortA. Oir, fins nos actions ont de rapport à celles que Jésus-Christ a faites^en^ett^ vie, ot nos souffrances aux siennes^ plus sont-elles agréables 4 Dieu. £t 4)amme votre emprisonnement honore le ciel » aussi vous honore^iil de sa patience en laquelle je vous prie qn'il vous confirme.
c Je vous assure que votro lettre m'a si fort touché , ^pe |e me sais résolu d'en édifier cette communauté. Je lui ai déjà feit par^t defisp^iession que vous souffrez et du doux acquiescement de votrooœmvafii de l'exciter à demander à Dieu la délivrance de votre corps ,«t à j^^emercier sa divine bonté de la liberté de vob*e esprit. Continuez, Monsieur,! TOUS conserver dans la sainte soumission au bon pkasir de Dieu; 4ttr ainsi s'accomplira en vous la promesse de Notre -Seigneur, qu'un seul de vos cheveux ne sera perdu, et qu'en votre patience vous posséderez votre âme. Confiez*vous grandement en lui, et souvenez-vous de w qu'il a onduré pour vous en sa vie et en sa mort. Le serviteur, disait-il, n'est pas plus grand que son maître : s'ils m'ont persécuté, ils wus iierséouteront aussi. Bienheureux sont ceux qui sont persécutés ;pour la jnsUce, car le royaume des cieux est à eux. -Réjouissez-vous donc, Monriei»', en celui qui veut être glorifié en vous, et qui sera votre force en proportion que vous lui serez fidèle ; c'est de quoi je le prie tPès^instamment. Et pour vous je vous conjure, par l'affisction que vous avez pour oobteeom- (pagnie, de demander à Dieu pour nous tous la grâce de bien ;porter nos croix , petites et grandes, afin que nous soyons dignes «enfiints «de la croix de son Fils, qui nous a sur elle engendrés en «onamour, et par laquelle nous espérons de le posséderparfaitemant dans l'éternité des 'Siècles. Amen. >
Voici une autre lettre de ce charitable père des missionnaiiBes, du 15 janvier 1651, par laquelle il prédit à ce bon consul sa |ff«MhaiDe délivrance :
c Votre dernière lettre, lui dit-il, qui est du mois d'octobre.» nous a doimé de igrands sentiments de tendresse et da oonsûliUiaii.9 woyant
-Jusque TOtre patience ne $e lasse et ne s'étwoe point» mais que you&tcquiescez humblement à la peine présente et à tout ce qu'il plaira h Dieu. en ordonner pour raycnir. Nous l'avons d^à remercié d'une si grande grâce, et mous continuerons de lui demander instamment yotre délivrance. Le roi a été absent de Paris pendant six ou sept mois, et à son retour nous avons fait nos efforts pour vans procurer ce biep. Epfin, il a été résoltt qu'il en sera écrit h Constantinople, et que le roi fera plainte à I9 Porte de votre emprisonnement et den|and£»*a que les articles de paix et d'alliance accordés par Henri IV avec le Grand-Seîgne^r en Tannée ifi94, soient exécutés ; et ce faisant» que les Turcs aient à cesser leurs eourseis sur les Français et à rendre les esclaves qu'ils ont : aQtremeBt que Sa Majesté se ^ra justice. Nous tiendrons la main à cette expéditic»! Dieu aidant; ce sera à s^ providence à faire le reste» et jespère faa tmit ira bien , si nous nous abandonnons h elle avec eoniianice et soumission , coonne vous £aites par sa grâce. Et peut-être qu'elle nous sera si propice , que de vous tirer de prison et d'embarras par quelque plus courte voie que celle de Constantinople; car, ou le baeha 99 est votre partie s'adoucira, ou il arrivera quelque changement ou rencpnbre d'a&ires qpi produira ce bon ejefet. >
Il seB^ljait que Dieu dompalt à M. Vincent quelque pressentiment ^ ce qui denait s^rîverr et qu'il le prédisait par ces dernières paroles; car en e!H elles s'aceonfpUrent p^ de temps après» d'autant que le bacba Bowné lUtourath , ayant aj^is qu'un autre bâcha nommé Mahamet devait vew en Alger pour tenir sa place » il aima mieux prendre du eoQsir] ce qu'il en poun'ait tirer, et le mettre en liberté, que d'atr tendre h vcpoe de son successeur (gù s'^ serait prévalu ; de sorte ^'il. le U sorti» au bei^ de sept mm, moyennant trois cent cinquante pias-. très , q«t étaient beaucoup moins qu'il n'en prétendait.
La lettre fae M. Vine^ lui écrivit après sa délivrance fait enenre wir quidt étaient ses sentiments sur le si^et des souffrances et des pep-
f Dieu seul , lui difc-il, qui voi^ le fiond de nos cœurs, vous peut Êaire ^k la jem du mien potyr La tant désirée nouvelle de votre liberté^ donlnouff hû^^ns rendu des roxierciemente aussi tendres qye pour ancuB bien (pe ^(m ayipa depuis longtemps reçu de sa bonté. J'en ai Ênt pso^t è M. votre fhf^e , (pi en a été grandement consolé , aussi bien qae du b<«B usage que v<nis avez «ait de votre captivité ; à cpiol je ne pense jamais , que la douceur d'esprit que vous avez fait paraître ne se représente à moi pour me faire trouver la soumission à Dieu et la patteoce dans les soirffrances toujours plus belles et plus aimables. Je ne vm mm vous dire , Monsieur, que bienheuneux êtes-vous d'avoir ain»
souffert pour Notre-Seigneur Jésus*Christ , qui vous a appelé en Alger. Vous en eonnattrez mieux Fimportance et le fruit d'ici à quinze ou vingt ans, que vous ne faites à cette heure , et plus encore lorsque Dieu vous appellera pour vous couronner dans le ciel. Vous avez sujet d'estimer le temps de votre prison pour saintement employé. Pour moi je le regarde comme une marque infaillible que Dieu vous veut conduire à lui, puisqu'il vous a fait suivre les traces de son unique Fils. Qu'il en soit à jamais béni, et vous plus avancé en l'école de la solide vertu, qui se pratique excellemment dans les souffrances et qui tient dans la crainte les bons serviteurs de Dieu pendant qu'ils ne souffrent rien. Je supplie sa divine bonté que la bonace dont vous jouissez à présent vous comble de paix , puisque l'orage n'a pu vous troubler, et qu'elle dure autant qu'il est convenable pour accomplir parfaitement les desseins que Dieu a sur vous. Tant s'en faut que vous ayez fait contre mon intention de donner les mOle livres que vous avez empruntées, que j'estime que ce n'est rien au prix de votre liberté, laquelle nous est plus chère que toute autre chose. >
Mais la plus fâcheuse et la plus cruelle de toutes les persécutions souffertes par M. Barreau fut celle qui lui arriva en Tan 1657, à l'occasion d'un marchand de Marseille qui fit banqueroute en Alger; les créanciers dequel ayant été faire leurs plaintes au bâcha, il voulut, contre toute raison et justice , obliger le consul au paiement des sommes dues par ce marchand : ce que refusant de faire, et lui représentant même, outre qu'il ne le devait point, et qu'il n'était point sa caution, qu'^ n'avait pas le moyen d'y satisfaire, cet inhumain et barbare, violant le droit des gens, voulut l'y contraindre par les tourments et par les géhennes ; et pour cet effet l'ayant fait coucher par terre, il lui fit donner en sa présence , selon la cruelle pratique du pays , un si grand nombre de coups de bâton sur la plante des pieds, que la violence de la douleur qu'il en ressentit le fit tomber en syncope. Ce que voyant ce bâcha , et craignant qu'il ne mourût dans cette torture , il fit cesser les bourreaux ; et néanmoins son avarice furieuse et barbare n'étant point satisfaite, il employa plusieurs autres tourments, et lui fit même ficher le long des doigts, entre la chair et les ongles, des alênes pointues ,en sorte que le bon consul, accablé de douleurs et presque à demi mort , crut qu'il devait s'engager pour toutes les exactions qu'on lui demandait, plutôt que de priver les pauvres esclaves chrétiens du secours qu'il pouvait leur rendre en conservant sa vie.
Voici en quels termes M. Vincent lui écrivit sur cette dernière affliction : < Le saint nom de Dieu soit à jamais béni, de ce qu'il vous a trouvé digne de souffrir, et de souffrir pour la justice, puisque, grâce
à Dieu f vous n'avez pas donné sujet à ce mauvais traitement ; c'est signe que Notre-Seigneur vous veut donner grande part aux mérites infinis de sa Passion, puisqu'il vous en applique les douleurs et la confusion pour les fautes d'autrui. Je ne doute pas , Monsieur^ que , dans cet accident» comme envoyé de sa main paternelle, vous n'ayez regardé son honneur et son bon plaisir, plutôt que la mauvaise volonté des hommes» qui ne savent ce qu'Us font; et ainsi j'espère que cette afiliction vous tournera à sanctification. II n'en est encore arrivé à la compagnie aucune , de laquelle j'aie été touché si vivement : j'espère que celle-ci vous attirera de nouvelles grâces pour le salut du prochain. »
Ce bon consul ayant été ainsi violenté chez le bâcha de s'engager à lui pour la somme de douze mille livres, qui était celle qu'il lui de^ mandait , fut reporté en sa maison , car il ne pouvait se soutenir, étant tout meurtri de coups et aflBdbli de douleurs; mais à grand'peine commençait-il un peu à respirer des tourments qu'on lui avait fait endurer, étant couché sur son lit , que ce tyran, à qui il tardait qu'il ne reçût cet argent, envoya quatre de ses satellites pour lui faire commandement de le payer à l'heure même, à faute de quoi ils avaient ordre de l'enlever de son lit, et de le traîner derechef chez le hacha pour le faire mourir. Ce pauvre persécuté n'avait en son pouvoir pour tout argent que la somme de cent écus, qui était bien éloignée de celle qu'on voulait exiger de lui; de sorte que ne sachant où en prendre, ni comment faire , il se résolut de s'abandonner à tout ce qu'il plairait à Dieu qu'il lui arrivât de la part de ces barbares, et de souffrir la mort, si telle était sa volonté. Mais les pauvres esclaves chrétiens , ayant su la violence qu'on lui faisait et l'extrême danger où il était d'être mis à mort, en furent tellement touchés, qu'ils accoururent tous pour le secourir selon leur petit pouvoir, et lui portèrent , qui vingt, qui trente, qui cent, et qui deux cents écus , pour lui aider à payer cette injuste rançon et lui sauver la vie. Us avaient ramassé ces petites sommes pour leur aider à racheter leur propre liberté quand l'occasion s'en présenterait ; et néanmoins, par reconnaissance et par charité, ils les donnèrent de bon cœur pour délivrer et secourir celui qui ne s'était exposé au danger où il était que pour les assister et procurer leur délivrance. Il semblait , à voir l'affection de ces pauvres esclaves en cette rencontre , que Dieu faisait revivre en eux l'esprit des premiers chrétiens , qui apportai«it avec une telle dévotion leurs biens aux pieds des Apôtres pour nourrir et assister les pauvres. Tant y a qu'ils firent la somme entière, de laquelle le consul leur demeura redevable : ce que M. Vincent ayant su, et reconnaissant combien il importait que cet argent fût rendu à ces pauvres esclaves, qui l'avaient sifranchiement offert dans une occasion
si pressante, Il procura, par les aumônes et libéralités despertoimeè charitables, que celte somme ayant été recueillie, fût envoyée à Alger et remise entre les mains de ces bmis esclaves , dont ils se sont eux-mènties depuis rachetés, Dieu ayant béni la charité qui les avait portés à préférer lé soulagement et l'assistance du consul à leur propre liberté ; et ils ont heureusement repassé en France au mois de juin de Tannée 1661, avec le même M. Barreau qui est retourné à Paris, parce que le roi avait envoyé fan atitre consul en Alger, à la sollicitation du supérieur général de la Congrégation de la Mission, successeur do M. Vincent; de sorte qtie M. Barreau tainena avec soi soixante et dix esclaves que M. le Vacher et lui avaient rachetés par le secours des aumônes et charités qui avaient été foites )[>our ce sujet.
S IV. Autres wxations swfferies par tes misstonnatres en /a vilte
de Tunis.
