SA MORTIFICATION
c II n'y a rien de plus grand ni de plus relevé en la vie du c chrétien (comme dit saint Ambroise) que d'exercer son âme dans c la pratique des vertus ; et pour cet effet , mortifier sa chair et € la réduire en servitude , afin qu'elle apprenne k se soumettre , et c qu'elle se rende docile h la conduite de la raison : en sorte que , c nonobstant les travaux et les difiBcultés qu'elle peut ressentir c dans cet exercice , elle ne laisse pas de se porter courageusement t à l'exécution des bons désirs et des saintes résolutions qu'elle t aura conçues dans son cœur ' . t
Et certes ce n'est pas sans raison que ce saint docteur a parlé de la sorte : car, puisque, selon le sentiment du Sage, c'est une chose bien glorieuse que de suivre le Seigneur * , et que le premier pas qu'il faut faire pour marcher k sa suite , comme lui-même le déclare dans l'Évangile , c'est de renoncer k soi-même , et de porter sa croix ; il s'ensuit que le chrétien doit regarder l'abnégation et la mortification comme un ti^e de noblesse , et comme une marque qu'on a l'honneur d'appartenir k Jésus-Christ et d'être de sa suite. Or M. Vincent ayant toujours fait une profession particulière de suivre ce divin Sanveur, et de marcher sur les traces
* Nihil in TiU Cbriitiaiiâ «xcaliins ant magnifleenllm , qnini exercara nenlaD, m* bigere carnem, et in BerTilatem rédigera , nt obedlat imperio, conailUa oblemperet , a in adeondia laboriboa impigré exeqoalar propoailam animi ac YoloDlatcm. Ambr*
* Gloria magna eat leqni Domiawn. EceU.
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de ses exemples ( comme il a été dit en Tiui dee ch^iti^es dens) y il n'y a pie Heu de donter qu'il n'ait été honbré de ses plim chères livrées , et que ^ selon la parole de l'apétre, il n'ait porûien son corps la mortification de Jésas*Christ : en sorte qne sa vie n'a été presque qu'un sacrifice continuel de son cotps et de tous ses sens j de son âme et de ses puissances , et enfin de tous les désirs et mouvemens de son cœur ; et c'est de l'abondance de ce cœur parfaitement mortifié que , s'entretenant un jour avec les siens sur ces paroles de Jésus-Christ dans l'Évangile : c Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, et qu'il porte sa croix. C'est là, leur dit-il, le conseil que Notre-Seigneur donne à ceux qui se présentent à lui pour le suivre ; il leur déclare que la première démarche qu'ils doivent faire est de renoncer à eux-mêmes , et ensuite de porter leur croix; et puis persévérer constamment en l'un et en l'autre jusqu'à la fin. Mais nous pouvons hien appliquer à tt sujet ce que ce divin Sauveur a dit en une autre occasion : Non omîtes capiuntverbumistud. Et qu'il y en a peu qui se donnent à Jésus- Christ pour le suivre sous ces conditions ! De là est venu que de tant de milliers de personnes qui le suivaient pour l'entendre ^ presque tous l'ont abandonné et se sont retirés « parce qu'ils ne le suivaient pas préparés de la sorte que Notre-Seigneur leur disait qu'il le fallait être , et qu'ils n'étaient pas dans la disposition de se mortifier et de porter leur croix «
c C'est donc une nécessité à quiconque veut être disciple de ce divin Maître, de renoncer à son propre jugement ^ à sa volonté, à ses senSf à ses passions , etc. Par le jugement on entend la science , l'intelligence et le raisonnement. 0 quel avantage à un chrétien de soumettre ses lumières et sa raison pour l'amour de Dieu ! Qu'est-ce que cela, sinon suivre et imiter Jésus^Christ , et lui faire un sacrifice de son propre jugement? Par exemple, on met une question en avant ; chacun en dit son avis : or pour renoncer à soi-même en une telle occasion , il ne faut pas refnser d'en dire ce qu'on en pense ; mais il faut se tenir dans la disposition de soumettre son jugement et sa raison , en sorte que l'on suive volontiers , et même que l'on préfère le jugement d'autrui au sien propre.
