‹ Vie de S. Vincent de PaulChapitre 3 sur 115 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'état de LiOÏASZ EIC FRANCE, LORSQUE LE VÉNÉRABLE SERVITE HR l>K DIEU VINCENT DE PAUL VINT AU MONDE.

La sagesse et la puissance de Dieu eu ia conduite de sou Eglise, uv parait jamais plus admirable que lorsquMl prend sujet des misères qui Taffligent, d'exercer envers elle ses plus grandes miséricordes, et qu'il tire sou avantage des pertes qui lui arrivent, sa gloire de ses humiliations, et son abondance de sa stérilité: en sorte que, suivant ce qu'il a dit par la l>6acbe d*un prophète, quand il semble l'avoir délaissée pour quelqne temps, ce n'est que poar lui faire mieux ressentir ensuite les effets de sa miséricorde et de son amour : quand il eu détourne sa face et qu*ilsemble l'avoir mise en oubli, ce n'estque pour la combler de nouvelles bénédictions, et la favoriser de grâces plus particulières '.

C'est ce qui a fait dire au grand saint Hilaire écrivant contre les Ariens, qui de son temps tenaient la vérité captive dans l'injustice : « que c'est le proprede l'Église de Jésus-Christ de vaincr»? quand elle est blessée; de se faire mieux connaître quand elle est plus défigurée par les calomnies de ses adversaires; et d'obtenir un plus puissant secours de Dieu, quand elle semble être plus destituée de sa protection*. •

Cela se pourrait vérifier par la suite de toute riiisloire ecclésiastique, qui représente ce mystique vaisseau deTEglisc, voguant sur la mer orageuse de ce siècle, parmi-une infinité de périlleuses rencontres, quisemblentla menacer souvent d'un naufrage inévitable, etla porter

* Ad punetèm In momcnto dcreliqui tr, et in ini<>eralionibu8 niagnis congregabo \c ; in iMBflBla te4l|iuiUoals alMCondi faciem meam parumiNST à te, et in misoricordia sempi- PSWI «^ptat. lia. 5i.

eat, ut lum vincal, cum licdiiiir ; tnrn intcUi^alur, cuni aréeicritiir. HH. hh. 7, de Trin,

quelquefois ù dcu\ doigts de sa perte et de sou dernier malhenr ;d*oa néanmoins lamaindo Dieu larctirc toujours avec avantage, se serrant même dos tempùtes les plus violentes et des vents les plus contraires, pour la faire avancer plus heureusement vers le terme de sa navigation. JMais pour ne nous pas trop étendre sur un sujet si vaste, il suffira de jeter les }eux sur Télat déplorable où TKglise s'est trouvée en France vc rs la lin du dernier siècle, pour connaître les soins paternels que Dieu a pris non seulement de sa cotisenation, mais aussi de son aceroissenient,dans un temps où il semblait l'avoir presque abandonnée; et par un mémo moyen, pour voir quels ont été les desseins particaliers de f?a providence sur son fidèle serviteur saint Vincent de Paul, et les grandes elioses qu'il voulait opérer en lui et par lui, pour lo secours et ravaulaycdc cette Kgliî^e, et i)ourraugmentationdcson service et de sa gloire. Ce fut vers la fin du seizième siècle que Dieu fit nattre son sorviteur, dans un temps où la rranec était agitée de plusieurs horribles tempèles, au sujet des nouvelles hérésies de Luther et de Calvin, lesquelles, après avoir séparé une partie des Français de l'unioa que tous les catholiques doivent avoir avec le chef de rÉglise, les portèrent bienlùt après à une rébellion ouverte contre leur Roi; étant le propre deshéréliques,comme aremarqué un saint Apùtre, de mépriser toute domination, et de fouler aux pieds le respect qulls doivent à leur souverain*.

11 ne se peut dire combien ces deux fléaux de la guerre civile et de l'hérésie joinls ensemble, causèrent de maux pendant une longue suite d'anni'es qu'ils durèrent : la France, qui jusqu'alors avait été Tune des plus florissantes monarchies de la terre, devint comme on théAtre d'horreur, où la violence et l'impiété firent jouer d'étranges tragédies. On voyait en tous lieux les temples détruits, les autels abattus, les choses les plus saintes profanées, les prêtres massacrés ; et ce qui était le plus grand et le plus funeste de tous ces maux, un renversement presque universel de tout ordre et de toute discipline ecclésiastique, d'où provenait qu'en la plupart des provinces de ce royaume les peuples étaient comiiiC des pauvres brebis dispersées, sans pc\ture spirituelle, sans sacrements, sans instruction, et presque sans aucun secours extérieur pour leur salut.

