‹ Vie de s. Vincent de PaulChapitre 8 sur 28 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

E lablissenxcnt des sœurs de Ut charité pour tes

malades. — Fondation de l'hospice des En-

fans Trouvés. , - • •

, Mais, i! y a cela d’admiraLle dans le christianisme, qu’une bénédiction attire une autre bénédiction. Les dames de la Charité, quelque zélées qu’elles pmsent être pour le service des pauvres malades , tenoient au monde par des liens de familles : elles étoient souvent épouses et mères , et si Dieu commande de so sacrifiera sou service , il veut que les devoirs que la famille impose soient remplis avec la même exactitude. Le service des malades souffroit donc de ces interruptions forcées et légitimes : la prévoyance do. Vincent de Paul y pourvut. A côté de ces dames surveillantes et protectrices , il établit une congrégation de saintes filles do la Charité, servantes des hôpitaux , et la charité , qui est la plus féconde de toutes les vertus, achevant une de ces œuvres, en conçut et en commença une autre. Cette institution fut projetée en i63o. Durant lecours doses missions, le bienheureux Vincent avoit remarqué dans les villages, de bonnes filles qui n’avoient pas de dispositions pour lo mariage, sans avoir les moyens de se

consacrer à la vie relijji^ieuse. Il pensa qu’il [>ourroit s'eu rencontrer danslo noniLre quiseroieut bien aises de se donner à Dieu pour le service des malades. La Providence disposa les choses de telle sorte, qu’à la mission suivante, quelques filles acceptèrent l’œuvre méritoire qu'on leur proposoit ; elles lurent placées dans les paroisses de Saint-Sauveur, de Suint-Benoit et de Saiut- Micolas- du -Chardonnet; mais ou s’aperçut bientôt que ces filles isolées, n’ayant m conduite tracée , ni principes de direction , ne pouvoient rendre les soins qu’on attendoit d'elles ; il ialloit aussi une éducation première pour servir les malades dans les hôpitaux. Il falloit surtout développer eu elles les principes d’une vocation diihcilc, et les habituer à ces épreuves qui réjjiignenl au jeune âge, et qu’une longue éducation religieuse peut seule donner la force de supporter. Il forma donc une communauté où ces filles furent placées sous la direction de madame Legras. D^ahord elles habitèrent une maison sur la paroisse de Saint-Nicolas-du- . Chardonnet ; mais par le conseil do saint Vincent , elles furent transférées dans une autre maison située au village do la Chapelle , à une demi -lieue de Paris. Saint Vincent leur prescrivit des règles et des constitutions qui furent approuvées par M. l’archevêque de Paris en iG4a, sous le titro de filles de la Charité, servant les pauvres, et sous l’inspection du directeur général de la mission. Le Iloi confirma i*s statuts, et, dès ce moment, ces saintes Hiles consacrèrent leurs soins au service des malades. Dans raccoinplissemeut de ce pénible devoir, que de répugnance il. faut vabicre î que

•l’aigreur il t'aul endurer ! La lualadie engendre je ne suis quelle mauvaise humeur qu’il faut supporter avec patieuce : on a hcsoin d’une charité Lien grande pour soull’rir les reproches de ceux que l’on soulage; il faut presser, solliciter, et cela avec ce. tou qui persuade , avec cette douceur qui calme. Dans les instructions écrites par Vincent de Paul, toutes ces vertus sent recommandées aux saintes filles do la Charité ; il leur impose celte éducation première «|ui habitue les iilles servantes à tous les soins des hôpitaux ; il leur marque toutes les conditions du service, les heures, le temps qu’elles doivent employer. Sa pieuse sollicitude embrasse toutes les conditions de la vie ; elle assigne à chaque .Ige ses devoirs et ses soins; l’expérience est seule appelée à ce service , qui demande une attention particulière et une longue étude. Les jeunes sœurs sont employées h des fonctions moins dilliciles. Saint Vincent ne veut pas que la science s’accj^uierre aux dépens de l’humanité, et que l’on s essaie, pour ainsi dire, sur les malades; aussi crée-t-il une sorte de hiérarchie entre les saintes filles. Les unes sont employées au service immédiat du malade ; elles doivent quitter , le moins possible , le chevet de son lit, étudier ses, besoins, pénétrer, autant qu’il est en elles, les sources de son mal ; les autres président l’iiilirmerie , prépai-ent les remèdes ; ■ les plus jeunes apportent les bouillons cl doivent lesdislribucrselcn les ordres Je la supérieure; eiiiiu tout est réglé de telle sorte, qu')m milieu de ce peuple demalades, que frappent tant d’iiillrmilés diverses, on diroit que la prévoyance a deviné tous les hasards et

