CHAPITRE IV
Fondation de saint-Lazare, —Etabltssemcns ^ de charité à Paris,
CoiiiiF, le dit saint Augustin, les pierres qui dcvoirtit composer l’édifice de la piété se réunissoient peu h peu. A l’établissement primitir des Bons-Enfans vint se joindre bientôt la misj sion des prêtres de Saint-Lazare. Nous trouvons dans un petit écrit (*) le récit des causes qui amenèrent la fondation do l’établissement ^de Saint-Lazare. La maison de Saint-Lazare étoit une seigneurie ecclésiastique „ dépendant des chanoines réguliers de Saint-Augustin. Adrien Lebon, prieur de Saint-Lazare, ayant des différends avec ses religieux , et n’ayaut jm les calmer, résolut d’appeler dans son prieuré quelques-uns des prêtres du collège des Bons- Enfans; il alla donc trouver saint Vincent de Paul dans cet établissement, et .s’adressant au vénérable supérieur des missionnaires il lui dit qu’il seroit heureux s’il pouvoit contribuer'- . de quelque manière aux pieux travaux qu’il avoit entrepris : en conséquence , il lui offrit la maison de St.-Lazare, qa’il-lui çéderoit volon- . tiers. Celte offre avantageuse étonna l’humble serviteur de Dieu , et lui fit le même effet quun éclat de tonnerre imprévu , qui surprend un
De M. de Lcrtocq , cjpcteur dsSorbonne.
Itomme soudainement , et qui le laisse comme interdit’, en soric que le bon prieur s’en aper cevant , lui dil ; « lih quoi ! monsieur , vous «tremblez I » « Il est vrai , monsieur, répondit » saint Vincent de Paul , que votre proposition «m’épouvante; elle me parolt si fort au-dessus 11 de nous, que je n'ose y penser; nous sommes » d’indignes prêtres qui vivons dans la sirapli- »cité , sans autre dessein que de servir les pau- » vres de la campagne : nous vous' sommes gran- » ^ornent obligés de votre bonne voloî^té. »
Ne pouvant entraîner le pieux directeur, on lai donna six mois pour y penser. Après les six mois, dit le narrateur,]\l.le prieur me pria de l’accompagner, pour aller voir M. Vincent, auquel il lit la même proposition. De mon côté, je suppliai celui-ci de ne pas se refuser h de si instantes prières. Tout cela ne changea pas la pensée du saint personnage. Sa congrégation naissoit h peine , disoit-il , cl il no voiiloit pas faire parler de lui. Sur cela , M. Lebon , entendant sonner le dîr^r, dit à M. Vincent qu’il vouloit le partager arec lui et sa communauté. La modestie de ces prêtres, lus bonnes lectures dont ils accompagnèrent leur conversation , l’ordre qui régnoit au réfectoire , plurent tellement à M. Lebon , qu'il conçut un grand amour pour eux, et ne cessa de me faire solliciter M. Vincent , ce que je réitérai plus de vingt fois daus l’espace de six mois. Je ne puis dire avec quelle instance on Ta poursuivL Jacob n’a pas eu tant de patience pour obtenir Rachel , et tant insisté pour avoir ia bénédiction de l’ange , queM. le prieur et moi en avons eu pour obtenir un oui de M. Vincent : nous avons crié plus vive'menl après lui que la
Cananée après les apôlres. Enfin M. le prieur s’avisa de. lui dire ati bout d’un an : « Monsieur, »qnel homme êtes-vous donc? Si vous ne tou-* ï lez j>as entendre à celle affaire , diles-nous en »(pii vous avez confiance , cl de qui vous prenez » avis ; car j’ai le consentement de tous mes reïgicnx; il ne me reste que le votre ; il n’y a » personne qui ne vous conseille de recevoir »quc je vous présente. » Moi-même je me mêlai h celle conversation , jusqu’à ce point qu’étant fort ami de M. Vincent , je lui dis pîusieur* fois qu’ii résisloit au Saint-Esprit , et qu’il répondoit devant Dieu de ce refus; car il se refirsoit , en effet , à établir une congrégation par-' faite. Alors M. Vincent nous indiqua M. André Duval , docteur do Sorbonne. C’est sur l’avis plusieurs fois répété de ce respectable ecclésiastique que Vincent de Paul consentit à faire un concordat avec le prieur et les religieux de Saint-Lazare* le 7 janvier iG 52 . .J’avoue que j’eusse volontiers porté sur mes épaules ce père des missionnaires pour le transporter à Saint>- Lazare , et l’engager à l’accepter. Mais , il faut bien le dire, i! ne regardoit pas l’extérieur ni les avantages du lieu , ni tout ce qui en dépend : aussi ce ne fut point la belle situation de Sainb- Lazarc qui l’y attira , mais la seule volonté de Dieu , et lo bien spirituel qu’il pouvoit y faire. »
Tel est le récit'de M. de Lestocq; mais âi>tant saint Vincent de Paul avoit mis de résistance répondre aux pressantes sollicitations du prieur do Saint- Lazare , autant, lorsqu’il eut cédé , il mit d’ardeur à fonder et h agrandir la congrégation qui s’y étoft établie. L’ordre,
10 service, la prière, les charitables occupations, tout formoit l’objet de sa sollicitude ; la communauté prenoit chaque jour une vie nouvelle; ü , qu’il est bien vrai , comme Ta dit un Saint Père, que la charité n’a point de mesure etr qu’elle n’a jamais dit : G’cst assez. On rapporte que l’objet des courses charitables de
'Vincent fut alors principalement losqjn de quelques pauvres aliénés qui demeuroient dans un des bâtimens de Saint-Lazare : il les soignoit lui-même : chaque jour il alloil humilier son esprit à la face de ces misères de l’orgueilleuse nature qu’un souille de Dieu confond (lo) !
