CHAPITRE XXm
SA PATIINCI DANS LES lULAMBS.
L'esprit malin connaissant combien est grande la faiblesse de notre chair, et combien périlleux et violens sont les assauts que les hommes ressentent de ce côté-là , par les douleurs et par les maladies , disait avec raison que l'homme exposera volontiers ses autres biens extérieurs pour sauver sa vie , et pour s'exempter des douleurs et des maladies qui sont les avant-courriers de la mort. Et quoiqu'il eût en vain attaqué la patience du saint patriarche Job par la perte de ses biens et de ses enfans , il se promettait encore de le vaincre si Dieu lui permettait de l'aiQiger en son corps par tes maladies et par les douleurs ; et ce fut aussi en ce dernier choc que ce saint homme fit éclater davantage sa vertu , supportant cette dure épreuve , non seulement avec patience , mais même avec une parfaite soumission au bon plaisir de Dieu , auquel il ren<* dait des bénédictions et des louanges avec autant plus d'affection»
B^ 516 ^ qat ses douleurs étaient plus sensibles et ses peines plus violentes.
On peut dire avec vérité que cette épreuve des douleurs et des maladies a été celle qui a donné le dernier accomplissement à la patience de M. Vincent, et qui a couronné toutes ses autres vertus. C'est aussi pour cet effet , qu'encore que son corps parût *assez robuste y et que son tempérament, qui était fort bon , joint à sa manière de vie fort réglée , dût produire en lui une longue et parfaite santé , Dieu a voulu toutefois qu'il ait été souvent exercé par diverses et fréquentes maladies. Cela pouvait provenir, ou des grandes peines et incommodités qu'il avait souffertes durant son esclavage, ou de la violence qu'il se faisait continuellement k lui-même , ou des travaux et fatigues des missions auxquelles il s'est employé durant une longue suite d'années , ou enfin de son application continuelle aux grandes affaires de charité et de piété, qui étaient souvent fort épineuses et difficiles. Mais de quelque cause que cela soit provenu , il est certain que ce saint homme , par une conduite particulière de la divine Providence , a presque toujours été dans l'exercice des infirmités , soit par des fluxions qui l'incommodaient en diverses parties de son corps , soit par des fièvres dont il était souvent attaqué , ou par des chutes et blessures très fâcheuses qui lui sont quelquefois arrivées , et enfin par l'enflure et les autres incommodités continuelles de ses jambes. Néanmoins quelques maladies dont il fût atteint, et quelques douleurs qu'il ressentit , il conservait toujours une paix et une liberté d'esprit si grande , qu'on n'eût pas dit qu'il eût souffert aucun mal , si l'abattement de son corps n'eût fait voir le contraire.
Écrivant un jour sur le sujet de ses souffrances à une personne de confiance toute particulière , il lui en témoigna ses sentimens en ces termes : c Je vous ai caché autant que j'ai pu mon état, et c n'ai pas voulu vous faire savoir mon incommodité , de peur de
< vous contrister ; mais, ô bon Dieu ! jusques k quand serons-nous c si tendres que de ne nous oser dire le bonheur que nous avons
< d'être visita de Dieu ? Plaise à Notre-Seigneur de nous rendre c plus forts , et de nous faire trouver notre bon plaisir dans le c sien! »
Diverses personnes de sa maison , et mên^e du dehors , l'ayant vu dans quelques unes de ses souffrances , étaient dans l'étonnément de la patience et de la tranquillité qui paraissait en lui , au
milieu des plus violentes douleors qu'il souffrait eu ses jambes , par les fluxions acres et mordicantes qui tombaient et croupissaient sur les jointures des genoux et des pieds , et qui dans les derniers mois de sa vie coulaient de fois à autre en telle abondance , qu'il en avait les pieds tout baignés et les bas tout trempés , et même la terre en était toute mouillée. En cet état il ne pouvait plus se lever de sa chaise , ni presque se remuer ; et quoiqu'il fût toujours dans la douleur , et sans aucun repos de nuit et de jour , il ne sortait pas néanmoins de sa bouche une seule parole de plainte ; son visage retenait la même douceur et affabilité qu'il avait en santé, et son esprit exerçait continuellement une patience tout héroïque.
