‹ Vie de s. Vincent de PaulChapitre 9 sur 28 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

Fondation des séminaires et des retraites eccUsiaslumes. — Mission de F incent de P.aul aux armées^

. Toutes les pensées de Vincent de Paul étoient puisées dans un principe religieux; il savoit par ecspérience que les bons ecclésiastiques sont comme la source perpétuelle des charités humaines , et eu môme temps que sa bienfaisance c attentive s’élendoit sur les pauvres et les orphe- ' lins, sa piété fondoit des séminaires d*ccolésiasti> ques destinés au ministère sacré, et établissoit ces retraites et ces conférences cléricales, qui de^.

voient redoubler le zèle et l’aplilude des pasleurs. Ce fut en Tdiinée i636j qu’il conçut la première pensée d’un séminaire de jeunes clercs dans le collège des Bons-Enfaus. Saint Vincent s’élait aperçu que , séparés les uns des autres, les élèves qui se destinoient au service ecclésiastique, resloientde longues années avant d’acquérir la science et les vertus nécessaires pour exercer le ministère de l’église : celle pensée l’agiloit depuis bien des années ; mais , si dans les choses qui tiennent à la bienfaisance générale , Vincent de Paul croyoit pouvoir suivre sa propre impulsion , dans celles qui tenoient à la hiérarchie ecclésiastique , le premier il savoit donner l’exemple de la. soumis-, siou , et n’alloit pas , dans son impatience du bien public , secouer les liens d’une salutaire obéissance. 11 s’adressa donc au cardinal de Bichélieu ; il lui exposa qu’il n’y avoit rien de plus à désirer pour les jeunes clercs qjai se deslinoienl aux saints ordres , que l’établissement des retraites et des séminaires dans les diocèses; que là ils seroient exercés pendant deux ans à la vertu , à l’oraison et à toutes les fonctions ecclésiastiques, et apprendroienten même temps la décision des cas de conscience et les autres parties les plus nécessaires de la théologie. En un mot, qu’ils y seroient rendus capables , non-s3ulement de travailler à leur perfection particulière , mais encore à la perfection de co gouvernement des âmes que Dieu leur a confié. Le cardinal do Richelieu l'écouta avec plaisir; il approuva l’idée de tels séminaires répandus sur la surface du royaume ; il l’engagea même à éta- »blir sur-le-champ un modèle de. ces institutions

dans lu capitale ; et , pour donner un moyen de. le commencer , il lui envoya mille éciis . qui lurent employés à l’entretien des premiers clercs que saint Vincent reçut dans le collège des Bons- Bnfans , au mois de février 1642. Ces jeunes clercs furent instruits pendant l’espace de deux ans , et initiés à toutes les fonctions du sacerdoce. Plusieurs autres s’y présentèrent ensuite en olSrant de payer une pension et, comme le nombre a ugmeatoit chaque année, la maison des Bons-Enfans prit bientôt le titre de séminaire , avec l’autorisation dé M. l’archevêque de Paris. Cet exemple ne resta pas sans iinitatiou.'A peu pr^ à cette même époque s’établirent les prêtres de la commpnauté de Saint- Nicolas-du-Chardonnet.

Bientôt l’établissement du séminaire des Bons-Enfans s’accrut de telle manière, que Vincent de Paul crut devoir le diviser en deux classes distinctes. Les clercs qui étudioient les humanitési furent ^transportés dans une maison à l’extrimité du faubourg Saint-Lazare , et il nomma cet établissement le séminaire de Saint- Charles. Les autres demeurèrent dans la mai- •son des Bons-Enfans, pour apprendre la théologie- ' , -

