‹ Vie de Saint Bernard, abbé de ClairvauxChapitre 16 sur 58 · BERNARD DOCTEUR · texte numérisé non relu

BERNARD DOCTEUR

S«s divers traiMs dogmatiqaes et liturgiques.

Le carême de 1140 avait ouvert pour l'abbé de Clairvaux une ère de tourments. Des bruits fôcheux qui circulaient depuis quelque temps déjà sur la doctrine de maître Abélard prenaient corps et annonçaient une tempête. Jl était assez naturel qu'on se tournât vers le principal destructeur du schisme pour combattre des erreurs dogmatiques qui semblaient receler une hérésie naissante. Bernard avait déjà fait voir par ses écrits quelles étaient la vigueur de sa dialectique et la sûreté de sa doctrine. Avant d'exposer la lutte dans laquelle H va se trouver engagé, il nous parait utile d'indiquer les principales lignes de son enseignement. Ses traités de DUigendo Deo, de Graiia et libero ai'dîfWo, nous aideront à préciser sa CAristologie et sa théorie de la Rédemption. Le traité de Laudibus Virginis, llépltre 174, et divers sermons fourniraient aisément la matière d'un long chapitre sur la Vierge Marie. Pour n'omettre aucun de ses ouvrages importants , nous rattacherons à sa doctrine sur le culte des saints l'office qu'il a composé sur saint Victor, et le traité de Cantu qui ne lui est pas tout à fait indûment attribué. Son rôle de docteur ressortira assez clairement de celte

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étude. Sur l'ensemble de la théologie catholique ses théories n'ofTrent, en efl'et, rien de bien original, rien qui lui soit particulier. Pour le but que nous nous proposons, les points que nous avons indiqués méritent seuls d'êtrp mis en lumière.

Cbrlstologle.

Avant d'entrer en lutte ouverte avec Abélard , labbé de Clairvaux n'avait pas eu l'occasion de traiter ex professe de Dieu et de la Trinité. Mais la doctrine du salut par le Christ formait l'objet habituel de son enseignement. Que le Fils de Dieu se soit incarné, ait souffert, et soit mort pour sauver l'humanité, cela se lit à toutes les pages de ses écrits. Comme saint Paul, il ne connaît que « Jésus et Jésus crucifié. »

Le Sauveur s'offre d'abord à nous comme modèle, et la première leçon qu'il nous donne est une leçon d'humilité. Si le nouvel Adam reçoit de son Père une gloire incomparable, c'est qu'il s'est incomparablement humilié, qu'il s'est anéanti. Satan avait proposé à l'homme la voie de B l'orgueil qui monte toujours » et qui le perdit. Jésus nous propose au contraire la voie de l'humilité qui nous sauvera. 11 nous faut suivre , comme parle Bernard , l'u itinéraire » du Christ. « Nous sommes tous avides de monter, nous désirons tous l'exaltation; car nous sommes do nobles créatures, faites pour la grandeur et naturellement poussées par le désir d'y attendre. Mais il y a une fausse hauteur où voudrait nous entraîner celui qui a dit : « Jo m'assoirai sur la montagne de l'aquilon. » « Il a fallu que le Christ descendit, pour nous apprendre h. mon-

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ter (1), » pour nous montrer le chemin qui conduit à la grandeur véritable.

Dans celte voie, Bernard ne permet pas qu'on s'arrête. " En avant! » Seinper ad anteriora, telle est la devise qui revient constamment sur ses lèvres. Sous quelque forme qu'il prêche la mortification ; qu'il prône la pauvreté , la chasteté, l'obéissance, c'est toujours l'humiliation, l'anéantissement du vieil Adam qu'il poursuit. 11 lui semble que rien n'est gagné , tant que l'homme n'a pas poussé l'imitation du Christ jusqu'au crucifiement, qui est le dernier terme de l'abaissement du Sauveur. Cette mortification ne doit pas soufl'rir d arrêt ni de relâchement, c En avanti » Semper extet)damur ad anteriora (2).

Par sa vie et par sa mort, le Christ n'a pas seulement donné à l'homme une leçon d'humilité, il lui a donné aussi une leçon d'amour. Pourquoi le Fils de Dieu fait homme, qui pouvait sauver l'humanité d'un mot ou par un seul désir de son cceur, a-t-il voulu souffrir et mourir? c'est une question qui se posait à l'esprit de l'abbë de Clairvaux comme à celui d'Abélard. Leur réponse s'accorde en un point, nous verrons ailleurs en quoi elle diffère. Tous deux estiment que les souffrances et la mort cruelle du Sauveur sont une provocation à l'amour. « Si le Sauveur a tant souffert, dit Bernard, c'est pour nous épargner le vice si odieux de l'ingratitude. L'homme ingrat disait : " J'ai été créé gratuitement, cela n'a coûté « à mon auteur aucune peine , aucun labeur ; il n'a eu qu'à « parler et j'ai été fait , comme le reste de l'univers. Qu'y « a-t-il là qui mérite tant de reconnaissance? » Et ainsi le bienfait se retournait contre le bienfaiteur. Mais Dieu a

(1) In Ascens. Domini, Serm. IV, n" 3; cf. Scrni. I, n° 1. {2) lu PuTif., Serm. Il, 11° 3; Iiipsatm. Qui habitat, Serm. IV, tt" 3, etc.