Ardent pour toutes les belles et nobles entreprises, on vit alors Vincent de Paul rappeler sur le vaste théâtre de la capitale, dans cette ville de dissipation et de plaisir, ces assen>blées de charité pour les pauvres malades, dont
11 avoit conçu la pen-séc dans ses courses évaugéliqurs; à Paris, cette œuvre étoit bien difficile; il ne pouvoit solliciter que les grands; et ceux-là, qui n’ont jamais connu la peiner, qui vivent dans un monde de distraction , peuventils comprendre toutes les douleurs de la misère ? l'oulefois le vénérable pasteur ne se découragea point, car il savoil que la Providence n’abandonne jamais les pauvres qui sont les^enfans de son Christ.
Madame Louise deMarillac, veuve de M, Legras, car il est juste de perpétuer ces noms auxquels se rattachent tant de saintes fondations, s’étoit d’abord placée sous la direction de François de Sales : elle avoit puisé, dans les conseils de cette âme élevée, toutes les nobles inspirations de la vertu. Lorsque l’épiscopat
vint absorber les momens de saint François de Sales , il confia la pieuse veuve aux conseils et à la surveillance de Vincent de Paul. Dans une do CCS conférences oii se faisoit, pour ainsi dire, une échange de pensées charitables , cette vertueuse feminese sentit vivement touchée du désir de servir les malades; elle fit part do ses desseins i'i^saint Vincent dans une lettre qui s’est conservée. Celui-ci lui répondit eu ces termes : « Oui certes , nradaino, je le veux bien ; pour- » quoi non , puisque Dieu vous a donné ce pieux B sentiment? Je ne saurois vous exprimer com- » bien mon cœur désire ardemment de voir le B vôtre , pour savoir comme cela s’est passé en » lui. Je m’imagine que les paroles que le Sei- » gaeur vous a fait entendre , vous ont fort tou- » diée , car elles sont pressantes pour un cœur > brûlant comme le vôtre. 01 que vous avez dû «paroître aujourd’hui devant Dieu comme un »bel arbre, puisque par sa grâce, vous avez » produit un tel fruit ! »
Madame Legras accomplit son pieux dessein ; ou ne peut dire quel fruit , quelle bénédiction die apporta dans tous les lieuxoîi elle fit la visite charitable des confréries , encourageant les femmes qui les composoient , distribuant ellcmûme des chemises et du linge aux pauvres malades , leur offrant do sa propre main des bouillons et des remèdes , avec cette douceur qui est tout à la fois pour le malade une espérance et une consolation. Quelquefois elle réunissoit les jeunes filles, les catéchisoit et les instruisoit des devoirs do la vie chrétienne et dés dangers de la vie du monde. Si ces jeunes filles avoientdéjè des institutrices,' et , pour nous ser-
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vir de Texprcssion plus simple de la sainte veuve, des waîtresses d école , madame Legras , sous les inspirations de Vincent de Paul , enseigaoit charitablement h celles-ci les moyens de remplir leur olhce; si elles n’avoicnl pas d’iiistilii- Irices , elle-môrae daignoit les instruire : elle commençoit à faire l’école , et enseignoil les pctiies filks en sa présence.
