CHAPITRE IV
DB SON . ÉLECTION A LA CHARGK DE SUPianBUR-GiNÉRAL , ET DE CE qu'il A FAIT POUR LA PERTECTIOEf DE LA CONGRÉGATION.
Après la mort de M. Vincent, dès qu'on eut reconnu qu'il avait nommé M. Aimeras vicaire-général de la Congrégation , chacun en fut extrêmement consolé ; et le choix* de sa personne , que tous honoraient et estimaient particulièrement, tempéra beaucoup la douleur qu'ils ressentirent de l'incomparable perte de leur vénérable fondateur. Il fut donc obligé en cette qualité de prendre la conduite de la Congrégation , et de convoquer l'assemblée générale pour l'élection d'un second supérieur-général ; en quoi il n'eut pas peu k travailler, parce que , comme c'était la première fois qu'on devait s'assembler sur un sujet si important, il lui fallut donner aux visiteurs et aux supérieurs des maisons tous les avis nécessaires, tant pour les assemblées domestiques que pour celles des provinces; ce qu'il fit avec tant de soin et de prévoyance, leur marquant jusqu'aux momdres circonstances , que tout se passa avec une paix et une tranquillité merveilleuse. Mais lorsque cet humble serviteur de Dieu se vit
élu supérieur-général dès le premier scrutin, il en Ait si surpris et si affligé qu'on eut bien de la peine k le consoler, et i le faire consentir k son élection ; et les efforts extraordinaires qu'il fit en cette rencontre pour persuader aux députés son incapacité et impuissance k exercer cette pesante charge , le réduisirent à une si grande faiblesse que, ne se pouvant soutenir, il fallut incontinent après le porter sur son lit. C'était k la vérité une chose bien capable de surprendre et d'affliger un homme qui avait de si bas sentimens de soi-même , et qui était réduit à une telle infirmité qu'il protesta à l'assemblée qu'il avait communié ce jour-Ik en viatique dans la pensée de sa prochaine mort. Mais Dieu, qui, par une providence toute particulière sur la Congrégation de la Mission , avait résolu de prolonger sa vie de près de douze années , contre toute apparence humaine , inspira premièrement M. Vincent de le désigner k la même compagnie pour celui qu'il jugeait le plus digne de cette charge ; et il disposa de telle sorte l'esprit des députés k Télection , que , sans avoir égard k l'état présent de ses forces corporelles, dont il était presque entièrement dénué, ils loi donnèrent leurs suffrages. Sur quoi il arriva une chose digne de remarque , et qui fait voir évidemment que celte élection avait été résolue dans le ciel avant que d'être accomplie sur la terre : c'est que Dieu permit qu'un des plas anciens supérieurs d'entre les députés se trouvât dans une perplexité et irrésolution extraordinaires lorsqu'il fut réuni avec les autres pour faire l'élection. Le sujet de sa peine était que, d'un côté, M. Vincent a marqué dans ses constitutions , entre les qualités de celui qui doit être élu supérieur-général, la santé et bonne constitution du corps, dont il voyait M. Aimeras dépourvu, et même si infirme, surtout depuis quelques mois, qu'il y avait peu d'apparence qu'il pût re-
ommr U saaté et les forces mfflsawM pour la condaifte d« la compagiûa; et d'aatre part il coaûdérait, non gana étemieaient , que ee digne ki&tituteur, nonobstant la défait de santé qu'il connaissait en M. Âlméras, l'ayait Iniméme désigné à la compagnie coaune le plos propre ii cette charge, t Balançant donc ainsi ^ dit-il, dans sa dédaralion, et pèsent le ponr et le contre du mieux que je poutaîa, tout d'un coup il me fut dit intérieurement: Quoi! tonte TÉglise, par élection du cie!, no f nt-eUe pss mise sona la conduite du grand saini Grégmre, et si heureusement augmentée et gouvennée, encore que ce fût un homme plein d'inflrnités corpo* relies? La Congrégation est bien moindre que TÉgliso universelle; et kursque ee fut k mon tour d'écrire mon sufiragjSt demandant k Dieu derechef soft secours, i élevai mon es(Nrit k celui de notre très honoré pèfo IL Vincent; et levant &x m&ne temps les yeux au ciel jusqu'au haut du plancha, ît m'a|q[iarut son chapeau sur ta tête, avec son manteau, d'un visage grave et assuré, dans les mêmes traits et linéamens qa'il