c Plus il avançait en âge , dit un très vertueux ecclésiastique qui c Ta particulièrement connu , et plus son corps s'appesantissait , et € ses incommodités augmentaient, jusque là que quelques mois < avant son heureuse fin il se vit privé de la célébration de la sainte € Messe , qui faisait auparavant toute sa joie et toute sa consolac tion. Il était réduit à demeurer dans une chaise par sa caducité, t et par les grandes et continuelles douleurs qu'il ressentait; et c toutefois, parmi ses souffrances, il voyait et recevait toutes c sortes de personnes du dehors et du dedans : il donnait ordre c aux affaires de sa maison et de toute sa Congrégation , répondant c k tous venans avec autant de grâce et de sérénité d'esprit que c s'il n'eût ressenti aucun mal , la même affabilité et douceur f ayant toujours paru sur son visage jusqu'à sa mort. »
11 arriva un jour qu'un de ses prêtres se rencontrant dans sa chambre lorsqu'on lui accommodait et pansait ses jambes enflées et ulcérées , et le voyant beaucoup soufiiir , touché de son mal , il lui dit : c 0 Monsieur , que vos douleurs sont fâcheuses ! > Â quoi M. Vincent répondit : c Quoi? appelez-vous fâcheux l'ouvrage de c Dieu , et ce qu'il ordonne , en faisant souffrir un misérable péc cheur , tel que je suis? Dieu vous pardonne , Monsieur, ce que c vous venez de dire ; car on ne parle pas de la sorte dans le lanc gage de Jésus-Christ. N'est-il pas juste que le coupable soufire , c et ne sommes-nous pas plus à Dieu qu'à nous-mêmes? »
Une autre fois ce même prêtre lui disant qu'il send)lait que ces douleurs croissaient de jour â autre : € Il est vrai , lui répondit-il, c que depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête je les c sens augmenter. Mais , hélas ! quel compte aurai-je k rendre au
i tritmiial de Dieu , devant qui j'ai bientôt k comparaître, si je n'en i fais pas un bon usage ?
Il ne faut pas s'étonner si ce grand serviteur de Dieu avait de tels sentimens , et s'il parlait de la sorte parmi ses plus pressantes douleurs; car il avait fait depuis longtemps une bonne provision de patience , et il avait rempli son esprit et son cœur des plus parfaites maximes de cette vertu, pour les pratiquer en toutes sortes d'occasions , et particulièrement dans ses maladies. Voici ce qu'il CD écrivit un jour k un des siens qui était dans cet exercice d'infir- : < Il est vrai , lui dit-il , que la maladie nous fait voir ce que nous sommes beaucoup mieux que la santé , et que c'est dans les souffrances que l'impatience et la mélancolie attaquent les plus résolus : mais comme elles n'endommagent que les plus faibles , vous en avez plutôt profité qu'elles ne vous ont nui ; parce que Notre-Seigneur vous a fortifié en la pratique de son bon plaisir : et cette force parait en la proposition que vous avez faite de les combattre avec courage; et j'espère qu'elle paraîtra encore mieux dans les victoires que vous remporterez, en souffrant désormais pour l'amour de Dieu, non seulement avec patience, mais aussi avec joie et gaieté. > Et parlant un jour k ceux de sa communauté sur ce même sujet : c II faut avouer, leur dit-il , que l'état de maladie est un état fSicheux , et presque insupportable k la nature : et néanmoins c'est un des plus puissans moyens dont Dieu se serve pour nous remettre dans notre devoir, pour nous détacher des affections du péché , et pour nous remplir de ses dons et de ses grâces. 0 Sauveur, qui avez tant souffert, et qui êtes mort pour nous racheter et pour nous montrer combien cet état de douleur pouvait glorifier Dieu et servir k notre sanctification, faitesnous , s'il vous platt , connaître le grand bien et le grand trésor qui est caché sous cet état de maladie : c'est par Ik , Messieurs, que les âmes se purgent, et que celles qui n'ont point de vertu ont un moyen efficace d'en acquérir. On ne saurait trouver un état plus propre pour la pratiquer : c'est en la maladie que la foi s'exerce merveilleusement ; l'espérance y reluit avec éclat; la résignation , l'amour de Dieu , et toutes les vertus y trouvent une ample matière de s'exercer, C'est Ik où l'on connaît ce que chacun porte, et ce qu'il est; c'est la jauge avec laqueQe vous pouvez sonder, et savoir le plus assurément quelle est ta vertu