L’averlifsemênt que donne saint- Paul à Timothée. de n’imposer les ordres sacrés que diflicUement, est. une 'des plus importantes vérilé.s de la discipline ecclésiastique. Combien l’évêque ne doit-il pas réfléchir fiu moment où il confère l’auguste caractère de prêtre, c’est-àdire la mission de célébrer les saints mystères, de conduire les âmes, deles lier et do les délier suivant l’expre.ssion évangélique. La ^ifliculté

esl grande en ce moment. La nécessité de pourvoir aux besoins de l’Eglise peut rendre révôque plus facile dans ses choix, mais celte facilité ])eut être , d’un autre côté , une cause de grands scandales. Saint Vincent , honoré de la coniiance de plusieurs évêques, avoit été souvent consulté sur les déplorables exemples que donnoient les mauvais prêtres. L’évêque de Beauvais avoit surtout éveillé sa sollicitude. 11 rechei*ciioit la cause du mal et les remèdes nécessaires pour le faire cesser. Saint Vincent fit observer qu’il falloit aller 5 la source meme, et quepuisqu’u)n ne pouvoit que très -difficilement changer les anciens prêtres, il falloit s’occuper, se mettre en peine d’en former de bons pour l’avenir; et le meilleur moyen éloit indubitablement de ne plus en admettre dans les ordres sacrés, qui n’eussent la science nécessaire, et les autres signes d’une véritable vocation; enfin de les confier à de bons prêtres qui pussent les rendro capables de leurs obligations, et les bien pénétrer des devoirs de l’état ecclésiastique. Ce fut dans cet objet qu’il étalilit les conférences ecclésiastiques, et les retraites spirituelles, dont nous parlerons plus en détail dans la deuxième partie de cet ouvrage.

J)ans son immense sollicitude, Vincent de, Paiil ne négiigeoit aucune des classes de la société. En ]65G, il entreprit une mission dans IfÆ armées royales : un préjugé s’est établi , qui proclame que la foi et la piété sont incompatibles avec la profession des armes : des hon>mes habitués, au fracas des batailles et à la licence des camps, ne peuvent, dit-on, s’aboivdonner aux id^ religieuses : leur rappeler ce

qu’ils doivent à la religion , c’est les distraire de la tâche glorieuse qui leur est commise; les abaisser devant les autels, c’est aifoiblir cl humilier leur courage. Etrange paradoxe, que la saine raison cl l’hisloirc repoussent également 1 Que peut avoir d’incompatible le titre de chrétien avec celui de soldat? Le christianisme u’adopte-t-il pas, comme des devoirs, toutes les obligations de la vie? il élève le soldat dans un ' jour do bataille , il le console au moment de sa mort; b l’immortalité de la gloire , il ajoute une immortalité plus sainte et plus grande , l’espérance d’une nouvelle vie. Je les vois encore, ces nobles chevaliers, une croix de bois orne leur poitrine; ils renversent, aux saintes exhortations des prêtres, et les Maures d’Espagne et le njusulman de la Palestine. Leur piété amollib- " elle leur courage? la pensée de la mort arrêtet-elle leurs bras ? Mais, ajoule-t-on , les occi>- ' palions, les désordres du camp ne permettent pas tous les devoirs de la vie religieuse , et excluent la parole de Dieu du milieu dè cetto multitude armée. Sans doute il est impossible d'itriroduire une sorte de rigueur monastique sous la tente : mais le christianisme est plein d’indulgence : il fait la part des temps , des lieux et des nécessités. Depuis quand d’ailleurs les désordres des camps seroient-ils les mobiles de la valeur cl les garans de la victoire? Iæ bon chrétien sera toujours le meilleur soldat ; l’obéissance est pour lui un devoir, la discipline une règle sacrée , le nom du prince réveille ses respects, le souvenir de la patrie inspire son enthousiasme. Sous les empereurs païens, dans Rome même, le soldat chrétien

fui l’exemple des camps el le modèle de la bravoure. Chose extraordinaire ! Au milieu des troubles de la guerre civile , jamais sa voix ne SC mêla aux cris de la sédition , et tandis que des lois menaçantes suspendoient le- glaive de la persécution sur sa tête, il resloit soumis, et jamais son épée ne se tourna contre César dans les révoltes militaires !