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iermé la bouche de ceux qui proféraient de telles iniquités. Ce que tu coûtes à Dieu, û homme, est maintenant plus clair que le jour! Pour toi le Seigneur a daigné se faire esclave; de riche il s'est fait pauvre; de Verbe, chair; de Fils de Dieu , (ils de l'homme. Souviens-toi que si tu as été fait de rien, tu n'as pas été racheté de rien. 11 avait tout créé, toi compris, en six jours, et il a mis trentetrois ans h opérer ton salut. Et cela au prix de quels labeurs! Aux nécessités de la chair, aux tentations de l'ennemi il a ajouté, par manière d'aggravation, l'ignominie de la croix et l'horreur de la mort. Il le fallait : c'est ainsi , Seigneur Dieu, que vous avez multiplié votre miséricorde (1). »

L'abbé de Clairvaux développe cette doctrine dans son traité de Ditigendo Deo, où il résume les fruits de la Hédemption en une phrase qui (levait plus lard inspirer si heureusement saint Thomas d'Aquiil. « Dieu, dit-il, nous offre ses mérites : Se dédit in meritum; il se réserve pour notre récompense , se seroat in prxmiuvi; il se sert en nourriture aux âmes saintes , se appomt in refectione animaruvi sanctarum; il s'est livré pour le rachat des âmes captives, se inredemptione disirakit captivarum {2). » Puis il s'écrie : « Que rendrai-je au Seigneur pour ce qu'il m'a donné? Dans sa première œuvre (la création) il m'a donné à moi-même; dans la seconde, il se donne lui-même à moi; et en se donnant, il m'a rendu à moi-même. Donné et rendu à moi-même , je me dois à lui , et je me dois deux fois. Mais que rendrai-je à Dieu pour le don qu'il m'a fait de lui-même? Car, fût-il possible de me donner mille fois , que suis-je, moi, en comparaison de Dieu (3)? »

(1) lu Cant., Serm. XI, n» 7.

(2) De Diligendo Deo, cap. vu, n° 23, Higne. t. CLXX.VII, col. 371-1000.

(3) Ibid., cap. ï, n° 15.

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It ne fuut donc pas s'étonner que Bernard ait adopté et rajeuni dans son traité de l'Amour de Dieu cette belle formule antique : « La raison d'aimer Dieu est Dieu loiméme; et la mesure de l'aimer, c'est de l'aimer sans mesure M. Causa diligendi Deum, Deus est; modus, sine modo dili'jere. A cette pensée son cœur éclate. « Quoi! s'écrie-l^il, l'Immensité nous aime, l'Éternité nous aime, l'Amour incompréhensible nous aime, Dieu nous aime. Lui dont la grandeur n'a pas de limites, dont la sagesse n'a pas de bornes, dont la paix surpasse tout sentiment! VA nous, en retour, nous lui mesurerions notre amour! Abl je vous aimerai, Sei^eur, ma force, mon appui, mon libérateur, mon tout ce qu'on peut dire de plus adorable et de plus aimable, je vous aimerai, mon Dieu, selon votre don et selon ma mesure , moins sans doute que vous ne méritez, mais autant que je le pourrai; car, si je ne puis pas autant que je dois, je ne puis pourtani pas plus que je ne puis (IJ. ><

L'éloquente phrase : Se dédit in meritum, etc., contient en germe toute la théorie de Bernard sur la Rédemption ; et il serait aisé d'y rattacher le traité de Gratia et libero ai-bilrio. Nous verrons comment il fut obligé de défendre contre Abélard la doctrine de la Satisfaction , qui suppose l'homme réduit i l'esclavage du démon par la justice de Dieu. L'homme était incapable par lui-même d'opérer son rachat. Il y fallait le sang d'un Dieu. « Jésus seul fut «ne hostie capable de satisfaire à la justice divine. » Bernard se hâte d'ajouter : u Mais aussi, h lui seul, il fut une hostie suffisante (2). » Reste h expliquer comment s'accomplit le mystère de l'apphcation des mérites du Christ in-

{>) De Diligeiido Deo, cap. i. n'> i; cap. ti, n" 1G. (2) " Eï niiiiirum hostia, sicut sola prodesse potuit, sic sola sulTccit. » In DoiiHa. Paliaarum, Serm. III, n- S.

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TRAITÉS DOGMATIQUES ET UTUBGIOfKS. 11

Docent k rhomme pécheur. On a voulu voir dans quelques tentes de l'abbé de Clairvaux le germe du système luthériËH de l'imputation (1). Mais l'ensemble do la théologie bernardine proteste contre cette interprétation étroite et abusive. Bernard voit d'abord dans les sacrements et en particulier dans le sacrement de l'Eucbaristie les canaux réguliers par lesquels la grâce divine découle dans l'âme humaine et la justifie. C'est de cette sorte , dit-il , que nous sommes « investis de la vie divine (2), » et que nous devenons d'autres Jésus-Christ : se dédit in refecliom anima-

De cette sorte aussi s'opère ce qu'on pourrait appeler, non plus la « communication des idiomes, » mais U <c communication des mérites : » se dédit in mei-itum. Selon la doctrine de l'abbé de Clairvaux, qui n'est autre que celle de saint Augustin, n les mérites de l'homme ne sont que les dons de Dieu. » Un jour qu'il développait cette pensée, l'un de ses auditeurs l'interrompt et lui dit : « Si Dieu est l'auteur de tout ce que vous faites de bien, quel espoir pouvez-vous avoir d'une récompense? » C'est pour résoudre cette question que Bernard composa son traité de Graiia et libero arbitrio. Dès les premiers mots la réponse est formulée : « Qu'esl-cequi sauve? C'est la grâce. Que devient alors le libre arbitre? il est sauvé; breviter respondeo : salvalur. Enlevez, en effet, le libre arbitre, il n'y a plus rien qui puisse être sauvé; enlevez la grâce, il n'y a rien qui sauve : l'un et l'autre sont nécessaires au salut ; l'un le reçoit , Tautre l'opère (3). »

Cela amène l'abbé de Clairvaux à dédnir le libre arbitre

(I) ta Caiit., Serm. XXIU, n° IS; cf. XXII, n^ 8; de Gratia et ISl)ero arbitrio, cap. ii, n° 29; cf. note de Mabillon. (3) ta Cœaa Domini, n" S; de Baptismo, ap. Migne , 1. CLXXXll. tZ)DeGratiaet libei-o arbitrio, r^ç. i, n-lî, dans Higne, t. CLXXXll.