€ Pour ce qui est de renoncer a sa propre volonté , Notre-Seigneur nous en a donné l'exemple pendant tout le cours de sa
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vie et jusqu'à sa nnwt , s'étant continiudlmieiit étudié de faire y non sa volonté , mais cdle de son Père , et d'accomplir en toutes choses ce qu'il reconnaissait lui être agréable : Quœ placiia sunt ei facio semper. 0 que s'il plaisait à Dieu nous prévenir de tant de grâces , que nous demeurassions toqours dans l'accomplissement de sa volonté , obéissans h ses conunandemens , aux règles de notre état, et aux ordres de l'obéissance^ nous serions alors les vrais disciples de son fils ; mais tant que nous serons attachés à notre propre volonté » nous n'aurons point de disposition pour le suivre, ni de mérite à porter nos peines, ni de part avec lui.
c Nous devons encore m<Nrtifier nos sens^ et veiller continuelle* ment sur eux pour les assujettir k Dieu» 0 que la curiosité de voir et d'écouter est dangereuse, et qu'elle a de force pour détourner notre esprit de Dieu I Que nous devons beaucoup prier Notre- Seigneur afin qu'il nous fasse la grâce de renoncer k cette curiosité , qui a été la cause de la perte de nos premiers parens!
€ Il y a encore une certaine passion qui domine en plusieurs , h laquelle il nous faut bien renoncer : c'est ce désir immodéré de conserver sa santé et de se bien porter, et ce soin excessif de faire le possible et l'impossible pour la conservation de son individu : car cette sollicitude immodérée et cette crainte de souffrir quelque incommodité qu'on voit en quelques uns , qui mettent tout leur esprit et toute leur attention au soin de leur ch^ve vie , sont de grands empéchemens au service de Dieu , qui leur ôtent la liberté de suivre Jésus-Christ. 0 Messieurs et mes Frères , nous sommes disciples de ce divin Sauveur , et cependant il nous trouve comme des esclaves enchaînés ! à quoi 7 k un peu de santé , k un remède imaginaire , k une infirmerie où rien ne manque , k une maison qui nous platt , k une promenade qui nous divertit, k un repos qui ressent la paresse. Mais, dira quelqu'un , le médecin m'a conseillé de ne m'appliquer pas tant , d'aller prendre l'air , de changer de séjour. 0 misère et faiblesse ! les grands quittent-ils leur demeure ordinaire parce qu'ils sont qudquefois indisposés ? un évoque abandonne-t-il son diocèse? un gouverneur, sa place? un bourgeois, sa ville? un marchand, sa maison? les rois même font-ils cela? rarement, et quand ils sont malades , ils demeurent au lieu oii ils se trou-
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vent. Le feu roi se trouva malade k Saint-Germain-eii-Laye , et il y demeura quatre ou cinq mois sans se faire porter ailleurs , jusqu'à ce qu'il y mourut d'une mort vraiment chrétienne, et digne d'un roi très chrélien. »
Et dans une autre occasion parlant sur le même sujet : c La sensualité, dit-il , se trouve partout, et non seulement dans la recherche de Testime du monde , des richesses et des plaisirs, mais aussi dans les dévotions , dans le& actions les plus saintes j dans les livres , dans les images : en un mot , elle se fourre partout. 0 mon Sauveur, faites-nous la grâce de nous défaire de nous-mêmes! faites, s'il vous plaît, que nous nous haissimis, afin de vous aimer plus parfaitement, vous qui êtes la source de toute vertu et perfection , et l'ennemi mortel de la sensualité : donnez-nous cet esprit de mortification , et la grâce de résister toujours k cet amour-propre, qui est la racine de toutes nos sen* sualités. »