Les Allemands venoient de faire une irruption dans la Picardie; leurs armées avoient franchi les frontières; l’alarme s’étoitrépandue rapidement dans les provinces ; Paris même n’étoit pas h l’abri de leurs attaques ; les troupes du roi étoient occupées à l’autre extrémité du royaume. Le cardinal de Richelieu fit un appel au peuple âu nom du roi Louis XIII. Dans les périls de la monarchie , la noblesse se levdit toute entière ; elle oublioit les petites tyrannies des ministres pour défendre la royauté. La capitale de France rcssembloit à une place d’armes; une population Immense , chassée des provinces voisines, s’y étoit réfugiée; plusieurs convens se remplirent de troupes, et voici comment Vincent de Paul s’erari me sur la terreur qui s’étoit répandue dans Paris : c Paris, dit-il , appré- «hende d’être assiégé; les ennemis qui sonteii- » très .dans la ■ Picardie la ravagent avec une » grande armée qui s’étend è dix ou douze lieues »^.d*ici ; de sorte que tous les habitans des enri- »roDs viennent ’se réfugier dans celte ville. Le * »Roi néanmoins forme une armée pour s’oppo- • serà cette irruption. Qui le croiroit ? Le liea » où s’arment ces soldats nouvellement enrôlés, > est notre maison. Les tables , le bûcher et le *» cloître sont remplis d’armes, et les cours dc^

! Gi’ ’»ll

a gens de guerre. Le saint jour de l’Assogiplion B ix’est pas exempt de ces embarras tumultueux : aie tauxbüur commence à battre dès sept heures a du malin ; on a dressé soixante-douze com- «pagnies dans notre cloître , et nos prêtres ce- ‘ a pendant n’ont pas cessé.de faire leur retraite,

» trois ou quatre jours exceptés, b ^

La yue du tumulte des armes, l’aspect de ces soldats qui , dans l’exercice de leur profession dissipée , oublLorènl trop souvent des devoirs de la religion et de la morale , inspirèrent à Vincent de Paul la pensée de ses missiqns dans les camps. Il en écrivit au chancelier, et il reçut l’ordre exprès du Roi de faire partir vingt missionnaires pour l’acmée ; le pieux serviteur de Dieu obéit; il se rendit lui même auprès du Roi , alors à Scnlis, pour lur offrir scs services et ceux de lopte sa congrégation. Il fit acheter une lente pour servir d’abri à ses pieux compagnons, leur envoya des vivres, un mulet et une charrette : ilVonloit , dîsoit-il .“^quo les prêtres du Seigneur campassent au milieu des enfans d’/sracl pour réveiller leur courage et leur rappeler*les commaudemens du Dieu des armées^

Il existe un règlement sur les missions à l’armée. G’esk encuru dans ées lois que le saint pas- ’’ teur imposa »ax missionnaires , qu’il faut rechercher l’o^rit de charité et de miséricorde qui ahimqit sdint Vincent de Paul. « Les prêtres » qui sont à l’armée se représenteront que Dieu »Iës « appelé» à ce saint emploi :'i.* Afin d’of- B frir leurs prières et leur» services à Dieu pour

0 l’heureux succès des bons desseins du Roi, set la conservation- de son armée; 2.* pour

1 aider les gens de guerre qui sont dans lo péché

»à s’cn retirer, et ceux qui sont en état de grâco » de s’y conserver ; enfin pour, faire’ leur pos- • siblepour que ceux qui mourront sortent do ce 9 monde en état de salut.

» Ils auront pour cel elTet une particulière 9 dévotion au nom que Dieu prend, dans » l’Ecriture, du Oteti des armées, et au senti- » ment qu’a voit Notre Seigneur, quand il disoit: nNon veni pacem mittere , sed ^tadlurii , et 9 cela pour vous donner la paix qui est la fin 9 de la guerre.

