‹ Vie de s. Vincent de PaulChapitre 10 sur 28 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Conduite de saint F incent au miltea fies trou- *bles publics. — Conduite de saint Vincent

par rapport aux doctrines de Jansùiius.

Des troubles publics commencèrent à se manifester vers la fin de l’année 1 O 48 » Paris, entraîné par un esprit de vertige , s’éloit soulevé, et celle sédition, comme une violente' tempête , avoit agité tout le royaume. La Cour fut obligée de se retirer à Saint-(îermain-cn- Laye , et les troupes royales s’approchèrent de la capitale : Saint Vincent étoit alors à Paris; dans sa douleur profonde, il se mit en' prières, et demanda au Dieu de saint Louis qu’il lui inspirât quelque résolution salutaire pour celle France déchirée. Ce fut alors qu‘iî conçut le projet de se rendre à Saint-Germain afin d’ekprimer à la reine ce qu’il crdyoit être le plus utile pour ramener la paix dans l’Etat. Au milieu dos rigueurs de l’hiver, le i5 du mois de janvier, il partit de Paris, laissant en même temps une lettre pour le premier président du parlement , dans laquelle il lui déclaroit qu’il se rendoit à Saint-Germain pour traiter de la paix , et que s’il n’avoil pas eu l’honneur de le voir avanf de sortir de Paris, c’étoit pôur .assurer à la reine qu’il n’avoit concerté sa. résolution avec personne. Il vouioit agir ainsi pour ôter tout soupçon à la Cour, et pour s’a- “dresser avec plus de franchise à la majesté royale. 11 éloit bien aise en même temps d’a-

verlîr le parlement , qui auroit pu s’éjonner qu’un homme de son caractère eût quitté Paris *■ sans avoir prévenu là compagnie de son voyage cl de ses desseins. Etant parti de grand matin , il arriva au château vers neuPbeures. La Seine avoit débordé ; les glaces avoient entraîné lès ponts, et lès soldats poussoient de tous côtés des reconnoissances. Vincent de Paul pénétra néanmoins dans le palais : s’étant présenté chez la reine , il lui parla près d’une heure , et alla trouver le cardinal Mazarin , avec lequel il eut une assez longue conférence : on l’écouta favorablement ; mais alors , lés partis et les amours-propres éloient trop^ vivement irrités pour qu’on pût espérer un rapprochcmeul.

Après dilftrentes tentatives, il fut obligé do renvoyer à des temps plus heureux ses pieuses sollicitations. Durant les troubles, il demeura dans les campagnes, déplorant, comme un autre Jérémie, les misères du royaume, et offrant à Dieu ses larmes et ses souffrances' . • pour toucher sa miséricorde. ,

Pendant les troubles de la guerre civile, retiré dans la petite chaumière de Freneville.

saint Vincent distribuoit aux pauvres tous les ' secours qu’il avoit pu réunir, et ne se déran-geoit de ses nobles occupations, que pour entreprendre des pèlerinages et des prédications ' ,

au milieu du royaume. 11 alla d’abord au Mans, ■ puis à Angers, alors au pouvoir des rebelles. On raconte qu’un gentilhomme l’ayant renconlré,et sachant qu'il faisoit partie des conseils du roi, dit tout haut;« Il est bien possible qu’à deux lieues «d’ici M. Vincent ait la tête cassée. «Le saint voyageur ne se détourna pas de sa mission , et ,

conlinuanl son voyage avec celte sécurité que donne la foi, il s’en alla à Nantes, à Liiçon , visita la Guyenne , que les protcstans possé^ doicnt alors presque toute entière : il'n’y reçut aucun mal , car sa réputation de charité s’éleiir daut chaque jour, les protcstans niêincs le rcspecloient, tant il est vrai qu’il y a des vertus qui s’élèvent au-dessus des animosités des partis et des haines religieuses ! ^