Quoique les missionnaires qui étaient à Tunis n'aient pas été traita avec tant d'inhumanité comme ceux qui étaient & Alger, il n'ont pas laissé néanmoins d'avoir part au calice de Jésus-Christ, et de porter quelque petite portion de sa croix en diverses rencontres. Ce fut en Tannée 1655, que sur un faux rapport fait au dey, il envoya quérir M. le Vacher, et lui dit qu'il avait été averti que par ses artifices il détournait les chrétiens d'embrasser la loi de Mahomet et de se feire Turcs, lorsqu'il en avait connaissance; et pour cela qu'il lui ordonnait de sortir de la ville, avec défense d^y plus retourner. Ce bon prêtre obéissant à ce commandement, s'en alla à Biserte, où il semblait qiie là providence de Dieu le conduisait : car en y arrivant, il trouva deux barques chargées d*esclaves chrétiens, lesquels il disposa au sacrement de la pénitence, et pour cet effet il obtint du commandant qu'ils fussent déchaînés pour quelque peu de temps. Sur quoi M. Vincent racontant dès lors cette nouvelle à sa communauté, fit cette réflexion \ « Qui est-ce qui sait, Messieurs, si ce n'a pas été le dessein de Dieu, que cette petite disgrâce soit arrivée à M. le Vacher, pour lui donner moyen d'aider ces pauvres esclaves chrétiens à se mettre en bon état? > Il dit ensuite que M. Husson, qui était le consul , ayant remontré au dey que ce bon prêtre ne s'employait qu'à assister les pauvres esclaves chrétiens, et qu'il ne se mêlait point de la religion turquesque, le supplia d'avoir agréable de le rappeler ; ce qu'il lui accorda, et donna ordre au gouverneur de Biserte de le renvoyer à Tunis dans un mois, voyant bien qu'on le pourrait taxer de légèreté, d'avoir exilé un homme pour chose semblable, s'il l'eût fait venir plus tôt.
Mais ni ce bon prêtre missionnaire, ni le consul n'en furent pas quit-
— sa» —
tel poar celt, car pm de tmap^ a]^ il s'éieTa une autre bourrasque contre Tun et l'autre. Voici oouiine M. YîDceut lui-même eu fit dès lors le récit à sa communauté/
c Je TOUS ai ci-âe?ant fWt sayoir, dit-il, comme le roi de Tunis atait désiré que le consid lui fit venir de la eotonine de France (c'est une certaine toile fort grosse, dont on liait des voiles de navires), de quoi il s'excusa, parce que non-seulement les lois de ce roraume ne le permet^ tent pas, mais quil est défendu par bulles expresses du Saint-Siège apostolique, sous peine d^excommunieation, de porter aux Turcs aucune chose qui leur serve à ISiire la guerre aux chrétiens. Le dey se voyant ainsi écondait , s'adressa à un marchand de Marseille qui trafique en Barbarie, lequel s'engagea de lui en faire avoir, nonobstant les remontrances que lui fit le consul pour l'en détourner, lui représentant l'injure qu'il ferait à Dieu et aux chrétiens , le tort qu'il se ferait à luimême, et le châtiment qu'il en pourrait recevoir, si le roi de France était averti de ce mauvais trafic. Et comme ce marchand ne désista pohit pour cela de son dessein, le consul en dressa son procès-verbal et l'envoya ici; et le roi a feit donner ordre à ses officiers des ports de Provence et de Languedoc, de veiller soigneusement qu'on n'y charge aucune marchandise de contrebande pour la Barbarie : ce qui sera venu sans doute à la connaissance du dey, et l'aura encore davantage indigné contre le consul français et contre les missionnaires. Et en eflfet, peu de temps après il leur fit une avanie, c'est-à-dire une querelle d'Allemand, et ayant envoyé quérir M. le Vacher, il lui dit: Je veux que tu me paies deux cent soixante-quinze piastres que me doit le chevalier de la Perrière, car tu es d'une religion qui rend le bien et les maux communs, et pour cette raison je m'en veux prendre à toi. A quoi M. le Vacher répondit ; que les chrétiens n'étaient pas obligé^ de p^yer les dettes les uns des autres, et qu'il ne devait et ne pouvait payer celles 4'un chevalier de Malte, et d'un capitaine de navire, comme est le sieur de la Ferrière ; qu'à peine avait-il moyen de vivre, qu'il était un Marabout des chrétiens (e'est-à-dire un prêb*e selon Leur façon de parler), venu exprès àTunis pour l'assistance des p^vre esclaves. Dis ce que tu voudras, répliqua le dey, Je veux être payé. Et sur cda, usa^ de quelques violences, il le eontraignit de lui payer cette somoae. Mais ce n'est là qa'uncommencemenl; : car ti Dieu ne change Thumeur de ce dey, ils sont à la veiHe de «ouffHr d'autres oppressions bien plus grandes. Enfin ih peuveirt dire matntenwt qu'ils eommencent d'être fin$ véritablemmt èlffêtiens, pmsqu'ils eommencei^ de souffrir en servant Jésus- Christ, ainsi que saint Ignace martyr le disait, quand ou le menait au marfrre. £t nous , mes frères , nous serons dis(^es de Jésus-Cïrist,
Digiti
qaand il nous fera la grâce d'endurer quelque pers^utton, ou quelque mal pour son nom. Les mondains se réjouiront, dit rÉvangile de ce jour : oui, les gens du monde chercheront leurs plaisirs, et éviteront tout ce qui contredit à la nature; et Dieu veuille que moi, mi$éral)le, je ne Caisse pas de même, et que je ne sois du nombre de ceux qui cherchent les douceurs et les consolations en servant Jésus-Christ, au lieu d'aimer les tribulations et les croix : car si cela est, je ne suis pas vraiment chrétien ; mais pour le devenir. Dieu me réserve roccasion . de souffrir, et me l'enverra quand il lui plaira. C'est la disposition en laquelle nous devons nous mettre tous, si nous voulons être véritables serviteurs de Jésus-Christ >
Enfin, quelque temps après, le dey ayant toujours retenu en son cœur le ressentiment du refus que M. Husson le consul lui avait foit, de la cotonine de France qu'il lui avait demandée, prit un nouveau prétexte, en Tannée 1657, de lui faire une avanie au sujet de ce que treize cents Turcs avaient été pris sur mer par les vaisseaux du grand-duc de Florence, et menés à Livourne ; et le dey en ayant reçu la nouvelle, manda ledit sieur Husson, et voulut qu'il s'obligeât de foire revenir ces Turcs; à (pioi lui ayant répondu que cela n'était pas en son pouvoir, ces Turcs étant entre les mains d'un prince auquel il n'appartenait point, le dey ne voulant écouter aucune raison, et tout transporté de colère, le chassa de la ville de Tunis; et quoique, selon toutes les apparences, il dût aussi fave le même traitement aux missionnaires, il plut néanmoins à Dieu de lui toucher le cœur, en sorte qu'il leur permit d'y demeurer, et d'y continuer leurs exercices de charité et de religion , et même il obligea derechef M. le Vacher d'exercer le consulat, à cause des biens qu'il faisait aux pauvres esclaves.
§ V. Jtécit fait par M. Vincent à sa communauté du martyre it an Jeune chrétien brûlé en la ville d Alger pour la foi de Jésus-
Christ.
Toutes les actions de vertu et de piété qui sont pratiquées par les esclaves chrétiens peuvent avec juste raison être considérées comme les fruits des missions qui se font parmi eux, par les soms et par le zèle de M. Vincent, puisque ce sont pour l'ordinaire des effets des instructions, prédications, et autres offices de charité qu'ils reçoivent de ses missionnaires, et que la parole de Dieu qui leur est annoncée par leur leur ministère, est comme une semence céleste rcQue dans leurs cœurs, que la grâce y Mi germer, et dont elle fait enfin éclore des fruits dignes de la vie étemelle.
Or, entre toutes les jetions vertueuses de ces pauvres esclaves, en
voici une qui surpassé le eonomun, et que Ton peut appeler héroïque» dont M. Vincent fit lui-même un jour le récit à sa communauté de Saint- Lazare» en- peu de paroles, mais toutes énergiques, et animées de ce zèle qui brûlait dans son cœur, c Je ne puis , leur dit-il, que je ne vous expose les sentiments que Dieu me donne de ce garçon, dont je vous ai parlé» qu'on a bit mourir en la ville d'Alger. Il se nommait Pierre Bourgoin/ natif.de Tilé de Majorque, âgé seulement de vingt-et-un ou vingt-deux ans. Le maître , duquel il était esclave, avait dessein de le vendre pour l'envoyer aux galères de Constantinople, dont il ne serait jamais sorti. Dans cette crainte il alla trouver le bacfaa, pour le prier d'avoir pitié de lui, et de ne permettre pas qu'il fût envoyé à ces galères. Le bâcha lui promit de le faire pourvu qu'il prît le turban ; et pour lui faire faire cette apostasie, il employa toutes les persécutions dont il put s'aviser, et enfin ajoutant les menaces aux promesses, il l'intimida de telle sorte, qu'il en fit un renégat. Ce pauvre enfant néanmoins eonëervàit toujours dans son cœur les sentiments d'estime et d'amour qu'il avait pour sa religion, et ne fit cette faute que par l'appréhension de tomber dans ce cruel esclavage , et par le désir de faciliter le recouvrement de sa liberté. Il déclara même à quelques esclaves chrétiens qui lui reprochaient son crime, que s'il était turc à l'extérieur, il était chrétien dans l'âme; et peu à peu faisant réflexion sur le grand péché qu'il avait commis de renoncer extérieurement à sa religion, il en fat touché d'un véritable repentir ; et voyant qu'il ne pouvait expier sa lâcheté que par sa mort, il s'y résolut, plutôt que de vivre plus longtemps dans cet état d'infidélité. Ayant découvert à quelques-uns ce dessein, pour en venir à l'exécution, il commença à parler ouvertement à l'avantage de la religion chrétienne et au mépris du mahométisme, et ^sait sur ce sujet tout ce qu'une vive foi lui pouvait suggérer, en présence même de quelques Turcs, et surtout des chrétiens. Il craignait touteibis la cruauté de ces barbares, et envisageant la rigueur des peines qu'ils lui feraient souffrir, il en tremblait de frayeur ; mais pourtant, disait-ib j'espère que Notre-Seigneur m'assistera ; il est mort pour moi, il est juste que je meure pour lui. Enfin , pressé du remords de sa eonsci^ce, et du désir de réparer l'injure qu'il avait faite à Jésus-Christ, il s'en alla dans sa généreuse résolution trouver le hacha, et étant en sa présence : Tu m'as séduit, lui dit-il, en me faisant renoncer à ma religion, qui est la bonne et la véritable , et me faisant passer à la tienne qui est fausse. Or je te déclare que je suis chrétien ; et pour te montrer que j'abjure de bon cœur ta créance, et la religion des Turcs, je rejette et déteste le.turban que tu m'as donné. Et en disant ces paroles, il jeta ce turban par terre et le foula aux pieds; et puis il ajouta : Je sais que
4ti me ftiras mourir, mail il ne m'importe, car }e tais prêt Aenoottfr toutes sortes de tourments pour Jétus^Christ mon SauTeur. En effet te bâcha , irrité de cette hardiesse , le condamna aussitôt à étte brûlé tout Tif, ensuite de quoi on le dépouilla , lui laissant seulement un caleçon, on lui mit une chaîne au cou, et on le chargea d'un gros poteau pour y être attaché et brùlé ; et sortant en cet état de la maison du bâcha pour être conduit au lieu du supplice, comme il se vit enTireomé de tures, de renégats et même de chrétiens , il dit hautement ces belles paroles : Hi^e Jésas'Chrisi, et triomphe pour Jamais la foi eathoU^, upo' stoliqae et romaine. Il n'y en a point d'autre en laquelle on $e puisse sauver* Et cela dit, il s'en alla constamment sottflSrir le feu, et reccToir la mort pour Jésus-Christ.
c Or le plus grand sentiment que j'aie d'une si bdie action, «'est que ce brave jeune homme avait dit à ses compagnons t Quoique/appréhende la mort. Je sens néanmoins quelque chose là-dedans (fK>rtant la main sur front) qui me dit que Dieu me fera la grdoe de souffrir le supplice qu'on me prépare. Nôtre-Seigneur lui-même a appréhendé la mort^ et néanmoins U a enduré votontaùement de plus grandes douleurs que celles qu'on me fera souffHr^ J'espère en sa force et en sa bonté. H fut donc attaché & un poteau , et le feu fut allumé autour de lui, qui lui fit rendre bientôt entre les mains de Dieu son &me pure comme Tor qui a passé par le creuset. M. le Vtcher qui l'avait toujours suivi, se trouva présent à son martyre; quoiqu'un peu éloigné, il lui leva l'excommunication qu'il avait encourue » et lui donna l'absolution, sur le signal dont il était eonvena avec loi, pédant qu'il souffrait avec tant de constance.