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el à étudier ses divers aspects dans le triple état de nature, de grâce et de gloire. « Le libre arbitre , dit-il , est un pouvoir de la raison et de la volonté; on le nomme libre par rapport à la volonté qui peut se diriger d'un côté ou de l'autre; on le nomme arbitre par rapport à la raison quia la puissance de discerner (1). » Pierre Lombard et saint Thomas d'Aquin reprendront plus tard cette détinition excellente.

Dans quelque état que Ton considère la volonté de l'homme, elle est toujours libre : « même après la chute, le libre arbitre, si misérable soit-il, est encore intègre (2). »

li faut prendre garde pourtant que , selon la doctrine de l'Apôtre, il ne saurait vouloir le bien, j'entends le bien surnaturel. « Le vouloir est en nous, en vertu du libre arbitre je dis le vouloir et non vouloir le bien, ou vouloir le mal. C'est le libre arbitre qui nous fait vouloir, et la grâce qui nous fait bien vouloir : » liberum arbilrium nos fucil volentes, gratia benevolos (3). n En cela quel est le mérite de la volonté? C'est de consentir. Non pas que ce consentement, dans lequel consiste tout le mérite, vienne d'elle , puisque nous ne sommes pas capables d'avoir une bonne pensée de nous-mêmes, à plus forte raison un bon consentement. Mais, si ce consentement vient de Dieu et non de nous, cependant il ne se fait pas en nous sans nous. » Kt c'est à ce titre que Dieu nous l'impute à mérite (4).

Aussi, dans le ciel, en couronnant nos mérites, Dieu ne fera que couronner ses dons (5). Nous ne pouvons suivre

(1) De Gratia et libero arbitrio., cap. ii, d" 4-S.

(2) De Gratia et lib. arbit,, viii, 24.

(3) ibid., Ti, 16.

(4) md., iiv, 46.

(i)<Doiia snu, quas dédit hominibus, in nerila diviait et prœinia, ■ etc. Ibid., xiu, is, elc

l'abbé de Clairvaux dans sa théorie de la glorification. Il y aurait à discuter ici son opinion sur l'état des âmes saintes après la mort, opinion qui a donné prise à la critique et que Mabillon n'a pu complètement lîclaircir. En certains endroits de ses œuvres, il semble enseigner que les justes ne jouiront pas pleinement de la vision béatifique avant la résurrection générale. Mais d'autres passages non moins formels impliquent un sentiment contraire (l). Quoi qu'il en soit de cette contradiction , qui n'est peut-être qu'apparente, il est sûr qu'il accorde aux habitants du Paradis une félicité dont rien de créé ne saurait donner l'idée.

Il rattache aussi, selon l'enseignement des Pères qiti l'ont précédé, la terre au ciel, l'Église militante à l'I^lise triomphante. On trouverait difficilement sur la communion des saints, dans toute la littérature ecclésiastique, des pages aussi belles que celles que lui ont inspirées saint Victor et saint Malacbie. Le panégyrique de saint Victor nous montre le bienheureux attentif à nos misères et prêt à les secourir. Nous n'en détacherons que quelques lignes : « 11 repose, le vieux soldat, tranquille dans les douceurs de la paix qu'il a conquise. Il est sans inquiétude pour lui-même, mais non pas pour nous; car, croyezle bien , en secouant la poussière de la chair, il n'a pas rejeté les entrailles de l'amour. Pour se revêtir de son habit de gloire, il ne fut pas obligé d'oublier notre misère et sa miséricorde. Ce n'est pas une terre d'oubli qu'habite 1 ame de saint Victor, ce n'est pas une terre où le travail l'absorbe tout entière. Croyez-vous que cette demeure céleste endurcisse les âmes, qu'elle les prive de mémoire, qu'elle les dépouille de leur affection? Frères,

(1) In fêilo omaium Sanclorum, Serin. Il, IV, et notes de Mabillon; cf. Préface générale aux Sermons, n" ix-ixiti.

la largeur du ciel dilale les cœurs, mais ne les rétrécit pas ; elle réjouit les Âmes et ne les aliène pas ; elle ne rapetisse pas les affections, elle les agrandit. Dans la lumière de Dieu, la mémoire se rassérène et ne s'obscurcit pas. Dans la lumière de Dieu , on apprend ce qu'on i^ore, on ne désapprend pas ce que l'on sait. Eh quoi! les anges viennent au secours des hommes ; et ceux qui sortent de nos rangs ne sauraient plus compatir à des souffrances qui ont été leurs propres souffrances (1)1 » Loin de nous ces désolantes pensées ! Bernard n'avait pas besoin de les écarter de son esprit. Il était de ceux dont « la conversation est dans le ciel, » comme parle l'Apôtre. 11 y vivait plus habituellement que sur la terre. 11 lui semblait que l'échelle de Jacob était dressée non seulement pour les Anges , mais encore pour les hommes : aux saints qui sont au ciel elle sert pour descendre vers l'humanité souffrante; et les hommes qui sont sur la terre s'élèvent par son moyen jusqu'à la rencontre des bienheureux. C'est ainsi que s'établit la communication entre l'Ëglise triomphante et l'Église militante. Par là se légitime le culte des saints et en particulier la dévotion à la très Sainte Vierge, si chère au cœurde l'abbé de Clairvaux.

Culte de la très Sainte Vierge.

Bernard suça avec le lait la dévotion à Marie. Une légende pieuse, diversement interprétée et finalement immortalisée par le pinceau de Murillo, veut même que sa filiale tendresse envers la mère de Jésus ait été récom-

(I) In nalali S. ViclorU, Scrm. II, n" 3

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THAITÉS DOGHATIOLES KT LlTURf.lOUEM. 81

pensée par une faveur miraculeuse. On a prétendu qu'un jour la statue de l'église Saint-Vorles, devant laquelle il récitait VAve maris stella, s'était animée au moment oii il prononçait les mots : Monstra te esse Malrem, et que Marie, pressant son sein maternel, avait fait jaillir sur les lèvres de son dévot serviteur trois gouttes du lait qui jadis avait nourri Jésus. U ne faut voir dans cette tradition locale, encore vivante à Chàtillon- sur -Seine, que l'expression concrète et réaliste d'un phénomène purement mystique et moral. Le fait a pourtant été considéré comme authentique par maints pieux écrivains. Si une pareille légende, inconnue aux auteurs du douzième siècle, a pu s'accréditer plus lard, c'est évidemment qu'elle répondait à l'idée qu'on se faisait des liens très étroits qui avaient uni Bernard à Marie (1).

