‹ Vie de Saint Bernard, abbé de ClairvauxChapitre 14 sur 58 · LES SUITES DU SCHISME · texte numérisé non relu

LES SUITES DU SCHISME

lendemain, il reprf^nait son commentaire du Cantique des cantiques; et son premier soin était de s'excuser d'avoir mêlé des larmes inconvenantes aux noces de l'Épouse (I).

Les suites du schisme (1139-1140).

Le schisme d'Anaclet II eut son épilogue en France et en Italie. Lorsque l'abbé de Clairvaux eut précipité l'anlipape Victor ot les frères même de Pierre de Léon aux pieds d'Innocent II (mai 1138) (2), on put espérer que la paix de l'Église serait confirmée par une amnistie de tous les coupables. Mais il s'en fallait que l'entente fût parfaite sur ce point dans la cijrie romaine. Les esprits étaient trop aigris, pour que les lidèles de la première heure admissent ainsi les auteurs du schisme sur un pied d'égalité. L'abbé de Clairvaux parti, le souverain Pontife subit lui-même le contre-coup de ces dissentiments (3). Ce fut le principe d'une violente réaction contre les anciens partisans d'Anaclet. A en croire la chronique de Morigny, Innocent H aurait dépassé toute mesure dans ses représailles. Sa colère , longtemps concentrée , éclata en

(1) Le portrait de Gérard, y compris l'anecdote, el Ma oraison fu- DÏbre soDt tirés du Sermon XXVI sur le Cantique des cantiques et de l'Exordium Magnum, dist. III, cap. i-ni, Higne, p, 104!)-I054- La date de la morl est încertaioe. Dans le Meuolog. Cislereiensa (Henriquez. p. I!)2j sa mémoire est indiquée au 13 juin. Cette date n'est sûrement pas celte du trépas: Basilius Sanctoro (in Flore Sanctoriim) marque la mort de Gérard au 13 octobre : date plus vraisemblable.

(3) Eroald., Bern. Vita. lib. II, cap. vu. n' 47; Bern., ep. 317.

(3) On voit par l'épîlre 213 de saint Bernard qu'Innocent II a dû se laisser entraîner par quelques cardinaux de son entourage en dehors de la voie que lai avait indiquée l'abbé de Ciairvaui.

,.... ..CoUglL'

ncîle de Latran (avril U39), au milieu des six ou ts évéqucs et abbés réunis sous sa présidence (1). a Pierre de Léon « ravisseur du siège de saint » et, encouragé par les acclamations de l'asseminonça la sentence suivante : « Ce que cet intrus nous le renversons; les personnes qu'il a comhonneurs, nous les dégradons, et celtes qu'il a ies , nous les déposons. Nous défendons également eux que Gérard d'Angoulâme a promus au service ils d'exercer les fonctions sacrées et de monter à e supérieur. » Plusieurs membres du concile, partisans d'Anaclet, mais depuis convertis et la réconciliation, furent surpris d'entendre cette nation tardive. Mais quelle ne fut pas leur stun, lorsque le souverain Pontife, d'une voix que ition faisait trembler, désigna nommément les es et , après les avoir accablés de reproches , leur mains crosses, anneaux et toutes les marques de gnités (2)? Ce fut, on peut le croire, une scène ite ; et quand on admettrait que les traits de ce ont été grossis à plaisir par le chroniqueur, il est stable qu'Innocent 11 a usé en cette circonstance ivérité excessive.

ntence pontificale semble n'avoir atteint, en degà ;s , que certains membres du clergé d'Ai^ouléme, de Gérard (3). Geoffroy de Chartres, chargé, en sa de légat, de faire exécuter les décrets du concile

chroniqueurs dc sont pas d'accord sur le nombre des évèherèques od abbés présenU au concile; le chilTre varie en- : 1000. Cr. Bernhardi, Konrad III, p. 15i; Jaffé, BegeUa,

on. Mauriniac, ap. Du Chesne, IV, 3Si.

n. Vita, lib. II, cap. vi, n" 39.

