LIVRE DEUXIÈME
CÉJ IKSTittitlOjfi EO:SdÉÈS RAfl VlNC^Sl* DE PAUL. ^ -
On ne peut séparer un homme du bien qu’il a fait : il vit , pour ainsi dire , dans ses ouvrages ; ■ ses bonnes œuvres perpétuent la mémoire de son nom cl appellent la reconnoissance des âges les plus reculés. De quelque manière qu’on examine la vie de saint Vincent de Paul , c’est de celte vie qu’on peut dire qu’elle est toute pleine ; qu'on contemple en effvl le majestueux édifice que les vertus chrétiennes du saint couiesseur élevèrent à, la religion et à la bienfai sancc ; rien n’échappe à cette piété admirable , ni les besoins du clergé . ni les nécessités des pffDvre.s. A sa voix, de courageux missionnaires "vont, nouveaux François Xavier, évangéliser les peuples barbares ; ici , des prêtres vénérables inslrnisent les jeunes pasteurs pour les préparer au saint ministère ; là se groupent ces ussockitions , ces confréries charitables auprès de toutes lo« misères ; au milieu des guerres ci-
(82) ... ; viles et des invasions étrangères, des hôpitaux s’élèvent comme par miracle, et le pauvre y itouve uu abri contre les tourmens d’une triste -• existence. Notre ouvrage seroit donc incomplet, si, après avoir tracé la vie de saint Vincent de- Paul , nous ne revenions pas sur l’hisloire des institutions qu'il a fondées; nous allons en suivre , dans ce livre , l’origine , les dévcloppemens et les résultats (i 8), t -
CIIAPITÎUi: PREMIER.
Idée gênCrale desmissions élal/llee par fùicenl de Paul. — lîcglcs cl succès des Tittssions (U\, saint Fmeent.
Nous avons vu l’origine cl le caraclère des missions établies par saint \ inceul ; l’expérience nous a fait voir tout le bien c|u’el!es pouvuicui faire , particulièrement aux classes ignorantes qui n’agissent que par suite de grandes et fortes émotions; les courses pieuses des missionnaires produisirent des eftéls presque miraculeux; les évêques de toutes les provinces les sollicltoient comme un bienfail. Nous trouvons , dans une' lettre de l’évêque de Chartres de l’année 1647,, ces paroles -remarquables : «La mission est un, des plus grands biens et des plus nécessaires • que je connoisse; car le pauvre peuple est plongé dans la plus grande ignorance , et si vous ppuviez voir son état dans mon diocèse , vous en seriez touché de compassion. Je vous le disj en vérité, la plupart de ceux qui sont calholiques ne le sont que de nom, et seulement à cause que leur père l’étoit, et ne savent pas même ce que c’est qu’être calholiqtie , et c’est ce qui me donne mille peines ; car iis ne font aucune distinction entre aller au prêche ou a la messe. »
Saint Vincent connoissoit bien toute l’impoi’tance de ces prédications évangéliques : « Tra^ vailloüs , disoit-il , au salut des pauvres gens des
campagnes , parce que Dieu nous a appelés pour cela , et saint Paul nous convie de marcher en notre vocation , et de correspondre aux desseins éternels que Dieu a eus sur nous; ce travail -lb est le capital de notre congrégation; car nous n’eussions travaillé jamais aux ordinans et aux séminaires des ecclésiastiques, si nous n’avions jugé qu’ils éloient nécessaires pour maintenir les peuples en bon état , et conserver le fruit des missions, afin qu’il y eût de. bons ecclésiastiques parmi eux , imitant en cela les conquérans, qui laissent des garnisons dans les places qu’ils ont conquises. Ne sommes-nous pas bienheureux , mes frères , d’exprimer la vocation do, Jésus-Christ ? Car qui exprime mieux la manière de vivre que Jésus a tenue sur la terre que les missionnaires ? Voyez -vous comme ils se transportent aux Indes , au Jaj>on , au Canada, pour achever l’œuvre que Jésus-Christ a commencée, ci qu’il n’a point quittée depuis le premier instant de sa vie jusqu’à sa n»ort ; pensons qu’il nous dit intérieurement : Allez, missionnaires, où je vous envoie ; voilà de pauvres âmes qui vous allendeut, dont le salut dépend en partiix de vos prédications et de vos catéchismes. * Pénétré de la haute destination des missionnaires , saint Vincent devoit être naturellement convaincu de l’immensité de leurs devoirs. Il lœnsoit que les missionnaires avoîent partieu- ' iièrement besoin d’une profonde humilité , d’une grande défiance d’èux inêmes , pour ne pas attribuer à leur industrie ni h leur travail la conversion des ûmes ; ne retenant pour eux que la confusion do leurs défaiùs et I impuissance de leurs lalcns. Ils dévoient avoir une parfaite
confiance en Dieu , ne «c rebuter d’aucune dif- ^ ficulté , le zèle devant les entraîner à servir les hommes , à provoquer leur conversion ; ils dévoient se soumettre à de'*'conliuiieiles mortifications du corps ; ils dévoient alHcher noe indiifércnce profonde pour les emplois et les biens d’un monde misérable, en sorte même que si leùrs paroles réussissoient dans une ville, ils ne puissent pas, sous le prétexte même du bien qu’ib font, se dispenser d’obéir , si le supérieur leur commandoit d’abandonner la chaire de vérité.
