CHAPITRE XVI
SA PaUDEA'GE.
.Nous joignons ici la prudence à la simplicité, parce que Notre- Seigneur Jesus-Ghrist les a mises ensemble dans son Évangile, lorsqu il instruisit ses Apôtres, et en leur personne tous les fidèles, particulièrement ceux qui devaient être employés à la conduite des autres ^ : parce que ces deux vertus ont une telle connexion eoBenn-
* Kifti't -, inqiiit Cliiistus^ prudcnteâ sicut serpentes, et slmpUcfti sicat (oolumltfk WÈt cniin ùuo iia couuexu Buiit ad invicem, ut onum Bine allero param ul j prolhîiiit. ÀuQuil. serm. 4 ad Frat, in Ercmo»
bU-, que Tune sans l'autre^ comme dit saint Augusliu, n'e4 peu ou point tlu tout profitabie : car la simplicilé sans prudence passe pour fo!ie,ct la prudence sans ia simplicité dégénère en astuce cL linesse* : et comme il est indigne d'un chrélieu d*user de ti-om[.erie, il oe lui est pas aussi convenable ni expédient de se laiisser surprendre et séduire parles artifices des méchants^. C'est ce que M. A^incent savait fort bien, et ce qu'il a excelleuimeiit prati(iuc, a^ant uiû en son àtue ces deux vertus dans un très-haut degré de perfeclion.
Kous avons déjà vu au chapitre précédent quelque cravon de sa simplicité; nous considérerons en celui-ci quelques traits de sa prudence.
Entre les autres vertus de ce fidèle serviteur de Dieu, celle ci a paru avec tant d'éclat, qu'il a [jassé dans l'estime commune pour l^an des plus sages et des plus avisés de sou temps. C'est ce qui faisait qu'où recourait à lui de tous côtés pour le conseil, qu'on le priait de se trouver aux assemblées où il iallait délibérer des choses les plus considérables touchant la religion et la piété, et que Ton voyait presque tous les jours aborder à Saint-Lazare des personnes de toutes sortes de condition, qui venaient exprès pour recevoir ses avis dans kurs doutes et diflicultés^. M)I. les nonces Bagni et L'iccolomiui lui ont fait Thonneur de venir plusieurs fois conférer avec lui sur divers sujets importants au l)ien de l'Église. Quantité d'ecclésiastiques, curés, chanoines, abbés, et môme divers prélats de grand mérite, l'ont très-souvent consulté par écrit, lorsqu'ils ne le pouvaient faire de vive voix. Plusieurs religieux aussi se sont adressés à lui pour prendre son conseil touchant les réformes et autres principales affaires de leurs ordres. Diverses personnes séculières de condition et de vertu, qui d'ailleurs élaieut estimées des plus sages et des plus sensées de la ville de Paris, n'ont point fait difliculté de venir à Saint-Lazare rechercher Ses avis. Enfin l'on peut dire avec vérité que de son temps il ne s'est guère traité d'affaires de piété dans Paris, qui fussent de quelque conséquence, auxquelles il n'ait eu part, et souvent même aussi en celics qui se Li allaient dans les autres provinces, sur lesquelles il était consulté par lettres.
Et certes ce n'était pas sans lairou qu on avait conçu cette estime de M. Vincent; car outre qu'il avait un esprit fort éclairé et capable
* Siiii^tlJciUzi ciiiiu aiuo pruilcntiù btulliiia ropulalur, tt pruJcnlia s-uic &iiupiioîlute .'kI astutiurn vcri^it. iikrn, ibid.
"^ Christus Uunimus Vtildo iiiulilc jLlviic.-;^il, si aut biinplicitali piud.nl a, aul pruden- Ux fainipliciUii dùbil. Grcyor, liU. I Murul, cap, 2.
^ Nou inulLùm dislat iii viiio, \cl dccipcro pobse, vcl^dccipi Cluidlianum. Hieront ipist, 13. «cl Faulîn de Instii. Mon.
de grandes choses^ comme il a été remarqué aa premier livre, tj avait encore reçu de Dieu diverses lumières et grâces particulières qui domiaieut uu merveilleux surcroît à sa pradeniîe acquise, et qui attiraient la bëuédictiou du Ciel sur les congeils qa il donnait à ceux qui avaient recours à lui.