LES SUITES nu SCHISME. 39

de Latran, ordonna en outre la destruction des autels consacrés par l'évéque d'Angouléme , Gilles de Tusculum ou leurs partisans, afin qu'il ne restât aucun monument du schisme éteint (1). De tous ces monuments, le plus suspect aux yeux des catholiques était le tombeau de (iérard, érigé dans sa cathédrale môme. Ce tombeau fut renversé et les restes du prélat transportés dans le cimetière attenant à la basilique (2).

Nous nous étonnons aujourd'hui que le zèle d'un évéque ait poursuivi ainsi jusque dans la mort la faute ou, si l'on veut, le crime de l'un de ses collègues. Les mesures qu'il a prises sont rigoureuses assurément; mais, pour les juger sainement et sans fausse modération, il faut se reporter en esprit à ce douzième siècle, où le schisme élait considéré comme le plus grand de tous les maux. Le légat d'Innocent II n'agit en cette occasion qu'avec la complicité tacite, sinon avec l'assentiment exprès, de ses contemporains. C'était là une conséquence inévitable, un fruit naturel de ces haines vigoureuses qui animaient nos pères contre les perturbateurs de l'unité catholique.

En Italie, l'émotion causée par le fatal décret d'Innocent II fut vive. Pierre de Pise, frappé (3) comme tous les

(1) Chron. Ma-uriniac, loc. cil.

(2) Bem. Vila, loc. cil. Ce dernier tombeau fut découvert et recoDnn le 18 novembre 1864. Cf. Haratn, Girard, éliéque d'Angouléme. p. 323-325 .

(3] Watterich {Poniif. Soin. Vitas, I, lïiii) suppose que la déposition de Pierre de Pise eut lieu avant le concile de Latran et que l'abbé de Ciairvaux obtint sa réhabilitation par l'épllre Ï13. Cette opinion ne nous parait pas admissible. Le 11 avril 1139, c'est-à-dire durant le concile, Pierre de Pise souscrit une bulle d'Innocent II | Jaffé, Regesta, 7972). Or son nom disparaît ensuite des actes pontificaux pendant plus de quatre années. N'est-il pas naturel de penser que SOD exil de la curie correspond à cette époque et date par conséquent de l'une des dernières séances du concile.

60 VIE DE SAIST OERifARD.

anciens partisans d'Anaclet, s'en plaignit amèrement à l'abbé de Clairvaux; et celui-ci, que le coup atteignait indirectement, se hâta de rappeler au souverain Pontife sa promesse si vite et si outrageusement violée. « Qui me fera justice de vous, s'écrie-t-ii (11-.. J'en appelle de vous à vous-même. En quoi , je vous prie , votre serviteur a-t-il démérité de Votre Paternité , au point d'être flétri du nom de traître? N'est-ce pas vous qui m'avez délégué, dans l'affaire de la réconciliation de Pierre de Pise?,.. Si vous le niez , je le prouverai par tous les témoins qui se trouvaient alors dans la curie. N'est-ce pas en vertu de votre promesse qu'il a été ensuite maintenu dans son rang et sa dignité? Quel est donc le téméraire qui vous a fait trahir ainsi vos engagements? Loin de moi la pensée de blâmer votre rigueur apostolique et votre zèle ardent contre les schismatiques; mais il faut distinguer entre les coupables. Ceux qui ont abandonné le schisme avant la mort d'Anaclet ne doivent pas être traités avec la même sévérité que ceux qui sont restés jusqu'à la fin attachés à l'antipape. »

Cette distinction, toute natureUe qu'elle paraisse, ne fut pas goûtée du souverain Pontife; et la leçon de saint Bernard demeura lettre morte. Pierre de Pise répudié resta à l'écart de la curie pendant toute la durée du pontificat d'Innocent 11. Du moins, on ne le retrouve en possession de sa dignité que sous le gouvernement de Célestin II , au mois d'octobre 1143 (2).

De tous les adversaires de la papauté, un seul restait debout : c'était Roger de Sicile qu'aucune menace n'avait pu abattre- ni aucun raisonnement convaincre (3). Vaine-

(1) E|). 213, écrite peu après le concile de Lalrao. (2; Jaffé, Regesla. n' 8433.