Les missionnaires dévoient déférer ponctuellement aux volontés des évéques , des curés , se livrer h l’oraison avec une ferveur particulière.
« J’ai appris de diverses personnes , écrivoit Vincent de Paul à un chef de mission , que la bénédiction de Dieu s’est répandue sur vos paroles ; je prie qu’il vous donne d© plus en plus' l’esprit d’humilité dans vos fonctions, parce qoe du moment que vous croirez que voire éloqucDce seule touche les âme.* , Dieu vous ôtera lu grâce qu'il vous fait ; humiliez- vous'* donc graudetneot , Monsieur. Eh ! que prorfiter»-t4l au plu» grand prédicateur du monde dWoir fait retentir ses prédications dans une proviwce, S4 avec tout cela il vient sc perdre par son orgueil ? » ^ *
V Dans une autre exhortation , Vincent de Paul rÀoniinande à ses missionnaires ^ ne point se laisser emporter è une ferveur excessive dans^ leurs prédications , de ne pas trop élever le ton de leur voix , de parler au peuple avec onction, mais avec une voix médiocrement élevée; et ' ceci , autant pour mieux é^re compris par lear auditoire , que pour ménager les forces et la
sanl6 «les ouvriers évanjiéliqiies. Ayant h prô^ cher souveqt , quelquefois à deux reprises le mémo jour, ils se riiduiroieut eux-mêmes à l’impuissance de conliniier , s’ils épuisoienl leur voix et leur poitrine. « Ne ruites pas trop d’ef~ forts eu parlant au peuple, êcrivoil-il à un pieux' missiounairc ; j’apprends que cela vous afl’oihitt beaucoup : au nom de Dieu, Monsieur, raéna-' gez voire sauté ; modérez vos paroles et vos seolimens. Je vous ai dit autrefois que Notre Seigneur béait les discours qu’on fait en parlant d’un ton couimun et familier , parce qu’il a luimême enseigné et prêché de la sorte , et que cette manière de parler étant naturelle , elle est aussi plus aisée que l’autre , et le peuple la goûte mieux cl en profile davantage. »
C’est principalement h l’égard des prolestaaa. que les ouvriers de la parole évangélique do.^ voient redoubler de zèle et de précaution ; la crainte d’élever des discordes dans des provinces ]>eiiplées de protestaus , telles que la Guyenne , le Languedoc et le Poitou , devoient contenir-, leurs prédications .dans des bornes sévères.*' Saiut Vincent, dont la charité étoit aussi éclairée que vive , ne vouloit point cire la cause d’ao-;' ddens et de trouble^ dans le royaume , et c’est pourquoi il prescrivit à ses missionnaires des règles de conduile admirables avec les héré-» tiques ; il vouloit que les disputes en matière dei religion , celles surtout qui se font avec aigreur et avec des paroles piquantes , ne fussent pas' employées pour éclairer les malheureux disciples de l’hérésie. « On no gagne rien par la fierté et la dàlère; vous vaincrez plus aisément par-l’humililé et la charité. Ne régligez point
cepciulant la théologie polémique ; soyez toujours prêts , comme les apôtres , à reudre raison de votre toi et h eu soutenir h vérité dans des conférences amiables avec les protestans , et, répondant toujours doucement à leurs objections, témoignez-leur du respect et de l’alTection , non sans doute pour flatter leur erreur , mais pour gagner leur esprit; qu’une vie exemplaire surtout soit une sorte de prédication perpétuelle au profit de la foi ; prêchez contre le vice et les mauvaises mœurs ; que votre zèle multiplie les moyens, que la charité les fertilise, selon l’expression de l’Ecriture ; irais , au nom do Dieu , point de disputes envenimées , point de paroles irascibles (19).
Pour obtenir ce résultat , saint Vincent de Paul savoil bien que le meilleur moyen éloil la règle : les missions étant les ouvrages de la grâce divine , il falloit qu’elles se fissent avec ordre , et que chaque troupe de missionnaires lut , selon i expression de saint François Xavier, comme une troupe de soldats bien disciplinés ou comme une petite armée , laquelle , par son hou ordro , se rendît terrible et formidable aux ennemis de tlésus-Christ.
La première condition pour évaugéli^rdans un diocèse doit être la permission de l’^'êque; Ibs missionnaires doivent la présenter aux curés, dont ils obtiendront le consentement préalable et la bénédiction dans le sein même do l’Eglise ; s’ils refusent la mission , les ouvriers évangéliques doivent prendre congé d’eux avec humilité, pour imiter et honorer surtout l’acquiescement de Noire Seigneur au refus de sa parole qu’ou lui a fait quelquefois , ainsi qu’il est rapporté