‹ Vie de S. Vingent de PaulChapitre 5 sur 65 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LES ASSISTANCES QUE M. VJNCENT A RENDUES A DIVERSES PROVINCES RUINÉES PAU LES GUERRES.

SECTION I

âSSlSTJJIC& •BUKJE A JLA l^ORBAiNB.

On peut dira sans exagération fue Aons allons voir en ce chapitre, et aux deu;i autres âui vans, oùil est parlé des assistances readues k nu nombre i^rescpie innombraUe de personnes réduites à la dernière extrémité par le malhenr des guerres , un cbef«4'œ«vre de charité qui n'a point encore eu de semblable. Les histoires ancieimes nous fouraîssettt à ia vérité divera exemfdes des extrêmes misàres causées parle fléaudeJamecre. éOsA nouA «mréMitAni

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les nunes et désoIatioDft des villes , des protinees et des monar* chies entières ; mais on ne lit point en aucune que parmi la \tt^ renr et les désordres des armées , et au milieu des violences et bri*> gandages des soldats, on ait trouvé le moyen d'exercer toutes sortes d'oeuvres de miséricorde spirituelles et corporeDes avec adresse « courage, et même avec sûreté, non seulement envers quelques perBonnes partieulidres, mais k l'égard des peuples entiers ; non en quelque rencontre passagère, ou pour quelques jours, mais durant une longue suite d'années ; et qne pendant tout ce temps on ait fait triompher la charité dans les lieux mêmes où la justice n'avaitplus de force, où Tautorité légitime n'était plits reconnue, et où les 1<HS et les ordonnances des souverains étaient foulées aux pieds.

Certes, il faut avouer qu'il ne s'est jamais encore rien pratiqué de semblable dsms tous les siècles passés; ou que s'il s'est fait quelque chose d'approchant , les historiens n'en ont point parlé , ayant peut-être peine de croire à leurs propres yeux , ou (craignant qu'on ne prit pour des hypeii>oles ce qu'ils en mettraient par écrit. Mais ce que nous avons k rapporter ici a été si publie et si mani<feste, ayant été exposé pendant plusieurs années aux yeux et k la connaissance d'un très grand nombre de personnes qui en rendent témoignage , que nous n'avons pas sujet de craindre qu'on le puisse révoquer en doute. Et s'il restait quelque esprit incrédule qui voulût y contredire, les provinces entières s'élèveraient con<tre lui , et lui opposeraient des milliers de créatures qui se re^ connaissettt encore présentement redevables de la conservation de leur vie, et de tout ce qui leur peut être de plus cher que la Tie même , aux ebaritables assistances qui leur ont été rendues.

Gependântcelui quia conçu le premier, par l'inspiration de Dieu, ces grands desseins , qui a commencé , continué et soutenu pendant une si longue suite d'années ces charitables entreprises , et qui a excité, encouragé et animé du même esprit de charité dont il était rempK toutes les personnes qui ont répondu et coopéré k ces oeuvres merveilleuses, a été le grand Vincent de Paul , auquel il a plu k Bien communiquer une lumière , une force et une gr&ce si abondante, qu'après avoir si courageusement entrepris, il a heureusement conduit k chef un ouvrage qui semblait excéder toute l'industrie et toute la puissance des hommes.

Nous commencerons ce chapitre par la Lorraine , qui a ressenti

les premières atteintes de la guerre , et qui s'est vue réduite à une étrange calamité par la violeuce de ce fléau. Cette province était autrefois une des plus peuplées , des plus fertiles et des plus accommodées de toute l'Europe : elle avait de bons princes, et ces princes des sujets fidèles qui avaient une affection réciproque entre eux , tout autre qu'elle ne se trouve ordinairement parmi les autres nations. Elle jouissait depuis long-temps d'une pleine paix au dedans et au dehors , et de tous les contentemens qui accompagnent une longue prospérité. Mais comme l'abondance des biens et des plaisirs temporels sont plus propres pour attacher les cœurs des hommes à la terre que pour les élever au ciel , et qu'il est bien difficile que parmi les aises et commodités de la vie il ne se trouve quantité de vices et de péchés, la Providence divine, voulant purger cette terre par les eaux de la tribulation , commença à lui faire ressentir dès l'année 1635 tous les trois fléaux, sinon en même temps, au moins les uns après les autres ; c'est k savoir , la peste, la guerre et la famine, dont elle fut presque toute couverte comme d'un déluge , qui semblait la devoir abîmer. Et en effet, un très grand nombre de ses habitans furent enlevés par ces torrens impitoyables, et presque tous les autres coururent le même danger ; et ceux d'entre les ecclésiastiques , les nobles et les principaux du peuple qui purent s'échapper, allèrent chercher ailleurs le soutien de leur vie , ne pouvant se la conserver dans leurs propres maisons : la désolation vint jusqu'à une telle extrémité, qu'a* près que la plupart de ceux qui restèrent dans le pays eurent été réduits à se nourrir des charognes demi-pourries de bêtes , ils devinrent eux-mêmes la pâture des bêtes carnassières, et l'on vit courir de tous côtés des loups affamés qui mettaient en pièces et dévoraient les femmes et les enfans qu'ils trouvaient un peu k l'écart, même en plein jour et k la vue du monde ; et plusieurs de ces pauvres créatures furent tirées de leurs griffes fort blessées et demimortes, que Ton porta dans les hôpitaux des villes, où les prêtres de la Mission les firent panser ; et ces loups étaient si acharnés après les corps humains, qu'ils allaient dejour dans les bourgs et villages , et entraient dans les maisons ouvertes , et la nuit dans quelques villes, par les brèches des murailles, et enlevaient des femmes , des enfans , et tout ce qu'ils pouvaient attraper.

Or comme Dieu n'oublie jamais sa miséricorde , même au milieu des plus rigoureuses exécutions de sa justice en cette yie ,

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Toulant donner quelque consolation et soulagement k ce peuple affligé, il suscita l'esprit de M. Vincent, lequel. ayant appris la désolation de cette pauvre province en fut vivement touché, et recourut comme un autre Moïse à la prière, disant k Dieu : c Pour* « quoi. Seigneur, votre fureur s'embrase-t-elle contre ces peuples c affligés? faites, je vous prie, cesser votre vengeance, etc. > Et poussé d'un esprit de compassion et de charité , il s'offrit à sa divine Majesté, pour contribuer tout ce qu'il pourrait au soulagement et k la consolation de ces pauvres gens , qui étaient réduits k l'extrémité. Peu de temps après , la divine Providence lui adressa une personne qui lui apporta quelque argent pour employer k cette bonne œuvre , lequel il envoya incontinent aux prêtres de sa Congrégation, qui demeurent en la ville de Toul en Lorraine; et ces charitables missionnaires commencèrent aussitôt k remployer, pour faire loger, nourrir et médicamenter les pauvres malades qui étaient couchés dans les rues. 11 fit ensuite partir d'autres prêtres et frères de sa maison de Saint-Lazare pour aller rendre les mêmes assistances dans les autres villes de Lorraine , et particulièrement à Metz, Verdun, Nancy, Bar-le-,Duc, Pont-k-Mousson, Saint- MiIiiel,Lunéville, etc.

Voici un certificat du secours qu'il fit premièrement rendre aux pauvres de la ville de Toul, daté du mois de décembre 1639 :

< Jean Midot , docteur en théologie , grand archidiacre , chanoine c et vicaire général de Toul , le siège épiscopal vacant , certifions c et faisons foi que les prêtres de la Mission résidant en cette « ville , continuent depuis environ deux ans, avec beaucoup d'édi- « fication et de charité, d'y soulager, vêtir, nourrir et médicac monter les pauvres : premièrement, les malades, desquels ils c en ont retiré soixante dans leur maison , et une centaine qui sont

< logés dans les faubourgs ; secondement , quantité d'autres paur « vres honteux réduits k une grande nécessité , et réfugiés en cette c ville, auxquels ils font l'aumône; et en troisième lieu, k plu^ c sieurs pauvres soldats retournant des armées du roi , blessés et « malades , qui se retirent aussi en la maison desdits prêtres de la « Mission et en l'hôpital de la Charité , où ils les font nourrir et c traiter. Desquelles actions charitables et de leurs autres déportec mens , les gens de bien demeurent grandement édifiés. En té- « moignage de quoi nous avons signé , et fait contre-signer, et « sceller, etc. >

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Les prêtres de la Mission qui demeuraient kTouI , ayant envoyé ée certificat à M. Vincaat, lui demandèrent s'ils en retireraient de semblables des autres villes où ils étaient allés porter le même secours. A quoi il fit réponse : « Qu'ils feraient bien de n'en pas t demander ; qu'il suffisait que Dieu seul eût connaissance de leurs « oeuvres , et que les pauvres en fussent soulagés , sans en vouloir I produire d'autres témoignages. »

Les mêmes assistances furent rendues k la ville de Metz , où la pauvreté était inconcevable, et l'abord des pauvres extraordinaire. Le nombre en était si grand au dedans et au dehors de la ville , qti'il s'en trouvait aux portes quelquefois jusqu'h quatre et cinq ittîlle de tout âge et de tout sexe , et le matin l'on y en trouvait ordinairement dix ou douze de morts. Les grandes filles étaient en imminent danger de s'abandonner, plùlôtque de languir davantage, et plusieurs conmiunaut& religieuses étaient sur le point de rompre leur clôture pour chercher de quoi vivre. M. Vincent étant averti de ces besoins extrêmes , envoya aussitôt les siens pour conserver * la vie des uns et l'honneur des autres , et pour tâcher de les sauver tous. Voici une lettre que MM. les maires, échevins et treize de la ville de Metz , écrivirent sur ce sujet k M. Vincent, au mois d'octobre de Fan i&iO :

f Monsieur, vous nous avez si étroitement obligés ensubve- « nant , comme vous avez fait , à l'indigence et h la nécessité ^ extrême de nos pauvres mendians, honteux et malades , et par- 4 ticulièrement des pauvres monastères de religieuses de cette c ville, que nous serions des ingrats si nous demeurions plus « long-temps sans vous témoigner le ressentiment que nous en ^f avons ; pouvant vous assurer que les aumônes que vous avez « envoyées par-deçk ne pouvaient être mieux départies ni em- • ployéès qu'envers nos pauvres, qui sont ici en grand nombre, < et notamment 2i l'endroit des religieuses , qui sont destituées de « tons secours humains ; les unes ne jouissant pas de leurs petits k revenus depuis la guerre , et les autres ne recevant plus rien des ^ personnes accommodées de cette ville qui leur faisaient l'aumône, « parce que les moyens leur en sont ôtés. Ce qui nous oblige de « vous supplier , comme nous faisons très humblement , Monsieur , « de vouloir continuer, tant envers lesdits pauvres qu'envers c les monasttees de cette ville, les mêmes subventions que € vous avez faites jusqu'ici. C'est un sujet de grand mérite

pour ceiu qui font une si boune œuvre , et pour vous , Monsieur « qui en avez la conduite , que vous administrez avee tant de pra» dence et d'adresse , en quoi vous acquerrez un grand loyer au ciel, etc. •