€ Voilà, messieurs, comme est ftiit un ehrétiea , et voilà le courage que nous devons avoir pour souffrir et pour mourir quand U Diuâra pour Jésus-Chrîst. Demandons4ui cette grâce, et prions ee atdnt garçon de la demander pour nous , lui qui a été un si digne <eoIier d'un si courageux malire , qu'en trois heures de temps il s'est rendu soni^fti disciple et son parfait imitateur , en mourant pour lut»
« Courage, Messieurs et mes frères, espérons que Notre-SeigMÉr nous fortifiera dans les croix qui nous arriverimt, pour grandes qu'îles soient , s'il voit que nous ayons de l'amour pour elles, et de la eonfiance en lui. Disons à la maladie ^and elle se présentera, et i la po*sécution si die nom arrive , aux peine extérieures et intéri^v es , aux tentations et à la mort même qu'il nous enverra i Soyea les bienvenues , fbveurs célestes, grâces de Dieu, «aints exercieei, <pif venez d'une main paterndle et toute amoureuie pour mon bien i ^ vous re<2ois d'un cœur plein de respect i de eoumiisiOQ et deeetftaeeev*
fimetitiiqiii vom Mvole; Je m'ibtndoiuie à tous pom me dteuMr I lui. Entrons donc danioos sentiments, Messieurs et liies frères, et surtout , eonfions-notts gnmdement, ainsi qu'« ftat ee nouveau martyr, en l'assistance de Notre^eigneur, i qui nous reeommanderons;, s'il t<ma pMt i ces bons missionnaires d'Alger et de Tunis, i
Ce discôttrs de M. Vincent dit bien toir de quel esprit il était animé, et eimibien grande était l'alSietion qu'il avait d'inspirer aux siens ee même esprit, qui n'est autre que celui du martyre , et de les ibrtifier contre les Mtaques do monde et de l'enfsr , et même contre les propres senliments de leur nature, et pour se rendre dignes, en renonçant à euX'^ mêmes , et portant l^r croix , de maither à la suite de Jésus-Christ«
Après que le fttt fut éteint , le même M. le Vacher alla en plein jour» une hcnre après le supplice , quoique n<m pas sans grand péril , enlever le saint corps tout brûlé et r6tl, pour lui donner la sépulture. Il i mis par écrit Tbistoire de son martyre , et Ta iisiit représenter dans un tableau, qu'il apporta à M. Vincent en l'année 1657, lorsqu'il vint i Pttril) <ives les ossements de ce brave chrétien brûlé pour la Ibi , comme un des plus excellents fruits fue la grâce de Jésus^Christ recommenoe de produire dans ces terres barbares et infidèles.
S VI. Divers açis que Af. Vincent a donnés aux missionnaires de Barbarie, touchant leur conduite et leur manière d'agir parmi les infidèles.
Qutque la ha&ie mortelle et invétérée que les Mahdmétans portent à la religion chrétienne soit telle qu'ils estiment que c'est assez à un Turc de tuer unxîhrétienpour aller en paradis, Notre-Scigncur toutctois n*a point permis que depuis dix-huit ans, ou environ, qu'il y a des prêtres de là Congrégation de la Mission qui vivent parmi eux à Alger et à Tunis , ils en aient fiait mourir aucun , encore qu'ils aient souvent transgressé la loi qui détend , sous peine du teu , de parler contre la religion de Mahomet, ou de prêter la tnaln à ceux qui en tout profession, pour les en faire sortir ; ne s'étant pas souciés de cette injuste déitense, quand il a été question de servir Jésus-Christ, et de procurer le salut des âmes qu'il a rachetées par son sang. Il est vrai^qu'ils se sont com- , portés, par la grâce de Dieu, avec tant de modestie, de prudence et de charité en ce pays4à, selon ce qui leur a été souvent recommandé par M. Vincent, que non-seulement les Turcs les ont épargnés, mats même phisieurs d'entre eux ont témoigné llaire état de leur vertu. A ce sujet le roi de Tunis rencontrant un jour un missionnaire qu'il voyait souvent aller et venir par la ville et par les champs avec im zèle iniSrtî-
gable, pour secourir et assister les pauvres esclayes chrétiens, setour^ nant vers cent de sa suite, et leur montrant ce prêtre : Voilàj leur ditil, un véritable pape. Une autre fois que ce même missionnaire lui demandait permission de sortir de la ville pour aller en quelque lieu de la campagne visiter et assister quelques pauvres chrétiens , il lui dit avec un cœur ouvert : Va librement en tels lieux que tu trouveras bon. Et une autre fois il lui donna un de ses officiers pour raccompagner en des lieux écartés , où il ne pouvait aller sans péril.
Aussi M. Vincent leur recommandait-il toujours d'agir avec grande modération et discrétion , et de ne se point exposer témérairement aux périls , de peur que pour un bien apparent , ils ne se missent hors d'état d'en faire un très-grand nombre de véritables. Voici en quels termes il écrivit un jour sur ce sujet à Tun de ses missionnaires de Barbarie, dont le zèle était fort ardent , et qui avait pour cela plus besoin de bride que d'éperon. Cette lettre contient plusieurs avis ibrt importants , et pour cela elle a servi de règle pour tous les autres.
c Je loue Dieu, dit -il, de la bonne manière dont vous avez usé pour vous faire reconnaître missionnaire apostolique, et grandvicaire de Carthage; si vous avez procédé sagement en cela, vous le devez faire incomparablement davantage dans l'exercice. Vous ne devez nullement vous raidir contre les abus » quand vous voyez qu'il en proviendrait un plus grand mal; tirez ce que vous pourrez de bon des prêtres et des religieux esclaves , des marchands et des captifs, parles voies douces, et ne vous servez des sévères que dans l'extrémité ; de peur que le mal qu'ils souffrent déjà , par l'état de leur captivité, joint avec la rigueur que vous voudriez exercer en vertu de votre pouvoir, ne les porte au désespoir. Vous n'êtes pas responsable de leur salut, comme vous pensez; vous n'avez été envoyé en Alger que pour consoler les âmes affligées , les encourager à souffrir , et les aider à persévérer en notre sainte religion : c'est là votre principal, et non pas la charge de grand-vicaire, laquelle vous n'avez acceptée qu'en tant qu'elle sert de moyen pour parvenir aux fins susdites ; car il est impossible de Texercer en rigueur de justice , sans augmenter les peines de ces pauvres gens, ni presque sans leur donner sujet de perdre patience , et de vous perdre vous-même. Surtout il ne faut pas entreprendre d'abolir sitôt les choses qui sont en usage parmi eux, bien que mauvaises. Quelqu'un me rapportait l'autre jour un beau passage de saint Augustin , qui dit qu'on se garde bien d'attaquer d'abord un vice qui règne en un lieu , par ce que non-seulement on n'en viendra pas à bout , mais au contraire Ton c{ioquera les esprits en qui cette coutume est comme invétérée ; en sorte q^i'on ne serait plus capa-
— S53 — ble de foire en eux d'autres biens , que néanmoins on eût fait » les pre* nant d'un autre biais. Je vous prie donc de condescendre autant que TOUS pourrez à Tinfirmité humaine ; vous gagnerez plutôt les ecclésiastiques esclaves , en leur compatissant , que par le rebut et la correction : ils ne manquent pas de lumière, mais de Ibrce, laquelle s'insinue par Tonction extérieure des paroles et du bon exemple. Je ne dis pas qu'U foille autoriser ni permettre leurs désordres» mais je dis que les remèdes en doivent être doux et bénins en Tétat où ils sont , et appliqués avec grande précaution, à cause du lieu et du préjudice qu'ils vous peuvent causer, si vous les mécontentez , et non-seulement à vous, mais aussi au consul et à l'œuvre de Dieu ; car Us pourront donner des impressions aux Turcs, pour lesquelles ils ne voudront jamais plus vous souffrir de delà.
c Yous avez un autre écueil à éviter parmi les Turcs et les renégats : au nom de Notre-Seigneur n'ayez aucune communication avec ces genslà ; ne vous exposez point aux dangers qui en peuvent arriver , parce qu'en vous exposant, comme j'ai dit, vous exposeriez tout, et feriez grand tort aux pauvres chrétiens esclaves , en tant qu'ils ne seraient plus assistés, et vous fermeriez la porte pour l'avenir à la liberté présente que nous avons de rendre quelque service à Dieu en Alger et ailleurs. Voyez le mal que vous feriez pour un petit bien apparent. Il est plus facile et*plus important d'empêcher que plusieurs esclaves ne se pervertissent, que de convertir un seul renégat. Un médecin qui préserve du mal, mérite plus que celui qui le guérit ; vous n'êtes point chargé des âmes des Turcs ni des renégats , et votre mission ne s'étend point sur eux, mais sur les pauvres chrétiens captifs. Que si pour quelque raison considérable vous êtes obligé de traiter avec ceux du pays , ne le faites point, s'il vous plaît, que de concert avec le consul, aux avis duquel je vous prie de déférer le plus que vous pourrez.
« Nous avons grand sujet de remercier Dieu du zèle qu'il vous donne pour le salut des pauvres esclaves ; mais ce zèle-là n'est pas bon, s'il n'est discret. Il semble que vous entreprenez trop du commencement, comme de vouloir faire mission dans les bagnes , de vous y vouloir retirer , et d'introduire parmi ces pauvres gens de nouvelles pratiques de dévotion. C'est pourquoi je vous prie de suivre l'usage de nos prêtres défunts qui vous ont devancé. On gâte souvent les bonnes œuvrespour aller trop vite, pour ce que Ton agit selon ses inclinations, qui emportent l'esprit et la raison, et font penser que le bien que Ton voit à foire, est faisable, et de saison 5 ce qui n'est pas, et on le reconnaît dans la suite par le mauvais succès. Le bien que Dieu veut, se fait quasi de lui-même, sans qu'on y pense; c'est comme cela que notre Congrégation a pris
HaksaBCç; que les ^ereieei des missioDS et des ordinants oat eon« mencé; que la eompaguie des Filles de la Charité a été folte; que edie des dames pour Tassistaiice des pauvres de rHâtel-*I)ieu de Paris et des mdades des paroisses s'est établie ; que l'on a pris soin des enfants trouvés; et qu'enfin toutes les œuvres dont nous nous trouvons à préaent chargés, ont été mises au jour, et rien de tout cela n'a été entrepris avec dessein de notre part : mais Dieu qui y((Milaît être servi en telles ocear sktts, les a Im-méme suseitées inseneiblem^» et s'il s'est servi de nous, nous ne savions pourtant où cela allait : c'est pourquoi nous le laissons fure, bi^ loin de nmis empre^er dans le progrès, non plus que dans le commencement de ces œuvres. Mon Bieu, Monsi^r, que je souhaite que vous modériez votre ardeur, et pesiez mûrement les choses au poids du sanctuaire, devant que de les résoudre : soyez plutôt pâtissant, fEi'agissant ; et ainsi Dieu fera par vras seul, ce que tem les hommes ememïAe ne sauraient faire sans lui. »
§ VII. Les diverses peines et travauco des pauvres esclaves chrétiens en Barbarie p et les assistances et services qui leur sont rendus par les missionnaires*
Pour mieux coanattreeneope lescMees de charité que les missionnaires êe M. Vincent rendent aux esclaves ehrétiens en Barbarie, il est nécessaire de fcîre voir finhumanlté avec laquelle ceux-ci sent traita par lesTurcs, les travaux excessift qu'ils leur font sonJfrir, et même les violences qu'ils exercent sur eux pour les ccmtraifldre d'alyurer la toi de lésus*-Gbrist et d'embrasse le mahométisme.
Les corsaires de Tunis et #Alger enlèvent de tous côtés dans les terres des chrétiens, et sur la mer, un giand nombre de personnes de tout , â«e, eexe et condition, les mènent en ces villes et autres lieux cireonvoisius, où ils les exposent en vente en plein marché, comme l'on ta» Ici les bètes ; et comme ils font tous les ans plusieurs courses où ils en prennent qi^ntité, de là vient qu'en Barbarie les Turcs ont un grand wwibre d'esclaves, lesquels ils logent en de certains lieux qu'ils appellent bagnes. A Tunis età Bfserte ils les tiennent attachés avec des ohatnes de fer, et les gardent soigneusement de nuit et de jour ; mais en Algtt^ils lèf(»t seiriement pendant la nuit. Représentez-vous de grandes écuries, oùil y a deux cent«, troiscents, ou quatre cents chevaux en ehaeuae : v^là une image de ces Meux, avec cette dilKrence né^moîns, que les chevaux sont bien nowris et bien pansés, et que les chrétiens sont dans l'ordure, dans la misère, et dans le dernier abandon; particulièrement à cmise de leur religion que les Turcs ont en horreur ; et ««^recela, que, sdon la fantaisie et laimauvaise humeur de leur patron,
et^ €diii qui tes garde» ib sont battos à outraaoei et qaelquefote lu^* ftt'à monrjr, û« w demeurer eatropiép le reste de leur vie.
Ces pau?res esfda? es ainsi déteous, ne sortent point de ces lieux que pour aller traviaiUer à labourer la terre» ou i d'autres ouvrages fort pénibles» 09 biep pour aller ram^r sur les galères, ou servir sur les autres Tajssedw^ 911 vcmt en voyage, et le plus souvent en guerre contre les ebrétiene» où ils souffrent des &tiglies, des coups, des mépris et des peines insupportables. Pour Tordinaire ils raipeat et travaillent tout ws, n'ayant simplement qu'un caleçon, exposés aux cuisantes ardeurs du sirieil en été et à la rigueur du froid en hiver ; et quand ils en re* f ienMot tojHt épuisés de forées, et eomme à demi morts, on les remet eomum des b^s dans ces étables^ pli^t pour y languir que pour y iifomm aHCttn rep«$.