(I) Les récits ne concordent pm sur Tàge de Bernard au moment du miracle. Quelques-ans Teulent qu'il ait été très Agé. C'est ainsL que le représentent généralement les peintres. Voir les nombreuses lilbt^rapbies ou gravures du cabinet des Estampes, i la Bibliothèque nationale; voir surtout le superbe tableau de Murillo au Uusée du Prado, 1 Hadrid. Les Chilillonnais prétendent naturellement que la sixae s'est passée dans l'église Saint-Vorles et ajoutent que Bernard re^ut du lait fl dessus sa boucbe, ses ]'eui et sur sa robe, i[ui en était blanche- ■ Certificats délivrés aux Feiiillanls par le bailli et par le maire et les échevins de Chdtilloa, IT et 18 décembre 1020, dans Jobin, Saint Bernard et sa famille, p. 661-661. Le sacrislain de l'église Saint-Vorles m'a raconté tout récemment encore, sans sourciller, la même légende. Le père Pien {Aeta SS., 20 août. Hi^ne, I. GLSXXV, |i. 876-SÏ9} discute longuement la réalité da fait matériel. L'onvrage intitulé : Peti-i Joseptii du Vacliel Beliistisis, Coiigrrgalionis D. Jesu sacerdotis , poemala [iSaumur, Fiançois Ernou, 1G6Ï, ia-8) et dédié ani Feuillants , contient un iwème sur la Vierge Harie , allaitant saint Bernard {Mémoires de la société d'Histoire et d'Archéol. de l'arrond. de Beaune, année 1839, p. 104). C'est vraisemblablement le même poème qui se retrouve dans le Heorlologia sive de festis propriis lo' conim et etclesiartim opus novum..., auclorc Carolo Gujeto Turo-

L'abbé de Clairvauxfut, en effet, comme on Ta dit, un Yéritable chevalier de Marie. Il aimait à lui donner ce beau nom de Notre-Dame qui, après lui, fut prononcé de lèvres et gravé sur tant de basiliques (1). Un remiers écrits, composé durant une douloureuse , est consacré à la louange de la Vierge Mère ; U tre de Laudibm VirginU, super Mtssm est. Chaque le cycle liturgique ramenait une des quatre fêtes inte Vierge, célébrées de son temps, il se plaisait ler devant ses moines un sermon ou plutôt un m l'honneur de Marie. Cependant « sa joie , nous ait toujours mêlée de quelque terreur, tant le su- U'aissait sublime (2). >> Nous possédons encore en er une série de quatre sermons prononcés à la a de l'autre pendant l'octave de l'Assomption. On ger ces discours parmi les plus beaux qu'il ait ais son chef-d'œuvre en la matière est le sermon ativité de Marie, connu sous le titre de Aqux-

Imirateurs ne se sont pas contentés de chercher

J.. presb.vtero, 1~2S. On y lit à propos de l'éloquence de Clairïaui :

Quœris uDde duiit ortum

Tanla Uictis copia,

Unile favus, unde prompla

Tanta niellîs suaviûg,

llnde lantum roanna lluiit,

Unde tôt dulcedineâ;

Laetif imbres maiiiiiia fudil

Virgiais puerperœ , elc.

;e de Citeauc inscrit le miracle de la Lactation à la date du Dir les noies qui témoignent de l'eitréme crédulité de l'au- ■iqueî, Menolog. CUter.,p. 159'IfiO}.

ssumpt., Serm. IV, n» S.

THAITÉS ItOGMATIOUES KT LITOBCIQUES. 83

dans ces œuvres en pi>ose l'expression de sa pensée sur la dévotion à la Sainte Vierge. Il leur a semblé qu'un culte aussi ardent avait dû, comme tous les beaux sentiments d'une âme vive et religieuse, se traduire en vers, et ils ont attribué à l'abbé de Clairvaux quelques poèmes dont l'origine était incertaine. D'après des manuscrits de basse époque, on a pu croire qu'il était auteur du Mariais, de YAlma Redemploris Mater, de VAve Regina et dautres compositions du même genre. Mais l'érudition moderne a fait justice de ces fausses attributions (1). La tradition de l'église de Spire, touchant les prétendues additions faites par Bernard au Salve Regina, le 23 décembre 1116, ne semble pas davantage devoir trouver grâce devant la critique (2). Du reste, toutes ces rectilications, inspirées par le zèle de la vérité , ne nuisent en rien à la gloire de l'abbé de Clairvaux. Ses seuls ouvrages suffisent pour témoigner de sa filiale piété envers Marie et pour éclairer sa doctrine sur les prérogatives de la Vierge Mère.

Une de ses lettres nous ménage pourtant une surprise. On ne peut se dissimuler qu'il a fait effort pour arrêter le développement de la fête de la Conception de Marie. La

(1) Voir, sur ce sujel, Hauréau, Poèmes taHii$ aCtritués ù saint Bernard, pp. 80, 88. 93, etc.