»Ils se représenteront que si bien ils no 9 peuvent ôter tous les péchés de l’armée, que «peut-être Dieu leur fera la grâce d’en dimi- «nuer le nombre, ce qui est autant. que si on » clisoit que siNotre-SeigneurJésus-Christ devant «être crucifié encore cent fois, il ne le sera «peut-être que quatre-vingt-dix* fois, et si » mille âmes , par leurs mauvaises dispositions , «dévoient être damnées, ils feroient en sorte, » avec le secours de la miséricorde et de la grâce »de Dieu , qu’il y en ait quelques-unes de ce nombre qui ne le seront pas.

«Les vertus de charité, de ferveur, d’obéis- «sancc, leur sont également nécessaires pour «cela; c’est pourquoi ils en feront une conti- «nuellc pratique intérieure et extérieure, et « notamment de l’accomplissement de la volonté «de Dieu.

» Ils célébreront la sainte messe tous les jours, 9 ou communicrout à cet ciTet.

9 Ils honoreront le silence de Notre-Seigneup 9 aux heures accoutumées, et toujours à l’égard »des affaires d’Etat , et ne témoigneront leur

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»pe!nc qu^'i leur supérieur oû à celui qu’il leur > ordonnera.

» Si on les applique h cnlendre les confes- » siens de pestiférés, ils le feront de loin et «avec les précautions nécessaires , et laisseroal «l’assistance corporelle, tant de ceux-ci que «des autres malades , à ceux que la Providence • «emploie à ces fonctions.

> Ils feront souvent des conférences , après «avoir pensé devant Dieu aux sujets qui 'seront «proposés, par exemple, i“ de l’importanco «qu’il y a que les ecclcsiasliqu'es assislcmt les «armées; 2 ® en quoi consiste cette assistance;

» 3® les moyens de la bien faire. Ils pourront » traiter, par la même méthode, d’autres sujets «qui leur seront convenables en cet emploi ,

» comme de l’assistance des malades , de quelle «manière on se comportera pendant les com- «bats et les batailles, de l’Iiumilité, de la pa- » tience , de la modestie et des autres pratiques «requises dans les années. »

Tel fut le règlement que Vincent de Paul donna aux missionnaires. Leurs pieux travaux obtinrent un plein succès. En même temps ([uc des victoires relevoicotle drapeau de laFi-ance, le désordre disparoissoit des camps ; sur le champ de bataille , le soldat vainqueur louoit le Dieu des armées du succès de ses entreprises , et le prince lui-même faisoit retentir la lente royale de pieuses acclamations et de saints cantiques. Les touchantes exhortations des missionnaire», les secours qu’ils prodiguoient aux blessés , les consolations qu’ils dunnoieut aux inourans , tout cela avoit environné leur’ saint et courageux pèlerinage de respect et de vénét*

rfliion. Parmi toutes les actions de sa vie , Vincent de Paul se plaisoit surtout au aouveuir do ce^ vicloirés de la rcHj^iou au milieu des victoires de la pairie. » Boui soit Dieu , écrivoit-il à B UQ de cûs missionnaires , du succès qu’il donne »à votre travail ! que celte Lénédiclion me . » paroit grande ! Quoi ! vous avez procuré, pour » votre part , le Lon état de Irois cents soldais «qui ont si dévotement communié , et de sol- » dais qtii s’en vont à la mort ! Il n’y a que celui «qui conuoU la rigueur de Dieu dans les enfers »qiii puisse cômpreudre la graudeur de ce «Lien. Mardi passé, il y avoit déjà neuf cents I confessions faites dans toutes les parties de I l’armée , outre ce qui s’est fait depuis. Dieu 1 B monsieur , que cela est au-dessus de mon es- • pérancc ! 11 faut s’humilier, louer Dieu , con- Bliüuer avec courage , et suivre votre mission »là où Dieu peut la béuir. * Dans ui>c autre lettre : « Il nous est impossible , dll-il ,ide vo«is B envoyer si tôt ces missionnaires que vous als tendez , parce que ceux que nous avions prô- B parés ont été commandés pour suivre les régi- »mens qui étoient'h Lazarques.à Ponce, à »Saiul-Leu, à la Chapelle, Orli , et camper «avec eux dans l’armée , où déjà quatre mille B soldats ont fait leur devoir au tribunal de la »péuitence avec grande effusion de larmes. J’es- Bpèro fjuc Dieu fera miséricorde à plusieurs, et «que cela )ie nuira pas peut-être au bon succès » des armées du Roi. »