Mais avaat que de produire des exemples plus particuliers de sa prudence, il ne sera pas hors de propos que nous Tentendions parler lui-même de cette vertu, et nous en tracer les traita^ tels que le Saint- Esprit les avait formés dans son âme* C'est dans un entretien qu*ji lit un jour aux siens sur ce sujet, ofi il leur parla de la prudence eu ces termes : ■ C'est le propre de cette vertu de régler et de conduire les paroles et les actions : c'est elle qui fait parler sagement et à pro* poS| et qui fait qu'on s^entretient avecclreonspectiou et jugement des choses bonnes en leur nature et en leurs circonstances, et qui fait supprimer et retenir dans le silence celles qui vont contre Dieu, ou qui nuisent au prochain^ ou qui tendent à la propre louange ou à i quelque autre mauvaise fin. Cette même vertu nous fait agir avec considération, maturité, et par un bon motif, en tout ce que nous faisans, non-seulement quant à la substance de raction, mais aussi quant aux eirconstances ; en sorte que le prudent agit comme il faut, quand il faut, et pour la fin qu'il faut ; rimprudent, au contraire, ne prend pas la manière, ni le temps, ni les motifs convenables, et c'est ta sou défaut ; au lieu que le prudent, agissant discrètement, fait toutes choses avec poids, nombre et mesure.
« La prudence et simplicité tendent à même lin, qui est de bien parler et de bien faire dans la vue de Dieu} et comme Tune ne peut être sans Tautre, Wotre-Seigneur les a recommandées toutes deux ensemble, lésais bien qu'on trouvera de la dilléreucê entre ces deux Tertus, par distinction de raisonnement; mais en vérité elles ont uuo très-grande liaison, et pour leur substaucc, et pour leur objet. Pour ce qui est de la prudence de la chair et du moude, comme elle a pour son but et pour sa fia la recherche des honneurs, des plaisirs et dei richebseti, aussi est-elle entièrement opposée à la prudence et simpli* cité chrétiennes, qui nous éloignent de ses biens trompeurs, pour nous faire embrasser les bien solides et per durables , et qui mui comme deux bonnes sœurs inséparables | et teilement ciécessairca pour notre avancement spirituel, que celui qui saurait s eu servie comme il faut amas&erait sans doute de grands trésors de grâces et d^ mérites, Kotre-Seigueur les a pratiquées toutes exceliimment en di-j verses rencontres, et particulièrement lorëquon lui amena pauvre femme adultère pour la condamner; car ne voulant pataud
Toffice de ce juge en celle occasiou, cl la voulant délivrer : Que celui d'entre vous, dit-il aux Juifs, qui est sans péchés lui jette la première pierre. En quoi il a excellemment pratiqué ces deux vertus : la simplicité, daus le dessein miséricordieux qu'il avait de sauver cette pauvre créature, et de faire la volonté de son Père; et la prudence, dans le moyen qu il employa pour faire réussir ce bon dessein. Do même quand les Pharisiens le tentèrent, lui demandant s'il était licite de payer le tribut ù César : car d'un colé il voulait maintenir rbouueur de son Père et ne faire aucun préjudice à son peuple, et de l'autre il ne voulait pas s'opposer aux droits de César, ni aussi doauer sujet à ses ennemis de dire qu'il favorisait les exactions et monopoles; qu'est-ce donc qu'il leur répondra pour ne rien dire mal à propos, et pour éviter toute sui*prise? 11 demande qu'on lui montra la monnaie du tribut; et apprenant de la bouche même de ceux qui la lui faisaient voir que c'était Timage de César qui était gravée dessus, il leur dit : Rendez donc à César ce qui appartient à César j et à Dieu ce qui appartient à Dieu. La simplicité parait en cette réponse, par le rapport qu'elle a avec Tintcntion que Jésus- Christ avait dans le cœur de faire rendre au Uoi du ciel et a celui de la terre Thonneur qui leur convient; et la prudence s'y rencontre aussi, lui faisant éviter sagement le piège que ces méchants lui tendaient pour le surprendre.
« C est donc le propre de la prudence de régler les paroles et les actions ; mais elle a encore outre cela un autre oflice, qui est de choisir les moyens propres pour parvenir à la lin qu'on se propose, laquelle n'étant autre que d aller à Dieu, elle pi*end les voies les plus droites et les plus assurées pour nous y conduire. iNous ne parlons pas ici de la prudence politique et mondaine, laquelle ne tendant qu'a des succès temporels, et quelquefois injustes, ne se sert aussi que de moyens humains lort douteux et fort incertains; mais nous parlons de cette sainte prudence que Motre-Seigneur conseille dausTEvangile, qui nous fait choisir les moyens propres pour arriver à la lin qu il nous propose, laquelle étant toute divine, il faut que ces moyens y aient du rapport et de la proportion. Or nous pouvons choisir les moyens proportionnés ù la lin que nous nous proposons, en deux manièi-es : ou par notre seulraisonnement, qui est aouveotbien faible, ou bien par les maximes de la foi qae Jéaiu-Chrifit nous a enseignées^ qui sont toujours infaillibles, et que nous poavona employer sans aucune crainte de nous tromper : c'est pourquoi la vraie pradence assujettit notre raisonnement à ces maximes, et noufedonoa pour règle inviolable de juger toojoun de Umlea cboees eogipe K* -Setgoeur en t T. !!• "^^ 25 .