(2) Le Salve Regina est d'origine ÎDCerUine. On l'altiibue communément aujourd'hui à Herman Contracl; cf. Brambach, Die verloren geglauble HUtoria de sancta Afra martyre und das Salve Re,glna der Rermauntis Conlraclus,liiThrahe, 189':!, p. 13-17. Ce qui nous fail penser que les trois invocalions finales ne sont pas de saint Bernard, c'est qu'on ne trouve aucune trace de cette attribution chez ses contemporains. En second lieu, le codex 250 d'Einsledeln, dérivé de Reichenau où vécut Herman Contract, contient les trois Invocations. Or il est peu prot>able que dés le douzième siècle les religieux d'Einsiedeln aient modirié le texte original pour se conformer i ujie tradition cistercienne. Les trois invocations paraissent donc remonter nu leite primitif.

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84 yiE DE SAINT UËRNARD.

propagation de cette féto est l'une des gloires de l'Angleterre catholique. Inaugurée au milieu du onzième siècle, comme le prouvent les bénédictionnaires et les calendriers de l'époque , elle subit une légère éclipse à la suite de l'invasion normande, reparut publiquement au commencement du douzième siècle et prit un accroissement rapide sous l'impulsion du neveu de saint Anselme, l'abbé de Canterbury, d'Osbert de Glare, moine et plus tard prieur de Westminster, de Hugues d'Amiens, abbé de Reading et futur archevêque de Rouen (t).

Si l'on en croit Osbert de Clare, « plusieurs évêques et abbés du continent avaient , dès cette époque , élabh dans leurs églises la même solennité (2)- <> Est-ce alors que la fête, connue plus tard sous le nom de Fête aux Normands, s'introduisit en Normandie? Les documents nous font défaut pour le dire avec certitude. Sauf l'église de Lyon, l'abbé de Clairvaux ne connaît guère, vers 1130, que des églises ou communautés de peu d'importance qui célèbrent la fête de la Conception. Ce qui se passe en Angleterre lui échappe à peu près complètement. Il n'en peri^oit que l'écho. Cependant des légendes croissent autour de la nouvelle institution, dans le but évident de l'accréditer (3). Bernard, qui avait l'oreille tournée du côté de Home, n'entend aucune voix qui l'instruise; Rome se taisait. C'est ce silence qui mit l'abbé de Clairvaux , naturellement hostile aux nouveautés, en garde contre le

(i) Sur cette question, cf. Vacandard, Les Origines de la fêle de la Conception dans le diocèse de Rouen et en Angleterre dans Revue des Quest. /'(«{.Janvier 1897, p. 166-184.

(î) Lettre d'Osbert de Clare, dam Tlie Downsids Reoieic, t. V,

(3) Voir la légende d'IIeUin au El^in et la légende du chanoine de Itouen, dans Vacandard, Origines de la fête de la Conception, loc.

TRAITÉS DOGMATIQUES ET LITUnGIOrES. 88

culte naissant de la Conception. Tant que la fêle demeura ù ses yeu^ le fait de quelques âmes simples, comme il s'exprime lui-même, apud aliqtios... de simplici corde, il ne s'en émut pas , ou du moins il dissimula son émotion, dissimulabani; mais quand il vit la métropole de Lyon, si éminente entre toutes les Églises de France , consacrer de son autorité ce qu'il estimait être une erreur dogmatique, il ne put se contenir. Nous possédons encore la lettre qu'il adressa en cette circonstance aux chanoines de cette ^lise (i). L'établissement de la fête de la Conception ne lui paraît fondé ni en autorité ni en raison. D'autorité, il n'en connaît pas d'autre que la légende de l'apparition de la Vierge à Helsîn, moine de Ramsay. On racontait que ce religieux, assailli par une tempête en traversant la Manche, avait invoqué Marie , qui était venue à son secours et, pour prix de sa protection, lui avait enjoint de célébrer désormais la fête de sa Conception , le 8 décembre. L'abbé de Clairvaux regarde à bon droit cette légende comme apocryphe (2).

Les raisons qu'on allègue en faveur de l'institution nouvelle ont-elles plus de valeur? Bernard ne le croit pas. ic On veut honorer la conception, dit-il, sous le beau prétexte qu'elle a précédé la naissance, qui est sainte. Mais à ce compte il faudrait honorer aussi le père et la mère de Harie qui existaient avant elle, et de même tous ses aïeux. D'où viendrait la sainteté de la conception? Dira-t-on que Marie fut sanctifiée en même temps que conçue? Mais elle n'a pu être sainte avant d'être : or, elle n'était pas avant d'être conçue. Dira-t-on que la sainteté s'est mêlée à la conception? Hais la raison n'admet pas cela. Gomment

(1) Snr l'aullientlcité de celte lettre cf. 1" édit., t. Il, p. 82, note 3.

(2) Bern-, ep. 174, n° 6.

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y aurait-il sainteté, où n'est pas l'Esprit sanctificateur? et """"""nt le Saint-Esprit serait-il où est le pécln5? Car le .ait certainement là où était la concupiscence , ubi on défait, à moins qu'on ne dise que Marie a été in Saint-Esprit, ce qui est inouï... Si donc elle n*a sanctifiée avant sa conception, parce qu'elle n'é- ; si elle n'a pu l'être dans sa conception même, le le péché y était , il reste qu'elle ait reçu la grâce .nte après la conception, et existant déjà dans le sa mère. C'est cette grâce qui , chassant le péché , peccalo, a rendu sainte sa nativité, mais non pas iption (î). »

aisé de démêler le sophisme que l'abbé de Glairle ingénument à son at^umentation. Son dilemme de prise. En affirmant que le Saint-Esprit ne )gir conjointement avec la nature dans la conceplêtre humain, il imposait à l'efficacité de la grâce me limite que la tbi'^ologie n'accepte pas. Osbert ■ avait d'avance réfuté sa théorie (2) par une disheureuse entre la conception active et la concepsive. Qu'importe que la concupiscence ait été mêénération de l'être qui fut Marie, si par un privilège ier, en vertu des mérites du Rédempteur, cette lainte fut exempte du péché originel? Apprenez, savant moine aux adversaires du culte de la Conque celte fête a pour objet, non pas l'acte du

>stat ut post coDCeptionem, in uLero jsm existeas, sanctiricacepis&e credatur, qu», eicluso pecoto, sanctam fecerit n«linon lamen et conception em. » Bern., ep. 174, n° 7. Pour r toute la pensée de Bemsrd, comparer le a° 1, où il parle ; gvem in eonceptioue troxerunt Jeremias et Joannes BapitiSës l'un et l'autre dans le sein de leuis mères. 'n»ldeReview,l. V, p. II7, note o.