(3) Roger semble pourtant avoir reconnu la légitimité d'Innoc«nt 11, liés l'année 113S ; « H(ec inler, ^cut nobis est relalum, pradictus rei

,i..;.,Coog[c

tES SUITE» 1)U SCUISME. Cl

ment le concile de Latran avait encore fulminé contre lui une solennelle excommunication (1). 11 répondit à la sentence de l'Ëglise par une nouvelle campagne eu Italie. A ce moment, en effet, l'occasion s'ofTrait à l'ambitieux Normand de se jeter sur la proie qu'il convoitait depuis si longtemps. Le comte Rainulphe venait de mourir subitement à Troja 4les suites d'une phlébolomie, le 30 avril 1139, c'est-à-dire quelques jours seulement après la clôture du concile. Dès le 25 mai Roger débarquait à Salerne avec une armée (3). 11 ne dissimulait plus son dessein de rattacher définitivement à la Sicile le duché d'Apulie et toute l'Italie méridionale, jusqu'au Garigliano.

Innocent, décidé ù combattre par tous les moyens cette politique de conquêtes et à soutenir jusqu'au bout Robert de Capoue qui n'avait plus d'espoir que dans la papauté , se tourna vers ses sujets et fit appel à leur courage. Sa voix fut entendue, et,avanllafm du mois de juin, il avait levé une armée de mille cavahers et d'un nombre probablement supérieur de fantassins , qui se mit en marche sous les ordres de Robert de Gapoue, de Richard de Rochecanine {Rupecanina] et de Théobald, préfet de Rome (3).

Innocent II commit l'imprudence de la suivre avec toute sa cour. Arrivé à San-Germano, près du Mont-Cassin, il fit halte et envoya des ambassadeurs à Roger, qui mettait le siège devant Troja. La guerre allait-elle donc se terminer avant d'être sérieusement engagée? Si la curie conçut

dominum papnm Innocentium in (utrem et doininum acwpit » (Ftilco Benev., ap. Muratori, Script. Ital., V, 13S); mais il ne jconscotait nullement à se relicher de ses prétentions sur l'Italie méridionale, vassale de la papa nié.

(1) Falco Benev., loc. cit., p. 117. Cf. Annal- Ceccaii., ap. Mon. Germ., XIX, 283; Orderic Vital, lib. I, cap. 29, p. 100.

(2) Falco Benev., p. 117-8; Romoald, ap. Mon. Gcrni.. XIX, iSS.

(3) Cf. flernhardi. /Conrad US, p. 163-170.

spoir, Roger se hâta de la détromper. Il vint ioin de San-Germano et fit déclarer fièrement I qu'il était prêt à reconnaître la suzeraineté ge, à la condition que l'Italie méridionale, y iché de Capoue, serait raltachée à la Sicile (1). ^position, adressée au défenseur des droits ]uivalait à une mise en demeure de se sout reprendre les hostilités. Ce fut ce dernier . Innocent II : parti chevaleresque à coup sâr, ns périlleux que hardi. A peine Roger avait-il mp, que l'armée romaine s'avança à sa pourr mieux dire à sa rencontre. Mais , pour ne embûches sur ses derrières, elle attaqua à les de San-Germano le château de Galluzzo, .ne garnison sicilienne [2], Cette manœuvre jer, averti à temps, accourut au secours des , ses troupes divisées en deux corps, et par ouvement tournant enveloppa les Romains s comme dans un fikt (3). Robert de Capoue .utres chefs parvinrent <\ rompre les mailles à s'échapper; mais le souverain Pontife et les nbèrent aux mains du vainqueur (22 juillet llut traiter. Innocent 11 voulut d'abord monnllexibilité que, si la force était victorieuse, lurait être prisonnier. Vaine démonstration I ' qu'il était le maître. Il posa les conditions jue le souverain Pontife finit par accepter

iï., loc. cit., p. 128.

ao est à 17 kilom. sud-sud-est de San-Gerroano. v„ ibid.; Romoald, ap. Mon. Genn., XIX, 423 ; GoWtt. >oii. XXIII, 48, a|>. Mon. Germ., XXII, 160; Order.

Page 1