Cependant les troubles commençoient h se calmer : une sorte de traité avoit suspendu les longues querelles entre un ministre opiniâtre et le parlement en arme. Ces grands corps de magistrature venoient de rentrer sous l’obéissanoe royale. Vincent de Paul avoit alors choisi pour retraite les propriétés de la duchesse d’ Aiguillon ; la reine voulut ramener ce saint personnage dans ses conseils; elle ordonna à la duchesse d’Aiguillon de l’envoyer chercher après quelque résistance , il vint à Paris au mois do juillet i64q. On raconte à cette occasion une anecdote qui montre toute l’humilité de ce beau caractère. Madame la duchesse d’Aiguillon avoit 'envoyé , pour conduire saint Vincent à Paris, un'carrosse à deux chevaux. L’homme do Dieu lonchoith sa soixanlc-quinzième année ; il lea aecepla pour venir de Piichelieu jusque dans ^ lea* environs de Paris ; mai» lorsque madaum «PAîguilfon voulut les lui faire accepter pour son service , il les refusa absolument , disant qu’il ai- ‘ meroit mieux rester toutes» vie à Sainl-Lazarü que de se promener dans un carrosse do luxe au milieu d’une cité malheureuse : et lorsque rarchevêquo de Paris lui en fit le commandement çxprès, il accepta à celte condition ,

Digiti;;; ' ' GOOgk

que les <;heTaux de son carrosse scroient employé à cultiver les champs et à labourer les jardins de la commuuaulé.

Les troubles se renouvelèrent en iGSa; In guerre agiloit tout le royaume; les dissensions civiles déchiroieut les provinces; partout d’épouvantables désordes ; les partis n’obéissoient que vaiof:uB: et il sernbloit que ees temps de ' confusion dont parle récriture fussent arrivés.

Saint Vincent de Paul ordonna des prières publiques pour rendre la paix aux Ëtats et la pui^ance aux rois. L’histoire nous a conservé une de ces exhortations pieuses, qu’il adressoit aux princes et aux peuples de la terre : « Priez » Dieu , s’écria-t-il , priez Dieu, mes frères,

> pour la paix du monde chrétien ; hélas 1 nous

• voyons la guerre de tous côtés; guerre en » France , guerre en Espagne, en Italie , en AL

• lemagne , en Suède , en Pologne , en Hiber- -

• nie, dont les pauvres habitans sont trapspor-

• tés en des montagnes et des rochers presque > inaccessibles : l’Ecosse tremble, l’Angleterre

• s’agite; guerre enfin par tous les royaumes,

• et misère partout. O Sauveur, ô Sauveur!

• pour combien do temps encore nous mena- >ceS-tu de tes fléaux? Si, pour quatre miis

• que noilS avons eu ici la guerre , nous avons

• subi tant de maux, que deviendront ces pau- » vres frontières qui ressentent ces fléaux depuis

• vingt ans? Le paysan a semé , mais il ne sait

• pas s’il pourra recueillir. Les armées viennent,

• qui moissonnent, pillent, enlèvent tout;

• après cela que faire? Il faut mourir 1 S’il y a

• de vraies vertus , c’est pourtant parmi ces

• pauvres gens qu’elles se trouvent: ils ont une

))foi vive, ils croient simplement ils sont sou- » mis aux ordres de Dieu; ils souffrent tout «ce qu’il lui plaît et autant qu’il lui plaîl. » lîxposés tantôt aux ardeurs du soleil, tantôt «aux injures de l’air, ces pauvres laboureurs ne » vivent qü’à la sueur de leur Iront , et ils nous «donnent leurs travaux. Tandis qu’ils se fati- «guent ainsi pour nous nourrir, hélas ! inesfrè- «rcs, nous cherchons l’omhre, et nous nous «reposons sous un loît solide! dans nos niis- »sions mêmes ne sommes-nous pas àl’ahri^cs «injures de l’air? liiix ,* au conlrairev suppor- •> «lent le vent , les pluies, la rigueur des saisons.

