SES PRÉPARATIONS A LA MORT
M. Vincent Revoyait approcher déplus en plus de sa fin, et chacun s'en apercevait aussi, quoiqu'avec des sentiments fort différents, car les siens et tous ceux qui avaient affection pour lui appréhendaient celte séparation et concevaient un grand regret de la voir si proche; et au contraire, ce saint vieillard, comme un autre Siméon, attendait avec joie cette dernière heure et montrait à tous un visage fort serein, et s'y disposait en souffrant gaiement en esprit de pénitence et d'humilité; aspirant à cette vie en laquelle il espérait posséder son Dieu, l'invoquant en son cœur, et s'unissant intérieurement à lui par une parfaite conformité a toutes ses volontés, et lui remettant son corps et son âme entre les mains, pour en disposer selon son bon plaisir, au temps et en l'éternité. Et quoique toute sa vie eût été une continuelle préparation pour bien mourir, et que ses pratiques de vertus et ses exercices de piété et de charité, qui rendaient ses journées pldnes, fussent autant de pas pour avancer avec bénédiction vers ce dernier période, il s'était néanmoins dès longtemps servi d'une disposition plus particulière, ayant pris cette sainte coutume de réciter tous les jours après l'action de grâces de la Messe les prières pour les agonisants, et les recommandations de l'âme, se préparant ainsi par avance au di^part de la sienne.
Que s'il usait de cette préparation tous les matins, pour se disposer à bien mourir, il n'en faisait pas moins tous les soirs; et voici par quelle occasion on en a eu la connaissance.
Un peu avant son trépas, un prêtre de la maison de Saint-Lazare écrivant à un autre de dehors, lui manda entre autres choses dans sa lettre, que M. Vincent n'avait pas longtemps à vivre, et que, selon les apparences, il devait bientôt mourir ; puis, sans y faire aucune réflexion, il alla porter tout simplement cette lettre à M. Vincent pour la lire, suivant ce qui se pratique dans la Compagnie. M. Vincent ayant pris la lettre, lui dit qu'il la verrait à loisir, comme en effet il la lut, et faisant attention sur ces paroles qui parlaient de sa fin pro-
chaîne, il pensa en lui-môaie pour quelle raisou ce prc^trc mettait cela dans une lettre qu'il lui faisait voir. Un autre aurait pu condamner cela d'imprudeuce en celui-là ; mais M. Vincent pensa que peut-èlre il Inia^aii voulu rendre un bon office, en Tavertissant de sa mort; et, passant encore plus avant, son humilité lui fit craindre qu'il n'eût donné quelque sujet à ce prêtre de lui faire cet avertissement, sans tOQtefois connaître comment ni en quelle occasion. Pour cet effet il l'envoya quérir, et, le ronurciant de cet avis, lui dit qu'il luiavaitfait plaisir, et le pria, s'il avait remarqué en lui quelque autre défaut, de lui faire la même cliarité de l'en a\ ertir ; à quoi ce prêtre lui ayant répondu qu'il n*en avait remarqué aucun, M. Vincent lui répliqua en ces termes : • Pour ce qui est de cet avertissement que j'estimais que ■ vous me vouliez faire, je vous dirai tout simplement que Dieu m'a t bit la grâce d'en éviter le sujet ; et je vous le dis, afin que vous ne
• soyez point scandalisé de ne me voir pas faire des préparatious ex-
• traordinaires. 11 y a dix-huit ans que je ne me suis point couché
• sans m'ôtre mis auparavant en disposition de mourir la même nuit. » Ce prêtre lui faisant derechef excuse de son incousidération, rassura qu'il n avait point eu dessein de lui faire aucun avertissement, et qail n'avait fait aucune réllexiou â ce que couteuait la lettre eu la lui présentant, comme lui-même Ta encore témoigné, eu rapportant ce qui s'était passé entre M. Vincent etlui eu cette reuconlre ; connaissant trop bien quelle était la vertu de M. Vinceut, pour concevoir aucun doute qu'il ne fut parfaitemeut préparé, aussi bieu à la mort comme à toutes les autres dispositions de la volonté de Dieu. On a trouvé sur ce même sujet une lettre écrite de sa propre main plus de vingt-cinq ans auparavant, qui porte ces mots :
« Je tombai dangereusement il y a deux ou trois jours ; ce qui m'a
• fait bien penser à la mort. Par la grùcc de Dieu j'adore sa volonté « et y acquiesce de tout mon cœur ; et m'examinant sur ce qui me . pourrait donner quelque peine, j'ai trouvé qu'il u'ya rien sinon de « ce que nous n avons pas encore fait nos règles, etc., etc. »
Il y avait donc longtemps que ce fidèle serviteur, selon ce qui est dit dans r£vangile, avait les rcius ceints et la lampe allumée eu main pour aller au-devant de son Seigneur lorsqu'il viendrait; et cette dernière heure lui était presque toujours présente en Tespril ; quelques lunées même avant que son décès arrivât, il disait souvent aux siens :