Jusqu'ici sont les paroles de M. Vincent, que nous avons rapportées comme des fidèles expressions, non seulement des pensées de son esprit, mais encore plus des afiections et dispositions de son cœur touchant cette vertu de mortification , que l'on peut dire avoir été une de celles qu'il a le plus universellement et le plus constamment pratiquées pendant tout le cours de sa vie , et jusqu'au dernier soupir. Il est vrai qu'il ne faisait pas paraître au dehors une vie fort austère , estimant qu'une vie commune en apparence était la plus convenable pour réussir au service des peuples et des ecclésiastiques , auquel Dieu l'avait destiné ; étant aussi la plus rapportante k la vie de Jésus-Christ et des saints apôtres , sur le modèle de laquelle il voulait élever les missionnaires de sa Congrégation, et par conséquent il se croyait obligé de leur en donner l'exemple , se conformant k eux pour l'extérieur d'une vie bien réglée , qui n'est ni trop large ni trop étroite , ni trop douce ni trop rigoureuse. Mais en son particulier il se traitait fort âprement , faisant souffirîr son corps en diverses manières , et mortifiant sans cesse son intérieur , pour tenir l'un et l'antre parfaitement soumis aux volontés de Dieu , et cela d'une manière d'autant plus excellente et plus sainte qu'elle paraissait moins aux yeux des hommes : en quoi il s'est rendu semblable k ce grain de froment dont Jésus^rist parle dans l'Évangile , lequel, plus il est caché et enfoncé en terre, plus aussi il pousse ses tiges et multiplie son fruit.
e«- 477 hS Et premièrement, il a mortifié cet amour de Thomieur et de la propre estime , qui est si naturel k tous les hommes , et qui leur fait cacher avec tant de soin tout ce qui peut leur causer le moindre mépris; car ce saint prêtre , réprimant cette inclmation naturelle, ne laissait échapper aucune occasion de s'humilier, en parlant de sa basse naissance et de la pauvre condition de ses parens, qu'il ne Tembrassàt bien volontiers. Voici ce qu'il écrivit en Tannée 1655 à l'un de ses prêtres : c 0 Monsieur, que nous sommes heureux c de ce que nous honorons la parenté pauvre de Notre-Seigneur , € par la nôtre pauvre et chétive ! Je disais avec consolation ces
< jours passés, en préchant en une communauté, que je suis le fils « d'un pauvre laboureur, et en une autre compagnie, que j'ai
< gardé les pourceaux. Groiriez-vous bien, Monsieur, que je c crains d'en avoir de la vaine satisfaction , li cause de la peine c que la nature en soufire ? Il est vrai que le diable est bien fin et c rusé : mais certes celui-là l'est encore plus que lui qui se tient « honoré de la pauvre condition de l'enfant de Bethléem et de c celle de ses saints parens. >
M. Vincent a aussi mortifié l'aflection qu'il avait pour ses parens; car ayant un très bon naturel , il aimait tendrement les siens , ainsi que lui-même l'a avoué ; et néanmoins il a su fort bien mortifier cette affection et en faire un sacrifice k Jésus-Christ. A ce sujet , parlant un jour k sa communauté de l'éloignement des parens ordonné par ce divin Sauveur k ceux qui le veulent suivre , il leur dit que , c plusieurs qui sont retournés en leur pays sont entrés
< dans les intérêts de leur famille , et dans leurs sentimens de tris-
< tesse et de joie , et qu'ils s'y sont embarrassés comme les mou- « ches qui tombent dans les toiles d'une araignée d'où elles ne c se peuvent tirer.