Les missionnaires résidens à Verdun écrivirent h M. Yincwt qu'ils avaient, aui années 1659 , 40 et 41 , quelooefoie einq où six cents pauvres, et d'autres fois pour le moins <[uft&re cent^ dans la ville à nourrir, auxquels ils faisadent la dîstributioii 4e pain chaque jour» et qu'ils séparaient les petits d'avec les gtVBék pour les pouvoir instruire avec plus de fruit; c Qu'ils donnaient à cinquante ou soixante malades du fù\»0 et de la viande tous les jours , et ï quelques uns de Targeat p^UT d'autres nécessités ;

c Qu'ils assistaient environ trente pauvres hm^eux.; t Que quantité de pauvres gens des cb amps , et d'autres passans venaient leur demander l'aumône, et «qu'ils leur donnaient dû pain à toutes beures ; f Qu'ils babillaient les nus, et donnaient des ebaussores il cew t qui en avaient le plus de besoin. »

L'un de ces missionnaires mandait un jour à M. Vincent que €« qui les avait grandeinent édifiés et consolés était la patience admirable et la résignation incroyable qu'ils trouvaient aux jna* lades et en cent qui mouraient. ■ 0 Monsieur, dieaitril, que c d'âmes vont en paradis par la pauvreté ! Depuis que je suis en c Lorraine, j'ai assisté plus de mille pauvres à la mort, qui pae c raissaient tous y être parfaitement bien disposés. Voilk bien des c intercesseurs au ciel pour leurs bienfaiteurs l •

Voici l'état de la distribution qui s'est faite à Nancy à plusieurs sortes de pauvres pendant les années dont il a été parlé cît desus.

Premièrement , à ceux qui étaient en santé, an nombre de quatre ou cinq cents , on donnait tous les jours du paûn et du potage. On leur faisait aussi des instructicms chaque jour , par lesquelles on les disposait k se confesser et communier pr^que tous les mois; et letf missionnaires retenaient par charité une partie de ces pauvres, en la maison où ils logeaient.

2^ Ils retiraient encore chez eux quantité 4e malades qu'ils nou^rissaient et pansaient. Outre ces malades , ils en firent recevoir d'autres dans l'bôpîtal de Saint-Joseph, auquel Us donnèrent dp

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linge et de l'argent pour eux ; et avant que de les y envoyer , ils les faisaient confesser et communier. Il y avait de plus , pour l'ordinaire, trente , quarante et cinquante autres malades logés çà et Ik dans la ville , auxquels ils envoyaient chaque jour du pain , du potage et de la viande.

3^ Us assistaient deux sortes de pauvres honteux : les uns étaient de médiocre condition , au nombre de cinquante ou environ , auxquels ils fournissaient certaine quantité de pain par semaine. Les autres étaient personnes de qualité, tant ecclésiastiques que laïques , fort nécessiteux et honteux , au nombre de trente ou envvon , auxquels ils donnaient quelque argent par mois , selon la condition et les besoins d'an chacun.

V Ils prirent un soin particulier de quantité de pauvres mères nourrices , auxquelles ils donnaient de Targent , de la farine , du pain et du potage.

5* Ils faisaient panser les malades et les blessés , payaient les chirurgiens et les remèdes , et eux-mêmes avaient quelques remèdes secrets qu'on leur avait enseignés pour faire quantité de cures, qui leur coûtaient peu , et qui ne laissaient pas d'apporter un très grand teidagèment aux pauvres.

6^ Ils distribuaient du linge et des habits k tous les pauvres qui n'en'avaient pas; k mesore qu'ils leur donnaient des chemises, ils prenaient leurs sales pour les faire blanchir et racconunoder, quelquefois jusqu'à six ou sept douzaines, qui servaient pour d'autres.

Nous ne pouvons pas produire ici les lettres les plus touchantes <{ue M. Vincent recevait alors de cette province désolée , tant sur l'extrême alDiction des peuples que sur les incomparables assistances qu'il leur donna ; parce qu'il ne gardait point ces lettres-là , mais il les envoyait en divers lieux , pour exciter les riches à compassion par le récit de tant de misères , et pour consoler aussi les bienfaiteurs par les heureur.: effets de leurs aumônes ; et ceux-là les communiquaient encore à d'autres. Voici ce qu'un vertueux ecclésiastique écrivit à M. Vincent sur ce sujet :

c Ayant vu , dit-il , Ici lettres qui viennent de la Lorraine , les- € quelles vous avez envoyées à M. N., qui me les a montrées, il c faut que je vous avo ue que je neles ai pu lire sans larmes, et en

< telle abondance, qu«s j'ai été contraintd'en quitter par plusieurs

< fois la lecture. Je lovic notre bon Dieu de la providence pater-

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oelle qall a sur ses créatures , et je le prie de oontiinier ses grâces à vos prêtres qui s'emploient k cet exercice diTiii. Il ne me reste que le regret de voir ces onvriers charitables qni gagnent le ciel , et le f<M)t gagner à tant d'autres , pendant que moi par ma misère ne fais que ramper sur la terre comme une bête inutile, etc. > Les prraiiers prêtres de la Hisâon qui allèrent kPont-à-Mousaon. au mois de mai de Tannée 1640 mandèmt à M. Vincent qu'ils y avaient fait Taumône à quatre on cinq cents pauvres si défigurés j que jamais ils n'en avaient vu de plus dignes de compasnon ; que la plupart étaient de la campagne , si exténués et si languissans , qu'ils mouraient même en mangeant ; que les quatre curés de la ville leur avaient donné une liste des malades et des honteux les plus misérables ; qu'ils avaient visité les malades et en avaient trouvé plusieurs agonisans ; qu'il y avait des religieuses fort nécessiteuses ; qu'en quelques bourgades aux environs de la ville les loups dévoraient les personnes , ce qui empêchait plusieufB d'y venir chercher du pain, particulièrement les enfans &gés de dix à douze ans, et qu'un bon et diaritable curé s'étant oflSert de leur porter quelques aumAnes, fls lui avaient donné de l'argent pour les nourrir.

Il y avait toujours pour l'ordinaire en cette ville-lh en^ron cent malades, et cinquante ou soixante honteux , outre quelques personnes de qualité réduites à la faim. Les missionnaires les assistèrent tous en la manière que nous avons dit qu'ils faisaient aux autres lieux : ils donnaient des habits et du linge h plusieurs, particulièrement aux malades, des souliers et des outib h ceux qui pouvaient travailler, afin d'aller au bois gagner leur vie.

Enfin ils firent des distributions ordinaires et journalières k plusieurs centaines d'autres pauvres réfugiés; et tant aux uns qu'aux autres ils firent une espèce de mission pour les disposer tous à faiio une bonne confession générale, de quoi ils s'acquittèrent fort chrétiennement.

Messieurs les maires , édievins et gens de justice et du conseil de la ville et cité de Pont-^Mousson écrivirent à M. Vincent , en décembre 1640 , une lettre pleine de reconnaissance de ces aumônes, et de raisons pressantes pour en obtenir la continuation : € L'appréhension , disent-ils , de nous voir en peu de temps pric vés des charités qu'il a plu à votre bonté faire départir à nos

I pWYffA fût que tiou8 recourons k vous , Monsîenr, afin de leur « procurer, s'il vous platt, avec autant de zèle que ci-devant , les • mêmes secours, puisque la nécessité y est au même degré qu'elle n a jamais été. Il y a deux ans que la récolte a manqué , les trou- % pas ont fait mangw nos Ués en herbe , les garnisons continuelc les ne nous ont laissé que des objets de compassion ; ceux qui 9 étaient accommodés sont réduits à la mendicité ; ce sont des f motifs autant puissans que véritables pour animer la tendresse f de votre cœur, déjà plein d'amour et de pitié, pour continuer n sea bénignes influences sur cinq cents pauvres qui mourraient f en peu d'heures si par malheur cette douceur venait k leur dé- « faillir. Nous supplions votre bonté de ne soufirir ces extrémités, M mais de nous donner des miettes de ce que les autres villes ont 4 de superflu; vous ne ferez pas seulement la charité knos pau*- « vres, mais vous les tirerez des griffes de la mort, et vous obli- 4 gérez fort étroitement, etc. >

Environ ce temps-lk un des mêmes prêtres de la Mission étant allé en la ville de Saint*Mihiel , voici en quels termes il écrivit k II. Vincent aussitôt qu'il fut arrivé en ce lieu-lk : < J'ai conmiencé en arrivant k fsôre l'aumône: je trouve si grande quantité de pauvres que je ne saurais donner k tous ; il y en a plus de trois ceirts en une très grande nécessité , et plus de trois cents autres dans l'extrémité. Monsieur, je vous le dis en vérité , il y en a plus de cent qui semblent des squelettes couverts de peau , et si affreux que , si Notre^Seigneur ne me fortifiait , je ne les oserais regarder : ils ont la peau comme du marbre basané, et tellement retirée que les dents leur paraissent toutes sèches et découvertes, et les yeux et le visage tout refrognés. Enfin, c'est la chose la plifs épouvantable qui se puisse jamais voir. Us cherchent de certaines racines aux champs qu'ils font cuire , et les mangent. J'ai bien voulu recoihmander ces grandes calamités aux prières de notre compagnie. Il y a plusieurs demoiselles qui périssent de faim, et, entre elles, il y en a de jeunes, et j'appréhende que le désespoir ne les fasse tomber dans une plus grande misère f que la temporelle. »

. Par une autre lettre du mois de mars, en la même année 1640, a manda k M. Vincent ce qui suit : « Il s'est trouvé k la dernière « distribution de pain que nous avons faite onze cent trente-deux f .pa<vMa^ sans les malades qui sont en gnuod nombre, et que

« 00116 «wstOBs de QoiiFiiUire et de remèdee propree. Us prient « teiie pQur leurs bienfaiteurs a^ec tant de sentimens de reoou-

< naissance, que plusieurs en pleurent de tendresse, même des c riches qui sont touchés de ces choses. Je ne crois pas que ces c personnes, pour qui Ton ofiûre k Dieu tant et de si fréquentes

< prières , puissent périr. Messieurs de la ville louent grandement « ces charités , disant hautement que plusieurs fussent mprts c sans ce secours , et publiant robligation qu'ils tous ont. f Un pauvre Suisse abjura ces jours passés son hérésia.de Lutfaef, c et, après avoir reçu les sacremens, mourut fort cbcétîennic ment, >

M. Vincent ayant envoyé, dès la même année 1640, on des plus anciens et des principaux prêtres de sa compagnie pour visiter tous les missionnaires employés à faire les distributions en l>orraine, tant afin de reconnaître Tordre et l'emploi des aumdnes et des instructions, que pour remarquer principalement les villes qui auraient plus de besoin d'assistance , voici ce que ce visiteur lui manda de Saint-Mibiel.