B^ 819 *« d'an chacun, s'il en à beaucoup, tà ptiti, ou point du tout. On ne remarque jamais mieut quel est Thoffime que dans Tinfirmerie ; ▼oilà la plus sûre épreuve qu'on ait pour reconnaître les plus vertueux et ceux qui le sont moins : ce qui nous fait voit combien il est important que nous soyons bien établis dans la manière de nous comporter comme il faut dans les maladies. Oh ! si nous savions faire comme un bon serviteur de Dieu, qui , étant dans son lit malade , en fit un trône de mérite et de gloire ! Il s'investit des saints mystères de notre religion ; an ciel du lit , il mit l'image de la très sainte Trinité ; au chevet ,• celle de Un* carnation ; d'un c6té , la Circoncision ; d'un autre , le Saint-Sa*' crement ; aux pieds , le Crucifiement : et ainsi ^ de quelque côté qu'il se tournât , h droite ou h gauche^ qn'il levât les yeux en haut ou en bas , il se trouvait toujours environné de ces divins mys* tères , et comme entouré et plein de Dieu. Belle Inmlèfe ^ Messieurs , belle lumière ! si Dieu nous faisait cette grâce 5 que nous serions heureux I Nous avons sujet de louer Dieu de ce que , par sa bonté et miséricorde, il y a dans la compagnie des infirmes et des malades qui font de leurs langueurs et de leurs sonf» frances un théâtre de patience, où ils font paraître dans leur éclat toutes les vertus ; nous remercierons Dieu de nous avoir donné de telles personnes. J'ai déjà dit beaucoup de fois , et ne puis m'empécher de le dire, que nous devons estimer que les personnes affligées de maladie dans la compagnie sont la bénédiction de la même compagnie.
c Considérons que les infirmités et les afflictions viennent de la part de Dieu. La mort, la vie, la santé, la maladie, tout cela vient par l'ordre de sa providence; et de quelque manière que ce soit , toujours pour le bien et le salut de l'homme : et cependant il y en a qui souffrent bien souvent avec beaucoup d'impatience leurs afflictions , et c'est une grande faute. D'autres se laissent aller au désir de changer de lieu, d'aller ici, d'aller 1^, en cette maison, en celte province, en son pays, sous prétexte que l'air y est meilleur. tU qu'est-ce que cela? ce sont gens attaches \k eux-mêmes, esprits de fillettes , personnes qui ne veulent rien souffrir, comme si les infirmités corporelles étaient des maux qu'il faille fuir : fuir l'état où il plait k Dieu nous mettre, c'est fuir son bonheur. Oui , la souffrance est un état de bonheur, et sanctifiant les âmes.
€ J'ai vu un homme qui ne savait ni lire ni écrire, qu'on nommait Frère Antoine , dont ie portrait est en notre salle : il avait l'esprit de Dieu en abondance. Il appelait un chacun son frère ; si c'était une femme , sa sœur ; et même quand il parlait k la reine , il l'appelait sa sœur. Chacun le voulait voir. On lui demandait un jour: Mais, mon Frère, comment faites- vous à l'égard des maladies qui vous arrivent? comment vous y comportez-vous? que faites-vous pour en faire usage? Je les reçois, dit-il , comme un exercice que Dieu m'envoie : par exemple , si la fièvre m'arrive , je lui dis : Or sus , ma sœur la maladie , ou bien , ma sœur la fièvre , vous venez delà part de Dieu , soyez la bienvenue ; et ensuite je souffre que Dieu fasse sa volonté en moi. Voilà, Messieurs et mes Prères, comme il en usait. Et c'est ainsi qu'ont coutiune d'en user les serviteurs de Jésus-Christ, les amateurs de la croix. Cela n'empêche pas qu'ils usent des remèdes ordonnés pour le soulagement et la guérison de chaque maladie : et en cela même c'est faire honneur k Dieu qui a créé les plantes, et qui leur a donné la vertu qu'elles ont ; mais d'avoir tant de tendresse sur soi , se délicater pour le moindre mal qui nous arrive , c'est de quoi nous devons nous défaire ; oui , nous faire quittes de cet esprit si tendre sur nous-mêmes. »