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péché , mais les prémices de notre réderaplion : Desinant ergo infidèles et hxrelici de kac sancla solemnilate in sua vanilate multiplicia loqiti, et di-Kant quia /ilii matrisgraiiie non de actu peccati cetebritatemfaciuDt, sed de primitiis redemptionis noslrx. On ne pouvait mieux dire; et il est fâcheux que Bernard n'ait pas connu, avant d'écrire sa lettre , ce langage d'une si ferme précision dogmatique. Certains critiques ont voulu l'excuser, prétendant que son argumentation supposait une distinction réelle et formelle entre l'animation et la conception proprement dite. Selon ces interprètes, Tabbé de CIair\'ai]x n'aurait fait aucune difficulté d'admettre que la Vierge avait été sanctiiiée, en même temps qu'animée. Mais celte interprétation posthume, et qui sent la thèse, se concilie mal avec la théorie si nette et si authentique de notre saint. Que Marie ait été purifiée du péché , c'est ce qu'il dit clairement en plusieurs endroits de ses ouvrages (1). Or, l'opinion qu'il entend frapper déclarait au contraire que la sainte Vierge avait toujours été absolument exempte de péché (2), On aura beau torturer les textes, on ne saurait

(t) Oalre la lellre citée, on peut encore apporter en témoignage un texte de son deuiième sermon sur l'Assomption ; Quod si originulem a parentibv» macvlam traxil, etc., n" 8. Cf. i' édit., [. Il, p. Si,

(2) Celte opinion s'appuyait sur le texte de saint Augustin {de JVotura et Gratia, cap. ixxti, w 42) ; De saacla Virgiiie Maria propter honorem Domini nullam prarsus, evm de peccatis asUitr, liaberi volo guxstionem. Cf. Nicolas de Saint-Alban. dans les épilres de Pierre de Celle (lib. IX, ep. 9], et l'auteur des sermons sur le Salve Regina dans les Œuvres de saint Bernard (Higne, t. CLXXXIV, p. 1074, serm. IV, n° 3). Le discours le plus important sur l'Immaculée Conception au douzième siècle est le de Conceptione bealas Marix, faussement attribué à saint Anselme (Migne, t, CLIX, \i. 302-307). Il est TTaisemblablement d'Anselme le Jeune. Cf. Vacandard, les Origines de la file de ta Conception, loc. cit.

88 VIE DB SAINT UEfiNARB.

concilier ces deux sentiments ; et il faut renoncer à ranger l'abbé de Clairvaux parmi les partisans du dogme de l'Immaculée Conception.

Ses contemporains n'ont pas compris autrement que nous son langage ei sa doctrine. Un moine de Saint-Alban, du nom de Nicolas, s'est justement rendu célèbre, pour avoir osé les combattre dans un opuscule, qui fut vite répandu jusque dans les monastères de France (I). Bernard, qui avait déjà eu des disciples dans Nicolas de Glairvaux et Potho de Priim (2) , trouva encore un défenseur dans Pierre de Celle. La polémique fut vive. Mais la victoire, en somme, resta au moine anglais. Entre autres ai^uments, le défenseur de l'Immaculée Conception invoque une jolie légende qui dut déconcerter son adversaire : i< Un jour, dit-il , au couvent de Glairvaux , un cotivers de grande piété vit apparaître durant son sommeil l'abbé Bernard , revêtu d'babits éclatants de blancheur, et portant une tache noire à la poitrine , ad mamillam pectoris. Tout surpris, le religieux lui dit tristement : « Père , « qu'est-ce queje vois? une tache noire en vous? » Et lui : " C'est parce que j'ai écrit sur la conception de Notre-Dame « des choses qu'il ne fallait pas écrire, que je porte ainsi " une tacbe sur ma poitrine, comme signe de mon expia-

(1) opuscule perdu : nous le conaaigsong par Pierre de Celle (lib. VI, up. 4; cf. ep. 33, et lib. IX. ep. 9 et 10) dans Biblioth. Maxima Pa- Iram (XXIll, 879-883, »02-9i)i]. La feie de la ConceptioD fut établie au

, monastère de Sainl-Alban par l'abbè GeofTroj (1119-1146). Cf. Halhieu Paris. Vilx viginti trium abbalum sancti Albani, Londini , 1636, p. 62.

(2) 1 QujB igitur. disait Poltio vers liâ2, ratio hxc Cesta celebranda nobis induiit, festum videllcet sanctte Trinitalls, teslum Transfiguralionis Dainini. AddUur bis a quibusdain , quod magU absurdum TidC' tur, festum luoque Conceptionis sanclm Mariis. ■ Bibtioth. Palrnm, XII , pars T, De statu Domus Dei, lib. 111, p. G3I.

« tion. » Le frère lit part de sa vision k la communauté : sa déposition fut mise par écrit et communiquée au Chapitre général des Cisterciens. Mais le Chapitre fit brûler le rapport, aimant mieux porter atteinte à la gloire de Marie qu'à une opinion de saint Bernard (1). » Apocryphe ou réelle , la légende porta coup et Pierre de Celle ne sut qu'y répondre ; il se contenta d'en appeler au Saint-Siège pour trancher le débat (2).

C'est ce qu'avait déjà fait l'abbé de Glairvaux lui-même en termes très respectueux et sûrement très sincères (3). S'il eUt pu lire dans l'avenir, il aurait vu cette fêle de la Conception, qui lui paraissait suspecte , envahir peu à peu la France (4), et finalement s'inscrire, avec tant d'autres fêtes d'origine monastique, au calendrier de l'Église romaine (5). Sa conscience dès lors eût été tranquillisée et sa foi éclairée. Nul doute qu'il eût éprouvé un besoin plus impérieux encore de glorifier la Yierge Mère.