avait en sa santé parfaite, et non si âgé qu'il parait en son tableau; d'un tanth la vérité blanc, provenant de la lumière qui jaillissait de son visage même, mais sans rayon autour que j'eusse pu apercevoir dans cet espace, me disant d'une voix distincte et intérieur : Ne crains pràit : in me fit ista maUdictio, fiU mi. El en même ten^ Dieu me fit entrer par mo vue inlelleeluelle dans l'intérieur de l'àme de ee digne mînioBnaire, et il me ftit r^résenlé dans une beaulé etper« fection ncm pareilles, et de manière h me foire cen* naître que M. Aimeras avait une àme vigoureuse, ub esprit actif et propre ponr le gouvememem, dans ua cerpamfinno. Gela fit que je douai ma veà avec an-
< tant d'aaftttraxiGd que j'ayais eu avant de perj^kndié. > Voilà ce que cet ancien prêtre et supérieur d'un^ des
maisons de k compagnie a rapporté sur ce snjat, et dont il a donné une fidèle déclaration écriie et signée de sa main; ce qui est assurément digne de créance, non seulement par la qualité de celui qui l'a certifié, mais encore par toutes les circonstances du temps , du lieu et de la manière que la chose se passa , comme on le rec<mnaltra aisément si l'on y fait tant soit peu de réflexion. Mais quand Dieu n'aurait pas donné les marques de sa volonté dans l'élection de M. Aimeras k rofiice de supérieur-général , les bénédictions abondantes dont il Ta depuis favorisé dans l'exercice de cette charge , par le grand nombre de bonnes œuvres qu'il lui a fait exécuter, par la perfection et entier afiermissement de la Congrégation, et par ses excellentes qualités qui ont paru dans sa conduite , seraient des preuves plus que sui&santes de cette vàritô. Nous rapporterons ici quelques unes des choses selon qu'elles ont été remarquées par ceux qui les ont particulièrement c<mnues; mais, avant que d'entrer en ce détail, il est à propos de considérer les principes et fondemens de la conduite de ce digne supérieur , lesquels nous pour vons découvrir par les sentimens qu'il avait de la supériorité. Voici ce que sa charité fr^arnelle Tobligea d'en écrire à une de ses sœurs , très digue religieuse de la Visi* tation , k l'occasion de son élection k l'office de supérieure de sa communauté : < J'apprends ces jours passés ^e
< vous avez été élu supérieure ; de quoi je me réjouis
< pour votre communauté , tant parce qu'elle-même s'en t réjouit que parce que votre conduite lui sera , Dien ai* • dant , bien utile , comme elle l'a été les autres fais que « vous en avez eu la charge; je dis que je m'en réjouis
< pour votre communauté; mais peur veus, natrèe
temporal que ce refos pouvait leur attîrar. Il & aussi, par le même prineipe , refiûé k plusieurs monastères de religieuses les secours et services spirituels, comme n'étant pas conformes k l'institut des missionnaires, et sa fermeté était si grande en de semblables rencontres qu'elle s'étendait jusqu'aux moindres circonstances, dont il prévoyait jusqu'aux moindres suites qui eussait pu être préjudiciables au bon ordre de sa compagnie ; c'est ce qu'un de ses prêtres entre autres éprouva , non sans étonnement , dans l'occasion suivante. Ayant été envoyé dans une province par ce sage supérieur pour traiter avec un évêque des conditions d'un établissement des missionnaires qu'il désirait faire dans son diocèse , il en laissa passer une qui %H|Ât indirectement contre l'usage de la Mission ; et , comme elle ne lui semblait pas si importante , il fit espérer k ce prélat que lorsqu'il serait retourné k Paris il obtiendrait l'agrément de M. Aimeras; mais il ftit bien surpris lorsque , lui en ayant fait la proposition , il le trouva inflexible dans le sentiment contraire au sien , et plus encore lorsqu'il l'obligea de retourner en la province oii était cet évêque pour lui annoncer que l'on était disposé k renoncer (dutêt k l'établissement proposé que de Taccepter avec une clause qui pourrait troubler le bon ordre de la Congrégation en ce lieu-lk; ce que ce prélat ayant approuvé, il retrancha cette condition et accomplit l'établissement, qui a rendu depuis et qui rend encore, parla grâce de Dieu , des services très utiles au diocèse.