Les aiocèses do Scnlis , de Beauvais, de Sois- Sons , virent tour h tour madame Legras ; elle portoit toujours avec elle une instruction écrite delà main de saint Vincent de Paul , sur la maniéré dont elle devoit SC conduire, ainsique les demoiselles de piété qui l’accompagnoient. ioul 1 été se pâs^oit dans ces courses évangéliques; Thiver elle revonoit à Paris, et remplissoit , dans celte vaste capitale, les mêmes devoirs arec le même dévouement. Nous ailq^ donner ici 1 extrait d une lettre que lui écrivoit Vincent de Paul, car nous aimons à mettre en scène 1 homme saint dont nous retraçons l’histoire. « Béni soit Dieu de ce que vous voilà ar- » rivée en bonne santé ; ayez donc Soin de la con- » acrver pqur 1 amour de Notre Seigneur et de »s(îs pauvres membres, et prenez garde de n'en «pas trop faire; car c’est une ruse du démon , «dont il se sert pour tromperies bonnes âmes , «pour les inciter à faire plus qu’elles no peu- « vent , afin qu’elles ne puissent plus rien faire;
» au contraire l’esprit de Dieu excite doucement » à. faire avec raison , afin qu’on l’accomplisse «avec persévérance : faites donc ainsi, mado- «moiselle, et vous agirez dans l’espritdeDieu. «Lorsque vous serez louée et estimée, unissez «votre esprit au mépris, aux moqueries et aux
D iifl’roiils que le Fils de Dieu a soulTerts. Certes,
» un es[}rit vraiment huuihle est humilié autant x par les honneurs que par les mépris, et fait «comme raheille qui compose soti miel aussi «bien do la rosée qui tombe sur l’absinlhe que » de celle qui tombe sur lu plus douce des Heurs. «J’espère que vous en userez ainsi. »
De tels encouragemens donnés par une telle bouche redoubloient la ferveur, je dirai la sainte passion des bonnes œuvres. Dans les villes de Beauvais, de Meaux et de Gonesse, où 11 n'existoil pas d’hôpitaux , les malades éloient délaissés et périssoient de misère sur leur lit de douleurs. A l’appel do saint Vincent de Paul et de sa sainte compagne , des confréries chari.tables s’établirent dans les paroisses, et bientôt toutes les misères trouvèrent des soulagemens. A Paris, l’exemple fut suivi en 1629; un premier établissement des Dames de la Charité se fonda sous les yeux et d’après les inspirations de Vincent de Paul. .Madame Legras réunit cinq ou six dames de son intime connoissance , qui habitoient la paroisse de Saint -ISicolas -du - Chardonnet; elles se consacrèrent , d’u» consentement commun , au service des pauvres. Ce ne fut cependant qu’en i(> 3 i que M. l’archevêque de Paris confirma l’établissement de ces congrégations. Elles se réunirent successivement, avec l’agrément des curés de Paris, dans les paroisses de Saint-Médard, do Saint-Clément, de Saint - Sulpice , et quelque temps après dans celles de Saint-Paul , Saiut-Gerînain-* l’Auxerrois , Saint - Eustache , Saint - André , Saint- Jean, Saint- Etienne ; puis, sur la demande des administrateurs de l’hopilal des
Quioze - viiigts, saint Vincent y t-‘talilil celle luétpe confrérie des Daines de la Charité.
C’est un touchant spectacle que la naissance de ces pieuses : associations. Il scinhloil que toute la charité de Vincent de Paul eût passé dans les âmes , et que Tardent courage de ce serviteur de Dieu soutînt de foitles femmes dans leurs périlleux travaux. On raconte que CCS dames charitables bravoient dans les hôpitaux jusqu’aux maladies 'coutagieuies qui n’épargnent pas le zèle secourable. On trouve, dans une histoire du temps, que madame Legras s’exposa au point de soigner des pestiférés dans les hôpitaux de Paris : c’est à cette occasion que Vincent de Paul lui écrivit une lettre touchante sur sou pieux dévouement. « Je sais J» les malades que vous avez visités, je vous » avoue, mademoiselle, que d’abord cela ij^’a » tellement attendri le cœur , que je fusse parti » à l’heure pour vous aller voir; mais la bonté » de'Diuu sur les persotmés do^n.eiiUi lui Dpour le service deipauvres* me’ fait avoir utne » très-entière confiance, que vous iTéni’ apurez «point do mal. Croiriez-vous , mademoiscUe , «que non-seulement je visitai feu Mr le sous- «prieur do Saiut-Lazare , .qui moulut de la «peste , mais que je sentis son haleine, je lou- « chai ses mains ; et néanmoins ni moi ni nos Tgciis, qui l’assistèrent , n’en avons point eu de «in.al. riolre Seigneur veut so servÎT de "vous »j)Our quelque chose qui regarde sa gloire , et «j’estime qu’il vous conservera pour cela. Je «célébrerai la sainte messe à votre iiilfmtion. » -L’histoire remarque, en clîct , que madame Legras et ses dignes compagnes sortirent sans
atteinte de ces rudes épreuves. Madame Legras vécut trente ans encore au milieu des liôpitaux et des pauvres malades, et-comme sous la protection des prières de tant de familles secourues.