» Voulez-vous que je vous dise , mes frères ? «Quand je porte un morceau de pain à ma «bouche , je me dis à moi-même : Misérable , «as-tu gagné le pain que tu vas manger, le pain «qui te vient du travail de ces pauvres? Faisons » donc comme Moïse : levons continuellement «les mains au cîel pour eux , et, si nous négli- » geons de les-scrvir , ils pourront nous dire : «vous êtes la cause de nos misères. «Quelles sont éloquentes ces paroles I Quel langage touchant , toujours suivi d’actions plus touchantes ! Vous donc qui ne croyez pas, venez apprendre ce que peut le christianisme , et diles-noùs si dans l’antiquité votre idole , le Portique , eut des vertus égales aux vertus dont nous retraçons l’histoire.

Au milieu des désordres, les bénéiiees et les dignités ecclésiastiques avoient été dispersés, et la tempête publique , pour nous servir d’une expression de saint Augustin , avoit réduit l’Eglise en poussière. Placé dan»^ les conseils delà reine , Vincent de Paul re négligea- rien pouit

établir la gravité des mœurs dans le clergé jÊtt pour confier les dignités ecclésiastiques à ceux qui les méritoienl le mieux. Il faut voir avec queb zèle il étudioit la conduite publique et la vie privée des pasteurs ! avec quel discernement U savoit révéler les beaux caractères et la piété cachée , au choix du cardinal Mazarin! 11 fonda, dans cet intervalle, rétablissement des filles de la congrégation de la Croix , noble et sainte institution , destinée à l’éducation des pauvres filles do la campagne. Ce fut par les conseils du bienheureux Vincent de Paul que Marie l’Huilier, veuve du marquis deVillcneiive, établit une sorte de communauté , eomposée de quelques filles de la Picardie , que les maux de la guerre avoient amenées dans la capitale. Comme presque toutes snvoient lire et écrire, \inceul de Paul destina leurs soins et leurs veilles à élever les petites filles delà campagne, afin qu’avec l’inslruction nécessaire elles pussent acquérir les vertus chrétiennes qui conservent les mœurs et protègent la chasteté. Cette communauté, si utile , reçut l’assentiment de l’archevêque de Paris sous le titre de Filles de la Croix. Des lettres-patentes du roi autorisèrent celte sainte institution que la duchesse d’Aiguillon établit pour la prenaière fois dans ses terres; de là elle s’est étendue et a prospéré dans tout le royaume : elle est encore un souvenir de la bienfaisance de son illustre fondateur. ; *

Nous n’avons pas besoin de dire avec quel soin saint Vincent protégea , dans le conseil qu’il dirigeoit , les maisons saintes qu’il avoit fondées. Saint-Lazare , la Charité, les Eofans- Trouvés, les Religieuses de L» Visitation , dont i

il «dirigea l’utile institut, après François de Sales, tout se ressentit de la présence de Vincent de Paul h la direction des alTaires publiques. Après avoir servi la majesté royale par un zèle san’s bornes, notre saint lui parloit toujours de ses petits orphelins et de ses pauvres malades. « Si vous voulez apporter un remède aux maux du royaume, disoit-il àlai'égcntoet ou cardinal Mazarin , secourez les infortunés, afin que Dieu vous protège h son tour. Dicuaimcles pauvres? il l’a été lui-même, et les puissans peuvent se rendre agréables à lui en multipliant leur miséricorde. s Les monumens du temps nous disent que jamais saint Vincent n’assisloit au conseil sans demander quelque chose pour ses pauvres; il ne les oublioit point sous le poids des afi’aires publiques , parce qu’il faisoit entrer leurs besoins dans les premiers devoirs de la royauté (i4)

La profonde charité de saint Vincent , son ardent amour pour ses frères ne l’entraînèrent point dans cette indulgence pour les doctrines, dans cette tiédeur pour les opinions, que le chrétien ne peut montrer sans protéger l’hérésie même. 11 y a une bien grande dift'érence entre aimer son prochain et tolérer les erreurs de son prochain : aimez votre semblable , niais foudroyez ses illusions; voilà la véritable foi du chrétien.