Yeiiei ee que M* G«érin, prêtre de la mission, en écrivit un jour à M. Vmceat: « Mws attendons use grœde quantité de malades m itr 4Mr 4kl» galères ; et ees pauvres geps soulfirent de grandes misères dans leurs courses sur la mer, ceux qui sont demeurés ici n'en endurent pas 4e mmif^ : w les frit travailler à scier le marbre tous les jours, exposés aux ardemw du soleil, qui sont telles 91e Je ne les puis mieux comparer igi'k une fournaise ard^ole. Cest uae chose étonnante de voir le ti^vail et la ebde^r esee^ive qu'as ondiireut, qui serait oêfotAe de làtre mourir desidie^aux, et n^nmems qpie ces pauvres chrétiens ne JLaisseitjias desubsMer, ne pédant fue 1^ peau vi*ils donnent en proie k ees ardeors d6mwtes : im leur vott tjrer la (apgue coopie feraieiey; eespauv^Ms ebi(»isà cause du y<^ud jnsopportable daus lequel il leur fout j«%itiier; .et Je jour d'ëier un pauvie esclave fort âgé se trouvant accdilé de^ et Ji'en pouvant presque plus, demanda eougé de se retirer ; ms6s il n'eut autre réponse smeoqu'encore qu'il d&t crever sur la pierre^ «lUlifoUolt qu'il .travaillât. Je tous laissa à penser cembien ces ^vuautés me>tQuchent eensiblement le cœur et me donnent de Tafflicr iiott j etci^pendant ces^pauvres esclaw souffrent leurs maux avee une jurlienee iaeoncefable, et bénissent l>ieu parmi toutes les cruautés qu'on exerce sur eux ; et je vous puis iire avee vérité que nos Français emporta le dessusien bonté et en rertu sur toutes les autres nations. J!i[ous>ei^avoos deux malades à Tettrémité, et qui, selon toutes les ap^ par.eaeés»«i'enipeuvent éohi^p^, auxquels nau3 avons administré tous !les:sa(Nremeiits; et la^maine pase^e il en mourut deux autres en vrais vchrétâ»^ ;\etron.peutdtre d'eux qie ipretiosa in C(kmp0ciu BomitU mor^s^semciomme/m.loi^mvûift&nm que je porte à ces pmivres attî* .igâs*qui travaillent à scier lemacbe me contraint de leur distribuer une jpa^ieiâes ipetîtsjcÉMtcbissfime^ que je Hnr donnerais s'ils étaient
malades, etc. II y a d'autres esclaves qui ne sont pas si maltraités, dont les uns sont sédentaires dans les maisons de leurs patrons et serrent à tout de nuit et de jour, comme à cuire le pain, à faire la lessive, à apprêter le boire et le manger, et autres petits offices d'un ménage. Il y en a d'autres que leurs patrons emploient à leurs affaires du dehors. U il y en a encore d'autres qui ont la liberté de travailler pour eux en donnant à leurs patrons une certaine somme par mois, qu'ils tâchent de gagner et d'épargner sur leur petite dépense. »
Outre ces esclaves des villes, il y en a un grand nombre employés aux terres et aux maisons de la campagne, plusieurs desquels y passent toute leur vie, sans jamais venir à la ville, et là ils sont employées à labourer la terre, à couper du bois, à feire du charbon, à tirer des pierres des carrières, et à de semblables ouvrages fort pénibles, dans lesquels on ne leur donne aucun relâche; et après avoir travaillé le Jour, on les enferme la nuit. Il a fallu nécessairement avancer toutes ces distinctions , pour faire mieux connaître quels sont les emplois des missionnaires en Barbarie.
Or, dans les villes d'Alger, de Tunis et de Biserte, il y a environ vingt*cinq bagnes , en chacun desquels on a dressé comme une petite chapelle , où ces pauvres chrétiens captifs , parmi leurs afflictions et leurs peines, ont le bonheur d'entendre la sainte messe et de participer aux sacrements. Et en cela (comme dit un prêtre de la Mission dans une sienne lettre) « on doit reconnaître une conduite toute particulière de la providence et de la bonté de Dieu, lequel pour donner aux membres affligés de son Fils Jésus-Christ le moyen de se conserver et maintenir en la vérité de la foi , par le libre exercice de toutes les fonctions du christianisme , a changé leufe prisons en des églises où ce divin Sauveur s'enforme lui-même avec e ux sous les espèces du très-adorable sacrement de l'Eucharistie, ionUs les fois qu'on y célèbre la sainte messe; «e rendant ainsi , par un excès d'amour, en quelque façon esclave avec les esclaves , pour faire reconna ître la vérité de sa parole, par laquelle il a promis d'être avec un chacun de ses fidèles en la tribulation : Cum ipso snm in tribulatione , etc. »
Parmi ce grand nombre d'escfoves, il s'y trouve toujours quelques prêtres ou religieux , et les missiomnaîres s'entremettent vera leurs patrons, pour obtenir d'eux qu'ils ne les mettent point ni au travail, ni à la chaîne, moyennant quelque argent qu'ils leur paient par mois; et, en quaUté de grands-vicaires de Oarthage, ils les établissent comme les tîhapelains de tous ces bagnes; ils veillent sur leurs déportements, ils les corrigent, les changent et les déposent, ainsi qu'ils le jugent convenable 5 et c'est là un des grands biens que M. Vincent a procurés en ces
lieux«Ià ; patee que avant que ce bon ordre y eût été étdili , iU Tivâient dans une étrange confiision. Tous les pauvres esclaves contribuent selon leur petit pouvoir, qui plus, qui moins, pour les entretenir et pour fournir aux dépenses nécessaires pour le luminaire et pour la décoration de leurs chapelles. Ce qu'ils font néanmoins par une libre volonté et pure dévotion, car on n'y contraint personne» et même la plupart sont dans une totale impuissance de rien donner, n'ayant pour tout^ subsistance qu'un peu de pain noir qu'on leur donne cbaque jour.
Outre ces chapelles des bagnes, il y en a d'autres dans les maisons des consuls, qui sont comme les paroisses des marchands chrétiens , tant de ceux qui vont trafiquer en ces villes que des autres qui y résident. Elles sont entretenues, ornées et desservies par le consul et par les missionnaires. Celle d'Alger est sous le titre de saint Cyprien, évéque de Carthage , et celle de Tunis sous le titre de saint Louis, roi de France • duquel la mort a comme sanctifié le terroir de cette ville infidèle. On y célèbre tous les ans leur fête avec toute la solennité possible, comme aussi toutes les autres fêtes principales de l'année, avec une édification singulière de tous les chrétiens qui se trouvent en ce pays-là.
Mais qui pourrait dire quelle était la consolation que recevait M. Vin-» cent quand il lisait dans les lettres qui lui étaient écrites par ses prêtres qui demeuraient à Tunis et à Alger, que le service divin s'y faisait avec autant de solennité que dans les paroisses de Paris; que les Grand'Messes et les offices divins y étaient célébrés les fêtes et les dimanches; qu'on y avait d^à fait des fondations en assez bon nombre ; qu'on y avait établi diverses confréries, et cela en chacune de ces églises et chapelles, tant pour procurer la délivrance des âmes du purgatoire et l'assistance des pauvres esclaves dans leurs maladies , que pour honorer quelques saints les jours de leur fête , et particulièrement la très-sainte Mère de Dieu, par les Confréries du Rosaire et du Scapulaire, avec prédication et procession aux jours à ce destinés; que dans les églises des missionnaires il y avait des tabernacles où le Saint-Sacrement était gardé jour et nuit avec des lampes toujours allumées ; que lorsqu'on le portait aux malades dans les bagnes, c'était avec les torches et cierges en main , et les autres marques extérieures du respect qui se doit rendre à un si grand sacrement ; et que tous les ans le jour de la Fête-Dieu et durant toute l'octave, le Saint-Sacrement y était exposé et même porté en procession dans ces chapelles et églises, les assistants ayant chacun un cierge à la main.
C'est le commun sentiment des Saints , que nos misères élèvent un trône à la miséricorde de Dieu, et l'on peut dire aussi avec vérité que les misères de ces pauvres captifs élèvent non-seulement un trône, mais T. I. 22
\ fin trophée à la êtiarité ti à la sainteté du Fils de Dieo dans ees terres terbares , et qu'Us auraient quelque raison de lui dire arec le V^ilaiiste : IHompliez, Seigneur, au milieu de vos ennemis. Gantes, H ne serait pas adoré dans ees villes infidèles eomme 11 est maintenaitt, si sa providence n'avait permis qu'il y eût des chrétiens esclaves, et si roppression qu'ils y souffrent n'y avait attiré des prêtres de la Gongrégi^ion de la Mission.
M. Guérin ajoutait enccH'e dans une de ses lettres à M. Tmeent une autre chose digne de remarque : « Vous seriez ravi, hn dit-41, d'entendre tons les jours des fêtes et dimanches , chanter en nos églises et ehapeBes YEœaudiaî, et les autres prières pour le roi de France, pour qui tes étrangers même témoignent du respect et de i'aifeetion ; eomme aussi de voir avec quelle dévotion ees pauvres captife offrent lenrs oraisons pour tous leurs bienfeiteurs , qu'ils reconnaissent pour la plupart Hn en France , ou venir de France ; et ce n'est pas un petit sujet de ooiis<rfation de voir ici presque toutes sortes de nations dans les fters et les chaînes prier Dieu pour les Français. »
Mais outre tous les offices de charité que les missionnaires rendent en ee pays-là aux esclaves dirétiens, par les prédications , instructions, administration des sacrements , célébration des divins offices et autres senriblables occasions journalières , il y en a un qui n'est pas moins important pour leur salut, auquel ils sont fort souvent occupés : c'est de tes consoler dans leurs souffrances, et adoucir autant qu'ils peuvent le ressentiment des inhumanités que ees barbares exercent sur eux, qui les portent quelquefois à deux doigts du désespoir; en telle sorte qu'il s'en est trouvé autrefois plusieurs, lesquels ne voyant point de fin ni d'allégement à leurs peines, ont mieux aimé se procurer la mort que de mener nne si malheureuse vie : il y en a eu qui se sont coupé la gorge de leurs propres mains ; d'autres qui se sont pendus et étranglés; d'autres qui, s'étant coupé les veines , ont rendu l'àme avec le sang; d'autres , par nn emportemeni de fureur, ont voulu tuer leurs patrons, lesquels ensiiite les ont fait brûler ; et d'autres enfin qui ont renié la foi de Jésus-Christ et se sont engagés dans un état de damnation éternelle, pour s'exempter de ees peines temporelles. Or, c'est un des emplois plus ordinaires des prêtres de la Mission qui sont en Barbarie , de consoler ces pauvres affligés en toutes les manières qu'ils peuvent, les encourager à fttire un bon usage de leurs souffrances , et même leur procurer tout le soulagement possible, les visiter et servir dans leurs maladies qui sont assez fréquentes , et prendre un soin particulier de faire ressentir les plus grands effets de leur charité à ceux qui se croient les plus abandonnés.
S YIIL Cmtinmiion du même sn/ei.
Cette grande charité avec laquelle les missionnaires s'emploient à rendre toutes sortes d'assistances et de services à ces pauvres esclaves ayant d'abord paru fort nouvelle aux Turcs Jeur a acquis quelque sorte d'estime et de vénération envers plusieurs de ces infidèles, tsint la vertu a de force de se faire admirer et aimer, même de ses plus grands ennemis. Cela feit qu'ils ont une assez grande liberté d'aller dans les maisons où demeurent ces pauvres esclaves et dans les lieux même les plus retirés où ils travaillent, pour les consoler et assister ; néanmoins, comme ils y trouvaient au commencement beaucoup de dilBcultés , un de ces bons prêtres de la Mission se servit d'une invention que sa charité lui suggéra, qui était que lorsqu'il y avait des esclaves malades dans les lieux de difficile accès, il envoyait premièrement un apothicaire chrétien ponr visiter les malades, et cet apothicaire faisait entendre au patron qu'il ne pouvait donner des remèdes à son esclave que le médecm ne l'eût visité , et qu'à cet eflfet il lui en amènerait un ; par ce moyen ce bon prêtre, prenant la qualité de médecin » avait libre entrée dans les lieux où étaient ces pauvres malades, leur parlait, les confessait et leur administrait les sacrements, quelquefois même en présence de leurs patrons , sans toutefois qu'ils s'en pussent apercevoir, leur faisant entendre que c'étaient des remèdes : ce qui était bien véritable.
La manière dont ils se servent pour porter le très-saint Sacrement aux pauvres malades, est telle : Ayant renfermé la sainte Hostie dans une petite boîte d'argent doré, ils la mettent dans une bourse de quelque étoffe de soie qu'ils pendent à leur cou, et ayant accommodé une petite étole sur leur soutane , ils couvrent et cachent le tout de leurs casaques, en sorte que rien ne paraît ; un chrétien marche devant, tenant sous son manteau ou sous son capot une chandelle allumée dans une petite lanterne, de l'eau bénite dans une petite burette, un surplis plié , un rituel , une bourse dans laquelle il y a un petit corporal , et un purificatoire. Ils ne saluent personne dans les rues où ils passent > et c'est le signal p^r lequel les chrétiens connaissent ce qu'ils portent, afin quils aient à les suivre , s'ils en ont la dévotion et la liberté. Il est vrai qu'en la ville d'Alger on n'a pas Jugé à propos que les esclaves suivent le saint Sacrement, pour éviter plusieurs inconvénients qui en pourraient arriver. Un seul prêtre dans un bagne d'Alger a communié pour une fois jusqu'à soixante malades, les ayant auparavant confessés; et la même chose s'est faite en plusieurs autres rencontres.