Les missionnaires , animés par les exhortations du bienheureux Vincent de Paul , résolurent* de suivre en tout lieu les armées royales. Ils cainpoicnt avec elle ; jour et nuit , la prière

et le sacrifice s’élevoient jiisqu’à Dieu; le Te Deum do la vicloire rclentissoit dans les camps , et les intercessions des missionnaires oblenoient le salut des^ âmes pour les guerriers qui succomboient dans les combats ; au milieu des rigueurs de l’bivcr, ils donnoient l’exemple de la patience et du courage; ils étoient les premiers h l’oraison et au travail ; ils rappeloient aux'soldats l’amour du prince et de la patrie , et la vie de l’éternité qui seroillc prix de leurs travaux. Enfin ,■ après une glorieuse campagne, l’armée rentra dans Paris , et les missionnaires reprirent leurs exercices dans la communauté de Saint-Lazare (ii)* - '

CIIAPITIIE VU.

Secours fournis par saint rincent aux pvo~

vinces'envaliies. — Saint rincent à la cour

de Louis Xir et d'Anne d'Autriche

Durant les longs déchiremens des .gueiTes civiles et les invasions étrangères , les peuples «voient beaucoup souüert. Les factions no s’étoient point épargnées dans leur fureur, et l’invasion d’un ennemi barbare avoit achevé ce que les partis avoient laissé debout.

Dans l’année iGSg surtout , la Lorraine avoit éprouvé tous les maux de la guerre. Metz , Toul , Verdun, Bar-le-Duc et Saint-Michel étoient réduits h la plus profonde, misère. « II y avoit en tofit lieu, dit un historien contemporain, des personnes de tout état dans la der-

nièrc aflliclion et indigence , jusque là qu’il se Irouvoit des mères qui , par une rage de faim , mangeoient leurs propres enlans ; des filles , des demoiselles en grand nombre , s’apprêtoîent à la prostiluliou pour éviter la mort et des religieuses éloient même à la veille de rotnpre leur clôture pour aller chercher du pain , au péril de leur honneur. # De si grandes misères, un si grand désordre , réveillèrent l’immense sollicitude de Vincent do Paul. Dès qu’il apprit ces inallieurs publics , i! sollicita la bienfaisance des habitans de la capitale et de ces saintes dames (jui , au milieu des distractions de la cour, employoient leur fortune au soulagement de tous les malheureux. Mais ces premières aumônes furent bientôt épuisées ; les nécessités étoient si pressantes , la misère si générale , qu’il falloitplus que des charités ortlinaires pour satisfaire aux besoins d’une population ruinée par la guerre. « Mais , disoit le plus glorieux des apôtres , Je puis tout en celui qui me conforte; » et jamais ces paroles ne s’appliquèrent mieux qu’aux efforts du bienheureux saint Vincent.

Son zèle sc multiplioit : plus la charge éloit forte , plus sa vigueur sembloit augmenter.

Qui le croiroit I dans ces temps de misères , il recueillit près de seize cent mille livres d’aumônes pour les pauvres de Lorraine ; il solliciloit tous les rangs , tendoit la main à toutes les classes , depuis la reine de France jusqu’à la femme de l’artisan. Pendant ces cruelles années de malheurs publics , un seul frère de la mission , au nom de saint Vincent de Paul, fit cinquante-trois voyages dans la Lorraine , et chaque fois il y apporta vingt ou trente millü

livres d’aumônes , el ce qu’il y a de remarqua- Lle, c’est que les missionnaires élolent respectés >

au milieu des désordres des camps , et arri> voient toujours , sans rencontrer l’insulte , dans les lieux: où ils dévoient distribuer leurs charités.