« Je vous dirai. Monsieur, des choses admirables de cette villo, qui sembleraient incroyables , si nous ne les avions vues. Outi^ tous les pauvres mendians dont j'ai parlé, la plus grande partie des habitans de la ville , et surtout la noblesse , endurent taqf de faim que cela ne se peut exprimer ni imaginer ; et ce qqi est le plus déplorable est qu'ils n'en osent demander. Il y en n quelques uns qui s'enhardissent, mais d'autres mourraient plivt^. Et j'ai moi-même parlé à des personnes de conditiçoa qiii n^ fopt incessamment que pleurer pour cette occasion, c Voici une autre chose bien plus étrange : Une femm^ Vfuiv^ n'ayant plus rien pour elle ni pour ses trois enfans, et se voyant réduite à mourir de faim, elle écorcha une couleuvre, et la mit sur les charbons pour la rOtir et la manger, ne pouvant avoir autre chose ; notre confrère qui réside ici en ayant été averti, y accourut, et, ayant vu cela , y mit remède. < 11 ne meurt dans la ville aucun cheval de quelque maladie que ce soit qu'on ne ravisse incontinent pour le manger; et il n'y a que trois ou quatre jours qu'il se trouva une femme h l'au* mône publique qui avait de cette àbair infecte plein son de* vantier, qu'elle donnait aux autres pauvres pour de petits mor« ewudepilq-

• Une jeune demoiselle a été pendant plusieurs jours dans la délibération de vendre ce qu'elle avait de plus cher au monde pour avoir un peu de pain , et en a même cherché plusieurs fois les occasions : Dieu soit loué et remercié de ce qu'elle ne les a pas trouvées et qu'elle est à présent hors de danger, c Un autre cas fort déplorable est que les prêtres, qui sont tous, Dieu merci , de vie exemplaire , souffrent la même nécessité et n'ont pas de pain à manger , jusque-là qu'un curé qui est à demi-lieue de la ville s'est réduit à tirer la charrue, étant attelé avec ses paroissiens à la place des chevaux. Cela n'est-il pas déplorable, Monsieur, de voir un prêtre et un curé réduit en cet état ? Il ne faut plus aller en Turquie pour voir les prêtres condamnés à labourer la terre , puisqu'ils s'y réduisent eux-mêmes k nos portes , y étant contraints par la nécessité, c Au reste , Monsieur, Notre-Seigneur est si bon qu'il semble avoir privilégié Saint-Mihiel de l'esprit de dévotion et de patience; car, parmi l'indigence extrême des biens temporels , ils sont si avides des spirituels qu'il se trouve au catéchisme jusqu'à deux mille personnes pour l'entendre ; c'est beaucoup pour une petite ville où la plupart des grandes maisons sont désertes ; les pauvres même sont fort soigneux d'y assister, et de se présenter aux sacremens ; tous généralement font une estime nonpareille du missionnaire qui est ici , qui les instruit et les sou* lage; et tel s'estime heureux de lui avoir parlé une fois: aussi s'emploie-t-il avec grande charité et beaucoup de travail à ses frontières ; il s'est même laissé tellement accabler des confessions générales et du défaut de nourriture , qu'il en a été malade.

c Je me suis étonné comment , avec si peu d'argent qu'il reçoit de Paris , il pouvait faire tant d'aumônes , et en général et en particulier: c'est où je vois manifestement la bénédiction de Dieu , qui fait multiplier le bien ; et il m'est souvenu de ce que la sainte Écriture dit de la manne , que chaque famille en prenait une même mesure , et qu'elle suffisait pour tous , soit qu'ils fussent plus ou moins de personnes pour la recueillir; je vois ici quelque chose de semblable , car nos prêtres , qui ont plus de pauvres , n'en donnent pas moins , et ne sont en reste de rien. > Nous rapporterons encore ici une lettre écrite à M. Vincent par

MM. les lieutenant, prévôt , conseil et gooTerneur de la même Tille en Tannée i643, où ils parlent en ces termes: < Tout le € corps de la ville de Saint-Mihiel et tons les membres d'icelle c en particulier tous rendent un million de grâces des peines et c des soins que tous aTOz daigné prendre pour leur soulagement, c tant par la distribution des aumônes et assistances des pauTres

< malades et nécessiteux que par la décharge d'une partie du far»

< deau de notre garnison; tous suppliant très humblement de c nous continuer TOtre protection et vos aumônes, desquelles c cette pauTre et désolée Tille a autant de besoin que jamais; c étant très Téritable que , par ce moyen , une inflnité de perc sonnes sont en Tie aujourd'hui, qui n'y seraient pas restées c sans cela; et, si Ton Tient k les retrancher ou ôter tout-à-fait, c il faut de nécessité qu'une grande partie des habitans meuc rent de faim ou qu'ils aillent chercher leur Tie ailleurs. Sans c parler des distributions que tous aTez fait faire aux couTcns, c par le moyen desquelles ils ont en partie subsisté , et de l'assis- « tance que tant d'autres personnes honteuses, même de quac lité , ont reçue de tos prêtres dans leurs maladies et nécesf sites , nous ne pouTons assez louer les grands soins et le traTail c qu'ils y ont pris , ni tous demander assez instamment la conti- '< nuation des mêmes assistances pour tant de malades et de né- « cessiteux , outre la gloire et le m^te que tous en aurez dcTant c Dieu, etc. •

Les pauTres de Bar-le-Duc , tant habitans que réfugiés, au nonh bre de huit cents ou euTiron , furent aussi toujours bien assistés pour le corps et pour Time : ce qui soulagea beaucoup tout le pays, et particulièrement cette Tille-lk, en laquelle ouToyait auparaTant grand nombre de pauTres couchés sur le paTé , dans les carrefoui's , et dcTant les portes des églises et des bourgeois , qui mouraient de faim , de froid , de maladie et de misère. Un des prêtres de la Mission écriTit hM. Vincent, au mois de féTrier 1640, qn'k chaque distribution de pain il lui fallait donner des habits à vingt-cînq ou trente pauTres ; et il ajoute : « Depuis peu j'en ai hac bille de compte fait deux cent soixante; mais ne tous dirai-je pas, € Monsieur, combien j'en ai habillé tout seul spirituellement par c la confession générale et par la sainte communion ? dans l'es- € pace d'un mois seulement, j'en ai compté plus de huit cents. « J'espère que ce carême nous en ferons encore davanuge. Nous

4 doBUons k l'hôpital une pistole et demie tous les mois pour les 4 malades que nous y envoyons ; et parce qu'entre eux il y en a c environ quatre-vingts qui sont plus malades que les autres, nous i leur donnons du potage, de la viande et du pain, i

Le visiteur envoyé par M. Vincent, qui passa à Bar au mois d^ juillet 1640, lui manda de ce lieu4k en particulier ce qui suit: Premièrement , toutes les semaines nos missionnaires donnent du linge à quantité de pauvres , et particulièrement des chemises; ils retirent les vieilles pour les faire blanchir, accommoder et servir à d'autres , ou bien les mettent en pièce pour panser les blessés ou ulcérés.

« Secondement, ils pansent eux-mêmes ici quantité de malades de la teigne; il y en avait ci-devant pour l'ordinaire vingt«cinq, et il en reste encore douze : cette maladie est fort conunune par toute la Lorraine ; car, en toutes les autres villes , il y en a à proportion, et ils sont, Dieu merci, partout pansés fort soigneusement et charitablement, en telle sorte que tous en guérissent par un remède très souverain que nos frères ont appris.

« Et, en troisième lieu, nos prêtres d'ici font une dépense coi)sidérable, mais très utile, pour recevoir les pauvres passans; car nos missionnaires qui sont à Nancy, à Toul et en d'autres lieux , leur adressent souvent des troupes de pauvres pour les envoyer en France , à cause que cette ville est la porte de la Lorraine, et ils leur fournissent leur nourriture et quelque argent pour leur voyage. > Des deux prêtres de la Mission qui assistaient les pauvres de Bar-lc«Duc , l'un mourut dans le travail , et l'autre fut grièvement malade. Voici ce que le révérend Père Roussel , recteur du collège de la Compagnie de Jésus de cette ville-lk, où ils logeaient, en écrivit à M. Vincent, en la même année 1640, en ces termes:

< Vous avez appris la mort de M. de Montevit que vous aviez en^ c voyé ici. Il a beaucoup souffert en sa maladie, qui a été Ionf gue , et je puis dire , sans mensonge , que je n'ai jamais vu une c patience plus forte et plus résignée que la sienne : nous ne lui « avons jamais ouï dire aucune parole qui fût une marque de la

< moindre impatience ; tous ses discours ressentaient une piété qui c n'était pas commune. Le médecin nous a dit fort souvent qu'il « n'avait jamais traité malade plus obéiwtfit et plus (ample. Il t

cottmimié fort sooTeftt dans sa maladie , outre les diui fois qa'il a eomminiië par forme de viatique. Son délire de huit jours entiers ne Tempécha pas de recevoir en bon sens TExtréme* Onction; il le quitta qua&d on loi donna ee sacrement, et le reprit incontinent après qa'on le tai eut donné. Enfin , il est mort comme je désire, et comme je demande k Dieu de mourir. Les deux chapitres de Bar honorèrent son convoi , comme aussi laa Pères Augostins : mais ce qui honora le plus son enterrement, se furent six k sept cents pauvres qui accompagnèrent son corps, chacun un cierge k la main, et qui pleuraient aussi fort que a'ib eossenl été au convoi de leur père. Les pauvres lui devaient bien cette reconnaissance : il avait pris cette maladie en guérissant leurs maux et en soulageant leur pauvreté ; fi était toujours parmi eux , et ne respirait point d'autre air que leur puanteàr* Il entendait leur confession avec tant d'assiduité, et le matin et l'après^lner, que je n'ai jamais pu gagner sur lui qu'il prit une seule fois le relâche d'une promenade. Nous l'avons fait enterrer auprès du confessionnal où il a pris sa maladie et où il a fait le beau recueil des mérites dont il jouit maintenant dans le ciel. Deux jours devant qu'il mourût, son compagnon tonAa malade d'une fièvre continue qui l'a tenu dans le danger de la mort l'espace de huit joure ; il se porté bien maintenant. Sa maladie a été l'effet d'un trop grand travail et d'une trop grande assiduité parmi les pauvres. L» veille de Noël il Ait vingt«qoatre heures sans manger et sans dormir, il ne quitta point le confessionnal que pour dire la Messe. Vos Messieurs sont souples et très dociles en tout, hormis dans les avis qu'on leur donne de prendre un peu de repos. Ils croient que leurs corps ne sont pas de chair, ou que leur vie ne doit dorer qu'un an. Pour le Frère , c'est un jeune homme extrêmement pieux ; il a servi ces deux prêtres avec toute la patience et assiduité que les malades les plus difficiles eussent pu désirer. »