Il ne s'est pas c<mtenté d'éloigner ainsi de sa Congrégation toutes les occasions extérieures de rel&cbement , il s'est encore appliqué avec un soin particulier k retrancher celles qui pouvaient y naître par la faiblesse de la nature et par la pente qu'elle a de soi au dérèglement : il a pour cet effet rendu l'usage des visites des maisons Ueii
plus fréquent et mieux réglé qu'il n'avait pu Atr^ ju$« qu'alors; il disait à ce propos que par le moyen des visites les maisons se relèvent de leurs défauts et s'acquittent plus exactement de leurs obligations, de même que par les retraites spirituelles chaque particulier remédie k ses manquanens propres, et prend de nouvelles forces pour s'avancer ^ms le chemin de la vertu, et que tandis que ces deux moyens seraient observés dans la Congrégation on la verrait prospérer. Il lui a encore fourni deux antres moyens très propres pour réveiller ea elle la ferveur de l'esprit primitif de son institut : le pr^ mier est l'histoire de la vie et des saintes œuvres de son vénérable instituteur, dont il a fait dresser avec grand som les mémoires, afin que l'esprit, les maximes et les vertus de ce digne père des missionnaires fussent naiveiment représentées dauus le livre de sa vie , comme en effe^ elles ùoi été fidèlement exprimées par un très illus^e et très vineux prélat, Âbelly, évéque de Rodez; de sorte qu'on peut dire avec vérité que cet ouvrage ne propose pas seidement aux lecteurs un modèle accompli des vertus propres aux missionnaires, mais qu'il inspire aussi par l'onction intérieure de l'esprit de Dieu les mêmes senti* mens et les mêmes affections dont ce vénérable institottur était samtemsnt animé.
L'autre moyen dont il s'est utilement servi pour le même dessin a été l'usage des lettres et mémoires dreulaires qu'il a de temps en temps envoyées aux maisons de la ûmgrégation, pour renouveler ea elles l'exaete observance de certaines règles et pratiques qui regardent la perfection de leurs instituts ou l'exercice de leurs foliotions d(mt il prévoyait ou appréhendait le déchet. Mais entre tous ces mémoires, il en a dressé un exceUent, se^ Ion les désirs et les sentimens de la dernière assemUée
générale, qui contient donze moyens principaux pour conserver toujours dans la vigueur res|»*it primitif de la Congrégation , afin que tous, les ayant souvent devant les yeux , s'en servissent dans les occasions comme de re* mèdes très efficaces contre le relâchement.
Mais comme la perfection et le règlement des maisons et des particuliers qui les composent dépendent particulièrement de la bonne conduite des supérieurs et officiers , il s'est appliqué avec un très grand soin k revoir les règles de tons les principaux offices avec les constitutions générales de la Congrégation ; et les ayant fait dresser dans le bon ordre où elles sont maintenant , il les a fait adopter et confirmer par l'assemblée gteérale qu'il convoqua pour cet effet , et il a ensuite obtenu du Saini- Siége tout ce qui était nécessaire pour raffermissement et rentière perfection de cette Congrégation ; en sorte que , comme il a lui-même écrit aux maisons de la compagnie, il ne reste rien k désirer pour l'accomplissement de l'institut des missionnaires , et ils n'ont rien k craindre ni du dedans , ni du dehors, tandis qu'ils seront fidèles à la pratique de leurs règles et k l'exercice de leurs fonctions.
Nous ne parlons point ici de plusieurs établissemens de la même compagnie qui ont été faits soûs sa conduite et par sa direction depuis la mort de M.Vincent, ni de quantité d'antres choses qu'il a faites pour la perfection de tout le corps en général , et de chaque membre en par* ticulier, soit envers Dieu , par les saintes cérémonies de l'Eglise, dont il a Tait composer un manuel fort exact, pour maintenir la décence et l'uniformité du cuite divin dans toutes ses maisons ; soit envers les hommes pour la Uenséance et modestie chrétienne et civile , dont il a fait recueillir dus un livret les principales règles comme un
moyen très propre aux mifisionnaires pour attirer par leurs exemples les hommes à la vertu. Nous omettrons aussi le grand soin qu'il a pris d'instruire et d'encourager les supé^ rieurs et les inférieurs de la compagnie , les absens par un grand nombre de lettres dont on pourrait faire plusieurs Tolumes , et les présens de vive yoix dans toutes les occasions qui se sont présentées; outre les résolutions de plusieurs points importans dont la dernière assemblée générale lui avait déféré la décision qu'il donna avec beaucoup de lumière et de solidité , et qu'il communiqua ensuite k tontes les maisons de la compagnie; de sorte qu'il y a sujet d'admirer qu'un homme qui était si infirme ait pu faire et régler tant de choses , et l'on peut dire avec raison qu'ayant ainsi , par un secours particulier de Dieu, non seulement augmenté le nombre des établissemens de la Congrégation , mais encore en ayant affermi et perfectionné tout le corps Y il en doit être considéré comme le second père et fondateur.