Un mode particulier de distribution fut adopté pour les familles d’une antique opulence , et qui avoient tout perdu dans la guerre. Par une de CCS attentions que la charité véritable seule peut inspirer, saint Vinceüt leur épargnoit même la honte de demander ; des secours ‘secrets s’adressoient à ces familles , et elles ignoroient jouvent la main qui les prodiguoit ; quelquefois en leurlaissoit croire que c’étolt une grâce toute royale et un de ces bienfaits du trône , que la imblesse pouvoit recevoir. Quant au pauvre et à l’artisan, on lui distribuoit du pain et du potage qu’on faisoit faire pour leur nourriture: on ne leur donnoit que peu d’argent à la fois-, pour éviter ces prodigalités de la misère qui quelquefois veut s’oublier elle-même dans la débauche. Mais ce n’éloit pas encore tout ; la Providence préparoit de nouvelles épreuves.

La guerre allpil continuer : devant elle, chassés de- leur patrie , s’enfuirent une partie des habitans de la Lorraine : un grand nombre vint se réfugier à Paris , et se jeta , comme par un sentiment naturel, daps les bras de saint Vincent de Paul, pour me servir de la belle expression du vieil évêque de Rhodez. Leurs prières ne furent pas impuissantes : l’homme pieux les abrita , leur procura du pain et des habits; le village de la Chapelle leur fut donn^ j pour demeure ; les prêtres missionnaire leur

pbi’lèreat des secours et des consolations reJî- {îieuses , et ces malheureux altendirent pa^ tie^ninont U lin des guerres et des misères du royaume.

Parmi ces réfugiés , il y avoit quelques genliUhomines et leurs furnillcs , qui , ayant vendu h vil prix leurs biéns héréditaires , éloient venus chercher un abri contre la tempête dans les murs de Paris; ils subsistèrent pendant quelque temps des foibles sommes qu’ils avoient sauvées du naufrage; mais une fois leur fortune consommée', ils n’eurent plus d’espérance : la honte les empêcuoit de se plaindre, et ils aimolenl mieux mourir de faim que do tendre la main 5 la pitié publi(|uc. Une personne respec-' table fit connoître à Vincent de Paul les besoins de cette noblesse malheureuse. « O monsieur !

» répondit l’homme de Dieu, que vous me faîtes » plaisir 1 Oui , il est juste d’assister et de soiv- »lager cette pauvre noblesse, pour honorer 9 Notre Seigneur, qui étoit très-noble et Irès- » pauvre fout ensemble. » Vincent de Paul ne perdit pas de temps , et, plein de celte sainte pensée , il réunit sept ou huit gentilshommes des plus riches du royaume , et leur parla avec, tant d’onction sur le mérite de cette œuvre de charité , que tous spontanément se cotisèrent pour secourir les nobles familles de Lorraine. Ce prenaier secours étoit suffisant piour satisfaire aux besoins les plus pressans, et afin de le rendre continu et profitable, ces gentilshommes résolurent de se réunir’ le premier dimanche de chaque' mois pour pourvoir 'aux besoins des pauvres réfugiés.' Il arriva, dans «ne de ees réunions , qu’il manquoît environ