Je sais qu’il est des hommes qui confondant ces nuances bien distinctes sous lo voile de l’indulgence, tolèrent les opinions les plus perverses. Les sentimens, disent-ils, sont un sanctuaire qu’on doit respecter; pourquoi iiai-je pénétrer dans la conscience de mon frère pour

la irüuLIei ? Mais si vous connoissez la vérité, pourquoi uc la feriez-vous point entendre ? mais si votre amour est si vif , pourquoi abandonner celui que vous aimez à ses erreurs ? S’il s’égarolt dans les jeux de la fortune , ou s’il violoil les lois de la morale, ne lui feriez-vous pas entendre la vérité , la vérité même sévère ? Hé Lien ! si vous êtes religieux, si vous avez h foi de Jésus-Christ, pourquoi res[>ecteriez-vous les illusions do sa conscience égarée ? Aimez l’homme , mais frappez les mauvaises doctrines; soyez aussi ardent pour les combattre que vous êtes indulgent pour ceux qui les professent; en un mol, il scroit aussi mal de persécuter vos semblables par zèle pour les doctrines, que de pardonner aux doctrines par un faux respect pour vos semblables.

Ce' que nous venons de dire nous explique la chaleur que mit Vincent de Paul dans la défense des doctrines de l’ILglisc , attaquées par deux ennemis également redoutables, les hérésies do Luther et de Calvin , et plus tard par le jansénisme. Le protestantisme se mom troit ù cette époque, plein de hardiesse ; mais d y avoil dans cette hérésie des caractères si distincts qui la séparoient de l’iîglise, qu’il éloit impossible au chrétien do bonne foi , au catholique fidèle , d’être entraîné jamais dans les erreurs qui se manifestoient si visiblement en contradiction avec les doctrines de l’Lglise et les canons des saintes Ecritures. Mais vers lu milieu du dix-septième siècle , une sorte d’hérésie nouvelle s’éleva , non pas que nous voulions la confondre avec le protestantisme, le reproche seroit injuste mats plus dangereuse

encore , en ce que se prcscnlnnl’sôus des ibriFaes orthodoxes, s’annojiçant même comme un sys- ; tème de protection et d’indépendance pour les ' couronnes et le clergé national, elle éuût plus propre à entraîner quelques bons esprits, quelques véritables catholiques ; nous voulons parler du jansénisme. ..,:j -

' Les saints ont toujours tenu à grand honneur de demeurer dans une humble dépendance, non-seulement des ordres et de la volonté de Dieu , mais aussi des lois de son Eglise; ils ont hautement fait profession d’une croyance aveugle et absolue , et d’une abnégation de leur enlendemenl aux divines paroles de Jésus - Christ , et aux saintes lois de ses Apôtres, Lorsque le livre de Jansénius , intitulé y4n- ^ustinus, fut mis en lumière , et que la nouveauté de ces doctrines commença à semer la division au milieu des fidèles, saint "Vincent, "sans adopter aucune opinion , attendit un jugement suprême; mais quand il eut vu cette nouvelle doctrine foudroyée par les anathèmes de l’Eglise et fes^constitutious d’innocent X et d’Alexandre Vil I ü n’hésita plus, et mettant sous" ses pieds toute raison de prudence politique , il se déclara entièrement opposé aux erreurs condamnées, et à tous les pernicieux desseins de ceux qui vouloient s’obstiner à les soutenir; il publia ses opinions, et ne dissimula pas quand il fallut parler. 11 s’éleva avec toute la chaleur de la conviction contre la doctrine repoussée par les pontifes; mais quoiqu’il ait fait paroître toujours un très-grand zèle pour I soutenir les constitutions de l’Eglise, pour s’opposer à tout ce que quelques esprits mal

inlenlionnéss’efîbrçoient de faire pour en éluder l’exéculion , il sut néanmoins, conime nous l’avons déjà dit , faire la différence des personnes et des erreurs : détestant l’erreur, il . garda toujours une vraie et sincère charité pour scs amis qui la profcssoient ; il alloit les visiter au PortJloyal , pour les convier et obliger doucement à se réunir. Mais celte grande douceur n’ôtoit rien à sa vigilance pour sauver ses frères de la contagion de l’erreur; le voilà qui parcourt les campagnes, le voilà qui visite les communautés pour les empêcher de se livrer ûux^rreurs nouvelles ; le voilà à la tête des- affaires ecclésiastiques , ne souffrant pas que les dignités soient confiées à des caractères douteux, à des fois incertaines ou timides. Disons-le ici avec une sincère conviction , il est heureux pour la gloire de la foi catholique , de trouver ainsi réunis un modèle d’orthodoxie et un modèle de bienfaisance (lâ).