c Je m'appellerai moi-même k témoin , leur dit-il , de cette vé-
< rite. Du temps que j'étais encore chez M. le général des galères ,
< et avant le premier établissement de notre compagnie , il c arriva que les galères étant k Bordeaux , il m'envoya Ik pour
< faire misûon aux pauvres forçats. Ce que je fis par le moyen € des religieux de la ville de divers ordres , deux en chaque ga- 4 1ère. Or avant que de partir de Paris pour ce voyage , je m'ou- « vris k deux amis de l'ordre que j'en avais reçu , k qui je dis : c Messieurs , je m'en vais travailler proche le lieu d'où je suis ; je c ne sais si je ferai bien d'aller faire un tour chez nous. Tous deux
^ 478 ^ me le eoMetlIèreiit : AHea^y , Moasienr , me diMil-ils ^ votre présenee consolera y03 proches, yonslear parlerez de Dieu, etc. La raison qae j'avais d'en douter est que j'avais vu plosienrs bons ecclésiastiques qui avaient fait merveilles qadqoe tempe, éloignés de leur pays ; et j'avais remarqué qu'étant allés voir leurs parens, ils eo étaient revenus toni changés, et demenraient inutiles au publie , ils s'adonnaient entièrement aux affaires de leurs familles , toutes leurs pensées allaient k cela, où auparavant ils ne s'occupaient qu'aux œuvres qui regarâaôeni le service de Dieu , et éloignées du samg et de la nature. S'a peur , disais^e , de m'attacher de même aux parens. Et en effet ayant passé huit ou dix jours avec eux à les infimn^ des voies de leur salut et ii leséloigner du désir d'avoir des biens , jusqu'à leur dire qu'ils n'attendissent rien de moi ; que quand j'aurais des coftres d'or et d'argent , je ne lew donnerais rien , parce ^'un ecclésiastique qui a quelque chose, il le doit àlKen et aux pauvres : le jour que je partis j'eus tant de douleur de quitter mes pauvres parens , que je ne Os qne pleurer tout le long du diennn et pleurer quasi sans cesse. A ce» larmes succéda la pensée de les aider , et de les mettre en meilleur état ; de donn^ à tel ceci , ii telle cela : mon esprit attendri leur partageait ainsi ce que j'avais et ce queje n'avais pas. Je le disk ma confusion, et jele dis, parce quepent-étre Dieu permit cela pour me ihire mievx connaître l'importance du conseil évangélique dont nous parions, le fus trois mois dans cette passion importane d'avancer mes irèrea et mes sœurs : c'était le poids continuel de mon panvre esprit. Parmi cela, quand je me trouvais un peu libre , je priais Dieu qu'il eèt agréable de me délivrer de cette tentation : et je l'en priai tant , qu'enfin il eut pitié de moi ; il m'ôta ces tendresses pour mes parens ; et quoiqu'ils aient été depuis k l'auaAM et le soient enc<Mre , il m'a foit la grâce de les commettre k sa providence , et de les estimer plus heureux que s'ik avaient été bien accommodée.
« Je dis cela k la compagnie , parce qu'il y a quelque chose de grand en ceue pratique tant recommandée en rÉvangile, lequel exclut du nombre des disciples de Jésus-Christ tous ceux qui ne haïssent père et mère, frtees et sœurs, et que, suivant cela, notre règle nous exhorte de renoncer k l'affection immodérée des pa- Prionsfiieu pour eus ; et si nous les pouvons servkr en cha-
% rHé, fais€m-le;maa8t6B0Dsf6nnee(»lr6)aiiatafe, qui, ayant « toiûanrssoamclûiatiaii de ce oôté-là , nous déCourn^a , si e))e c peut, de réeole de JéaospGhrist. Tenons fenne. »
Un prêtre de la Congrégation, qiû était en Gascogne , alla voir de son monvement les parens de M. Vincent , auquel il raconta , lorsqu'il Cut de retour à Paris, l'état où il les avait trouvés, et entre antres choses il lui dit que c la simplicité , la piété , et la c charité de ses parens était louahle , mais qu'ils n'avaient pour vic vre qa'h mesure qu'ils travaillaient. Hélas ! dit M. Vincent , ne € sont-ib pas hienheweux? et penveat^ls être mieux que dans un « état où ib exécutent la sentence de Dieu, qui porte que