jusqu’aux accidens des infirmités humaines.

Dans l’anliquité païenne , dans celte Rome tant vantée , une coutume harbpre permettoit l’exposition des enfans; le philosophe sous le Portique , dissertant sur la vertu , enlendoit , sans prêter la moindre atlculion , les cris de ces füibles créatures ; et tout ce que l’humanité avoit pu faire , c’éloit de condamner ces malheureuses victimes à l'esclavage , lorsqu’un patricien ou quelque riche citoyen daignoil prendre soin de leur enfance et diriger leurs r premiers pas. Il a fallu le christianisme pour faire naître ces vertus et ces charités du cœur , ce besoin de faire du bien , qui impose comme un devoir toutes les belles actions. « Les peinïtres^oulant représenter la Charité, dit un » vieux historien, sous quelque ligure sensible , »Ia dé))eignent ordinairement avec plusieurs » mamelles , et un nombre de petits enfans » qu’elle tient dans ses bras et sur son sein. Si » on vouloit faire un emblème de la charité de » saint Vincent, ilne'faudroitpasseservird’Qu- » Ire peinture que de celle-là; ce saint homme » fut comme le père nourricier d’un très-grand » nombre de pauvres petits enfans délaissés , auxr> quels on peut dire qu’il a donné et conservé la

• vie , leur procurant , au lieu de leurs marâtres » qui les avoient si inhumainement exposes et

. » abandonnés , autant de mères charitables qu'il

» a excitées pour avoir soin de pourvoir à leu»

• nourriture et à leurs autres nécessités. La ville » de Paris éta^t d’une étendue excessive , et le » nombre de ses liaLilaus presque innombrable ,

• il se trouve beaucoup de dérèglement en la vie St de quelques personnes particulières , auquel

* il n’est pas possible d’apporter un tel remède » cju’i! ne reste toujours plusieurs désordres , entre «lesquels un d«is plus pernicieux est l’exposition * »el l’abandon des enfans nouvellement nés. »

Des rapports du lieutenant du Chûtelet, que nous avons sous les yeux , constatent qu’il y en avoit trois ou quatre cents exposés chaque aunée dans la ville et les fauLourgs. On les laisoit porter dans One maison qu’on a^)peloit dt la Couche, sise rue Saint-Landry; ils étoient reçus par une veuve qui y demeuroit, avec une ou deux servantes , et qui , moyennant une indemnité, se chargeoit du soin do leur nourriture ; mais no pouvant sulllre h un si grand nombre , ni entretenir des nourrices pour les allaiter , la plupart de ces pauvres enfans monroient de langueur dans celle maison , et quelquefois même les servantes , pour se délivrer de l’importunité de leurs cris, leur laisoiént prendre des drogues pour les endormir, ce qui causoit la mort de plusieurs d’entre eux : ceux qui échappoient à ce danger , étoient vendus è « yil prix , ou donnés à des femmes de inauvaiic vie , qui venoient les demander.