Nous ne parlerons pas ici de toutes les autres villes, bourgs et villages de la même Lorraine qui ont été assistés avec la même cbarité par les missionnaires de M. Vincent , lequel on peut appeler après Dieu, avec raison et justice, le père des pauvres, et le A0urrieiir et pourvoyeur de cette province désolée; car cela t trop long et ennnyenx. Nous rapporterous seulement une

dérabld , même des familles entièrement rainées , qoi, n'étant pas accoutumées k gagner leur \ie et encore moins k la demander, ne pouvaient aucunement subsister. M. Vincent entr^Hrit de les se* courir, non des aumônes destinées pour la Lorraine , lesquelles il envoyait exactement pour tant de milliers de pauvres qui y étaiflnt restés, mais par une autre invention que Dieu lui inspira, qui fut d'associer pour ce dessein charitable quelques seigneurs el plusieurs autres personnes de condition qui demeuraient k Paris : il les assemblait une fois le mois k Saintr-Laiare , où ils se eotisaient et lui aussi, afin de faire euemble une somme suflBsante pour l'ei^ tretien de cette pauvre noblesse , k qui l'on en faisait la distribution chaque mois^ selon le nombre et le besoin des personnes et dss familles; ce qui fut continué pendant sept ou huit ans. Noos n'en touchons ici qu'un mot en passant , parce que nous avons déjk parlé plus amplement de cette bonne œuvre au premier livre.

Plusieurs autres personnes de toute condition venaient de temps en temps de Lorraine k Paris , de leur propre mouvement , pour réclamer l'assistance de M. Vincent; ce qui fait voir qu'il était tenu comme le refuge universel de ce pauvre pays« Voici en quels termes le révérend père Pierre Foumier, recteur du collège de la Compagnie de Jésus de Nancy, lui écrivit sur ce sujet en Tannée 1643 : c Votre charité est si grande, que tout le monde a re- € cours k die ; chacun vous considère ici comme l'asile des pauc vres aiDigés : c'est pourquoi plusieurs se présentent k moi afin « que je vous les adresse, et que par ce moyen ils ressentent les « effets de votre bomé : en voici deux dont la vertu et la qualité « exciteront k bon droit votre cœur charitable k les assister. »

Un missiomittre ayant trouvé k Saint*Mibiel quatorze reli'l^ses bénédictines qui y étaient venues de Rambervilliers pour s'y étabUf , et n'y pouvaient subsister k cause de la disette extrême du pays , il les mena k Paris par l'avis de M. Vincent et des Dames de la Charité pour y être assistées. Et Dieu a permis qu'avec le taups elles ont été établies dans le faubourg Sain^Germain, oft elles ont toujours depuis ce temps^lk répandu la bonne odeur de kur sainte vie , et donné grande édiikation, non seulement k ce faubourg, mais aussi k toute la ville de Paris : eHes ont prn le titre de Religieuses du Saint-Sacrement.

Les distiâ>utiQns de pain , de potage et de viande ayant cessé en Lerraiae en l'année I64S, li« Vinœnt en rappda la plupart den

et» td tê

missionnâireft qu'il y avftit envoyés , parce qu'il n'y restait plas que pen de malades, et que les pauvres gens, ayant un peu de relàehe du c6té des soldats , se mirent à travailler pour gagner leur vie. Les aumônes pourtant ne cessèrent pas pour cela ; on les continua encore cinq ou six ans depuis , pour le soulagement des plus misérables : et M. \incent fit en sorte qu'on les étendit presque dans toutes les autres villes de Lorraine, comme k Château-Salins, Dieuze, Marsal, Moyen-Vie, Épinal, Remiremont, Uirecourt, Ch&tel-sur-Moselle , Stenay et RamberviUiers. Par ce moyen on assista non seulement grand nombre de pauvres honteux , de bourgeois ruinés et de familles nobles qui, ne pouvant faire valoir leur bien , étaient en un état déplorable ; mais Ton fit encore subsister toutes les communautés religieuses tant d'hommes que de filles , auxquelles on distribuait tous les ans des aumônes considérables , gui étaient réglées selon la nécessité des maisons ; car Ton donnait aux unes trois ou quatre cents livres par quartier, et aux autres cinq ou six cents , selon leur nombre et leurs besoins : de quoi le missionnaire employé à cette distribution retirait un reçu de chaque maison.

Outre ces sommes , il a fait porter en ces villes ruinées environ quatorze mille aunes de draperies de plusieurs sortes , en diverses fois, dont il faisait acheter la plas grande partie à Paris, pour revé^ tir tous les pauvres religieux et religieuses , la pauvre noblesse et quantité d'autres personnes d'honnête condition , et des familles entières qui n'avaient que des habits déchirés. La reine même fut si touchée de compassion de leur nudité, qu'elle leur envoya toutes ses tapisseries et lits de deuil après la mort du feu roi, et madame la duchesse d'Aiguillon en fit de même. On distribuait aux maisons religieuses des pièces entières d'étoffes , afin qu'elles en fissent elles-mêmes leurs habits à leur façon ; et l'on fournissait à quelques unes jusqu'à des voiles et des souliers, tant elles élaiem dénuées de toutes choses. On revêtait de plas li chaqae voyage pour l'ordinaire environ cent autres personnes tant hommes et garçons que filles et femmes. Sur quoi il est i remarqaer que ces distributions de vivres , d'argent et d*habits se sont faites pendant neuf ou dix ans, non seulement dans la plupart des villes de Lorraine, comme nous avons dit; mais que, de plus, elles ont été étendues durant deux ans, par l'ordre de la reine et par la conduite de M. Tïncent , en plusieurs autres villes fort ruinées, qui avaient été

conquises par le roi, comme Ârras, Bapaame, Hesdin, Landrecies et Gravelines : et partout le missionnaire employé à cette distribution s'en allait d*une paroisse à une autre , et de maison en maison , accompagné des curés ou d'autres ecclésiastiques nommés par eui pour l'assister k distribuer ces Tétemens et ces aumônes selon les besoins d'un chacun , afin que, cela se faisant en leur présence et par leurs avis, il ne fût point trompé dans le discernement des plus pauvres.

Or les sommes que M. Vincent a fait distribuer en ces deux pays de Lorraine et d'Artois montent bien jusques k quinze ou seize cent mille livres , par lesquelles il a subvenu aux extrêmes nécessités de vingt-cinq villes et des environs , et d'un grand nombre de bourgs et villages. Ce qui fut sans doute un effet tout particulier de la charité infinie de Dieu , dont le cœur de M. Vincent était tellement embrasé, qu'il en fit ressentir les ardeurs, en faveur de ces peuples affligés , au feu roi et k la reine , et k plusieurs autres personnes de condition et de vertu, particulièrement aux Dames de la Charité de Paris, qu'il avait associées pour ces grandes œuvres; et toutes ces charitables personnes, étant échauffées par le feu divin qui animait le cœur et les paroles de ce saint prêtre , le chargèrent de toutes ces aumônes pour les faire distribuer par sa sage conduite. Ce qu'il exécuta très volontiers par l'entremise de ces missionnaires , quoiqu'il ne voulût jamais en ordonner que par l'avis des mêmes Dames de la Charité qui s'assemblaient devant lui ; et souvent même il prenait ou envoyait prendre les ordres de la reine , afin que rien ne se lit que selon les intentions des bienfaiteurs.

Les fruits de ces aumônes ont été , comme nous avons vu : 1 ^ de conserver la vie , et rendre la santé k un nombre presque infijii de personnes malades , languissantes et exténuées par la faim , par le froid , par la nudité et par toutes sortes de misères ; 2^ de les instruire et disposer k recevoir dignement les sacremens et k mener une bonne vie ; 3*^ d'assister les moribonds pour les aider k bien mourir ; 4^ de garantir d'un naufrage honteux un très grand nombre d'honnêtes filles que la nécessité avait réduites k d'étranges extrémités ; o® enfin , de donner moyen k plusieurs communautés religieuses de garder leur clôture, leurs vœux et leurs règles, et de maintenir le service divin en leurs maisons, parce que, sans ces assistances, la plupart auraient été contraintes de vaguer par le

monde 9 pour chercher h soutenir leur vie , non sans grand danger de leur conscience. Cela se pourrait aisément justiGcr par plusieurs de leurs lettres : mais ce serait trop ennuyer le lecteur que de rapporter toutes ces choses en détail , ce qui en a été dit étant plus que sufiisant pour lui en donner la connaissance telle qu*il peut désirer.

Nous ajouterons seulement une chose digne de considération » entre plusieurs autres assez extraordinaires que Dieu a opérées pour favoriser le transport de toutes ces grandes sommes d'argent, tant en Lorraine qu'en Artois, et d'une ville à une autre; c'est k savoir, que le missionnaire qui les a portées en plus de cinquante voyages , en chacun desquels il était ordinairement chargé de vingt-cinq ou trente mille livres en or, n'a jamais été volé, quoiqu'il passât au travers des soldats qui couvraient tout le pays , et de plusieurs voleurs qu'il a souvent rencontrés. II est même arrivé quelquefois que , s'étant mis avec des convois qui ont été attaqués et pris, il a toujours trouvé moyen de s'échapper. D'autres fois faisant voyage avec quelques personnes particulières , et s'étant ensuite séparé d'elles par un ordre secret de la Providence , les autres étaient incontinent après volés, et lui ne faisait aucune mauvaise rencontre. Quelquefois aussi, passant par des bois remplis de voleurs ou de soldats débandés , sitôt qu'il les entendait ou apercevait, il jetait dans quelque buisson ou dans la boue sa bourse, qu'il portait ordinairement dans une besace déchirée , à la façon des gueux , et puis s'en allait droit k eux , comme un homme qui ne les craignait pas; ils le fouillaient quelquefois, et ne lui trouvant rien , le laissaient aller sans lui faire aucun mal , et lorsqu'ils s'étaient écartés il retournait sur ses pas pour reprendre sa bourse. Un soir ayant rencontré des voleurs , ils le menèrent dans un bois pour lui faire peur, et n'ayant rien trouvé sur lui de ce qu'ils cherchaient , ils lui demandèrent s'il ne paierait pas bien cinquante pistoles de rançon ; k quoi ayant répondu que s'il avait cinquante vies , il ne pourrait pas les racheter d'un gros de Lorraine , ils le laissèrent aller. En une autre rencontre , étant dans une grande campagne , il découvrit des Croates , et il n'eut que le temps de se décharger de sa besace, et de la couvrir de quelques herbes, laissant un petit bâton k trois ou quatre pas pour lui servir de marque, et par ce moyen il conserva son argent; quoiqu'étant retourné la nuit pour le chercher, il ne la put trouver jusqu^tu lendemain ik 6

©•• 82 ^ matîB; EûBn Dieu lui donna loujours une aërésse àdmitflble, et le favorisa dune spéciale protection , pour ne tomber entre les mains des Tolears, ou pour s'en retirer heureusement. Ce que la reine admirarit, lui commanda plusieurs fois de lui raconter comment il faisait pour s'échapper, prenant plaisir d'entendre les stratagèmes innocens dont il se servait : mais il a toujours reconnu et publié q»e cette protection de Dieu sur lui était tm effet de la foi et des filières de M; Vincent.