< l'hOBune doit gagner son pain h la sueur de son visage? »
La pauvreté n'a pas été le seul exercice de k vertu de ces bonnes gens, ils furMt un jour diffamés au dernier degré dans un parlement oâèbre où quelques amis de M. Vincent voulurent dé^ tourner la poursuite qu'on voulait fake contre eux ; mais il leur il cette répons* : « N'est41pas raisonnahie. Messieurs , que la jusc tice se fasse , pour satisfaire li ceUe de IMeu , ain qu'en pimî»i aant tes défin^ans miséneordieusement en celte vie , il n'exerce
< les rigueurs de sa justice sur eux en l'autre monde? » Or les juges ayant découvert que cette accusation n'était qu'une pure calomnie et fourberie, M. Vincent se rendit prolecteur de ceux qm les avaient accusés, et trouva moyen de les délivrer des ehâtîmens qu'ils avaient mérités. C'est ce que j'ai appris, dit le mène prêtre , au lieu de la naissance de M. Vincrat ; et voici un extrait do la letlie que j'ai hie qu'il écrivit k ses parens sur ce sujjet :
c Ce n'est pas sans une conduite bien particulière de la Provic dence que voue avez été difiaoïés; Dieu l'a ainsi permis pour
< sa gloire, et pour votre bien : pour sa gloire, ain que vous % soyez conformes à smei Fils , qui a été calomnié au point qu'on « l'appelait séducteur, ambitieux et possédé du^ dteon; pour c votre Mon , afin de satisfaire à la justice de Dieu pour d'autres c péchés que vous pouvez avoir commis, et que vous ne connaisc sez pas peut-être , mais que Dieu connaît. »
Un homme qui était en (pielque Caçon parent de M. Vincent , quoiqu'il ne portât pas le même nom , ayant été condamné aux galères, obtint des lettres de révision de procès pour se justifier , et pour être rétabli dans ses droits civils , contre la partie qui le pow-
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suivait. Il fit adresser ces lettres aa pariemeot de Paris, dans la pensée qae le crédit de M. Vincent loi servirait beancoap : mais ce fidèle serviteur de Dieu lui écrivit plusieurs lettres pour le conjurer, au nom de Notre-Seigneur , de relâcher un partie de ses prétentions, afin de se mettre en repos par un prompt accord, c Oseriez-vous , dit-il, refuser cela à tant de personnes qui s'en mêlent pour votre bien ? Je ne le crois pas : aussi votre ige et vos incommodités vous mettent hors d'état de soutenir les faUgues et les dépenses d'un si grand procès; et si vous aviez quelque espérance en mon secours , je vous déclare que je ne vous en donnerai aucun. J'aime mieux contribuer k votre salut en vous conseillant cet accommodement pour vous mieux disposer \ la mort , que de vous voir consumer tout vivant dans les embarras d'une longue et douteuse poursuite : j'espère que vous penserez sérieusement li tout ceci. > Cet homme s'étant opiniâtre li plaider , M. Vincent a toujours persévéré k lui déclarer qu'il ne l'assisterait point, et n'a jamais voulu le recevoir en sa maison, ni le tirer de la pauvreté où il a été.
Un sien neveu vint un jour exprès k Paris, dans l'espérance d'en recevoir quelque secours pour se mettre k son aise. Il le reçut cordialement, mais il ne lui donna que pour s'en retourner k pied, comme il était venu , le renvoyant avec dix écus seulement pour faire environ cent quatre-vingts lieues ; encore demanda-t-il ces dix écus par aumône k madame la marquise de Maignelay ; et c'est la seule assistance qu'il a demandée pour ses parens.
