CHAPITRE î
GBS&RTAtienS GËMËRALES SUR LES tEatU3 DE M. VINCENT.
Avant que de descendre au particulier des vertus de lif. Tincent, nous avons jugé nécessaire de faire quelques observalions sur ^atre ou cihq circonstances remarquables qui ont beaucoup contribué k leur perfection.
Premièrement, M.Vincent n'a rien recherché ni affecté d'extraordinaire ai de singulier dans Vèxercice des vertus; il s*est toujours plus volontiers appliqué la pratique de celles qu'on estime les plus communes , comme de l'humilité , de la patience , de la débonnaireté , de la mohiflcation , du support du prochain , de l'amour de la pauvreté et autres semblables ; mais il les a pratiquées d'une manière qui li'était pas commune , et il a su mettre parfaitement en œuvre ces pierres précieuses de la Jérusalem céleste , et relever leur éclat par les dispositions excellentes qu'il y apportait ; les exerçant toujours par Un principe de grâce , et avec des intentions très nobles; les regardant en Jésus-Christ comme dans l'origiùal de toute perfection , pour se conformer k ses exemples, et les rapportant fidèlement à la gloire de Dieu comme à l'unique fin qu'il se prbt^Osait en toutes ses actions.
Secondement, il ne s'est pas restreint à l'exercice dé quelque vertu pai'ticulière ; mais il avait reçu de t)ieu une latitude et capacité de cœur, qui lui faisait embrasser toutes les vertus chrétiennes, (}u'il a toutes possédées en un degré très parfait : et ce qui est merveilleux, est qu'on l'a vu excellet* en même temps dans Texercice de plusieurs vertus, dont les pratiques étaient fort différentes , et semblaient même en quelque façon opposées. Il avait une humilité très profonde, et un grand mépris de soi-même, et tout ensemble une courageuse magnanimité quand il était question de Soutenir les intérêts de Dieu. On remarquait en lui une force d'es-
prit infatigable pour s'appliquer aux plus grandes affaires , et une condescendance merveilleuse pour s'accommoder aux faiblesses des plus simples. Il savait joindre excellemment l'office de Marthe et de Marie , et s'adonner en même temps k l'action et à la contemplation, sans que l'une apportât empêchement k l'autre : on a souvent admiré la paix et la tranquillité de son esprit , qui reluisait en la douceur et sérénité de son visage , parmi les accablemens d'une multitude innombrable d'affaires, et les pressantes importunitésde toutes sortes de personnes auxquelles sa charité l'exposait. Enfin les chapitres suivans feront voir l'heureux assemblage qu'il a fait en son cœur de toutes sortes de vertus qu'il a po^dées en un très haut degré de perfection.
Troisièmement , il ne se contentait pas d'avoir les vues et les affections des vertus , mais il s'appliquait continuellement k les mettre en pratique : il était bien dans le sentiment de cet ancien Père qui a dit que < le travail et la patience est le moyen le plus < assuré pour acquérir les vertus , et pour les affermir dans nos 1 cœurs' . > A quoi il ajoutait c qu'on pouvait facilement perdre les c vertus qui avaient été acquises sans travail*, et sans peine ; et c que celles-là jetaient des racines bien plus profondes dans le « cœur , qui avaient été battues par les orages des tentations , et € qui avaient été pratiquées nonobstant les difficultés et les répu- € gnances de la nature. »
Quatrièmement , comme il était infatigable en l'exercice des vertus , il était aussi insatiable en l'acquisition des mêmes vertus : et Ton peut dire avec vérité qu'il était du nombre de ceux qui ont une faim et une soif continuelle de la justice'. Il ne croyait avoir jamais assez fait pour une si noble conquête ; mais k Timitation du saint apôtre , mettant en oubli tout ce qu'il avait pratiqué de bien par le passé , il employait toutes ses affections pour avancer et pour parvenir au sommet de la perfection où Dieu l'appelaft*.
Cinquièmement enfin , quoique ses vertus fussent connues de tous ceux qui le fréquentaient , nonobstant toutes les industries
' Labor el palientia snot exercitia et corroboramenu Ylrtatiun. Laelant, imM, Chn Ub. S.
• NttUa Tirliu fine tabore perflellor. Caitta». eol, 7, eap, 6.
9 NQDqiiani|aalaiarbitratara«comprabeBdiaie;iionqQam dicit, SaUieit; aed s«in«> per esuril , illiiqae juailUam. Bernard, Spitt, 245.
4 Sgo me non arbilror comprebendiaie. Unom autem, qas qafdem reIrA aanl obll*
et- 177 -iQ
qa'il .employait pour les cacher, il n'y avait que loi qui ne lea Toyail point, son humilité lui mettant continuellement un voile devant les yeux qui lui en dérobait la vue : de sorte que, par des sentimens fort opposés à ceux de ce personnage dont il est parlé dans rApocaly|)se , quoiqu'il Tût riche et abondant en vertus et dons célestes, il s'estimait néanmoins pauvre, indigent, misérable , et dénué de toutes sortes de biens spirituels ; et dans celte vue, la qualité plus ordinaire qu'il se donnait parlant de lui-mémo était de dire : ce misérable \ Et quoique sa vie Tùt toute innoceute et toute sainte, et que ses jours eussent été vraiment des jours remplis de toutes sortes de saintes œuvres « il ne parlait pourtant jamais de ce qu'il avait fait que d'une manière très humiliante; disant ordinairement qu'il avait grand besoin de la miséricorde de Dieu pour tontes les abominations de sa vie.
C'était Ih véritablement posséder un trésor de vertus , mais un trésor d'autant plus assuré qu'il était plus caché h celui même qui le possédait; lequel avait autant d'affection de cacher non seulement aux autres , mais encore à lui-même, les vertus et les dons excellens de grùce qu'il avait reçus de Dieu , que les amateurs de la vanité ont de passion pour manifester et publier le bien qu'ils pensent avoir , et dont le plus souvent ils n'ont qu'une fausse et trompeuse apparence.