deux cents livres pour que la somme nécessaire à celle charité fût complète : il élbit impossible de so la procurer, et ce fut alors que saint Vincent appela le père procureur do la maison de Sainl-Lnzarey^et , le tirant b l’écart , il lui demanda tout ba^ quel argent il avoit : celui-ci lui répondit qu’il n’avoit que ce qui éloit nécessaire pour pourvoir le lendemain aux besoins ordinaires de la communauté , qui étoit alors fort nombreuse; et combien y a-t-il? répliqua saint Vincent. — Environ cinquante écus. — Cinquante écus ! Hé bien ! allez-moi les chercher ; et , quand on les eut apportés , il les donna pour fournir ce qui manquoit pour la subsistance d’un mois des gentilshommes réfugiés, aimant mieux se réduire à emprunter ou à souUVir avec les siens , que de laisser ces infortunés dans la misère. Un de. ceux qui centribuoient à celle charité , admirant la généreuse résolution de saint Vincent de Pau! , envoya secrètement le lendemain un sac do mille livres à la maison Saint-Lazare.

Celte œuvre envers les pauvres gentilshommes continua plus de huit ans, et lorsque les révolutions, agitant l’Angleterre, forcèrent -une multitude do jeunes Ecossais ou Irlandais h fuir leur pairie pour sauver la foi catholique monacée, saint Vincent de Paul étendit là charité publi([ue sur les viclinufs do la religion , comme sur les victimes de la guerre. En l’année iC/jq, les frontières de la Champagne et de la Picardie ayant été encore envahies, saint Vincent Onvritson cœur à ces nouveaux malheurs. Comme la palme qui /élève avec iCautant plus de vi quelle est plus chargée , suivant l’exprcs-

sion de l’Ecriture , le serviteur de Dieu entreprit encore cette œuvre de miséricorde; plus (le six cent mille livres en pain, vivres , vêle- ^ mens, remèdes pour les malades, outils pour cultiver la terre, et grains pour J’ensemenceinent . furent dirigées sur la Champagne et la Lorraine. Antique ville do Reims, Rocroy, cé- ](>bre dans nos fastes militaires , dites-noos quels furent alors les bienfaits de l’homme saint? Les pauvres mourolent de faim et de froid; les vieillards et les orphelins couchoient sur la paille, dépouillés de lem-s vêlemens; ils n’avoient plus que la pierre pour reposer leur tète ; ils avoient vu leurs maisons en cendres : les palais et les chaumières étoienl dévastés. \incent de Paul entreprit de réparer celle grande ruine; huit ou dix de ses généreux compagnons furent envoyés sur les lieux , et Icis iilles de la Charilé , leurs pieuses compagnes, secondèrent leur zèle ardent , pour réparer les maux que la guerre avoit faits (12).

Il est în)])ossiL!e h la bienfaisance de fuir les grands cl la Cour. Celui qui sollicite par do voir, qui a besoin de grâces pour les répandre , doit se rajiproclier de la source dont elles émanent et vaincre celle timidité naturelle , cette modestie de l’aujc qui se plait dans la solitude , loin des pompes et des grandeurs. L’homme bienfaisant qui s’approche du prince devient en quelque sorte le uiinislrc de ses charités ; il est tout à la fois utile à la majesté royale dont il exerce la pieuse inunincence, et aux pauvres sur lesquels il appelle les bienfaits.’ La Providence a placé les grands sur les marches du tronc, comme pour y faire mouler la pri-ère.

La misère a souvent besoin de patronage pour se faire connoîlre; trop d’importantes distractions occupent la majesté des rois : c’est aux grands quil est donné d’indiquer les plaies qu’elle doit guérir, les maux qu’elle doit soulager.