Il est bien vrai que Dieu ayant depuis rendu le calme et la paix à la France, i)ar le courage invincible de Henri le Grand de très-glorieuse mémoire, les prélats, appuyés de son autorité, employèrent divers moyens pour remédier à toutes ces confusions, et remettre la religion en sa première splendeur. On assembla, pour cet effet, divers conciles

• INiiuinnliciuin 4>rrnunt, MfljcytiiUiii Mîiephcmant . Jial, Kp, Cftih,

pio\iuciaux, qui lireut de trcs-sauiLes eL trés-salutaires ordouiianocb el les évéqaeslie manquèrent pas, dans leurs synodes particuliers^ de faire tout ce qui dépendait d'eux pour en affermir l'observation. Alais les désordres causés par la contagion de l'hérésie et par la liccDce des armes étaient si grands, et les maux si fort enracinés, que ces remèdes, quoique souverains, n'eurent pas tout l^cffet qu'on s'était promis: et nonobstant tous les soins que les supérieurs ecclésiastiques employèrent à l'acquit de leurs charges, on voyait toujours, et on a encore vn longtemps après, plusieurs grands défauts parmi le clergé ; ce qui était cause que le sacerdoce était sans honneur, et même dans un tel mépris en quelques lieux, qu'on tenait pour quelque sorte d avilisscment,aux persoimes de condition tant soit peu honnête selon le monde, de se mettre dans les saints ordres, à moins que d'avoir quelque bénéfice considérable pour en couvrir la honte ; et selon la coinmune opinion du monde, c'était alors une espèce de contumélie et d'injure, que de dire à quelque ecclésiastique de qualité qu'il était un prifre.

De ce défaut de vertu et de discipline dans le clergé, procédait un autre grand mal, qui était que le |)euple, et particulièrement celui de la campagne, n'était point instruit, ni assisté, comme il devait èlro, dans ses besoins spirituels; on ne savait presque ce que c'était ([ue de faire des catéchismes; les curés de village, pour la plupart, étaient comme ces pasteurs dont parle le prophète, qui se contentaient de prendre la laine et tirer le lait de leurs brebis, et se mettaient fort peu eu peine de leur donner la pâture nécessaire pour la vie de leur àmc ' : de sorte qu'on voyait de tout côté des chrétiens qui passaient leur vie dans une si profonde ignorance des choses de leur salut, qu'à grandepeine savaient-ils s*il y avait un Uieu ; et i)Our ce qui est des mvslères de la très-sainte Trinité et de l'Incarnation du Fils de Dieu, que tous les fidèles doivent croire explicitement, on ne leur en donnait aucune explication ni intelligence, et encore moins de ce qui concerne les sacrements qu'ils devaient recevoir, et des dispositions qu'ils y devaient apporter. Dieu sait quel était l'état de leur conscience dans une telle ignorance des choses de leur salut, et quelle pouvait être leur foi, n'ayant presque personne qui prit soin de leur enseigner ce qu'ils étaient obligés de croire^.

Pour ce qui estdes personnes qui demeuraient dans les villes,quoique par le secours des prédications qui se faisaient dans les paroi<(sos

* Lac comedcboliff, cl lania opcricbamini. Kzrch. .11.

* l^uomodo rrcJpiit ci quom non «UiHorunl? quomodo aiilom audicnt <iinc i»r.T<lir;into.'

fi /J». 10.

cL autres et» lises, elles eussent plus de connaissance et de lumière, celle «onnaissance toutefois était ordinairement stérile, et celle lumière sans chaleur; on n'y voyait presque aucune manine de cette véritable charilo qui se fait connaître par les œuvres : l(»s exercices de miséricorde spirituelle envers le prochain n'étaient point en usaiçc parmi les personnes laïques; et pour les aumônes et les assistances corporelles, on n(îs'v adonnait q'ie fort petitement; de telle Si)ite que les personnes les plus accommodées croyaient faire assez lorsqu'elles donnaient (pielque douhle ou quelque sou aux mendiants oixlinaircs; et s'il arrivait que quetipi'un fit une aumône un peu plus considérable, cela l)assait pour une action de charité tout extraordinain'.

Voilà quel élait !'«»tat du christianisme en Trance, lorsque Dieu, qui est riche en miséricorde, voyant les grands besoins de son Église en l'une de ses parties i)rineipales, voulut y pourvoir, suscitant entre plusicursautres i^rands et sainis personnaiîes, sou fidèle serviteur Vincent (ic Taul, lc(iuel animé de son esprit, et fortifié par sa j^ràce, s'est cmplovc. aulanl (lu'il a été en lui, avec un zèleinfatip:ableà réparer tous ces défauts, et y appli([uer des remèdes convenables.