H y a encore un autre soin que les missionnaires prennent à l'égard
de ces pauvres esclaves : c'est de maintenir entre eux la paix et Vunion, qui est la vraie marque et le propre caractère des chrétiens; en quoi néanmoins il faut avouer à notre confiision que les Turcs semblent nous donner exemple et nous faire la leçon. Voici ce que M. Guérin en écrivit un jour à M. Vincent: c Je ne puis m'empécher, lui dit-il, de TOUS faire savoir ce qu'un Turc me dit ces jours passés, pour la confusion des mauvais chrétiens. Je m'effor<;ais de réconcilier deux chrétiens qui se voulaient mal Tun à Fautre ; et comme il voyait que j'avais de la peine à les accorder, il me dit devant eux en sa langue : Mon père, entre nous autres Turcs, il ne nous est pas permis de demeurer trois jours mal avec notre prochain, encore bien qu'il eût tué quelqu'un de nos plus proches parents. Et en effet, j'ai plusieurs fois remarqué cette pratique parmi eux, les voyant s'embrasser incontinent après s'être battus ^ je ne saispassiTintérieur répondait à l'extérieur, mais il.n'y a point de doute que ces infidèles condamneront au jour du jugement les chrétiens, lesquels ne veulent point se réconcilier, ni intérieurement, ni extérieurement $ et en retenant leur haine au dedans de leurs cœurs contre leur prochain, la témoignent encore au dehors avec scandale, et même se glorifient de la vengeance qu'ils ont prise, ou qu'ils désirent prendre de leurs ennemis; et cependant ces gens que nous estimons des. barbares tiennent à grande honte de retenir dans leurs cœurs aucune haine et de ne vouloir pas se réconcilier avec ceux qui leur ont fait du mal. »
Outre ce qui a été dit, il arrive encore quelquefois des occasions extraordinaires où il semble que Dieu veuille répandre plus abondanoiment ses miséricordes et ses grâces sur les pauvres chrétiens esdayes, comme au temps de quelque jubilé, ou quand on établit les prières de quarante heures ; car alors les prêtres de la Mission ne s'épargnent pas pour rendre tous les services convenables à ces captife. Ils passent quelquefois des nuits entières dans les bagnes pour les confesser, n'ayant point d'autre temps pour le faire, parce que leurs patrons ne veulent pas qu'ils soient divertis de leur travail pendant le jour. Et il est arrivé qu*un de ces prêtres en une telle occasion passa six ou sept nuits de suite sans dormir : ce que le consul d'Alger manda à M. Vincent, afin qu'il lui plût ordonner à ce prêtre de modérer ses veilles, de peur qu'il ne vînt à succomber. C'est aussi dans ces bonnes occasions que les prêtres de la Mission portent les esclaves à faire des confessions générales; ce que la plupart d'entre eux font avec de grands sentiments de pénitence. C'est aussi en ce temps de grâce qu'on a souvent vu les péchears les plus endurcis ouvrir les yeux pour reconnaître leur misérable état et se convertir parfaitement à Dieu, après avoir passé les dix, les vingt, et quelquefois les trente années et plus sans se confesser. C'est encore en
ce temps de odiséricorde et de pardon que plusieurs renégats, français, italiens et espagnols, ont coùqu la volonté de renoncer à leur apostasie et de retourner à TÉglise, et qu'en effet ils ont tâché pour cela de s*échapper, et que plusieurs même ont repassé en leur pays, quoique non sans grand danger de leur vie.
Enfin c- est, après Dieu , par les instructions et exhortations des prêtres de la Congrégation de la Mission que plusieurs de ces esclaves chrétiens, depuis leurs eonfessions générales, ont non-seulement mené une vie vraiment chrétienne, mais aussi ont pratiqué les plus excellentes vertus et ont gardé une fidélité inviolable à Jésus^^hrist parmi les plus rigoureuses persécutiiMis qui lem* ont été faites, ayant souffert avee une merveilleuse constance les plus cruels tourments et la mort même» plutôt que dcr consentir d'offenser Dieu par aucun péché. En voici deux exem^es dignes de remarque, l'un desquels fut mandé à M.Vincént par M. Guérin, au mois d'août i6&6, en ces termes :
€ Je erois être obligé de vous faire savoir que le jour de sainte Anne un seeond Joseph fat sacrifié en cette ville de Tunis pour la conservation de sa^chasteté, après avoir résisté plus d'un an aux violentes sollicitations de son impudique patronne, et reçu plus de cinq cents coups de bâton pour les faux rapports que faisait cette louve. Enfin il a remporté la victoire en mourantglorieusement, pour n'avoir voulu offiraser son Dieu. U ftit trois jours attaché à une grosse chaîne où je l'allai visiter, afin de le consoler et de l'exhorter à souffrir plutôt tous les tourments du monde que de contrevenir à la fidélité qu'il devait à Dieu. U se confessa et communia ; et après il me dit : Monsieur, qu'on me fasse souffrir tant qu'on voudra, je veux mourir chrétien ; et quand on le vint prendre pour le conduire au supplice, il se confessa encore une fois, et Dieu Toulut, pour sa consolation, qu'il nous fût permis de l'assister à la mort : ce qui n'avait jamais été accordé parmi ces inhumains. La dernière parole qu'il dit, en levant ses yeux au ciel , fut celle-ci : O mon Dieu, Je meurs innocent! Il mourut très-courageusement, n'ayant jamais fait paraître aucuns signes d'impatience parmi les cruels tourments qu'on lui fit souffrir j après quo! nous lui fîmes des obsèques très-honorables. Sa méchante et impudique patronne ne porta pas loin la peine due à sa perfidie; car le patron étant de retour en sa maison, la fit prompt^nent étrangler, pour achever de décharger sa colère. Ce saint jeune homme était portugais de nation , âgé de vingt-deux ans. J'invoqne son secours, et comme il nous aimait sur la terre, j'espère qu'il ne nous aimera pas moins dans le ciel. »
L'autre exemple est arrivé en la ville d'Alger, où un jeune esclave étant sctfliclté et presque violenté par son malheureux patron de se
- 548 ~ laisser aller à lui pour commeUre uu péebé abominable, il lui résista courageusement; mais étant arrivé qu'en se défendant de ses violeoices il le blessa au visage , ce méchant homme , poussé de rage et de fureur, alla faussement se plaindre au juge que son esclave Tavait voulu tuer; de sorte qu'au lieu que lui-même méritait d'être brûlé pour sa brutalité exécrable, on fit mourir par le feu ce valeureux chrétien, qui supporta constamment ce cruel martyre.
§ IX. Assistances rendues au3$ pauvres esclaves de Biserte et de plusieurs autres lieux.
Les prêtres de la Congrégation de la Mission ayant été envoyés par Bl. Vincent, leur supérieur général^ pour servir et assister tous les esclaves détenus en Barbarie, ne bornèrent pas leurs charités aux seules villes d'Alger et de Tunis, quoiqu'elles leur eussent fourni une matière très-abondante ; mais ils les étendirent en tous les lieux où ils purent découvrir que ces pauvres captife gémissaient sous les fers et avaient besoin de leur secours. C'est ce qui obligea M* Jem le Yacheri qui faidisait sa résidence ordinaire en la ville de Tunis , d'aller souvent fiiire des courses jusqu'à Biserte i qui est un port de mer distant de Tunis envir<m dix ou douze lieues, où il y a cinq bagnes d'esclaves» pour leur donner quelque consolation et leur rendre quelque service utile à leur salut. Voici en quels termes il en écrivit à M. Vincent :
f L'esclavage est si fertile en maux > que la fin des uns est le eommen^ pement des autres. Entre les esclaves de ce lieu , outre ceux des bagnes, )'e4 ai trouvé quarante enfermés dans une étable si petite et si étroite, qu'à peine s'y pouvaient-ils remuer. Us n'y recevaient l'air que par un soupirail fermé d'une grille de fer qui est sur le haut de la voûte* Tous sont enchaînés deux à deux et perpétuellement enfermés $ et néamnoins ils travaillent à moudre du blé dans un petit moulin à bras » avec obligation d'en moudre chaque jour une certaine quantité réglée qui «irpasse leurs forces. Certes ces pauvres gens sont vraiment nourris du pain de douleur, et ils peuvent bien dire qu'ils le mangent à la sueur de leurs corps dans ce lieu étouffé et avec un travail si excessif.
€ Quelque peu de temps après que j'y fiis entré pour les visiter» cemm» je les embrassais dans ce pitoyable état, j'entendis des cris confus de femmes et d'enfants » entremêlés de gémissements et de plesurs ; et levant les yeux vers le soupirail, j'appris que c'étaient cinq pauyres Jeines femmes chrétiennes esclaves f dont il y en avait trois qiû avaient chacune un petit enfent , et toutes étaient dans une extrême nécessité. Or, comme elle avaient ouï le bruit de notre commune salutation, elles étaient accourues au soupirail 7 pour savoir ce que c'était ? et ayimt aperçu que
yétm prètrcy la douleur |»reMante qui leur i«rratt le €œiu*,le6 avait fut éclater en cris et foudre eu larmes » pour me demander quelque part de la consolation que je tâchais de rendre aux hommes que j'étais venu visiter en cette prison.
c Je vous avoue qu'en ce moment je me trouvai presque abattu de douleur, voyant d'un cdté ces pauvres esclaves qui ne se soutenaienl qu'à peine , à cause du poids de leurs chaînes, et de l'autre les lamœtalions de ces pauvres femmes et les cris de ces petits innocents. La ptas jeune d'entre elles est extraordioairement persécutée de son patron » qui lui veut faire renier la foi de JésusOhrist pour l'épouser. Hélas.! «pi'une partie de tant de miUioiis qu'<m «nploie parmi jes chrétiens en vaines saperfluités et délices , serait ici bien Dueiix employée pour soulager ees pauvres âmes au milieu de tant d'amertume qui les suiCoquent! J'aî tâché , avec le secours de la grâce de Dieu , d'assister les hommes et les femmes , selon mon petit pouvoir ; mais nous sommes en un pays oà 'i faut acheter à beaux deniers comptant la permission de bien feire aux misérables^ car pour obt^iir licence de leur parler, il m'a fàHudonner de bon argentàlettrspatrons,aussibienque pour faire déchaîner leseselaves de quelques galères qui étaiept prêtes à faire voyage et me les faire amener dans les bagnes » non pas toutes les chiourmes à la fois, mail les unes après les autres, pour les confesser, leur dire la sainte messe et les communier ; ce qui a été fait avec fruit et bénédiction , par la miséricerde de Dieu. »
£t dans une autre lettre écrite par le même : « Deux galères i dit-il , partirent hier pour aller en course , sur lequelles il y a plus de cinq cents esclaves chrétiens, qui tous, par la grâce de Dieu» se sont mis en hm état« Ohl combien cette journée leur fut douloureuse, et combien de bastonnades furent déchargées sur leurs pauvres corps par les in^knes renégats qui font la charge de comités I Je sais bien que les ferqats des galères de France ne sont pas mieux traités ; mais il y a cette différence, que ees forçats de France y sont condamnés peur leurs crimes # et que les esclaves de Barbarie ne sont dans toutes leurs peines et soi^anoes que p»ce qu'ils sont bons obrétiens et fidèles à Dieu. Le jour que ces pauvres gens communièreiit et qu'ils furent ensuite ramenés sur les galères* je leur fis un petit festin, leur fusant distribuer deux bceufe et cinq eisnts et tant de pains > et de plus je fis donner à chaque galère un quintal de biscuit blanc, pour être départi à ceux d'entre eux qui tomberaient malades durant le voyage.