Environ l'année 1650, feu M. duFresne, intime ami de M. Vincent, dont on a parlé au premier livre , lui donna mille francs pour eux. Il ne les refusa pas; mais au lieu de les destiner k leur soulagement temporel , estimant qu'ils pouvaient vivre de leur travail , il se proposa de les faire servir k leur salut et avancement spirituel, et k celui de beaucoup d'autres, en leur faisant faire quelques missions; k quoi il fit consentir le bienfaiteur. 11 garda cet argent deux ou trois ans , attendant toujours l'occasion d'envoyer quelques missionnaires en ce pays-Ik. Les divisions da royaume étant survenues en l'année 1652, la Guyenne se trouva fort affligée des armées , et les parens de M. Vincent furent par malheur dépouillés de toutes choses , et quelques uns même moururent par la cruauté des soldats. Ce fut ensuite de cela qu'il disait que ses parens étaient k l'aumône, sans pourtant en dire la
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Cause. Ayant appris ces f&cheuses nouTelles , il n'en témoigna aucune afilietion particulière; au contraire, il entra dans de très grands sentimens d'admiration et de reconnaissance envers la bonté de Dieu , d'avoir par sa conduite adorable retardé l'emploi de cette somme de mille livres y afin d'en aider ces pauvres gens dans leur extrême nécessité. Il fut plusieurs jours et plusieurs semaines qu'il ne pouvait se lasser de louer Dieu , et de le remercier de cette spéciale providence. Il ne voulut pas néanmoins faire l'application de cet argent par soi-même ; il consulta les principaux de sa compagnie , et par leur avis il l'envoya en diligence en son pays , et l'a* dressa k monsieur de Saint-Martin , chanoine d'Âcqs , auquel il en laissa l'entière dispensation , se remettant à lui pour donner k chacun des siens ce qu'il jugerait à propos. Il lui recommanda seulement de t&cher k les mettre en état de gagner leur vie par ce se-> cours, comme il fit, achetant k Tun une paire de bœufs pour labourer ; faisant relever le petit logis k celui-ci ; dégageant k celui- Ik un morceau de terre , et donnant des outils et des habits aux autres pour travailler. Il ne pouvait pas faire beaucoup avec si peu de chose k tant de pauvres gens ruinés.
Voilk toutes les richesses que M. Vincent a envoyées k ses parons , quoiqu'il lui eût été très facile de les mettre k leur aise et les avancer selon le monde , s'il eût voulu se servir des occasions et du pouvoir qu'il en a eu. Il a représenté mille fois le besoin des peuples de plusieurs provinces , et de quantité de familles en particuUer , k des personnes riches et charitables qui ont accouru k leur secours; mais de son pays et de ses parens, il n'en a jamais ouvert la bouche. Ne faut-il pas être tout-k-fait mort k la chair et au sang pour en user de la sorte?
A ce propos , étant un jour pressé de faire quelque bien k ses parens par une personne de sa Congrégation , qui savait qu'ils étaient dans le besoin , il lui dit : c Pensez-vous que je n'aime pas c mes parens ? J'ai pour eux tous les sentimens de tendresse < et d'^^ection qu'un autre peut avoir pour les siens; et cet amour c naturel me sollicite assez de les assister : mais je dois agir selon c les monvemens de la grâce , et non de la nature , et penser aux c pauvres plus abandonnés , sans m'arrêter aux liens de l'amitié c ni de la parenté, t
M. Vincent non seulement n'a pas remué sa langue ni son pied pour tirer aucun de ses parens de leur bassesse et pauvreté, mais
H a «npèehé que d'autres l'aient fait. H a'ett trouvé dea persoimas de condition et de piété , même quelques prélats , qui ont voulu, à' sa considération , faire étudier quelques uns de ses neveux , et en prendre soin pour les élever k l'état ecclésiastique , ou à quelque autre condition honnête : ii quoi il répondit t qu'il fallait prendre € garde de ne pas détourner de ces enfans les desseins que Dieu « avait sur eux ; et qu'à son avis il valait mieux les laisser dans la c condition de leur père , la condition de laboureur étant eaiïe
< toutes une des plus innocentes et des plus propres pour se t sauver, i
Il a «acore passé plus avant, et ressentant en lui*ménie un grand désir d'établir des prêtres de sa Congrégation dans son pays , pour y raidre les mêmes services qu'ils faisaient dans les autres lieux , et néanmoins craignant qu'il n'y eût en cela quelque mélange d'a^ moor-propre et d'afTection naturelle envers les sieus , il ezandna devant Dieu ce sentiment , et il se reprit , se disant à soi-même : f Misérable I h quoi penses-tu ? tous les pays ne te doivenlnils pas t être indifférons, et toutes les aines n'ont'^lles pas égalemrat coAlé
< au Fils de Dieu ? Pourquoi donc te portes-tu k secourir plutôt • les uns que les autres? » Tant y a que pour moftifter ee désir , craignant qu'il ne procéd&t plutôt d'un sentiment de la nature que d'un mouvement de la grâce , il se résolut de ne jamais fÉire de lui-» même un pas, ni dire une parole pour procurer cet établissement. On peut juger, de tout ee que nous venons de dire, combieo M. Vincent avait mortifié l'amour naturel de son pays et de ses parais.