Depuis que le christianisme s’est assis sur le trône avec Constantin , on a toujours vu les évêques et les pontifes de Jésus-Christ habiter les Cours et souvent guider les conseils du monarque : sur ce théâtre , la piété peut encore s’exercer; le clergé a des devoirs h remplir auprès des rois comme dans la foule ; la parole d’un évêque a souvent arrêté la colère , fléchi le ressentiment ou excité de généreuses pensées. Au milieu de ses pieuses et nombreuses occupations, Vincent de Paul ne négligea donc point l’oreille des rois. Le règne de Louis XllI avoit.été agité par les convulsions de la guerre civile; la sédition avoit méconnu l’autorité, et les désordres religieux avoient survécu à la inorlt de Henri IV. Pendant le règne, de Louis XlII, Vincent do Paul n’eut de communications avec la Cour que pour remplir le saint ministère de défenseur des pauvres et pour assister à ce moment solennel où l’arae de Louis XIII monta vers son rréaleur.. Un historien rapporte qu’à son agonie , le roi envoya chercher Vincent de Paul à Saint-Germain-en-Laye, pour en recevoir de salutaires avis et pour lui communiquer quelques desseins de piété. La preûiière parole que prononça le serviteur de Dieu en s’approchant du lit de douleur, où reposoit le successeur de tant de rois, fut cette pelle sentence de l’Ecrilyrc ; Timenti Daim

benè erit in extremis. A quoi le prince répondit , en achevant le verset : Et in die defunotionis suœ benedicetur. Le roi daigna s’entretenir avec lui de la direction des évêchés. « O » monsieur Vincent ! lui dit-il, si je retournois N en santé , les évêques dcmeurcroient trois ans » en retraite chez vous. Je fais bien cas de volro • institut , et je juge vos moyens très-propres et ' » très-convenables pour préparer les eccléstas- » tiques à soutenir la charge très-pesante de ces > dignités. • Saint Vincent demeura auprès du roi jusqu’au i4 mai i64^> jour oh Ce monarquq expira. Après quelques consolations versées -sur la douleur de la reine , Vincent de Paul s’en revint bientôt à Saint-Lazare offrir à Dieu des prières et célébrer l’office des morts, afin d’honorer, pour la dernier© lois, la majesté royale au tombeau.

^ Ce fut sous l’administration d’Anne d’Au- . triche, régente du royaume, que Vincent de Paul commença b se trouver lié à l’adlninistration.de l’Etat. La reine mère avoit jugé îf propos d’établir un conseil pour les affaires ecclésiasliques; il fut composé du cardinal Mazarin , du chancelier, de M. Charlon et de Vincent de Paul. Ce ne fut qu’avec «ne extrême répuguauce qu’en l’année 1 643, saint Vincent accepta cette participation aux affaires pu-blkpios. M la sup- , - Importa comme une croix et comme une misère; :'*'inais le bien qu’il poavoit faire dans’ ces fî»nc- ' lions le détei mina à les accepter. En effet l’oc- . V cupatioo principale de ce conseil éloit le choix des prélats et des évêques propies à remplir les bénéfices ecclésiastiques, et ce choix renlroit essentiellement dans la pensée et l'expérience

de saint Vincent do Paul. Pendant plus de dix années, toutes les affaires roulèrent sur lui ; il recevoit les demandes que l’on adressoitau roi , pour solliciter les bénéfices; il avertissoit la reine sur les vertus et la capacité de chacun j il parloit au conseil pour soutenir ou fjiire reietpr les sollicitations : c’étoit un sujet digne d’admiration de voir ce grand serviteur de Dieu conserver une sainte égalité d’esprit au milieu d’un flux et rellux de personnes et d’affaires, dont il étoit assailli continuellemeut , et posséder son âme en paix sous un accablement de distractions et d importunités ; il recevoit tous ceux qui le venoieut trouver toujours avec uno même sérénité de visage , et sans sortir de soimême ; il se donnoil à un chacun et se laisoit tout à tous pour les gagner tous è Jésus- Christ (i). Et ce qu’il faut remarquer, c’est que la reine étoit alors envirounée et pressée de toutes parts de demandes et de personnes, et qu’on couroit aux bénéfices ecclésiastiques comme à la fortune. Saint Vinçent devinoit avec une sage habileté les saints pasteurs ; il avoit un tel instinct et un tel amour de la vertu , qu’il alloit droit à elle pour l’arracher de la retraite. La reine vouloit le récompenser par le chapeau de cardinal , il le refusa avec une profonde humilité (i3).

(i) Expression de l’évôqiic de Rkodve.

( Ga )

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