C'est h la maternité divine de Harie que l'abbé de Clairvaux rattache les dons spirituels qui parent cette âme virginale , où le ciel mit toutes ses complaisances. « Marie , dit-il quelque part, c'est Iç trésor de Dieu : où elle est,

(1} Dans les lettre de Pierre de Celle (lib. IX. ep. <J. toc. cit.). Une anecdote du même genre s'allacba plus lard à la niémoire de saint Bonaventure. Cf. Haurëan, Mémoire sur les redis d'apparitions daru les sermùus du moyen âge, p. 9, Extrait des Méin. de l'Acad. des Ittscript. et Belles-lettres, t. XXVIIt, 2- partie.

(2) Lib. \,ep. 10.

[3)Ep, 174, n-'J.

(4) En ilsi, Atton, prieur du monastère de Saint-Pierre de La Réole, diocèse de Bazas , « statuit nt festum de Beatte Del GcnUricU Uariw conceptione, qttodjain fcre per totain Galliam devotissime ab omni cbrUliano pereelebratur populo..., solennizetur. o Chronicon Valalense, dans Arehiees hUlor. de la Gironde. XV, 28.

(5) Adoplée par le concile de DAle en H3S, la Kle de la Conception fut établie i Home par Sixte IV.

là est le cœur de Dieu : c'est un grand trésor caché dans

la petite ville de Nazareth (1). »

la préparer à devenir la mère de Jésus, le Saintlescendra en elle à plusieurs reprises ; et, avant d'y luelquechosedesa divine substance, il l'ornerades les plus exquises. L'humilité et la virginité sont la par excellence de la Vierge Mère. « Pourconcevoir ,re au monde le Saint des saints, Marie devait être ie corps, et elle reçut le don de la virginité; mais le temps sainte d'esprit, de là le don d'humilité (2). » e fut vierge dans sa chair, vierge dans son cœur, par sa profession, vierge enfin, telle que la veut e, sainte de corps et d'àme (3). >> Quelle pureté ingélique oserait se comparer à cette virginité, qui de devenir le sanctuaire du Saint-Esprit et l'habia Fils de Dieu? « Et si on juge du prix des choses r rareté, quelle place donner à celle qui la première de mener sur la terre une vie angélique [4j ! » , reprend saint Bernard, dans une éloquente apos- , « ô Vierge prudente, ô Vierçe dévote, qui vous s que la virginité plaisait à Dieu? Quelle loi, quel te, quelle page de l'Ancien Testament vous ordonne, Duseille, vous insinue de mener dans la chair une n'est pas de la chair? Où aviez-vous lu, heureuse que la sagesse de la chair est une mort? Où aviezles vierges chantent un cantique nouveau et suikgneau partout où il va? Où aviez-vous lu que celui rie sa fille fait bien, mais que celui qui ne la marie t encore mieux? Vous n'aviez devant vous ni pré-

AnnuHtiat., Serm. III, n» 7.

per ]Hîsiiisest, Hom. U, n° ï.

Assttiiipt., Serm. IV, ii" 6.

cepte, ni conseil, ni exemple : c'est l'onction seule qui vous apprit tout cela. Vous faites vœu de rester vierge pour le Christ, ignorant qu'il vous faudra aussi, pour lui plaire, devenir mère. Pour lui plaire, vous consentez à encourir la malédiction qui frappe les stériles; et voilà que cette malédiction se changera en bénédiction (1). »

Mais, selon l'abbé de Clairvaux, fidèle en cela à la doctrine de saint Augustin, ce ne fut pas tant la virginité que l'humilité qui attira sur Marie le regard du ciel. En effet, si la virginité est une vertu digne d'éloge, l'humilité est une vertu nécessaire à tous. « La première est de conseil, la seconde de précepte. Sans l'humilité , écrit saint Bernard, j'ose le dire, la virginité de Marie n'eût jamais plu ï Dieu. <i Sur qui se reposera mon esprit, » dit le Seigneur, sur qui, si ce n'est sur l'âme humble? Sur l'humble, entendez-vous, et non sur la vierge. Si donc Marie n'eût pas été humble , jamais le Saint-Esprit ne se fût reposé sur elle, et, par conséquent, ne l'eût jamais remplie de sa vertu. Elle-même l'a reconnu, le Seigneur a regardé l'humilité de sa servante, plutôt que sa virginité. Si elle a plu par savirginité, c'est par son humilité qu'elle a conçu (2), »

Toutefois la vertu de virginité devait jouer un rôle essentiel dans la vocationde Marie. Entoute convenance, ditsaint Bernard, un Dieu ne pouvait naître que d'une vierge , et, par lamème raison, une vierge qui enfante ne pouvait mettre au monde qu'un Dieu (3). Il emprunte cette belle pensée à l'hymne de saint Ambroise Redemplor omnium, qui fut le premier Noël chanté dans les %lises d'Ocaident (4).

(1) Super Misstts est, Nom. 111. n° T.

(2) Super Missvs est, Hom. 1, n' 5.

(3) tbid., Homil. il, n° 1.

(4) OBicnde partum Virginia..., Talis decetpartua Deum.