SECTION II

▲SftSlANOE RiaiDUÇ A IiA PICAEIîlS fit A LA CHAMP AG9(E.

de fut en l'année 1650 que, par un secret jugement de Dieu, le àéau dQ ia guerre , qui affligeait depuis longues années la plus grande partie de l'Europe, commença k faire ressentir plus vivement ses atteintes k la France, laquelle ensuite en a toujours ét4 iigitée jusqu'^ la conclusion de la paix générale. Or, entre toutes les provinces de ce royaume , la Picardie et la Champagne ont été ié plus exposées k cet orage , et en ont éprouvé plus long-temps la violence, particuîièi'ement depuis que les ennemis de l'État ayani voulu assiéger la ville de Guise, les troupes du roi qui s'étaient avancées au secours les obligèrent de changer de dessein; car la demeure assez longue des deux armées sur cette frontière y causa une extrême désolation ; et lorsqu'elles se retirèrent des environs de Guise , elles y laissèrent un très grand nombre de soldats languissans de faim et aita^ués de diverses maladies, lesquels, vou* lant s'efforcer de marcher pour chercher quelque soulagement, tombaient de faiblesse sur les chemins , et mouraient misérablement, privés des sacremens et de toute consolation humaine.

Quelques passans styant vu ce triste spectacle en portèrent la nouvelle k taris , où tout le monde se réjouissait alors de la retraite des ennemis; mais très peu de personnes se mirent en peine de ces pauvres abandonnés, qui périssaient si misérablement sans aucun secours.

st. Vincent, qui était très sensible aux souffrances du prochain ^ fut grapdement touché de savoir l'état pitoyable auquel çe$ pau*

ftm lens étaim réduits; et en ayant parlé avee madame la pré- «dente de Herse , qui était fort portée aux œuVres de charité, i) fit partir aussitôt de Paris deux missionnaires ave6 Uti cheval charge de yivres^ et enYirim cinq cents livres eu argent, pour aller sauver la vie à ces moribonds, et disposer à la mort ceux qui étaient en état de ne la pouvoir échapper. Ces missionnaires étant arHvél sur les lieux troavèrent un si grand nombre de ces pauvres gens couchés le long des haies et sur les grands chemins , languissanS et mourans, qu'ayant bientôt épuisé les provisions qu'ils avaient portées , ils furent obh'gés de courir en grande hâte aux villes left plus prochaines pour acheter d'autres vivres : mais ils furcu) bien étonnés de voir presque les mêmes besoins dans les villes qu'ils avaient trouvés dans la. campagne; ce qui les obligea d'en écrire promptement à H. Vincent pour lui faire savoir que la désolation était générale dans tout le pays , et que les secours qu'ils avaient portés n'étaient rien en comparaison de ce qui était nécessaire pour y donner quelque remède ; que les armées avaient moissonné tous les grains, et dépouillé les peuples jusqu'k la chemise; que la plus grande partie des gens de la campagne avaient quitté leur demeure pour aller chercher leur vie dans les villes, et que, n'y trouvant personne qui les pût soulager, à cause que les bourgeois même n'avaient pas du pain pour eux , ils y tombaient eh défaillance et y mouraient de misère. M. Yincent ayant reçu bes lettres , il ea donna avis aux Datttes de la Charité dé Paris , et convint avec elles d'envoyer un plus grand nombriB dé inis^ sionnaires^ et des aumônes plus abondantes; ce qui fut aussitôt eiLécuté.

Or, pour mieux eennaltrè \à grandeur deè œuvrer de miséricorde qui ont été exercées en tette octasion , il tint tonsidétef quelle a été l'extrémité de la misère à laquelle ces deux pauvfei provinces ont été réduites l'espaté de dix ans eu environ , qde les ufliées , continuant à les ravager chaque année , tantôt d*un côté ec ianiôt d'un autre , ont potté la Afilolation partout. C'est ce (faé nous m saurions mieux voir que par les extraits dek lettres que les mêmes missionnaires qui furent employés h h di^ibûtion de ëes aumôBes écrivirent ii M. Vincent de Asm lieux , lui rendant fidè- ImmM cenpte dn famèit» qu'ils y a'Hîent Vueii lAè Mttts yëtix, afin q«e sa diarité m piwuitt le HkéMè. T«îc{ té tja'h eti èùAtlfent

©^ 84 •«« c Cest un sujet de grande compasion de voir une grande multitude de malades partout ; il y en a plusieurs et en très grand nombre qui sont travaillés de dyssenteries et de fièvres; les autres sont couverts de gale ou de pourpre , ou de tumeurs et apostumes ; plusieurs sont enflés , les uns à la tète , les autres au ventre , et d'autres par tout le corps. L'origine de tous ces maux vient de ce qu'ils n'ont mangé presque toute l'année que des racines d'herbes, de méchans fruits, et quelques uns du pain de son , tel qu'à peine les chiens en voudraient manger. Nous n'entendons que des lamentations pitoyables ; ils crient après nous pour avoir du pain , et, tout malades qu'ils sont , ils se traînent par les pluies et par les mauvais chemins , deux on trois lieues loin , pour avoir un peu de potage : il y en a plusieurs qui meurent dans les villages sans confession et sans sacremens ; il ne se trouve même personne qui leur donne la sépulture après leur mort. Ce qui est si véritable , qu'étant il n'y a que trois jours au village de Lesquielle, du côté de Landrecies, pour y visiter les malades , nous trouvâmes dans une maison une personne morte, faute d'assistance, dont le corps était à demi mangé des bêtes qui étaient entrées dans le logis. N'est-ce pas là une désolation étrange , de voir des chrétiens abandonnés de la sorte durant leur vie , et après leur mort? i Nous venons ( disent-ils dans une autre lettre ) de visiter trente-cinq villages du doyenné de Guise, où nous avons trouvé pr^ de six cents personnes dont la misère est telle qu'ils se jettent sur les chiens et sur les chevaux après que les loups en ont fait leur curée. Et dans la seule ville de Guise, il y a plus de cinq cents malades retirés en des caves et des trous de cavernes plus propres pour loger les bêtes que les hommes.

c II y a un très grand nombre de pauvres gens de la Thierache qui depuis plusieurs semaines n'ont pas mangé de pain , non pas même de celui qu'on fait avec du son d'orge, qui est ce que les plus aisés mangent , et ne se sont nourris que de lézards , de grenouilles et des herbes des champs.

c Dans plusieurs villes ruinée , les principaux habitans sont dans une honteuse nécessité ; la pâleur de leur mage montre assez quel est leur besoin, et qu'il les faut assister secrètement, aussi bien que la pauvre noblesse des champs, laquelle, se voyant

©•^ 85 Hfl

sans pain et réduite sor la paille, souffre encore la honte de n'oser mendier ce qui lui est nécessaire pour vivre. Et d'ailleurs à qui pourrait-elle le demander, puisque le malheur de la guerre a mis une égalité de misères partout?

c Et ce qui est plus digne de larmes est que non seulement le pauvre peuple de ces frontières n'a ni pain , ni bois , ni linge, ni couverture ; mais il est sans pasteur et sans secours spirituel , la plupart des curés étant morts ou malades , et les églises ruinées et pillées : en sorte qu'il y en a bien cent ou environ dans le seul diocèse de Laon, où l'on ne peut célébrer la sainte Messe, faute d'ornemens. Nous y faisons notre possible , mais ce travail est infini ; il faut aller et venir sans cesse , exposés au péril des coureurs, pour assister plus de treize cents malades que nous avons sur les bras dans ce canton-ci.

c Plusieurs monastères de filles sont dans une grande pauvreté, elles souffrent la faim et le froid , et seront contraintes ou de mourir dans leur clôture , ou de la rompre pour vaguer par le monde^ en cherchant de quoi vivre.

t Nous avons (écrivent ceux qui étaient au diocèse de Soissons) fait la visite des pauvres de ce lieu , et des autres villages de cette vallée , où l'afiliction que nous avons vue surpasse tout ce qu'on vous a mandé. Car , pour commencer par les églises , elles ont été profanées, le Saint-Sacrement foulé aux pieds, les calices et les ciboires emportés, les fonts baptismaux rompus, les omemens pillés ; en sorte qu'il y a plus de vingt-cinq églises en cette petite contrée , où l'on ne peut célébrer la sainte Messe.

c La plupart des habitans sont morts dansles bois, pendant que l'ennemi occupait leurs maisons ; les autres y sont revenus pour y finir leur vie : car nous ne voyons partout que malades; nous en avons plus de douze cents, outre six cents langnissws, tous répandus en plus de trente villages ruinés; ils sont couchés sur la terre , et dans des maisons k demi démolies et découvertes , sans aucune assistance : nous trouvons les vlvans avec les morts, de petits cnfans auprès de leurs mères mortes, etc. > Ils écrivirent de Saint-Quentin ce qui suit : < Quel moyen de sub- . venir à sept ou huit mille pauvres qui périssent de faim , k douze cents réfugiés, k trois cent cinquante malades, qui ne se peuvent nourrir qu'avec des potages et de la viande , k trois cents

fanîlles honteuses , unt de la ville q«6 des champs, qn'il Aral assister secrètement, peur tirer plusieurs filles du dernier naufrage, etéviter ce qui pensa arriver l'autre jour h un jeune homme, lequel, pressé de la nécessité, se voulut tuer avec un couteau , el wmi commis ce crime si l'on n'eût couru pour l'en empêcher ; ^ cinquante prêtres qu'il faut nourrir préférablement à tous 9Ut très? L'on en trouva un de la ville l'autre jour mort dans son lit, et l'on a découvert que c'était pour n'avoir osé demander sa vie.

r La souffrance des pauvres ne se peut exprimer. Si la cruauté des soldats leur a fait chercher les bois , la faim les en a fait sortir : ils se sont réfugiés ici. II y est venu près de quatre cents malades, et la ville, qui ne pouvait les assister, en a fi^it sortir la moitié , qui sont morts peu à peu étendus sur les grands chemins ; et ceux qui nous sont demeurés sont en telle nudité , qu'ils n'osent se lever de dessus leur paille pourrie pour nous venir trouver.

c La famine est telle, que nous voyons les hommes mangeant la terre, broutant l'herbe, arrachant l'écorce des arbres, déehiraj|t les m^ebans haillons dont ils sont fcouverts pour les avaler : mais ce que nous n'oserions dire si nous ne lavions yu, el qui (ait horreur , ils se mangent les bras et les mains , et meiirent dans ee désespoir. Nous avons trois mille pauvres réfugiés , ejnq cents malades, sans parler de la pauvre noblesse et des pauvres honteux de la ville , dont le nombre augmente chaque jour. >

Les missionnaires qui furent envoyés du coté de Reims , BiAel, etc. , écrivirent en la manière qui suit : c II n'y a point dn langue qui puisse dire ni d'ordlle qui ose intmdre ee qiie nous avons vu dès le premier jour de nos visites: presque toutes les églises profané^, sans épargner ce qu'il y a de plus saint et de plus adorable ; les ornemens pillés ; les prêtres ou tués, ou tourmentés , ou mis en fuite; toutes les maisons démolies ; la moisson emportée ; la terre sans labour et sans semence ; la famine et la mortalité presque universelle; lee corps sans sépulture , et exposés pour la plupart k servir de curée auK loups; les pauvres qui restent de ce débris réduits k rfwasaer pai: les champs quelques grains de blé ou d'avoine 0erméi et ^ demi pourris, dont ils font du pain qui eal oemnie

d^ 87 na

t de la boue , et si malsain , qu'ils en sont presque tous mala4et.