Kt [Hcmièrement il s'est toujours proposé comme nnde ses principaux ouvrages, de procurer autant qu'il lui serait possil)le, que l'Église fût rem|);ie de ])ons prclres qui travaillassent utilement et fidèlement en la vigne du Scijçneur : c'est à quoi icnd.iicnt les exercices des ordinants, lossi-miiiaires, les retraitcsdes ecclésiasticiues, les conférences spiriluelles, et plusieurs autres semblables moyens, dont il a ctc ou l'auteur ou le promoteur, et auxquels il a noiablemcnt contribué romme il se \crra en la suite de ce livre.

II joiiAïKiit à ce zèle [)our le bien de l'état ecclésiastique, une charité Irès-anlen le à procurer rinstruclion et l'assistance spirituelle des Ames <|ui eu avaient besoin, et surtout des pauvres de la campagne, qu'il vo} ait les plus abandonnés, et pour lesquels il avait une tendresse toute particulier.'. 11 ne se peut dire combien il a travaillé jmur les délivrer du péché et de ri?:norance, en les ealcclii*ianl, et les <Ii»^posant a faire (les ccîîifcssions ;;énérales : et comme s'il n'eut pas été satisfait des travaux et des fatii^ues ([u'il embrassaif pour ce sujet, il excitait autant (|u il pouvait les autres à en faire autant; et son amour envers les pau- \rcs n'a point ctc content, qu'il n'ait établi une congrégation de trèsvcrlueux prêtres missioiuiaires, qui s'emploient à son exemple avec un rv\v infatii^able aux mêmes exercices de charité', noiiseniemcnt dans la l'raîicc.mais aussi en diverses autres réf;i4)!is, comme dans l'IlibiTnic,dans IKeosse, dans les lies Ilébrid.vsdan'* la Polo;;ne,d3ns Mlalic, dansja IJarbarie, et jusque sous la zone turridc dans lile de

Hadagascar, oii plusieurs de ces ouvriers évangéliques ont consumé leur vie dans les ardeurs de leur charité.

Slais ce n'était pas assez à Vincent de Paul de secourir les âmes, s'il ne pourvoyait encore aux nécessités corporelles des pauvres; et quoiqu'il se fût lui-même rendu pauvre pour l'amour de Jésus-Christ, et qu'ayant tout quitté pour le suivre, il ne lui restiU plus rien de quoi donner; comme il avait néanmoins le cœur tout emhrasé du feu céleste que ce divin Sauveur est venu allumer sur la terre*, il ne lui a pas été difficile de communiquer une partie de celto sainte ardeur aux personnes bien disposées, avec lesquelles il se rencontrait. On en verra des exemples merveilleux dans la suite de sa vie, qui feront connaître la grâce que Dieu avait mise en son fidèle serviteur, grâce telle, qu'il sembiu que parmi la corruption de ce siècle, il ait fajl revivre en plumvLVè Ames l'esprit et la charité des premiers chrétiens. £t quoiqu'il 8oit bica \C*ritaLle qu'on pourrait en ces derniers temps renouveler , avec plus de raison que jamais, la plaiute du saint Apôtre, et dire que tous ne s'iludienl qu'à chercher leurs inlérêls^ et non pas ceux de Jésus- Christ^. L'exemple toutefois et la paro!e de Vincent de Paul a eu tant d'efficace que d'arracher du cœur d'un grand nombre de personnes vertueuses cette racine de toute sorte de maux', et de leur inspirer ^es dispositions si parfaites que leur plus grande joie et satisfaction a été, et est encore à^préscnt, non-*seulement de faire une sainte profusion de leurs biens temporels pour assister et secourir les pauvres, mais aussi de se donner elles-mêmes, et de consumer leur santé et leur vie dans les plus laborieux et pénibles exercices de la vertu de charité.

Ce n'est pas la seule ville de Paris qui en a éprouvé les effets dans l'assistance qui a été rendue à un nombre presque innombrable de pauvres honteux, de toutes sortes de ox>ndition, d'Âge et de sexe, que la misère des guerres et des autres calamités publiques avaitréduilsà une extrême indigence; mais leur charité s est étendue jusqu'aux provinces les plus éloignées, et outre les secours très-favorables rendus aux frontières de la Frauce pendant les plus grands ravages de la guerre, la Urraine, les Iles Hébrides, la Barbarie, et plusieurs autres régions étrangères en ont reçu de très-grandes assistances dans leurs plus pressantes nécessités, comme il se verra en la suite de ce livre.

* Ignem veni mittere in tcrram. Luc, 12.

* Omnes quu:ruiit qu» luasunt.non qux Jcfu Chribti. Philip, 2.

* Radlx omnium oialorum cupiUitos. l. 7iin., 6.

Page 1