CilAPiTRE IX.

Fondation de C Hôpital des V ieillards . — Maladie et mort de F incent de Paul.

11 y a cela d’admirable dans celte vie, qu’elle est toute pleine, et que jusqu’à l’heure de la mort , Vincent de Paul ne cessa de faire du bien. C’est on effet peu d’années avant de s’éteindre , qu’il conçut la pensée d’établir l’hôpital des pauvres Vieillards , fondé à Paris , vers l’année i653. Un habitant de celte ville.

animé du désir de faire (juclqiie chose d’agréaLIc h Dieu, s’adressa à saint Vinccul, et déposa dans ses mains une somme assez considérable, f|ui devoil être appliquée b des œuvres de piété, sous la condition expresse qu'on ne noinmeroit point le fondateur, ne voulant être connu que de Dieu seul. L’exemple de saint Vincent, comme on le voit , fructifioit de toutes les manières , et sa bienfaisance , noblement imitée , germoit dans tous les cœurs. L’homme de Dieu ne crut pas devoir refuser un service qui lui donnoit les moyens d’être utile. Il réfléchit longtemps sur la destination qu’il donneroit au dépôt qu’on lui av(dt confié , et il convint ave€ son charitable associé, de fonder un hôpital qui servît de retraite aux pauvres artisans accablés de misère et de vieillesse. Pour exécuter ce dessein , ils achetèrent deux maisons et un terrain considérable dans le faubourg Saint-Laurent de la ville de Paris ; ils les fournirent de lits , de linge et de toutes les choses nécessaires ; on y bâtit une chapelle , et , avec le restant de la fondation , on acquit une rente annuelle destinée aux besoins de quarante vieillards qu’on nourriroitetentretiendroit dans l’établissement. Afin d’éviter l’oisiveté , saint Vincent fit acheter des métiers , des outils et autres choses convenables pour les occuper, selon leur force et leur industrie. Dans leur inépuisable bienfaisance , les filles de la charité se chargèrent encore du soin de celte nouvelle maison , et un prêtre de la mission y célébra la messe, et administra aux pauvres la parole et les sacremens du Seigneur. Nous avons eu sous les yeux le litre même de cette fondation ; le modeste bienfoi-

leur s’y <ltu-obe h la reconnoissAnce piiblique ; rhppilal prend le nom de J'ésus , et des lettres du Roi l’autorisent à recevoir les legs de la piété et les fondations de la bienfaisance.

L’ordre admirable que saint Vincent établit dans cet hôpital des vieillards , frappoit tous ceux qui veuoient le visiter : là .'régnojent la la paix et une union louchante ; les vices du ' cœur et jusqu’aux murmures do la médisance venoienl y mourir. On n’y voyoilque le travail. G’étoit une image de la vie des premiers chrétiens; une communauté religfeuse plutôt qu’un hôpital. Un pareil spectacle ctoit bien propre à exciter les généreuses aumônes des fidèles. Le malheur des temps avoit multiplié la mendicité ; les pauvres rempliasoienl les rues de Paris, où ils passnient leur vie dans l’oisiveté, (juelqnefois même dans le libertinage. Plusieurs dames de la Charité eiment donc la penséè de réunir dans un hospice général ces mendians , afin de les soumettre à un travail régulier et de leur procurer les ressources nécessaires pour subsister. Il ne falloit plus pour cela que trouver des ressources, Vincent de Paul entreprit de les procurer à Rétablissement , et à la suite '■(l’une prédication éloquente , les dons se multiplièrent avec une abondance qu’on devoit peu espérer dans ces temps de misère. Une dame de la Charité donna cinquante mille livres , une autre assura trois nûllo livres de rentes , enfin, en peu de jours il put actjuérir d’immenses terrains et des maisons d’une vasta étendue , pour loger tous les pauvres de Jésus- Christ. Le roi ne voulant même pas qu’une si grande institution pût naître sans lu munificence

6u Irône , rcncciiragea et fit don à la maûon noiiTelle do Iciü It^ enclos de la .Salpélrerie , ■vis-à-vis de l’Arsenal. ï.a reine ri'gcnte agrandit ce saint élablissemciit , et des sommes considérables furent versées par la Couronne pour le rendre mile à tous les pauvres de Paris.