< 11$ se retireat dans des trous ou des cabanes, eà ils sont cou- • cbésk plate terre, sans linge ni habits, sinon quelques méchaos ff lambeaux dont ils se couvrent : leurs visages sont noirs et déflgur « rés; et avec cela leur patience est admirable. Il y a des cantons

< tout déserts , dont les habitans qui ont échappé la mort sont t allés au loin chercher leur vie ; de sorte qu'il n*y reste plus 8i« « non les malades, les orphelins et les pauvres fenmcs veuvcf « chargées d'enfans, qui demeurent exposées k la rigueur de 11 t famine , du froid, et de toutes sortes d'incommodités et de mit sères. >

Voilk quel était l'état auquel se trouvèrent les peuples de ees deux grandes provinces , et particulièrement de quatre ou cinq àiê* cèses les plus proches des frontières , pendant près de dix années | c'est-k-dire depuis Tannée 4650 jusqu'après la publication delà paix générale, qui se fit en l'an 1660. Il est vrai que cette grande désolation n'a pas été égale en tous les lieux , ni en même tempe , si ce n'est les premières années; néanmoins durant le reste du tnnpe, elle s'est toujours rencontrée en divers endroits de la Picardie et de la Champagne.

Les lieux qui ont été plus particulièrement assistés par les soins charitables de M. Vincent et par les bienfaits des Dames de It Charité de Paris et des autres personnes vertueuses , sont les mU vans : c'est k savoir, Guise, Laon, Noyon, Cbauny, la Fère, Rir blemont , Ham , Marie , Vervins , Rosoy , Plomion , Orson , Aubenton, Montcornet et autres lieux de la Tbierache ; Arras , Amiens, Përonne , Saint-Quentin , le Catelet , et quelque cent trente villages des environs; comme aussi Basoches , Brenne , Fismes , et environ trente villages de cette vallée ; Reims, Retbel, Château- Porcien, Neuchâtcl, Lude, Boul sur la rivière de Suippe, Somme-Puis, Saint-Étienne, Yandy, Saint-Sooplet, Rocrey, MA* rières, Charleville, Donchery, Sedan, Vaucouleurs, et un trèsgrami nombre de pauvres bourgs et villages qui sont aux envirms de ees lieux-lk.

M. Vincent y envoya dès le commencement dix ou douze mis* sionnaires, qui allèrent de tous cAtés pour sauver la vie k plusieurs milliers de personnes réduites k la dernière extrémité ; et pouf eei effet ils se partagèrent en divers lieux : les uns furent dans le diocèse de Noyon , les autres en celui de Laon , d'autres au diocèse

>•>• 88 *^ de Reims > d'autres en celui de Soissons ; et chacun ae chargeait de pourvoir aux besoins de tout le canton où il devait s'appliquer. Ib établissaient en des lieux propres la distribution journalière des potages, et les autres distributions de pain, viande, confitures, remèdes, habits, linge, couvertures, chaussures, outils, semences, omemens d*église, argent, etc. Il y eut pareillement des filles de la Charité qui furent envoyées en plusieurs endroits pour prendre un soin plus particulier des pauvres malades. Et comme toutes ces distributions et aumônes s'étendaient bien loin , la dépense durant les premières années allait k dix , douze , et jusqu'à seize mille livres par mois ; parce qu'alors les vivres étaient ai chers et les misères si extrêmes, que sans ces grandes distributions de vivres et d'aumônes , ces pauvres peuples seraient presque tous

péris.

Comme les assistances spirituelles n'étaient pas moins nécessaires pour les âmes , elles leur furent aussi rendues avec de très grands soins et des fatigues inconcevables par ces bons missionnaires , ou k leur défaut ( comme ils ne pouvaient pas être en même temps en tous lieux ) par d'autres prêtres qu'ils entretenaient dans les paroisses destituées de pasteurs.

Outre tous ces missionnaires qui furent partagés par les diocèses, M. Vincent en établit un fort intelligent pour être comme l'intendant de toute cette charitable entreprise, et pour avoir une vue générale sur tous les autres. Pour cet effet il allait et venait incessamment d'un côté et d'autre : premièrement , pour reconnaître la véritable nécessité des pauvres , et les lieux qui avaient un plus pressant besoin d*être assistés ; et puis pour choisir des personnes de piété et charité dans les villes et villages où les missionnaires ne pouvaient pas s'arrêter, afin de faire une fidèle distribution de la nourriture et des autres aumônes qu'il leur destinait. II réglait la dépense partout ; il l'augmentait ou retranchait , selon que la nombre des pauvres et des malades croissait ou diminuait ea chaque lieu. Il rendait compte de toutes ces choses par lettres h M. Vincent , lequel en informait les Dames de la Charité de Paris, et elles s'assemblaient toutes les semaines pour aviser et résoudre avec lui de tout ce qu'il y avait k faire pour le bien de cette sainte œuvre.

SECTION III-

EFFETS TEiS BEKAEQUABLES DES ASSISTANCES EBRBUES A CES DEUX

PEOTllICES.

Après avoir représenté les misères extrêmes de ces deax pauvres provinces , et l'état déplorable où les peuples étaient réduits , il est raisonnable que nous voyions maintenant les bénédictions dont Dieu a favorisé les charitables assistances que M. Vincent leur a procurées, et les fruits qu'ont produits les aumônes de ces dames et de toutes les autres personnes vertueuses qui y ont contribué , et les travaux incroyables de ces bons missionnaires qui en ont été les dispensateurs. Il n'est pas possible de les rapporter tous , mais le peu que nous en allons dire sera sufiBsant pour faire juger de tout le reste.

Un mois après qu'on eut commencé ces charitables assistances, l'on écrivit à M. Vincent ce qui suit : < Les potages donnés par

< les aumônes de Paris aux malades réfugiés k Guise , Riblemont, t la Fère et Ham ont sauvé la vie k plus de deux mille pauvres , « qui sans ce secours eussent été jetés hors de ces villes , où ils c s'étaient réfugiés , et fussent morts au milieu des champs sans « aucune assistance , ni spirituelle ni corporelle.

€ Les religieuses de la Fère et des autres villes pour la plupart € reconnaissent qu'on leur a sauvé la vie par les assistances qu'on € leur a données; elles prient Dieu sans cesse pour les personnes € qui leur ont envoyé ou procuré ces bienfaits. >

Voici quelques extraits des lettres écrites de Laon, Soissons, etc. : c Nous avons distribué les omemens pour les églises et les € couvertures et habits pour nos malades. Il ne se peut dire quel « effet cela a produit en toutes ces frontières , où l'on ne parle c presque d'autre chose que de ces charités. Nos ouvriers ont eu € un tel soin des malades, que par la grâce de Dieu, dans la seule c ville de Guise , de cinq cents malades qu'il y avait , il y en a « plus de trois cents de guéris ; et dans quarante villages des eo-

< virons de Laon, il y en a un si grand nombre remis en parfaite

< santé, ^u'à grand'peiiie y trouT«raîlroii six pauvres qui nesoîeni

B*- 88 ««6 en état de gagner leur vie ; et nous avons cru être obligés de leur en donner le moyen , en leur distribuant des bâches , des serpes et des rouets à filer, pour faire travailler les hommes et les femmes, qui ne seront plus k charge à personne s*il n'arrive quelque autre accident qui les réduise en la même misère, f Nous avons aussi distribué les grains qu'on a envoyés de Paris en ces quartiers ; ils ont été semés , et Dieu y donne grande bénédiction ; ce qui fait que le pauvre peuple supporte ses maux avec plus de patience , dans l'espérance que la récolte qui en proviendra leur donnera un grand soulagement, c Nous donnons deux cents livres par mois pour foire subsister plusieurs pauvres curés, et, par le moyen de cette assistance ^ toutes les paroisses des doyennés de Guise , Marie et Vervins sont desservies , et au moins en chacune d'icelle la sainte Messe se célèbre une fois la semaine , et les sacremens y sont administrés. > Voici d'antres extraits de quelques lettres écrites de Reims ^

Fismes, Basoches et autres lieux circonvoisins : c Nous n'avons point de paroles pour vous exprimer nos reconpaissances. Nous voyons bien que la main de Dieu a frappé cette province; son abondance est changée en stérilité , et sa joie en larmes : ses villages autrefois peuplés ne sont pins que des masures désertes, et l'on peut dire que sans le secours des personnes charitables que Dieu a suscitées dans Paris, il n'y aurait pas le moindre reste du débris de ce triste naufrage , et que tons ceux qui en ont été sauvés sent redevables de leur vie à leurs libéralités.

c Les trente-cinq villages de cette vallée et des environs rendent un million d'actions de grâces à leurs bienfaiteurs. Nous avons distribué les ornemens pour les églises, et les habits pour les pauvres ; plusieurs de nos malades sont rétablis en santé et en état dagagner leur vie.

c Nous avons tenu une assemblée des curés des environs , oft nous avons distribué à vingt-trois des plus pauvres les quatre cents livres qu'on nous a envoyées , ce qui les aidera h vivre et k desservir leurs paroisses; sans quoi il aurait été impossible d'y subsister. »