On les acbetoit ainsi , ces pauvres enfans , quelquefois pour leur faire sucer un lait corrompii , qui leur causoit des maladies mortelles ; d’autres fois , pour servir aux mauvais desseins .. do quelques personnes qui supposoient des enfans dans des familles d’où naissoient d’étranges •' désordres. On a su qu’on en avoit acheté, ce qui peint bien l'opinion du siècle J pour des opé- ' rations magiques; de sorte qu’il sembloit que ces pauvres créatures fussent toutes condamnées ' à la mort en naissant. Le petit nombre qui s’eu

sauvoit, sans élat,sans ressources, ne soupço?}nant même pas les idées de yertus et de trarail, aJlüit grossir la mullilude des racndians ou des lemmes perdues qui corrompoient la capitale , eu auroit dit ainsi que les mauvaises mœurs se perpéluoient par les mauvaises mœurs.

Ces désordres ne pou voient échapper^à l’acrire bienfaisance de S. Vincent de Paul ; comme il ne pou voit pénétrer tout le mal , il chargea plusieurs dames de la Charilé-de se rendre à la maison où ces enfans éloient déposés , et d’y étudier le service intérieur , afin de chercher quelque remède à leurs misères; ces dames furent si fortement touchées à la vue des souffrances et de l’abandon de ces enfans , qu’elles dirent à saint Vincent , qu’ils étoîent plus malheureux .que les pauvres innocens qu’Hérode fit massacrer. Comme il leur étoit impossible de se charger d’abord de tous 'ceux qui y éloient déposés , on résolut d'ea choisir douze qu’elles tirèrent au sort ; ils furént mis dans une maison, ca l’année i658 , sous le soin de madame Le* gras et do quelques filles de la Charité que saint > Vincent y réunit. Ou essaya d’abord de les faire subsister avec du lait de chèvre ou de vache, depuis'oa leur donna des nourrices.* >

A mesure jque les moyens auginenlolent , œs Tçrtoèuses femmes augmentoient aussi le nombre des, enfaiw qu’elles prenoient sous leurs soins; saint Vincent encourageoit leur zèle souvent on le yoyoit au milieu do ces nuits d’hjver V où neige et la glaco couvrpieut les rues, parcourir dans Paris les quartiers les plus écartés J' recherchant ces victimes délaissées , les réchauffant dans son sein , et succombant sous

sa charge, arriver dans la maison des filles de la Charilé pour mettre sous leur protection ce fardeau précieux. Ou raconte , tant le, respect (ju’inspiroit saint Vincent de Paul éloit grand , que dans une doses excursions uoclurnés, ayant été rencontré par des brigands armés , il n’eut besoin que de se nommer pour faire cesser leurs menaces ; tous tombèrent h ses pieds et sollicitèrent sa bénédiction.

J’ai eu sous les yeux un petit livre rédigé par ces femmes charitables qui s’étoient imposé le noble devoir de secourir les enfahs trouvés ; c’est une sorte de relation des "nobles pèlerinages que saint Vincent faisoit dans la ville de Paris pour recueillir les enfans délaissés ; un véritable journal de l’établissement cynservé par les soins des dames de l’hospice.

janvier. M. Vincent est arrivé vers les onze heures du soir ; il nous a apporté deux enfans; l’un peut avoir six jours , l’autre est plus âgé : ils pleuroient , les pauvres petits 1 Madame la supérieure les a confiés à des nourrices.

25 janvier. Les rues so'nt remplies de neige ; nous attendons M. Vincent; il n est point venu ce soir,

26 janvier, Le pauvre M. Vincent est transi de froid ; il nous arrive avec un enfant , mais il est déjà sevré , celui-là ; cela fait pitié de le voir ; il a des cheveux blonds , une marque à son bras. Mou Dieu ! mon Dieu 1 qu’il faut avoir le cœur dur pour abandonner ainsi une pauvre petite créature.

1 " février. M. l’archevêque nous est venu visiter; nous avons bien besoin des charités

publiques; l’oeuvro va lenlemeut; M. Vincent ne calcule jamuis son ardent amour pour les > pauvres eufans. ‘

3 février. Quelques-uns de nos pauvres enfans sont revenus de nourrice; ils paroissent bien porlans : la plus âgée de nos petites biles a cinq ans; sœurVictoire commence à luiappren- ' dre lê catéchisme et à faire quelques ouvrages d’aiguilles. L’aîné de nos petits garçons , que nous noomions André , apprend à>mervcille.