Cependant l’œuvre n’alloil point assez vite au gré des vertueuses femmes qui l’avoient entreprise; sainrt Vincent cherchoit toujours à les encourager. « Les saintes œuvres, disoit- il , »ne se font que progressivement ; quand Dieu » voulut sauver Nue du déluge avec sa famille , » il lui commanda do construire une arche, qui «pouvoit être achevée en peu de temps, et néan- » moins il la lui fit commencer cent ans aupa- » rayant, afin qu’il la fit petit à petit. Dieu voulut » aussi envoyer sou fils au monde pour remédier «au péché du premier hoznme , ne larda-t-il pas «trois ou quatre mille ans? C’est que Dieu ne ïsc hâta point dans ses ouvrages. Ainsi donc, » faut-il aller doucement , pour Iden aller; il «faut d’abord essayer, prendre cent ou deux «oenls pauvres de ceux qui sc présenteront «sans en contraindre aucun, et ceux-là étant «bien traités attircroiît néccssaireinqnl les an- »lres; ainsi, l’on augmentera le nombre à «mesure que la Providence augmentera les ï moyens. »

Enfin , le zèle triompha des obstacles ; touros les dames , toutes les adminislralions , le prince, les sujets , concoururent sons les inspirations do saint Vincent de Paul à l’établissement de l’hôpilal général qui étoit alors devenu cornmc une pensée publique. A’oici ce qu’il écrivoit au mois de mars iGôy h un des missionnaires en pro-

vince : « On ra ôter la mendicité de Paris , et » ramasser ton» les pauvres ^biir les établir en

* des lieux convenables , les instruire et les oc- » cuper ; c’est un grand dessein , fort difficile , » mais qui est bien avancé , grâce à Dieu. Beau- «coup de personnes donnent abondamment et «d’autres s’emploient volontiers : on a déjà

* dix mHIe chemise» eî. du linge à proportion. Le «roi et le parlement ont fortement approuvéce «projet, et ils ont destiné les prêtres de notre «congrégation et les filles de la Charité pour le «service des pauvre» sous le bon plaisir de «M. l’archevêque de Paris.*

Tous les établisscmens de charité prospéroient ainsi sous les yeux de saint Vincent de Paul ; les missions étendoient leur empire dans le» deux monde». La congrégation de» Bons- Enfans se régularisoit et s’augmentoit tous les jours. La maison de Saint-Lazare étoit devenue comme le foyer do toutes les bienfaisances , et , lorsque quelqu’un avoit dessein d’entreprendre une bonne œuvre, il alloit solliciter de Vincent de Paul les conseils , les secours et la coopération nécessaires pour réussir. Ce saint homme visitoit les maisons religieuses, parcouroit les hôpitaux , répondoit à toute» les consultations que la piété lui adressoit. L’oraison , le service des autels , les retraites spirituelles partageoient aussi sa vie, et c’est dans le «sanctuaire qu’il alloit puiser des forces pour secourir les affligés , imitant en cela Moïse , qui , accablé des .. affaires de toute une nation et de la conduite d’un grand peuple , n’avoit point de refuge plqs assuré ni de retraite plii« douce, que le sanctuaire (i6).