On écrivit aussi de Saint-Quentin et des lieux etreonvoisîns dK

9«P8M iemes sur ee méraê scget, dent yoiet ^eiques estridts :

f Nous P0 pouvons voi|s exprimer combien de malades sant goëris, combien d*affligé« aoQt çopsolës, quel nombre de paa? ?re8 bonteuK sont lires du désespoir par vos assistances, sans lesquelles tout serait péri , et aux champs et à la ville. < Une aumône que vous nous ave^ envoyée de Paris la semaine nainte a tiré plusieiirs tilles du danger imminent de perdre leur bopneur. Notre carémo s'est passé k la campagne pour assister et faire assiste]? spiritu^Den^ent et corporelle ment les pauvres li^bitaps ^ cent trente villages. Quarante curés ont eu un secours de dix livres par mois cbacun , et par pe moyen ont été mis en étu de résider en leurs paroisses , et y faire toutes leurs foncr lions p9storal^Sf

f Nous ^vons acheté de vos aiimd^nes pour sept cents livref( de faucilles, de fléaux, de vans, et autres outils poup^ider lespaur vfes k gagner leur vie par le travail de la moissoQ . N04 orges viennent fort bien , grâce à Dieu , et , par le moyep d^s semeppep que vous nous avez envoyées, nous espérons grapd soulagement pour rhiver prochain, p l^es lettres d'où on a Uré oe qne dessus furent écrites en Tinr née I60I ; les suivantes furent écrites ranuée <6q4 de SainL-Quen.n, Laon , Reims et autres lieux :

i Noos noi|s spmmes exposés k la merci des eourenrn ^ H avQpji visité plus de cent villages; nous y avons trouvé des vieillards et des enfsns presque toi|t nus et tout gelés , et des femmiss dans le désespoir, toutes traosies de froid ; nous e^ avons revêtu plus de qpatre cents , et distribué auj^ femmes des rouets et du ^lianvre pour ie^ occuper. L'assistance qu'on a commencé k rendre auxeur^ a toujours continué; et los ayant assemblés par doyennés , nous en avons trouvé qui étaient presque tout dépouillés I finvquols nous avons donné des habits et des soutaneSr Nous avops aussi fourni leurs églises d*ornemens et de piissels , et fai( faire les réparations nécessaires pour la icouverr iure et les fpuêtres, afin d*empécher que la pluie ne toinbàtsur U sainte ilosMa , et que )e vent ne l'emportât pendant la celé- Jiratiop de }a Messe : cel^ est cayse qu'il y a un grand nombre 4'^Iises ^t d^ paroisses où l'on célèbre le saint sacrifice de la Messe, et où les peuples reçoivent les sapremens, lesqjyielles sp» ce secoors serais entiàfepieol désertas et a^ndonné^s.

f ôi/itT» i» m^^ mi* pi^vi^es ioe i'M « f §f ^f mus ^^^m

encore trouvé aux environs de la ville de Laon près de six cents orphelins au-dessous de Tâge de douze ans , dans une pitoyable nudité et nécessité ; les aumônes de Paris nous ont donné moyen de les revêtir et assister.

c Le désespoir ayant porté plusieurs filles de condition , qui se sont trouvées en divers lieux sur les frontières de la Champagne , en d'étranges extrémités , Ton a cru que le plus assuré remède était de les éloigner du péril ; et Ton a commencé à les retirer dans la communauté des filles de Sainte-Marthe de la ville de Reims , où elles sont instruites k la crainte de Dieu , et dressées k s'occuper k quelque petit travail. 11 y a déjk dans cette charitable retraite trente filles de gentilshommes de ces quartiers, dont quelques unes ont passé plusieurs jours en des cavernes, pour éviter l'insolence des soldats. La dépense qu'il faudra faire pour cette œuvre de charité , et pour retirer et mettre en sûreté toutes les autres que nous trouverons en semblable péril , est très grande , parce qu'outre la pension qu'il faut payer pour la nourriture , il faut encore les revêtir ; mais nous espérons que la charité des personnes qui ont si bien commencé continuera , et augmentera plutôt que de diminuer. > Les missionnaires étant obligés de sortir d'une ville ou d'un canton , pour aller dans un autre, ou pour se retirer tout-k-fait , après avoir pourvu aux plus pressans besoins des prêtres et des églises , donné le soulagement nécessaire aux pauvres , retiré les filles en lieux d'assurance , procuré la nourriture des orphelins , et donné aux personnes valides le moyen de gagner leur vie , pour ne pas abandonner ceux qui restaient malades, ou qui le pouvaient devenir , ils établissaient en chaque lieu quelque secours pour les faire nourrir et panser, commettant k cet effet des personnes vertueuses et fidèles , auxquelles ils laissaient de l'argent et des remèdes , et leur en envoyaient d'autres de temps en temps. Et dans toutes les villes où il y avait des hôpitaux abandonnés ou mal réglés , ils procuraient qu'ils fussent remis en bon état , et convenaient avec les administrateurs d'y recevoir une certaine quantité de malades , moyennant six ou sept sols par jour pour chacun , qui leur étaient exactement payés par les ordres de M. Vincent et par les libéralités de rassemblée des Dames de la Charité de Paris.

Et la ville de Rethel se trouvant remplie d'un si grand nombre de soldats «t paysans malades, que l'hôpital du lieu ne les pouvait

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plus contenir, on en fit passer en divers temps jnsqnli sept cenfs ï l'hôpital de Reims : et comme le nombre de ces malades allait toujours croissant « et que la dépense devenait excessive , on s'avisa de faire porter de Paris, par des frères de la Mission qu'on envoyait avec les prêtres missionnaires , divers remèdes pour plusieurs sortes de maux , et particulièrement de certaines poudres très spécifiques pour les dyssenteries , fièvres et autres maux invétérés, que l'infirmier de la maison de Saint-Lazare composait , auxquelles Dieu donna une telle bénédiction , qu'ils produisirent des effets que ces bonnes gens estimaient comme miraculeux, ayant guéri une infinité de malades qui étaient réduits à l'extrémité par des maladies presque désespérées , dont plusieurs se trouvaient délivrés en vingt-quatre heures ou environ.

H. Yiifeant, non content de faire assister les vivans, voulut encore 'Mercer la charité envers les morts. Nous nous contenterons d'en rapporter l'exemple suivant. Après le combat qui fut donné en Champagne, en l'an 1651 , auprès de Saint-Étienne et de Saint-Souplet, plus de quinze cents des ennemis y demeurèrent sur la place, qui servaient de pftture aux chiens et aux loups; ce que M. Vincent ayant su , il manda k l'un des prêtres de la Blission qui assistait les pauvres de ce quartier-lk de prendre des hommes k la journée et de faire enterrer ces corps k demi pourris ; ce qu'il exécuta avec telle diligence et un si bon ménage , que , moyennant trois cents livres de dépense qu'il fit , il donna la sépulture k tous ces morts , et délivra les vivans d'un spectacle d'horreur qui remplissait l'air d'infection ; de quoi ce bon pasteur lui écrivant : Nous avons, dit-il, aujourd'hui accompli k la lettre ce que Jésus-Qirist a dit dans l'Évangile , d'aimer et de bien faire k ses ennemis, ayant fait enterrer ceux qui avaient ravi les biens et causé lamine de nos pauvres habitans, et qui les avaient battus et outragés. Je me tiens trop heureux d'avoir eu le bien de vous obéir en une chose qui est particulièrement recommandée dans l'Écriture sainte. Je dirai pourtant que ces corps qui étaient épars çk et Ik dans une grande campagne nous ont donné beaucoup de peine k ramasser, k cause que le dégel qui est venu sur la fin nous a un peu incommodés; en quoi nous voyons que Dieu a favorisé cette pieuse entreprise , par le grand froid qui l'a accompagnée car : si c'était k recommencer k présent que le dégel est venu , il n'y a personne qui voulAt s'y engager pour

t okiHe éeiia ^ et eepeddaBi il ne Mus a cette qw troit cnts c livrée; bt; par ee moyen ^ ees pauvres corps 4 qui doivent tdus c un jour ressusciter^ sont maintenant ensevelis dans le sein de c leur mère ; et toute la proviidce en a une obligation particulière c aux persoitnes charitables qui ont contribué k cette bonne c œuvre i outre la couronne que Dieu leur prépare dans le ciel , c pour récompense de leur vertu. •

Nous ne devons pas ici omettre l'assistance que M; Vincent a procurée aux pauvres Irlandais catholiques, lesquels, ayant été chassés de leur pays par Cromwel , ont été obligés par la nécessité de s'enrôler dans les années; deux régimens composés de leurs pauvres familles ayant beaucoup souffert en la guerre de Bordeaux , et Tannée suivante ayant été envoyés aux environs d'Arras^ eurent pour retraite au retour de ces deux campagn^^ ville de Troyes, où ils arrivèrent dans un triste équipage, meahot avec eux plus de cent cinquante orphelins et un grand nombre de pauvres veuves qui avaient les pies nus et n'étaient cédverts que des haillons de ceux qui étaient morts k la guerre : l'on voyait cette pauvre troupe désolée marcher par les rues de Troyes , et ramassant pour leur nourriture ce que les chiens ne voulaient pas maa^ ger. De quoi M. Vincent ayant été informé par les prêtres de sa Congrégation établis en cette ville-lk ^ il en donna avis aux Dame^ de la Charité de Paris , et fit partir en même temps un prêtre de sa maison qui était Hibemois, pour aller au secours de ses pauvres compatriotes; et , par les ordres de ce père des pauvres , l'on fil retirer les filles et les veuves dans l'hôpital de Saint-Micolas ^ oè elles apprenaient k filer et k coudre; l'on prit îln soin particulier des enfans orphelins ; et enfin tous furent logés , revêtus et assistés. Pour cet efict on envoya de Paris la première fois six cents li* vres d'argent, et quantité d'habits et autres choses nécessaires pour remédier k leurs plus pressans besoins ; ce que l'on continua de faire de temps en temps, selon qu'on le voyait nécessaire. Une assistance donnée si a propos k ces pauvres esilés releva leurs esprits tout abattus de tristesse, et les disposa pour écouter plus volontiers les exhortations et instructions que ce prêtre misstannaire leur faisait en leur langue deux lois la semaine pendant la carême , afin de les disposer k la communion de Piques. Et comme il n'y a rien de plus fort que le bon exemple, la vue de cea Msis* tances charitables réveilla la charité des bouigeois de celia t^)e 9

non seulemem à l'égard de ee» pMvras éirabgcSrâ, mà& a«âsi de tous les autres qui se trouvèrent parmi eux.