j'ijgii ; eu fioitc que dans lesoccasLoiig nous nous demandions à nous^ uiémes : Gommeirt est-ce que NoLre-Seigaear a jugé de loi le ou telle chose? Gemmant s'est-il comporté eu telle ou telle rencontre? Qu*at*il dit et qu a<-t-ibfait sur teU» et tels sujets? El qu'ainsi nous ajustions touU notre conduile selon ses maximes et ses exemples. Prenons doue celte résolution. Messieurs, et marchons eu assurance dans ce chemin royal dans lequel Jésus-Christ sera notre guide et conducteur ; et souvenons- nous de ce qu'il a dil, que le ciel ei la Urre pa$seronty mais que ses paroles et ses vériiès ne passeront jamais. BénisFons Moire Seigneur, mes Frères, et tàcliouK de peuFcr et de juger conuiitï lui et de faire ce qu'il a recommandé pai* ses paroles et par SCS 4'xempios. Entrons eu sou esprit, pour eutrcr eu ses opérations, car ce n VsL pas toul de faire le bien, mais il le faut bien faire, à Timitaliou de Mulrc-âeigneur, duquel il est dit : Beiiè omniafecU^ qu'il a bien fait toutes choses. Non, ce n'est pas assez de jeûner, d'obser- Tcr les règles, des'occuper aux fonctions de la Mission ; mais il le faut faire dans Tesprit de Jésus Christ, c*est-à-dire avec perfection, pour les lins et les circonstances que lui-même les a faites. La prudeuce chrétienne donc consiste à juger, parler et opérer, comme la sagesse éternelle de Dieu revêtue de notre faible chair a jugé, parlé et opéré. •
Voilà quels étaient les seutiu^euts de M. Viucent touchant la vertu de prudence, et voici quel a élé l'usage qu'il eu a fait. Premièrement, lorsqu'il était question de délibérer de quelque affaire, ou de donner quoique conseil ou rdolution, avant que d'ouvrir la bouche pour parler, et même avant que de s'appliquer : penser aux choses qu'on lui proposait, il élevait toujours son esprit à Dieu, pour implorer sa lumière et sa grÂce : on lui voirait oïdiuaircment alora élever les yeux au ciel, et .|)uis les tenir quelque temps fermés, coQime consultant Dieu eu lui-même avaut que de répoudre : que s il s'agissait de quelque affaire de conscqueuce, il voulait qu'où prit du temps pour la recommander à Dieu, et pour iiivoquer le secours du Saint-Esprit : et comme il s'appuyait uniquement sui* la Sagesse divine, et non sur sa prudence particulière, aussi recevait- il du ciel des grâces et des lumières qui lui faisaient quelquefois découvrir des choses que le seul esiprit humain n'eût jamais su pénétrer. H disait à ce propos que « là où la prudeuce humaine déchéait et ne voyait goutte, là commençait à poindre la lumière de la Sagesse divine. «
Un certain personnage lui demandant conseil s il devait se retirer d'un emploi, afin qu'il pût vaquer avec plus de soin à son salut, il lui répondit qu'il ne devait point écouter cette pensée, et que ce n'était ((u'une tenUtion. Ajant élé encore importuné, par (rois diverses fois,
de la même personiie, pour sortir de son emploi^ il lui repartit toujoara que c'était oue tentation, et que s'il voulait se donner un peu de patience, ^t y résister avec un peu de courage, il eu sortirait victorieux. Et en effet, ayant suivi son conseil, il a reconnu et avoué depuis que c'était l'esprit malin qui le tentait ; auquel ayant résisté , et s*étant soumis au sentiment de M. Vincent, toutes ses peines s'étaient évanouies.
Une dame de condition ayant embrassé un état de vie contre le sentiment de M. Vincent^ fut obligée quelques mois après de Tabandonner, et reconnut bien qu'elle eût beaucoup mieux fait de s'arrêter anx avis d'un bomme si sage et si éclairé.
Sa prudence allait jusqu'à une prévoyance toute singulière des choses qui devaient arriver; de sorte que lorsqu'on lui proposait quelque affaire qui paraissait bonne, utile, et même en quelque façon nécessaire, son esprit perçait dans l'avenir, et en prévoyait les suites et les inconvénients. C'est ce qui a paru en plusieurs occasions, dans lesquelles il a fait connaître la force de son esprit et les lumières dont il était éclairé; et là où les autres ne voyaient aucune difficulté, sa prudence lui en faisait prévoir plusieurs, et juger par avance ce qui était le plus expédient de faire ou de ne pas faire.