« De là , y jdiai visiter les esclaves de Sydy-Regeppe : je les trouvai sans ehaines; en quoi je reconnus cpie leur patron m'avait tenu parole , pareç que la dernière fois que je 1& vis il m'avait promy»» de les décberr
gev de ces fers insupportables. Je trouvai parmi eux six jeunes garçons âgés de seize è dix-huit ans, lesquds depuis quatre ou cinq ans étaient esclaves et n'avaient pu obtenir la permission de sortir du logis , et par eonséquent avaient toujours été dans Timpossibilité de se confesser et communier, comme les autres avaient fait ; je les disposai à Tuu et à l'autre , et les ayant ouïs en confession , je les avertis de préparer leurs pauvres étables le plus décemment qu'ils pourraient , et que j'irais le lendemain matin leur porter le très-saint Sacrement, en la manière que je le porte aux malades. Et en effiet , après ^voir célébré la sainte messe dans le bagne de l'Annonciade , je m'en allai trouver ces pauvres esclaves avec ce divin dépôt, suivi de tous les chrétiens que je rencontrai dans les rues de Biserte. 0 Dieu ! avec quelle dévotion et tendresse ces pauvres jeunes enfants reçurent-iis cette sainte visite! Les larmes que la joie et la consolation tira de leurs yeux , forcèrent l'assistance de pleurer aussi , non tant de leurs misères , que du sentiment qu'ils avaient de leur bonheur. J'en confessai et communiai un septième , qui depuis le soir précédent était tombé malade ; et ensuite lui ayant donné l'extrème-onetion, il mourut bientôt après; et il me £silliit employer le reste du temps au service et assistance des malades des bagnes. »
Voilà comment le roi de gloire Jésus-Christ daigne, non-seulement par ses ministres , mais aussi par lui-même, avec une charité inexplicable, visiter, consoler et vivifier les âmes qu'il a rachetées de son sang, jusque dans les cachots où ils sont gisants comme dans les ombres de la mort; et ce n'est pas une petite faveur à son fidèle serviteur Yincent de Paul , qu'il ait voulu particulièrement se servir de lui comme d'un instrument de miséricorde et de grâce , pour procurer un si grand bien à tous ces pauvres esclaves , qui le doivent considérer comme celui auqud, après Dieu , ils sont redevables de toutes les consolations , asdstances et moyens de salut qui leur sont donnés par les missionnaires de sa Congrégation.
M. Guérin, prêtre de la Mission , qui travaillait en ces mêmes quartiérs-là , rendant compte à M. Vincent, d'un voyage qu'il avait fait en la même ville de Biserte , par une lettre qu'il lui écrivit en l'année 16&7 : c On me donna avis , lui dit-il , le jour de Pâques, qu'une galère d'Alger était arrivée à Biserte ; et aussitôt je partis pour aller visiter les pauvres ehrétiens qui étaient enchaînés : j'en trouvai environ trois cents, et le capitaine me permit de leur faire une petite mission de dix jours. J'avais pris avec moi un prêtre qui m'aida à catéchiser et à confesser ces pauvres gens , qui firent tous leur devoir, à la réserve de quelques grecs schismatiques. 0 grand Dieu ! quelle consolation de voir la dévotion de ees pauvres captif , desquels U plupart n'avaient pu se confesser depuis
longtemps , et il y en avait qui ne s'étaient point approchés de ee sacrement depuis huit et dix ans, et d'autres même depuis vinet ans! Je les faisais tous les jours déchaîner et sortir de la galère pour venir en terre recevoir la sainte communion dans une maison particulière , où je célébrais la sainte messe ; et après que la mission fut achevée , je les régalai et leur donnai pour cinquante-trois écns de vivres.
« J'étais logé dans la maison d'un Turc , qui me nourrit pendant le temps que dura la mission , et néanmoins il ne voulut jamais prendre aucun argent de moi, disant qu'il fallait faire la charité à ceux qui la faisaient aux autres : qui est une action bien digne de remarque en la personne d'un infidèle. Ce qui vous étonnera encore davantage, est que presque tous les Turcs de ce lieu-là furent tellement touchés et édifiés de cette mission , que plusieurs d'entre eux me venaient baiser le Tisage et les mains , et je ne doute point que votre cher cœur ne se fût pâmé de joie en voyant cela. Que si le fruit de cette petite mission de Biserte me fut doux , le chemin pour y aller me fut bien rude et épineux ; car n'ayant pas voulu prendre des janissaires pour m'escorter, je fus rencontré par des Arabes qui me chargèrent de coups , et un d'entre eux m'ayant pris à la gorge, me serra si ft>rt, que je croyais qu'il m'allait étrangler, et me tenais liiort,* mais comme je ne suis qu'un misérable pécheur, Notre-Seigneur ne me jugea pas digne de mourir pour son service, i
Outre ces esclaves qui sont dans les villes d'Alger, de Tunis et de Biserte , il y en a plusieurs qui sont détenus à la campagne , où ils travaillent; et entre ceux-là il y en a qui viennent de temps en temps dans les Tilles , où ils se confessent et communient; mais il y en a d'autres qui n'y viennent jamais ou fort rarement; et pour ceux-là, les prêtres de la Mission les vont trouver quand ils peuvent, en ces lieux presque déserts et sauvages, où ils sont employés à divers travaux fort pénibles. Les missionnaires de Tunis particulièrement sont allés plusieurs fois parcourir les maceries de la campagne (c'est ainsi qu'ils appellent les métairies et habitations des champs) où il y a des esclaves, comme à la Perrière du Pain-Chaud, à la Cantara , à la Courombaille, la Gaudiene ou les Sept-Buis$eaux,'la Taboume, la Morlochia, laHamphya, la Mamedia , etc., qui sont éloignées les unes de trois , les autres de six, huit, dix et douze lieues de Tunis, et quelques-unes entre des montagnes fort hautes et stériles, plus habitées par les lions que par les hommes.
Au premier voyage que M. Jean le Vacher y fit , il y trouva quantité d'esclaves chrétiens qui ne s'étaient poîiit confessés depuis douze, quinze et dix-hmt années , entre lesquels quelques-uns avaient presque perdu
tous les sentimeiits de ChrûtunUme, pour aTOir été ^tepiiis un ù Uma temps sans faire ni même voir aucun exercice de notre religion. Voici ce qu'il en écrivit à M. Vincent :
« Moyennant quelque argent que j'ai donné aux patrons ou gardiens de ces pauvres esclaves, je les ai assemblés en chaque lieu^ et là, je les ai instruits , consolés , confessés et confirmés en la foi , par la grâce de Dieu. Et, ayant accommodé les lieux le plus décemment que j'ai pu , l'y ai célébré la sainte messe, où ils ont tous communié ^ et nous sommes demeurés les uns et les autres pleins de consoIati(m , qu'il a plu à Dieu départir à ces pauvres esclaves au milieu des misères de leur captivité, qui sont fâcheuses et pesantes au-delà de ce que des personnes libres peuvent se représenter ; et , par conséquent , les joies et consolations qu'ils ont goûtées parmi leurs peines, ne peuvent être que des fruits de la grâce de Dieu : je les ai tous embrassés, et pour les remettre un peu de leurs fatigues , je les ai régalés autant que notre pauvreté l'a pu permettre , et outre cela j'ai donné aux plus pauvres à chacun un quart de piastre. >
Quelle joie pour le cœur tout paternel de M. Vincent , au récit de ces nouvelles, voyant ses enfants spirituels animés de l'esprit du bon pasteur, aller en ces lieux écartés et sauvages chercher ces pauvres brebis égarées, et les rapporter en quelque façon entre leurs bras et sur leurs épaules, à Jésus-Christ leur véritable pasteur ! Mais quelle consolation ne ressentait-il pas quand il apprenait que ses missionnaires avaiept relevé quelques-uns de ces pauvres esclaves d'une déplorable chute dans l'apostasie , où le désespoir les avait précipités, et qu'étant accourus à eux, et leur ayant avec douceur et charité remontré leur faute, ces pauvres gens, touchés d'un grand regret d'avoir été infidèles à Dieu, s'étaient jetés à leurs pieds, les larmes aux yeux et le sanglot au cœur; et que se soumettant à leurs bons et salutaires avis , ils avaient fait une pénitence proportionnée à l'énormité de leurs péchés. Il ne se peut dire quelle était la consolation et la joie que ressentait ce bon père des mis^ sionnaires, recevant ces agréables nouvelles; son cœur était dans les sentiments des saints Anges qui reçoivent dans le ciel un nouveau surcroît d'allégresse , lorsqu'ils voient un pécheur qui fait pénitence de son péché et qui se convertit à Dieu.
§ X. Conversion de quelques hérétiques et renégats faites par les prêtres de ta Congrégation de la Mission eni^oyés par M- f^incent en Barbarie.
C'est un trait admirable de la sagesse et de la bonté de Dieu de s'être servi de la captivité de quelques hérétiques qui étaient tombés entre
les maim des Turcs» pmr les délivrer de l'esdavagedaa» lequalle diaU« les retenait par une attache volontaire à leur erreur; d'avoir employa les fers et les ceps de leur corps pour rompre les ebaines qui captivaient leurs âmes ; et dans la perte de la franobise de leur personne» leur avait fait recouvrer la liberté des enfants de Dieu. Gela est arrivé diverses fois dans les missions de Barbarie, où il s'est trouvé plusieurs esdaves infectés de^ bérésies de Calvin et de Luther, lesquels touebés du sentiment de Tétat misérable où Us se voyaient réduits , et éelairés par les instructions des missionnaires, ont enfin , par le secours de la grâce, reconnu la vérité, et ayant fait abjuration de leurs erreurs, ont été heureusement réunis au bercail de Jésu8*Gbrist.
On ne. sait pas précisément combien il s'est fait de conversions d'hé-» rétiques dans ces missions de Barbarie ; mais il est certain que le nombre en est fort considérable, et il se trouve, par quelques lettres écrites à M. Vincent, qu'un seul prêtre de la Mission a oonverU en ces lieux-là dix-buit hérétiques; et il y a sujet de croire que les autres n'en ont pas moins fait^ et peut- être encore davantage.
Mais entre toutes ces conversions, celle d'un jeune Anglais est digne d'une remarque particulière : c'était un enfant flgé seulement d'onze ans, lequel ayant été pris par les corsaires sur les côtes d'Angleterre , avait été par eux amené et vendu en Barbarie* Et voici ce que M. Guérin en écrivit de Tunis à M. Vincent au mois de juin de l'année 1646 :
c Deux Anglais^ dit-il, se sont convertis à notre sainte foi» qui ser* vent d'exemple à tous les autres catholiques* Il y en a un troisième qui n'a qu'onze ans, l'un des plus beaux enfants qu'on puisse voir, et un des plus fervents qu'on puisse souhaiter » et d'ailleurs grandement dévot à la sainte Vierge , laquelle il invoque continuellement, afin qu'elle lui obtienne la grAee de mourir, plutôt que de renier ou offenser Jésus-Christ ; car c'est le dessein de sw patron, qui ne le garde que pour le faire renier la foi chrétienne, et qui emploie toutes sortes de moyens pour cela. Si m pouvait nous envoyer deux cents piastres, nous le reti^ rerions de ce danger, et 0 y aurait lieu d'espérer qu'un jour, avec la grâce dQ Dieu, ce serait vm second Bède, tant il â d'esprit et de vertu # car on ne voit rien en lui qui tienne de l'enfant s il fit profession de la foi catholique le jeudi de la semaine sainte du carême dernier, et oom*munia le même jour, ce qu'il réitère souvent. Il a d^à été battu deux fois de ooups de bâton , pour être coiitraint de renier Jésu8^Christ. A la dernière fois il dit à son patron pendant qu'il le frappait : Coupe^mot le cou si tu veux, car je suis cbrétien« et je ne serai jamais autre. Il m'a plusieurs fois protesté qu'il est résolu de se laisser assommer de coups» et de mourir plutôt qu« de renoncer à JéiusClirist. Toute sa vie est ad^
mirable en tm âge si jeune et si tendre ; je puis dire en vérité que c'est un petit temple où repose le Saint-Esprit. »
Outre les conversions des hérétiques, il s'en est feit aussi de plusieurs renégats que les prêtres de la Mission, avec le secours de la grâce, ont heureusement ramenés au bercail de l'Église. L'un de ces prêtres en écrivit à M. Vincent en ces termes :
c Nous avons en ce pays une grande moisson , qui est encore accrue à l'occasion de la peste; car, outre les Turcs convertis à notre religion, que nous tenons cachés, il y en a beaucoup d'autres qui ont ouvert les yeux à l'heure de la mort, pour reconnaître et embrasser la vérité de notre sainte religion. Nous avons eu particulièrement trois renégats, lesquels, après la réception des sacrements, sont allés au ciel ; et il y en eut un ces jours passée , lequel , après avoir requ Tabsolution de son apostasie, étant, à l'heure de la mort, environné de Turcs qui le pressaient de proférer quelques blasphèmes, comme ils ont accoutumé de fttire en une telle occasion, il n'y voulut jamais consentir; mais tenant toujours les yeux vers le ciel , et un crucifix sur son estomac, il mourut dans les sentiments d'une véritable pénitence.
c Sa ftmme, qui avait aussi bien que lui renié la foi chrétienne et qui était religieuse professe, a reçu pareillement l'absolution de sa double apostasie, y ayant apporté de son côté toutes les bonnes dispositions que nous avons pu désirer. Elle demeure à présent retirée dans sa maison sans en sortir, et nous lui avons ordonné deux heures d'oraison mentale chaque jour, et quelques pénitences corporelles, outre celles de sa règle; mais elle en fait beaucoup plus par son propre mouvement, ' étant si fortement touchée du regret de ses fautes, qu'elle irait s'exposer au martyre pour les expier, si elle n'était point chargée de deux petits enfants que nous avons baptisés, et qu'elle élève dans la piété, comme doit faire une mère vraiment chrétienne.