On dit communément que , comme du mouvement bien compassé de l'aiguille d'un cadran , il est aisé de connaître rajustement des roues et autres pièces qui composent l'horioge , qu'aussi de la bonne conduite de la langue , on peut Juger du bon état de tout le reste de l'intérieur, puisque les affections et passions do eœm* sont comme les maîtres ressorts qui lui donnent ordinaire* ment lé mouvement , et qui forment et animent ses paroles. Et certes , quand nous n'aurions point d'autres preuves de la m<Mb fication intérieure de M. Yincent que cet empire absolu qu'il avait sur la conduite de sa langue , cela suffirait pour nous faire cmmaitre qu'il a possédé cette vertu en un très haut degré de p^feetion, puisque, selon la doctrine de l'apôtre saint Jacques , t celui qui ne « pèche point en sa langue peut être appelé homme parfût. i 11
s'était resda telleiMyM ouiUre de cette partie, que le même apAtie appelle indomptable , qu'il ne lui échappait point ou très peu de parolea inutiles et superflues, et jamais de celles qui resswtent la médisance, la vanterie, la vanité, la flatterie , le mépris, la moque* rie, l'impatience, ou autraa semblables saillies d'une passion émue et déréglée. Il se possédait si parfaitement, que même dans la chaleur des discours qu'il faisait en puUic , ou dans les eem^^ pagnies, quoiqu'iln'eût pas prévu ce qu'il avait k dire , il ne disait pourtant jamais rien d'inconsidéré : et il lui est aouvwl arvivé qu'ouvrant la bouche pour dire quelque chose d'extraordinaire qui. lui venait sur l'heure en sa pensée , il s'arrêtait tout oourt, comme se lecneiUant en lui-même, et considéraut devant Piw.s'41 était expédient de le dire; et puis il continuait k parler , lèm seUm Tinclîaation qu'il pouvait ressent», mais selon qa'ik vograît étiïe (due agréable k Dieu , et plus conferme an mouvemeut 4e sa grtee^
Quand, pour rentreteoir ou pour lui donner quelque satisfaction, on lui rapportait quelqE^ nouveauté ou qu^ue avMQ <^ese estraor* dinaire qu'il savait déjà t'û l'écoutait avec ^teqtion i, asw témoin gner qu'il eu eût aucune csmnaisfianee, tant peut mortifier f am<Mu^ propre , qui est toujours bieu aine de faire paraître qu'il n'ignore pas ce que les antres aa^ewt^ que pour ne priver eeus qui lui pmleimt de la satisfaction qu'ils pouvaient ressentir ds lui UToir appris quel^ qne chose de nonveaei*
Mais surtout il savait bien «tfenir sa langue , et lui impuni w rigoureus siènce , lorsqu'on lui faisait des reproebies > on que par des emporiemens on le chargeait d'outrages et d'inÂurea : car quoir que dans ces occasions la nature désire ardemment de se jnetifier^ et de repousser l'ifliure qui lui est faite ; néwmeioe, k l'imitatiende son divin Maître, il se recueillait en hn^même, et mett^t tomte sa force dans le silence et dans la patience , béniisaiat en son aceur e#nx qui le QAaudissaient, et priant pour ceux qui l'outrageaient.