Après les trois ou quatre premières années d'assistances rendues dans les deux provinces de Picardie et de Champagne, dont la dépense revenait k près de trois mille livres 4 les babitans se trouvant en laeilleur état , tant par leloignement des armées que par les charités qu'ils avaient reçues, M. Vincent rappela ses missionnaires, à la réserve de quelques uns, qui cOntinuèreilt par son ordres jusqu'à la publication de la paix générale, k assister les pauvres, et pourvoir les églises des ornemens et réparations nécessaires, et les prêtres et curés de la subsistance dont ils avaient besoin. Et de plus, un des missioimaires qui étaient restés , suivant les avis qu'il reçut de lui, associa en forme de Confrérie de la Charité an certain nombre de bourgeoises desiplus charitables et des mieux accommodées, pour avoir soin des malades, des er^iheliaset des pauvres abandonnés, sous la conduite de quelques vertueux ecclésiastiques; ce qu'il exécuta avec bénédiction en plusieurs tilles , particulièrement k Reims, k Rethel, k Chàieau-Porcies , k la Fère, k Ham, k Saint*Quentin , kRocroy, k Mézières, k Ghérletille, k Donchery et ailleurs , les ayant mises partout en eiercicè ; et, par je moyen des avis et réglemens qu'il leur laissa ^ elles continuent encore cette bonne œuvre au grand soufaigfement des pauvres.

Nous ajouterons seulement k tout ce que nous avons dit quelques témoignages de reconnaissance que des personnes ccmsidérables des lieux où se firent ces charitables assistances rendirent par lettres a M. Vincent. Nous nous contenterons d'en produire seulement quelques unes pour confirmer de plus eb plus la vérité des choses qui ont été ci-dessus rapportées.

Le Révérend Père Rainssant^ chanoine régulier de l'ordre de Saint- Augustin et curé de la ville de Ham , lui en écrivit en ces termes :

c Le missionnaire que vous avex envoyé en ces quartiers m'a « laissé le soin de faire subsister rassemblée de nos pieuses bour- ^ geoises, et m'a laissé aussi du bled et de l'argent pour nourrir m et entretenir les filles orphelines , k qui on apprend nn métier « capable dans peu de mois de leur faire gagner leur vie. Je leur « fais le catéchisme , et une bonne religieuse de l'hôpital les fait « prier Dieu et assister k la Messe Um les îotm; dtas

ei» 96 h6 toutes ensemble dans une même maison : tous les malades de la ville sont bien assistés; il y a un bon médecin qui les visite et qui ordonne de tout ce qui leur est nécessaire ; nous avons soin que rien ne leur manque; nos bonnes dames s'y appliquent avec affection. Je n'aurais jamais osé espérer de voir dans cette pauvre ville de Ham ce que j'y vois présentement avec consolation et admiration tout ensemble , par un effet de la divine et toute céleste providence de Notre-Seigneur. Nous avons depuis peu retiré des mains de nos hérétiques une pauvre fille, laquelle fait fort bien ; ce qui a excité une servante huguenote de me venir trouver pour se convertir , voyant le soin qu'on a des pauvres et la charité qu'on exerce envers les malades. Nous l'avons déjà suffisamment instruite, et dans peu de jours elle fera son abjuration. Le même missionnaire m'a laissé de quoi pour assister les pauvres orphelins et orphelines , et les pauvres malades du gouvernement de Ham , et a disposé deux bons et vertueux curés pour m'assister en cet emploi jusqu'à son retour. C'est vous , Monsieur, qui êtes la cause de tous ces biens , et le premier moteur après Dieu, etc. > M. de La Font, lieutenant-général de Saint-Quentin , lui écrivit la lettre suivante sur ce même sujet :

< Les charités qui sont , par la grâce de Dieu et par vos soins , envoyées en cette province, et si justement distribuées par ceux qu'il vous a plu commettre , ont donné la vie k des millions de personnes réduites par le malheur des guerres à la dernière extrémité, et je suis obligé de vous témoigner les très humbles reconnaissances que tous ces peuples en ont. Nous avons vu la semaine passée jusqu'à quatorze cents pauvres réfugiés en cette ville, durant le passage des troupes , qui ont été nourris chaque jour de vos aumônes; et il y en a encore dans la ville plus de mille, outre ceux de la campagne qui ne peuvent avoir d'autre nourriture que celle qui leur est donnée par votre charité. La misère est si grande qu'il ne reste plus d'habitans dans les villages qui aient seulement de la paille pour se coucher, et les plus qualifiés du pays n'ont pas de quoi subsister ; il y en a même qui possèdent pour plus de vingt mille écus de bien , et qui à présent n'ont pas un morceau de pain, et ont été deux jours sans manger. C'est ce qui m'oblige , dans le rang que je tiens et la comiaissanceque j'en ai, de vous supplier très humblement d'toe

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« encore le père de cette patrie , pour conserver la vie k tant et « tant de panures moribonds et langdssans que vos prêtres assis-

< tent , et qui s'en aeqnittent très dignement. >

M. Simonnet, président et lientenant-général de Rethel, loi té^ moigna sa reconnaissance en ces termes :

c Noos pouvons , sans contredit , trouver dans les charités que vous exercez la première forme de la dévotion chrétienne , pui^ que dans la primitive Église les chrétiens n'avaient qu'un cœur, et ne souffraient pas qu'il y eût aucun pauvre parmi eux sans être secouru et assisté : vous ne le souffrez pas non plus , Monsieur ; mais vous pourvoyez à leurs besoins avec tant d'ordre e& tant de zèle, par les prêtres de votre Congrégation que vous y employez dans tous les lieux circonvoisms où les pauvres sont réduits à la pâture des bêtes , jusqu'à manger les chiens , ainsi que j'en ai vu les preuves : ils ont sauvé la vie il un nombre innombrable de personnes , et ont consolé et assisté les autres jusqu'à la mort. Ce sont là les effets de votre charité , etc. > M. de Y, chanoine et depuis archidiacre de Reims , lui écrivit la lettre suivante : c C'est avec joie que je me suis chargé de vous c rendre des actions de grâces au nom des pauvres de notre cam- « pagne pour toutes vos libéraUtés envers eux , sans lesquelles ils c seraient morts de faim. Je voudrais pouvoir vous exprimer la « gratitude qu'ils en ont , je vous ferais connaître que ces pauvres

< gens emploient le peu de forces qui leur restent k lever les mains c au ciel pour attirer sur leur bienfaiteur les grâces du Dieu des mi-

< séricordes. On ne saurait vous exprimer comme il faudrait la pau- € vreté de cette province ; car tout ce qu'on en dit est au-dessous € de la vérité; aussi aurez-vons plus de créance aux avis que vous « en donnent MM. les prêtres de votre Congrégation , desquels € le zèle et l'équité paraissent si manifestement en la distribution € des aumônes, qu'un chacun en est grandement édifié ; et, pour € moi , je vous rends grâces en mon particulier de nous les avoir € envoyés pour le bon exemple qu'ils nous ont donné. >

Feu M. Soûyn, baiily de la ville de Reims, homme de grande probité , écrivant à M. Vincent sur le même sujet : c Je crois , lui c dit-il , que l'on vous aura fait voir le mémoire que j'ai envoyé € â Par is de l'état auquel j'ai trouvé ici l'ouvrage de votre charité , c et les assistances corporelles et spirituelles que vous procurez c aux pauvres de la campagne , à l'imitation de notre divin maître u. 7

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el Stuvetir, dont ▼ous vous rendez de plus en plus le parfait imitateur. Deux de vos prêtres sont Teons en cette ville , l'un pour prendre Targent de raumdne, pour n'en pouvoir trouver dans les lieux de sa résidence , qui sont dénués de tout , et l'autre pour enlever partie d'une quantité de grains qu'il a achetés ici , et les faire conduire k Saint-Souplet pour la nourriture de ses pauvres. Ainsi , chacun travaille heureusement sous vos auspices au soulagement des misérables , tandis que vous vous employez de delà k enflammer ce feu cfivin qui produit cet or qu'on répand dans la Picardie et dans hi Champagne pour le secours des pauvres affligés. J'attends ici M. N., k qui vous avez donné la direction générale d'un si grand œuvre, pour l'établissement de nos quartiers d'hiver, j'entends des hôpitaux et de la subsistance des pauvres curés. Notre magasin de l'orge , qui provient de vos aumtees, s'emj[4tl toujours pour faire quelques distribulions pendant le mauvais temps. Continuez , Monsieur, ces soins charitables qui conservent la vie mortelle k tant de pauvres gens, et qui leur procurent le bonheur de l'étemelle, par toutes les assistances spirituelles qu'on leur rend, et particuliërement par l'administration des sacremens , qui cesserait sans doute en beaucoup de lieux de notre diocèse sans votre secours. » Nous omettons quantité d'antres lettres qui contiennent plusieurs semblables témoignages de reconnaissance ; il suffira de dire, pour conclusion de ce chapitre , que depuis qu'on a commencé k visiter ce» dma provinces jusqu'après la publication de la paix générale , on y a envoyé de Paris pour plus de cinq cent mille livres d'aumônes, tant en argent qu'en habits, ornemens, etc. Et ces aumônes ont été, parla direction de M. Vincent, distribuées avec tant d'ordre et de prudence , qu'elles ont suffi non seulement pour sauver la vie du corps k un nombre inflni de pauvres peuples , mais aussi pour entretenir un grand nombre de curés dans leurs paroisses, lesquelles ils auraient été contraints d'abandonner, n'y pouvant pas vivre sans cette assistance ; pour remettre plusieurs églises , qui avaient été pillées et ruinées , en état d'y pouvoir célébrer la sainte Messe ; pour retirer un grand nombre de filles , même de naissance , du péril imminent où elles étaient de perdre ce qu'^es devaient tenir plus cher que la vie ; pour procurer retraite k un nombre innombrable de pauvres petits enfans orphelins qui étaient dans le deniier abandon ; enfin pour procurer te salut

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àerod il hb très grand nombre d'ftmcR, par les ttcftBMns et antres secourt spirituels qvi Irar ont été cMliérés dans leur plus grande nécessité par les prêtres de la Mission, c Certes, disait n )o«r M. Vincent , fàism réfleiion sv toMes en choses^ on ne peut pmser qn'sTec admiration k ces grandes auntees qae Meu a inspiré de fiÉre, et au grand nmiiiffe de TéicBiens, draps, comrertafes , éternises, chaussures, etc.> qn'ott a fournis pesar toutes sortes de personnes^ houHMs ^ fenanes, enfass, et même peur des prêtres; non plus qn'k la quantité d'aubes, chasubles, missete, eibeires, eaUceset ali» très omemens qu'on a envoyés pour les églises , qtà étiMat dépooiUées à tel point , que sans ces secours la céWbratîMi des saints Mjttères et les exercices de la religion chrétiennetn étaient bannis , et ces lieux sacrés n'auraient serti qu'à des nsa^ ges profanes. C'était véritablement un spectacle qui donnait de l'édification de voir les maisons des Dames de la Charité de Paris remplies de toutes ces bardes, el qui étaient devenues comme des magasins et boutiques de marêtottds en gros. Ges darnes^ smis doute auront dans le ciel la couronne des prètran, pour le zèle et la charité qu'elles ont eus de revêtir Jésus-Ghriit en ses autels , en ses prêties, et en ses pauvres membres. »

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