« Il est mort encore un autre renégat près du lieu de notre demeure, lequel a fini sa vie dans les sentiments d'un vrai chrétien pénitent. J'attends de jour à autre quelques Turcs pour les baptiser : ils sont ibrt bien instruits et grandement fervents en notre religion, m'étant souvent venu trouver la nuit et en secret. 11 y en a un entre les autres qui est de condition assez considérable en ce pays. •
Pour ce qui est de ces Turcs et renégats qui se convertissaient à nc^re sainte religion, les prêtres de la Mission s'y comportaient avec grande prudence et circonspection, de peur que si on les eût découverts, cela n'eût empêché le progrès des biens qu'ils tâchaient de faire parmi ces infidMes. C'est pour ce sujet qu'ils n'en parlaient que sobrement dans les lettres qu'ils écrivaient en France, et souvent sous des termes cou*
werts j de peur que ces lettres Tenant à être interceptées » cm ne eonoAt ce que Dieu disait par leur ministère pour le salut de ces pauvres dévoyés.
C*était en ce sens que parlait un de ces prêtres, lorsqu'écrivant .à M. Vincent, et lut voulant faire savoir la conversion de deux renégats, il lui disait: c Notre-Seigneur nous a fait la gr&ce de retrouver deux de nos pierres précieuses qui s'étaient perdues ; elles sont de grand prix, et l'éclat en est tout céleste : j'en ai reçu un très-grand contentement. » /
§ XI. Exemple remarquable de la constance de deux jeunes esclaves, Fun Français et F autre Anglais.
Voici une histoire un peu tragique , qui sera* néanmoins de grande édification, et par laquelle on pourra déplus en plus connaître les grands fruits que les prêtres de la Congrégation de la Mission , animés de Tesprit et du zèle de M. Vincent, ont produits dans ces terres infidèles. Nous l'apprenons d'une lettre écrite par M. le Vacher en Tannée 16/i8 , dont voici la substance :
U y avait en la ville de Tunis deux jeunes enfants âgés de quinze ans ou environ , l'un Français , et l'autre Anglais ; tous deux enlevés de leur pays par les corsaires de Barbarie , et ensuite vendus comme des esclaves à deux différents maîtres , qui demeuraient en ladite ville assez près Tun de l'autre; la commodité du voisinage, l'égalité de l'âge, la ressemblance de fortune et de condition , firent qu'ils contractèrent ensemble une étroite amitié , en sorte qu'ils se chérissaient comme frères.
L'Anglais qui était luthérien fut gagné à Dieu par le Français, qui était bon catholique ; eta yant été instruit par M. le Vacher, il abjura son hérésie , et embrassa de tout son cœur la religion catholique, en laquelle il Ait tellement confirmé par les entretiens de son cher compagnon, que quelques marchands anglais hérétiques étant venus à Tunis pour racheter des esclaves de leur pays et de leur religion , et l'ayant voulu mettre de ce nombre, il leur déclara hautement qu'il était catholique, par la grâce de Dieu , et qu'il aimait mieux demeurer toute sa vie esclave, en projRsssant la religion catholique, que de renoncer au bonheur de cette profession pour recouvrer sa liberté. £t ainsi il refusa courageusem^t la faveur qu'ils lui présentaient , qui est si ardemment désirée et recherchée de tous ceux qui se trouvent en esclavage parmi ces barbares, estimant un plus grand bonheur d'être affligé et maltraité pour demeurer fidèle à JésusrGhrist , que de jouir de toutes les douceurs de la vie , en s'exposant au danger de manquer à cette fidélité. Voilà un efifet admirable de la grâce de Jésus-Christ en ces deux jeunes enfants, lesquels
ayant Tet^n en des eœurs bien disposés la semence de la parole de Dieu que ce bon prêtre de la Mission y avait répandue de fois à autre, quand il avait trouvé occasion de leur parler, ils rapportaient des fruits qui & grand'peine se trouveraient en d'autres qui auraient passé toute leur vie dans les exercices de la vertu.
Etant donc ainsi demeurés tous àtm dans l'esclavage , ils continuaient de se voir souvent , et leurs entretiens plus ordinaires étaient de s'encourager l'un l'autre à conserver toujours inviolable en leurs cœurs la foi de Jésus-Glirist, et- de la professer extérieurement avec constance , sans craindre tous les tourments qu'on pourrait employer pour les contraindre d'y renoncer : et il semblait que Dieu les préparait de la sorte, pour les prévenir et fortifier contre les assauts qu'on devait livrer à leur courage : car leurs patrons poussés par Tesprit malin redoublèrent les mauvais traitements qu'ils leur faisaient pour lés ftH*eer de renier Jésus- Christ ; ce qui alla jusqu'à un tel excès d'inhumanité , que plusieurs fois après les avoir assommés de coups , ils les laissaient comme morts étendus sur la terre. Le Français étant un jour en cet état , fot visité par son compagnon ; car demeurant près l'un de l'autre , ils se dérobaient souvent pour s'entretenir , se consoler et s'encourager mutuellement, se rapportant ce qu'ils avaient souffert pour Jésus-Christ. Le petit Anglais dwo ayant rencontré son ami couché par terre , l'appela par son nom, pour savoir s'il était vif ou mort , et l'autre pour réponse lui dit : Je suis chrétien pour la vie; qui furent les premières paroles qu'il prononça , aussitôt que les forces lui furent revenues : et alors ce bon Anglais se mit à baiser les pieds tout meurtris et sanglants de son cher compagnon ; et comme il était en cette action, quelques Turcs étant survenus et tout étonnés lui ayant demandé pourquoi il faisait de la sorte, il leur répondit c(mstamment : c J'honore les membres qui viennent de sonf-frir pour Jésus-Christ , mon Sauveur et mon Dieu ; > de quoi ces infidèles irrités le chassèrent et mirent dehors avec injures : ce qui ne fut pas une petite affliction pour le Français , qui était beaucoup consolé de sa présence. Et quelque temps après le Français étant guéri de ses plaies , entra un jour dans le logis du patron du petit Anglais , pour le visiter à son ordinaire : il le trouva dans le même état où il avait luimène été , étendu de son long sur une natte de jonc , à demi mort des coups qu'il avait reçus , et quoiqu'il le vît environné de quelques Turcs, et de son patron même qui venait d'exercer sur lui sa rage, se sentant néanmoins vivement touché d'un si triste spectacle , et fortifié d'une gFftee particulière, il entra courageusement dans la chambre, et s'approdiant de son cher ami , lui demanda en présence de ces infid^es, ce quHl «imait davantage ? ou Jésus-Christ ou Mahomet; et le pauvre petit
Anglais parmi ses donlefirs arjanf réponda hautement que c'était Jésus- Christ, qu'il était chrétien, et qui! voulait mourir chrétien ; les Turcs rayant entendu se mirent en grande colère eontre le Français, et l'un d'eux qui portaft deux eouleaux à ses côtés, le menaça de lui en couper les oreilles ; et comme il s'avançait vers hii pour cet eflfet, ce petit champion de Jésus-Christ ne lui en donna pas le temps, car, dès qu'il le vît approcher, il se jeta sur ses couteaux, et lui en prit un , duquel aussitôt il se coupa lui-même une oreille , pour montrer à ces barbares qu'il ne craignait point leurs menaces ; et la tenant à la main toute sanglante, il eut la hardiesse de leur demander s'ils votdaient encore l'autre ; et il l'aurait en effet eoupée pour témoigner l'estime qu'il iaisait de sa religion , et sa résolution de souffrir la mort plutôt que d'y renoncer, si on ne lui eût ôté le couteau des mains.
Le courage de ces deux jeunes chrétiens étonna tellement ces infidèles, qu'ils perdirent toute espérance de leur pouvoir faire abandonner la foi de Jésus-Ohrist. Ce fut pourquoi ils ne leur en parlèrent plus; et Dieu après avoir amsi éprouvé leur fidélité et leur constance, les tira à lui Fannée suivante par une maladie contagieuse qui acheva de purifier leurs âmes, et de les rendre dignes de la couronne qu'il leur avait préparée dans le ciel.
§ XII. I>içeps outres offices de charité ex&'oéspar les praires de la Congrégation de la Mission, envoyés en Barbarie pur U. Fin- ^mt, poury assister lespauures eselams chrétiens.
Il serait ennuyeux aiji lecteur, si on rapportait ici en détail tous les offices de charité que les prêtres de la Mission , animés de l'esprit de leur père , et par ses ordres , ont exercés en Barbarie envers ces pauvres esclaves chrétiens, pour leur procurer tous les biens qu'ils pouvaient, et au corps et en l'âme. Nous en remarquerons seulement en ce dernier paragraphe quelques-uns qui n'ont point été touchés dans les précédents.
L'un des plus considérables a été, que les missionnaires de Barbarie ont empêché par leurs soins, sollicitations et entremises, que plusieurs chrétiens qu'on voulait faire esclaves, ne l'ont pas été , et que d'autres qui l'étaient contre l'usage de ces terres infidèles (où parmi toutes les violences et inhumanités on garde quelque forme de justice) entêté délivrés. Voici ce que M. Vincent écrivit sur ce sujet à M. Jean le Vacher, à Tunis, au mois de janvier 1655, pour réponse aux lettres qu'il avait reçues de sa part : t Je rends grâces à Notre-Seigneur, dit-il, de ce que par votre entremise, plusieurs Français pris sur mer, et menés à Tunis, n'ont pas été faits esclaves; et que d'autres qui l'étaient ont
été mis en liberté. C'est un grand service que vous rendez à Dieu en ces personnes : plaise à sa bonté vous donner grâce pour agir fortem^it et efficacement vers ceux qui ont puissance et autorité pour cela. »
Il est vrai que quelquefois la violence et Finjustice l'emportaient audessus de tous les efforts de leur charité , ce qui leur touchait vivement le cœur; principalement quand ils ne pouvaient, ni par argent ni autrement , retirer des mains de ces barbares de pauvres créatures qu'ils voyaient en grand danger. « II fut amené dernièrement en cette ville de Tunis y dit M. le Vacher dans une lettre qu*il écrivit à M. Vincent sur ce sujet, une fille valentinienne, âgée de vingt-cinq ans, que les corsaires turcs avaient enlevée près de sa ville, gui était fort bien faite. Elle fut vendue à la place publique ; je fis offrir pour la racheter jusqu'à trois cent trente écus , que les marchands me prêtèrent; mais un vilain maure enchérissant toujours au-dessus remporta , parce que l'argent me manqua : il avait déjà deux femmes , et voilà la troisième. La pauvre créature a été trois jours sans cesser de pleurer, et on ne lui a fait perdre la foi qu'après lui avoir ravi l'honneur. Il y a même quelques religieuses que ces corsaires ont prises en leur couvent , qui n'était pas bien éloigné de la mer, qui ont couru le même risque. Hélas I si quelques personnes charitables donnaient quelque chose pour de semblables occasions , elles en seraient sans doute abondamment récompensées. •
Il y a encore un autre office de charité qui ne peut être assez estimé, qui est que ce zèle qui brûlait dans le cœur de M. Vincent, et des prêtres de sa Congrégation , a empêché grand nombre de pauvres chrétiens esclaves de renier leur foi , lors particulièrement qu'on les y voulait contramdre par la violence , et qu'ils étaient sur le point de succomber. En voici quelques exemples entre plusieurs autres.
M.. Guérin écrivant de Tunis à M. Vincent en l'année 1646 : « Nous avons, lui dit-il, retiré une des pauvres femmes françaises qui étaient entre les mains d'un renégat français ; tous les marchands y ont contribué de leur part, il m'en a coûté pour la Bûiennc soixante-dix écus; les deux autres femmes sont en grande détresse; je travaille pour sauver celle qui est en plus grand danger. Il y en a d'autres qui sont jeunes et belles en très-grand péril , si elles ne sont secourues. Et une d'entre elles serait déjà perdue, si je n'avais avec grand'peine obtenu terme de trois mois pour son rachat, et si je ne l'avais mise en lieu oii son patron ne la peut violenter. Il n'y a pas longtemps que pour en contraindre une de renier Jésus-Christ, ces cruels lui donnèrent plus de cinq cents coups de bâton, et non contents de cela, comme elle était à demi morte par terre, deux d'entre eux la foulèrent avec les pieds sur les épaules, avec une telle violence, qu'ils lui crevèrent les mamelles, et elle finit
ainsi glorieusement sa vie en la confession de Jésus-Christ » Le méme^^ dans une autre lettre du mois de juin 1647 : « Nous avons tant Eût, diMl, que de l'argent que tous m'avez envoyé, nous avons racheté cette pauvre femme française qui a souffert si longtemps la tyrannie d*un barbare patron : c'est un trai miracle de l'avoir tirée des mains de ce tigre, qui ne la voulait donner pour or ni pour argent. Il s'avisa un matin de m'envoyer quérir, et comme je fus chez lui, nous accordâmes à trois cents écus que je lui baillai à l'heure mftme, et lui fis faire sa carte de franchise ; et je la menai aussitôt en lieu de sûreté. Deux heures après , ce misérable s'en repentit , et il pensa enrager de regret ; c'est véritablement un coup de la main de Dieu. Nous avons pareillement racheté un garçon des Sables d'OIonne , qui était sur le point de renier sa foi. Je pense vous avoir écrit , comme deux ou trois fois nous l'avons empêché de le faire. Il coûte cent cinquante écus; j'en ai donné . trente-six pour ma part, nous avons mendié le reste où nous avons pu; J'ai aussi retiré cette jeune femme sicilienne , qui était esclave à Biserte» le mari de laquelle s'était fait Turc. Elle a enduré trois ans entiers des tourments inexprimables , plutôt que d'imiter l'apostasie de son mari; Je TOUS écrivis vers le temps de la fête dernière de Noël , le pitoyable état où je l'avais trouvée toute couverte de plaies; elle a coûté deux cent cinquante écus , qui ont été donnés par aumône , dont j'ai contribué une partie.