7 février. L'air est bien vif : M. Vincent est venu visiter notre communauté ; ce saint homme est toujours à pied. La supérieure lui a qlTertde se reposer ; 'il a couru bien vile à ses petits enfans. C'est merveille d’entendre ses douces paroles , ses belles consolations; ces petites créatures l’écoutent comme leur père. Oh I qu’il le ' .mérite bien , ce bon M. Vincent I J’ai vu aujourd’hui ses larmes couler : un de nos petits est mort. C’est un ange! s’est-il écrié; mais il est bien dur do ne plus le' voir !

. Dans l'année iG/jo, saint Vincent réunit une assemblée générale des dames de la Charité ; il y' représenta , avec les paroles animées de son zèle, l’importance et la nécessité de cette bonne œuvre , et les grands services qu’on pourroit y rendre h Dieu. Ses discours furent si éloquens, que spontanément les dames de la Charité prirent la résolution de consacrer leurs soins et leur fortune à l’éducation, des enfans trouvés ; * jusqu’alors cette institution n’avoit eu que i , 4 oo livres par an de revenus assurés. Les charités du Roi , les dons volontaires , élevèrent bientôt ces revenus à 20,000 livres , et les rois de Franco ,

3 ue l’on troure toujours quand il s’agit de faire U bien , lui assignèrent j2,ooo lifres à titre d’aumônes , sur les cinq fermes générales.- ^ Cependant toutes ces aumônes ne suffisoient pas encore aux dépenses sans nombre d’aussi ▼astes établissemens. En l’année 1648 ^Vincent de Paul réunit les dames de la Charité , et -leur exposa encore les besoins toujours crois- .

sans de celte, bonne'œuvre. «Mlles pouvoient bien , leur dit-il , se décharger d’up tel fardeau j mais combien n’étolt-il pas méritoire ! Combien leur cœur, ne devoit-il pas être touché des ïésuitats qu’on avoit déjii obtenus. Cinq ou six cents de ces jeunets victimes avoient été arrachées à la mort ; 'elles louoieut Dieu , et leurs ’ cœurs reconnoissans prioieut pour leurs bienfaitrices. .Or sus ,.Q]esdames . continuoit-il . là ■ compassion vous a fait adopter ces petites créatures pour vos propres enfans ; vous êtes leurs mères selon la grâce , depuis que leurs mères ^ ^ selon la nature ^les ont abandonnées. Vouiez^ vous aussi les abandonner à votre loup? Leur vie et leur mort sont entre vos' mains , je m’ea^ vais recueillir les voix et les suffrages. L’aimiôoe que vous donnerez ou que vous refuserez, est un terrible* jugement entre vos mains; il est ’ temps de prononcér leur arrêt et de savoir si • vous ne voulcz^plus avoir de mlsériOorde poup<.

eux.» • - ■•-.Vr.' ■ • ;•

. . Ces éloquentes paroles touchèrent le cœur • des dames dé la Charité ; elles résolurent, à quelque prix que ce fût , de soutenir cette pieuse ’ institution. Elles s’adressèrent au Roi , qui leur donna d’abord le château de Bicêlre , mais l’air » y étant trop vif pour des enfahs qui venoient de

nallre , on loua une grande maison à l’exlrémilé du faubourg Saint-Lazare , oii ils furent oonfiés à dix ou douze filles de la Charité. Dans la délibération primitive qui fut prise, on établit des nourrices dans celte maison ; elles durent y rester jusqu’à ce que des nourrices rfles champs vinssent prendre ces enfans et les élever sous leurs soins. Suivant les termes do celte délibération , lorsqu’ils étoient sevrés, les nourrices dévoient les rapporter dans cet hospice , oh les filles de la Charité prennent soin d’eux , leur apprennent à parler , à prier Dieu ; et , à jfnesure qu’ils avancent en âge , on les occupe à faire quelque petit ouvrage pour éviter l’oisiveté , en attendant que Dieu fournisse une occasion de les pourvoir , et les mettre en état de subsister par leur travail et leur industrie.

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