Le$ travaux (l’uoç sfsaintevie avoieat épuisé lc& fbrcça de saint *\ iocQot de Paul. Pendant sa longue exialence , il avoit été coniine riioiocauate parfait que DieJA demande aux Israélites ; aux afilictions de râme , que le Seigneur seotble multipiier h l’égard de& saints, comme pout les éprouver, s’éluient joints les. maux du, corps. Dès l’âge le plus tendre , :aint Vincent de Paul avoit été exposé aux atteintes d’uue maladm aiguë. Dans la maison de madame de Gondi , il avoit été frappé d’une espèce de paralysie : ses jambes pouvojent à peine le soutenir : U éteit consumé par une fièvre cootinnellc qui duroit quelquefois trois, quatre, et même quinze jours de suite : pendant ce temps., ü u’inteurompoit jamais ses exercices, se le^oU toujours à quatre heures du matin : seulement il se seu- 'mettoit à son remède ordinaire , qui coosisloil à se couvrir durant son sommeil , de manière à être trempé de sueur. En Tannée i64^, cette fièvre fit de tels ravages dons le corps du saint homme qu’il fut pendant quelque temps aux portes du tombeau. Dans . ce péril extrême Vincent coramunioit tous, les jours; il adres-, soit à Dieu de ferventes prières, et ses frères Tentcndirent souvent répéter ces saintes, psiroles ;« Daignez, Seigneur, me recevoir avec » bénignité,

Dieu avoit réservé une, longue . vie et de grandes souiTranees à son serviteur : avec lea années ses jambes s’enilèrent , et les infirmités de sa jeunesse devinrent de graves > maladies. Sa vie étoit alors un martyre continuel ; il étolt comme l’homme #les douleurs dont parle TEcriturç. Jamais cependant on n’enlendit.de sa

bouche soClir la üà'oindte plainte; seulement , au nftiliuu de' Ses Souffrances les plus aiguës, il ‘ proûôUçoit teè parc»les : Ah! mon Sauveur 1 mon bon Sèuveur l cl jeloit sauvent les yeuX «üfr uhe pelilè croix de bois et sur l’image ée‘ ^éSus-ChriS’l. " '

On croiroit peui-ôtne t|û’àia milieu de ses maux Yincënt de Paul ditninbuit quelque chose des riguedrs auxquelles U s’étoit condamné :

loin de là , il 'COUchoit toujôuf's sur une pail- Uisse , obsertoit avec lu même sévérité les jeûnes et les abstinences, et à mesure que son totq>s s’affoiblissoii , son âme ardente sembloit augmenter dé force et de puissance. Il s’occupoit àvec le même eèlé du soin de sacongnAgation , des missionnaire», et des pauvres surtout. I! assembloit so.ivent les officiers de sa nmison , les exhorloit au bien , leur ^rescrivoit les devoirs qu’ils nvoicht à remplir, et le» Scr- TÎoes qu’ils avoient K faire. Il i^pondoit de sa jtropre main à toutes les lettres qu’on lui écrivoit » et entretenoit sur tous les points son active correspondance. Cependant la nature s’affaissa t'eilement 'en luiv ^u’il ne pouvoit phn i^appiiqoer qu’avec péine. Quand la parole Uli févenoit , c’étolt pour exhorter les bons pères 4e Saint^Lozare au travail et à la pénitence. Il y avoit toujours quelque chose dans ses discousa ^i teuoit de l’enthousiasme ét de la sainteté: ses paroles étoieut cômme des orlicles qui animoient d’un pieux zèle tous ceux qui les entnndoient.

Cependant la ihort apprdcËioit b grands pua.

et tous les prêtres de la communauté de Sairti- Laiare s’apercévoient qu’ellé alloit bientôt se

saisir de sa proie. Saint Vincent , calme dans ce moment, parce qu’il y éloil bien préparé,

Jes exliortoit à veiller bien pins aux besoins des pauvres qu’à ses propres besoins. On rapporte qu’un des jeunes prêtres de la communauté, ayant écrit à un de ses' pieux collègues, qu’il craignoit bien que leur bienheureux supérieur n’eût que peu de t.jmps à vivre; la lettre tomba dans les mains de saint Vincent de Paul ; ü la lut , et , la rendant à son auteur, il lui dit : • Je » vous remercie de l’avertissement que vous * me dpnneis. Je vons dirai cependant que Dieu » m’a fait la grâce d’en éviter le sujet , et je vous »le dis, afin que vous ne soyez pas scandalisé » de ne me voir pas faire d^préparations extraopedinaires; il y a dix-huit ans que je ne me » couche jamais sans être en disposition do » mourir dans la nuit », • - '