« Nous avon^ ici un petit garçon de Marseille , dit le même dans une autre lettre, âgé de treize ans , lequel depuis qu'il a été pris et vendu par les corsaires, a reçu plus de mille coups de biton pour la foi de Jésus^Christ qu'on voulait lui faire renier par force ; on lui a pour ce même sujet déchiré la chair d'un bras , comme on ferait une carbon-. nade pour la mettre dessus le gril : après quoi ayant été condamné à quatre cents coups de bâton, c'est-à-dire à mourir ou se faire Turc, j'allai promptement trouver son patron , je me jetai trois ou quatre fois à genoux devant lui, les mains jointes, pour le lui demander; il me le donna pour deux cents piastres , et n'en ayant point 9 j'empruntai cent écus à intérêt , et un marchand donna le reste.
c Une barque française , dit M. Jean le Vacher, en l'une de ses lettres écrites h M. Vincent , ayant échoué sur la côte de Tunis, six hommes s'étant sauvés du naufrage, tombèrent entre les mains des Maures, qui les ayant menés à Tunis, les vendirent comme esclaves; et quelque temps après, le dey les voulant fairelTurcs, en contraignit deux, à force de bastonnades, de renier la foi de Jésus^Christ ; deux autres moururent constamment dans les tourments, plutôt que de consentir à une telle infidélité ; et comme il en voulait faire autant aux deux qui restaient , T. I. 23
la diirtté aras <^Ugea 4e 1^ tirer de ee pérfl i nous eooiposâam pour leur rachat à six cents piastres, et j'ai répondu pour deux cents ; ils sont Mintenant en Hberté. Pour moi , j'aime mieux souffrir en ce monde que d^endurer qu'on renie mon divin maître ; et je donnerais volontiers mon sang et ma vie , voir mille vies si je les avais , plutôt que de permettre que des chrétiens perdent ce que Notre-Seigneur leur a acquis par sa mort. »
On a appris par d'autres lettres de M. Philippe le Vacher, son frère, écrites d'Alger à M. Vmcent, que voyant un jour un petit garçon de Marseille , âgé de huit ans , qui avait été enlevé par les corsaires de cette ville-là, que l'on voulait contraindre de renier Jé$u9'Ghrist« et prendre l'habit turc , il le racheta et le renvoya en son pays. Et en une autre occasion ayant trouvé en très-grand péril trois jeunes filles qui étaient sœun, natives de Yence en Provence, que les corsaires avaient «levées et vendues esclaves en Alger, l'une desquelles étant tombée entre les mains du gouverneur, il Tavait déjà richement habillée , voulant ravoir pour femme : il les racheta toutes trois pour mille écus , n^y ayant que ce seul moyen pour sauver leurs âmes. II racheta encore une autre fois deux personnes de même sexe , la mère et la fille , avec un petit garçon , qui étaient de Tile de Corse , et tous trois en graod danger à cause de la fille qu'on voulait faire renier par force , afin de la marier*
Or quoique ces bons prêtres delà Congrégation de la Mission ne puss^t pas racheter tous ceux et celles d'entre les esclaves qu'ils voyaient en danger de renier leur foi , les aumônes et facultés qu'on leur donnait étant bientôt épuisées , et se trouvant souvent pour ce sujet engagés au delà de leur pouvoir, ils ne laissaient pas de contribuer par leurs exhortations , et par les sacrements qu'ils administraient à ces pauvres esclaves , dans le plus fort des persécutions qu'on leur faisait souffrir, à les fortifier et encourager beaucoup , en sorte qu'ils persévéraient courageusement en la confession de Jésus-Christ, malgré toutes les viotenees qu'on leur pouvait faire. Ce fut par le moyen de ces assistances spiritnettes qu'entre plusieurs femmes chrétiennes, qui étaient esclaves à Tunis en l'année 16&9 , il y en eut dix lesquelles étant fort maltraitées au sujet de leur foi, et même étant retenues enfermées sans. aucune liberté de sortir de la maison de leurs patrons , néanmoins s'écbappant quelquefois pour entendre la sainte Messe et pour se confesser et communier ; elles se sentaient tellement fortifiées des grâces qu'elles y recevaiait , que non-seulement elles supportaient avec patience toutes les bastonnades et autres rigueurs qu'on exerçait sur elles, mais même dans leurs maladies ne pouvmt être assistées d'aucun prêtre, au lieu
dofiicA on leartriiM Tenir un marabout, pow lei iéMre et les pMr^ dre , eUe9 ont toutes persévéré constamment en la eonfession de Jésne* : Christ. Et ce qni peut faire encore mieux coimattre arec quelle Inbn* manité on traite ces pauvres esclaves pour les faire apostasier, et de quelle vertu ils ont besoin pour n'y succomber , c'est que ces abominables M^Aométans ont cette fausse persuasion que lorsqu'ils ont fiit renier un chrétien, le paradis leur est assuré , quelques énormes péchés qu'ib poissent commettre.
Toutes ces choses donc étant telles que nous les avons représentée, M. Yineent n'avait-il pas grande raison d'encourager les siens à cet emploi de charité envers les pauvres esclaves, comme il fisiisait souvent? £t une fois entre les autres , leur parlant sur ce sujet : « Cette œuvre, leur dit-il, a été estimée si grande et si sainte, qu'elle a donné lieu à rinstitotîon de quelques saints ordres ea l'Église de Dieu; et ces ordreslà ont toujours été grandement considérés, d'autant qu'ils sont institués pour les esclaves : comme sont les religieux de la Rédemption des captifs, lesquels vont de temps en temps racheter quelques esclaves, et puis ils s'en retournent chez eux ; et entre les vœux qu'ils font, cdui-ci en est un, de s'employer à faire ces rachats des esclaves chrétiens. Cela n'estril pas excellent et saint, Messieurs et mes frères? Néanmoins il me semble qu'il y a quelque chose de plus en ceux qui non-seulement s'en vont en Barbarie pour contribuer au rachat de ces pauvres chrétiens, mais qui outre cela y demeurent pour vaquer en tout temps à faire ce charitable rachat, et pour assister à toute heure corporeUement et spirituellement ces pauvres esclaves, pour courir incessamment à tous leurs besoins, enfin pour être toujours là prêts à leur prêter la main, et leur rendre toute sorte d'assistance et de consolation, dans leurs plus grandes affllictl<ms et misères. 0 Messieurs et mes frères f considérervous bfett la grandeur de cette œuvre? la connaissez-vous bien? Mais y a-t-il chose plus rapportante à ce qu'a fait Notre-Seigneur, lorsqu'à est descendu sur la terre, pour délivrer les hommes de la captivité 4u péché, et les instruire par ses paroles et par ses exemples. Voilà l'exemple que" tous les missionnaires doivent suivre. Ils doivent être prêts de quitter leur pays, leurs commodités, leur repos pour ce sujet, ainsi qu'ont feit nos bons c(mfrères qui sont à Tunis et à Alger, qui se sont entièrement donnés au service de Dieu et du prochain ^ans ces terres barbares et infidèles. »
Or pour soutenir toutes ces saintes et charitables entreprises, et don* ner moyen à ces bons missionnaires qui étaient en Barbarie, de r«idre tortes ees assistances rt tous ces bons oBces aux pauvres esdaves chrétiens, M. Tteeentprenaîtle doln de reeiieîMr et leur envoyer de teafis
ea temps des sommes bien coDsidérables, dans lesquelles il mettait fort iOOYent du sien, quand ce qu'on lui donnait ne suffisait pas. Il en a premièrement envoyé plusieurs fois pour secourir particulièrement les eselaves chrétiens que Ton voyait en péril éminent de perdre la foi, soit en les rachetant tout à fait, ou bien en leur donnant quelques aumônes pour subvenir à leur disette, et les encourager dans leurs souffrances*
Il a envoyé d'autres sommes pour racheter les prêtres ou religieux fran^is, qui se trouveraient être tombés en esclavage.
Il a diverses fois envoyé la rançon entière de plusieurs esclaves, en sorte que jusqu'au temps de sa mort, il se trouve que les prêtres de sa Congrégation qu'il a envoyés en Barbarie ont racheté, partie par charité et partie par commission , plus de douze cents esclaves qu'ils ont renvoyés en leur pays, et qu'ils ont employé tant en ces rachats qu'en diverses menues dépenses faites pour toutes les autres œuvres de charité i qu'ils ont exercées dans ces terres infidèles , près de douze cent mille livres. Voici ce que M. Vincent écrivit un jour sur ce sujet i l'un de ses prêtres qui lui avait envoyé le compte de ces menues distributions : « J'ai vu, lui dit-il, le chapitre de votre menue dépense. ODieu! quelle consolation n'ai-je pas reçue d'une telle lecture! Je vous assure qu'elle m'a été autant sepsibie qu'aucune que j'aie ressentie depuis longtemps, à cause de votre bonne conduite, qui parait là-dedans, et surtout de la charité que vous exercez envers tant et tant de pauvres esclaves, de toutes nations, de tout ftge, qui sont affligés de toutes sortes de misères. Certes , quand votre emploi ne vous donnerait occasion de faire d'autres biens que ceux-là, ce serait assez i)Our les estimer d'un prix infini, et pour attirer sur vous des bénédictions immenses. Plaise à la bonté de Dieu vous donner moyen de continuer, etc. >
M. Vincent à aussi envoyé quelque argent en la ville d'Alger, afin d'y établir un petit hôpital pour les pauvres esclaves malades, qui sont abandonnés en leurs maladies de leurs patrons inhumains; et c'est particulièrement par les charités et bienfaits de madame la duchesse d'Aiguillon que s'est fait cet établissémeàt. Outre tout cela, M. Vincent a lait encore pour les pauvres esclaves français une autre dépense accompagnée de beaucoup de soin : c'est de recevoir toutes leurs lettres, et de les faire tenir à leurs parents, et pareillement recevoir celles de leurs parents, et les leur faire tenir. En sorte que par ce moyen ces pauvres esclaves ont non-seulement donné de leurs nouvelles à leurs pères, mères, frères, femmes et enfants, et en ont réciproquement reçu d*eux$ mais aussi en ont ressenti beaucoup de consolation et de soulagemeat dans leurs nfiisères, et plysi^urs même par ce moyen ont négocié leur
liberté; ce qui a grandement servi à ces pannes captife, lesquels ayant cette charitable entremise de M. Vincent, et des siens, ne savaient comment ni par quelle voie foire tenir leurs lettres, les uns en Picardie, d'autres en Poitou, en Guienne, en Normandie, en Bretagne, en Laih guedoc et autres provinces/ d'où ils ne pouvaient non plus recevoir de réponse» ni espérer aucune assistance par le défaut de correspondance à Marseille et à Paris ; ce qui leur était un très-grand surcroît d'affliction. A quoi M. Vincent a remédié par une charité qui est presque sans exemple, et dont Tefifet est tel que pour le bien comprendre, il feudrait être en la place de ces pauvres esclaves et avoir ressenti la peine où ils se trouvaient dans ce grand délaissement qui accompagnait toutes les autres peines et autres afflictions de leur captivité. Voilà une partie des biens que M. Vincent a faits pour les pauvres * esclaves chrétiens pendant sa vie, et qu'il continue encore après sa mort par ses chers enfants. Je dis une partie et même la plus petite, car il n'y a que Dieu qui connaisse le tout , cet humble missionnaire ayant toujours caché, autant qu'il a pu, tout ce qu'il faisait pour le service de sa divine Majesté, afin que toute la gloire lui en fût entièrement réservée. Certes, quand il n'aurait fait autre chose par son zèle et par sa bonne conduite, secondée de la coopération de ceux de sa Compagnie, que d'établir et conserver Texercice public de la religion catholique 9 qui continue depuis tant d'années, dans une terre barbare, à la vue de ses plus cruels persécuteurs, ce ne serait pas une petite gloire pour Notre- Seigneur Jésu^hrist, qui a bien voulu se servir de la main de son iidèle serviteur, pour dresser comme un trophée à son très-saint nom dans ces deux royaumes infidèles, au milieu de ses plus grands ennemis, et faire triomplûsr la charité chrétienne en des lieux d'où il semblait que l'hu* manité fût bannie, et où l'on voyait continuellement exercer Tinjustice et la violence avec toute sorte d'impunité.
SECTION VIIIv