Il était obUgé, comme chef 4'une Congrégations déî^ beaucoup étendue, de pourvoir k tous ses beai^ins ; et o^'ass^^ R^^ i^euveut tout ce qui était nécessaire pour y subven» , il en avait tous lea jours la téie rompue ; et pour un surcroit de peines , on.lui mwadait) ou rapportait souvent de fâcheuses nouvelles dés pertes Mutable» qui étaient causées par divers aecidnns sur les bi^s et mm les for- . mes de la compagnie ; ce qui le meuait encore pbiMs dans, l'impuissance de subvenii* aux graîides chai|[es qu'il Ivi, faUait poster ; or
en toutes ces rencontres , qni sont extrêmement pressantes poor porter la langue aux plaintes et aux murmures , il réprimait tellement ces premiers mouvemens de la douleur, et mortifiait si YÀea les ressentimens qu'il en avait , qu'il supportait avec une admirable égalité d'esprit , et même avec action de grices , ces accidens râcheux et surprenans , sans dire autre chose y sinon : c Dieu soit c loué : Dieu soit béni : il faut nous soumettre k son bon plaisir , i et agréer tout ce qu'il lui plait nous envoyer. »
n a encore fait connaître combien il était mortifié en sa langue , et quel empire il avait acquis sur cette partie si malaisée li conduire, en ce que, s'étant présenté une infinité d'occasions qui l'invitaient, et même qui semblaient l'obliger de parler de son esclavage de Tunis , étant une chose douce h la nature de raconter les périls et les accidens plus fâcheux desquels on s'est heureusement dégagé , et particulièrement lorsque cela fait connaître quelque vertu qui est en nous , et que le succès peut tourner k notre propre louange ; néanmoins c'est une chose merveQleuse , qu'en quelque rencontre que ce fût , on ne lui a jamais oui dire un seul mot de son esclavage , ni de ce qu'il avait fait ou dit pour convertir celui qui le tenait captif, et pour se sauver avec lui des mains des infidèles. Et quoiqu'il ait été obligé de parler assez souvent aux siens des esclaves qui sont en Barbarie , pour les exhorter d'aller leur rendre (pielque assistance , ou aux personnes de dehors pour les porter à contribuer de leurs biens au secours et k la délivrance de ces pau-> vres esclaves , il n'a pourtant jamais parlé de lui , ni de ce qui lui était arrivé en ces lieux-lli , parce qu'il ne le pouvait faire sans découvrir quelque chose qui eût tourné k sa louange. Il parlait v<dontiers des sujets d'humiliation qui lui étaient arrivés , mais jamais de ce qui pouvait directement ou indirectement donner sujet de le faire estimer. Or il est certain qu'il n'eût pu acquérir un tel empire sur sa langue , s'il ne se fût rendu maître absolu de ses sentimens et de sesmouvemens intérieurs , par une continuelle pratique de la mortification. Il l'estimait aussi d'une telle nécessité , non seulement pour la perfection , mais même pour le salut , que pour l'exprimer il disait quelquefois , c que si une personne qui aurait déjk comme ff un pied dans le ciel , venait k quitter l'exercice de cette vertu € dans l'intervalle du temps qu'il faudrait pour y mettre l'autre , elle € serait en péril de se perdre, i
C'est le sujet pour lequel il a toujours tâché d'inspirer k ceux de
fia compagnie un esprit de mortification intérieure , vaa. grand dénuement et détachement de toutes choses , et une mort universelle & tous les sens , li tous les mouvemens de la nature , k tout intérêt particulier , k tout amour-propre et recherche de soi-même , pour ne vivre que de la vie de l'esprit, c Tenons ferme (leur disaitrîl sur ce sujet), tenons ferme contre notre nature : car si nous lui donnons une fois pied sur nous , elle en prendra quatre ; et te* nous pour assuré que la mesure de notre avancement en la vie spirituelle se doit prendre du progrès que nous faisons en la vertu de mortification , laquelle est particulièrement nécessaire k ceux qui doivent travailler pour le salut des âmes : car c'est en vain que nous prêcherons la pénitence aux autres , si nous en sommes vides , et s'il n'en parait rien en nos acti<m$ et déptMrte*mens. •