• L'n de ces jours ce misérable corps de ce vieux pécheur sera mis en « Itrre et sera réduit en cendres, et vous le foulerez aux pieds. >
ïx quand il parlait de son âge il disait : « Il y a tant d'années que
• j'abuse des grâces de Dieu {Jieu mihi quia incolalus meus prolonga»
• Itif est!). Hélas I Seigneur^ je vis trop longtemps^ paice qji'\\ w'^ ^
« point d'amendement eu ma vie et que mes pécbés B« moltiplient 1 avee le nombre de mes années, etc. » Et, lorsqull annonçait anx Mens la nouvelle de la mori de quelque missionnaire, il ajoutait ordinairement : « Vous me laissez, mon Dieu, et vous tirez à vous vos « serviteurs. Je suis cette ivraie qui gâte le bon grain que vous re- « cueillez, et me voilà occupant toujours inutilement la terre {utquii « terram occupa?) Or, sus, mon Dieu, que votre volonté soit faite et « nou point la mienne. »
Il reinettaitquelqucfoisaux siens devant les yeux la pensée de la mort comme une des pins salutaires, et les exhortait à s'y préparer par de bonnes œuvres, les assurant que c'était là le meilleur et le plus assuré moyen pour bien mourir. 11 voulait pourtant que cette pensée de la mort fût animée de confiance en la bouté de Dieu, et non pas telle qu^elle nous causât aucun abattement ou inquiétude d'esprit : ce fut Tavis qu'il fit donner à une personnequi, ayant une vive appréhension de la mort, l'avait incessamment dans la pensée ; car il lui fit dire, comme il se voit dans une lettre qu'il écrivit sur ce sujet : « que la pen- » sec de la mort était bonne, et que Notre- Seigneur lavait conseillée et « recommandée, mais qu elle devait être modérée, et qu'il n'était pas « nécessaire ni expédient que cette personne l'eût incessamment pré- « sente en sou esprit ; qu'il suffisait qu'elle y pensât deux ou trois fois « le jour, sans s'y arrêter néanmoins beaucoup de temps; et même ai « elle s'en trouvait inquiétée, qu'elle ne s'y arrêtât point du tout et « qu'elle s*eu divertit doucement. » Or, comme on eut su à Rome la longue et dangereuse maladie de M. Vincent, et qu'il continuait toujours, dans cet accablement de douleurs et d'aifaires, à dire son bréviaire, jN. S. P. le pape Alexandre VII, connaissant combien la conservatiou de ce graud serviteur de Dieu était importante à toute rÉgiise, lui lit expédier un bref apostolique pour l'en dispenser, sans qu'il en sût rien; et à môme temps MM. les cardinaux Durazzo, archevêque de Gênes, LudovLsio, graud pénitencier de Rome, et Bagny, autrefois nonce eu i'rauce, qui étaieut alors tons trois à Acme, lui écrivirent pour l'exhorter a se soulager, et de se conserver : ce qui fait voir 1 estime qu'ils avaient pour la personne de il. Vincent.
iNous ne rapporterons ici pour abréger que la lettre de H. le cardiual Durazzo, parce qu'elle est la première et qu'elle contient en substance ce qui est porté par les autres. Voici en quels termes il lui parle :
« Les fonctions des prêtres de la Congrégation de la Mission rénssisseut toujours à Tavautage du prochain, par l'impulsion et le mouvement qu'ihi reçoivent de la conduite et des exemples de lenr supéheur général} ceqoi est cause que toute personne bien intentionné
doit poar cet effet prier Diea de lui prolonger la vie et de lui donner one parfaite santé, pour rendre de pins longue durée l'origine d'un tel bien; et comme je prends un très-grand intcrèldans les heureux progrès de ce saint institut, et que j*ai conçu une ad'ection pleine de tendresse pour votre personne, éiauL informé dv. \oUv àgc, de vos fatigues et de votre mérite, je me sens nécessairement obligé de vous prier, comme je fais, de vous prévaloir de la dispense de Sa Sainteté; de préposer le soin de votre personne au gouvernement de ses enfants, etde dénier à la dévotion de votre esprit les occupations qui peuvent porter préjudice au long maintien de votre vie, et cela pour le plus grand service de Dieu. De Rome, ce 20 s'eplembre IGGO. •
Mais toutes ce« bonnes précautions arrivèrent trop tard : elles tioavërcnt la victime consommée, Dieu a}ant voulu par lui-même décharger ce fidèle serviteur de tant de fatigues et de peines, par iesqaelies il avait tÀcbé de rendre à sa divine majesté tout i*bonneur et le service qu^il avait pu, durant le cours de sa longue vie, et néanmoins lui ayant fait la grâce, avant que de le tirer de ce monde, de nettre sa Congrégation et toutes les compagnies par lui établies dans le meilleur état oii il les pouvait soubaiter.