, \ Il y avoit donc long-temps que ce fidèle sêr- ,viteuràvoit , ainsi qu’il est dit dans l’Bcriturè , les reins ceints ci la lampe allumée^ L’heure de ’la mort étbit toujours présente à son esprit; il la'jugeoit la plus salutaire pensée, et l’homme religieux devoit l’avoîr, disoit-ii , deux ou trois fois par jour pour '’se bien conduire dans la voie du salut. Vincent de Paul se' disposoit de plus en plus au dernier passage; les forces du corps l’ayant abandonné , il cultivoit-aü fowl de son âme toutes les vertus qu’il croyoit les plusi agréables à Dieu. Le a5 septembre , ' à midi , il s’endormit dans sa chaise, 'ce qui -lui arrivoit depuis quelques jours : il considéroit .cet assoupissement comme l’imago deiaunort ; lorsqu’il sortoit de celte' espèce do léthargie ; il -avoit l’habitude do dire : «Le frère vient enal-

teudanl la soeur, » voulant exprimer par-là fpic le sommeil étoit une sorte de sip:ne avant-coureur de la mort. 11 revint cependant encore de cet assoupissement, mais Irès-loible et trèsagité. Le dimanche, 26 scplctubre, il .se lit porter à la chapelle de la communauté; il y reçut les derniers sacrcmens, et au milieu des saintes cérémonies, il s’assoupit encore dan» les bras de ses frères : tout ce qu’il put faire en s’éveillaivt fut do prononcer quelques mois entrecoupés.

' L’Ecriture nous apprend que Dieu , ayant appelé Moïse sur les montagnes de Net, lui lit le commandement de mourir en ce lieu-là , et le saint patriarche .^nouriU sur ta Louche du Seigneur. Telle fut aussi la lin du vertueux prêtre de Sahil-Lazare. Lelundi, 27 septembre 1660, à quatre heures et demie du malin , il rendit son âme à Dicu.yfoute la comhinnauté étoit rassemblée autour du lit de douleur, et «olliciloit à genoux sa dernière bénédiction; il l’entendit, et au moment où scs mains glacée» s’abaissoient , comme celle du saint palriarch®, pour appeler les dons du ciel sur les vertueux prêtres qui avoieut suivi scs traces, un soupir profond annonça qu’il avoil cessé de \ivre. Son vdsage resta le même , avec sa douce expression et son angélique sérénité. Il mourut par "une pure défaillance de la nature , comme une lampe qui s’éteiiil insensiblement quand rimilu vient .à manquer, selon l’expression de l’évêque de llhodez.

1! demeura exposé le lendemain, 28 septembre jusqu’à midi , d’abord dans le Heu où il avoil terminé sa vio, et ensuite dans la chapelle

de Saint-Lazare , où le service divin se fit avec toutes les pompes et les solennités de l’Eglise. Ses funérailles ne lurent niajestueuses que par leur simplicité :le prince de Conli , le nonce du pape , s’éloient mêlés à la foule des pau- ‘ vres, cl les dames de la Charité précédoient une foule d’orphelins que la pieuse sollicitude de Vincent de Paul a voit sauvés de la misère. Son cœur fut renfermé dans une bolto de plomb, et son corps dans un modeste sépulcre. On lisoit dans l’église de Saint-Lazare celte simpks épitaphe :

Hicjacet venerabilîsvir, V icentius à Paulo^ presbyter, fundator seu inslitutor, et primas generalis con^re^atlonis tnissionis , nec non pucllarum cJiariuuis : obiit dis 27 septemb.

anno i6()o, ætatis verà suæ 85.

Avant de juger coite vie , avant de voir quelle récompense elle reçut, il nous parolt indispensable de suivre les autres parliez dé cet .ouvrage, c’est-à-dire, l’histoire des institutions fondées par saint Vincent de Paul et la morale de cet illustre serviteur de Dieu (i^)*

• «AA>V%«<%‘%WV%‘V%>WV\\4%4«i\MrW%WVVV«V%\% |

Page 1