La virginité et l'humilité attirèrent en Marie les autres hez elle toutes les vertus étaient sœurs , comme lires tous les vices sont frères. Et un jour, specque qui devait ravir saint Bernard et plus tard Oante, le ciel et la terre purent admirer dans une :éature la plénitude de tout Bien : m !<• s'aduna que in creaiura e di bontate (I).

irnée de tous les dons, Marie était digne de porind nom de mère de Dieu , comme parle l'abbé aux, magimm Ulud nomett ©toraxoç (2). Le Verbe r en elle; celui que le Père avait engendré de mité , Marie l'engendra à son tour dans l'ombre pril-Saint daigna la couvrir. C'est une fleur que ^ité a poussée. * Le prophète avait dit : Egre- •ga de radice Jesse el fias de radice ejus ascendet. c'est la Vierge mère de Dieu ; la fleur, c'est son irque Bernard dans un beau vers : Virgo Dei ge- ■ga est, /lus /ilius njus. C'est une fleur qui réjouit e Dieu, une simple fleur des champs, flos campi. . la verge d'Aaron, qui fleurit sans avoir été huj'estle champ qui produit sans avoir été cultivé, amp que personne n'a ensemencé, que la charrue itoumé , que le fumier n'a pas engraissé , fleurit >is sans nul labeur humain : tel a fleuri le sein l'ge ; telles les entrailles de Marie, chastes , pures es, inoiolata, intégra et casta Âtariœ viscera, ont comme de véritables prairies, une fleur d'une Jternelle (3). » Selon la pensée de Bernard, replus tard par saint Thomas d'Aquin, « la grâce

lus boni jileniludinem posiiil in Maria, s In Pentecosl.. ' i;In Nativilale Marin, n" 6. Dante, Faradiso, canlo 33. liea in Ocl. AsSJimpt., n° 4.

'oeitlu. Serm. Il, n" i.

TRAITÉS nOGMATlQUES ET LlTUBGlyUES. 93

divine qui débordait de l'âme de Marie s'écoula dans sa chair, de façon h la féconder; et la vierge, par un privilège particulier, recouvrit de sa chair et mit au monde celui qu'elle avait déjà conçu dans la pureté de son cceur (1). »

Comment s'accomplit dans Télable de Bethléem le mystère de l'enfantement divin, Bernard essaie de l'indiquer par les comparaisons les plus chastes et les plus gracieuses. TaDtot il croit voir une fleur qui éclot sans nuire à la vigueur de sa tige; tantôt il compare la Vierge, enfantant sans douleur, au buisson ardent qui lance des flammes sans se consumer ; une autre fois le rayon qui sort de l'astre saDS en altérer la pureté lui rappelle le Verbe qui naît de Marie sans blesser son intégrité : sicut sine sui corruplioiie sidvs suum emillil radium, sic absque sui Ixsione Virgo parlurit Filium (2). Et toujours il adore ce beau mélange de la vii^inité et de la maternité que le poète chrétien avait chanté :

Mec primam similem visa est, ner. Iiabcre seqnenUm, Gaudia matris habens cum vjrgiaiutis banore.

Il Marie est sans égale , elle qui goûta les joies de la mère, sans sacrifier l'honneur de la virginité (3]. »

L'abbé de Clairvaux ne tarit pas sur les soins touchants dont la Vierge Mère entoura son divin enfant. Plus tard , quand il essaiera de décrire la réception que Jésus dut faire à Marie dans le ciel, il la comparera à celle que Marie avait faite au Verbe, lorsqu'il descendit sur la terre. " Qui pourra comprendre , dit-il , la gloire dont fut envi-

(I) De Divertis, Serm. LU. d° i. ll)Soper Hissas est, Hornii. 11, n'" G, h, 17. (3) In AssumpC, Serra. IV, n° 5; cr. Super Missus esl, Uoinil. I, n" b-n.

ronnée Marie dans sa marche triomphale au jour de son assomption? Qui pourra dire avec quel visage paisible, quel front serein , quels heureux embrassements , elle fut reçue par son Fils et placée au-dessus de toutes les créatures, dans l'honneur qui convenait h une telle mère et dan? la gloire qui convenait à un tel Fils ? Ils étaient doux, les baisers que la mère imprimait jadis sur les lèvres de Celui qu'elle allaitait et auquel elle souriait sur son sein virginal I Mais combien plus doux ne devons-nous pas estimer ceux qu'elle a reçus de Celui qui est assis aujourd'hui à la droite du Père, lorsque arrivant à son trône de gloire, elle a entonné ce cantique : a Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche ! » Si l'œil n'a point vu , si l'oreille n'a pas entendu ce que Dieu prépare à ceux qu'il aime, qui dira ce qu'il réserve à Celle qui l'a mis au monde? Certes, Marie est heureuse, trois fois heureuse : c'est aujourd'hui surtout qu'éclate sa merveilleuse dignité de mère de Dieu (1). ..

Tant de grandeur ne saurait nous laisser indifférents. L'honneur que Jésus rend à sa mère contient une leçon. « Considérez donc, dit saint Bernard, avec quelle affectueuse dévotion le Fils de Dieu veut qu'on honore celle en qui il a déposé la plénitude de tout bien (2). » Notre intérêt ici s'allie avec notre devoir ; car la gloire de Marie fait toute notre richesse. Si une vierge a été élevée si haut en dignité, c'est pour le bien de l'humanité tout entière. A sa grandeur est attachée une fonction. Marie, associée à Jésus pour l'œuvre de la Rédemption (3) du

(I) In AssvmpC-. Stria. I, n^ 4.

(■2) /n Kalivil.. Marùe, n»6.

(3) Voir, Bur le rôle Uc Marie dans l'icuvi-e de la Rédein|jlion , Sermon lit Doininiea infra Oclav. Assumpl., n"' 1 et S ; cf. Super Missus est, Homil. 11, n° 3.

,;.. .,C0Ug[c

monde , est devenue après lui et par lui la dispensatrice de toutes les grâces.

« La volonté de Dieu, dit l'abbé de Clairvaux, est que nous ayons tout pour Marie >> : sic est volunlas ejus, qui lotum nos kaôere voluit per Manam (1), Et pour faire entendre ce mystère, Bernard emprunte au livre des Juges une ingénieuse comparaison. Marie est semblable à la toison de Gédéon qui humecta l'aire environnante. Lorsque Dieu voulut répandre sur l'aire une rosée céleste, il commença par verser cette rosée tout entière dans la toison. Ainsi, pour racheter le genre humain, il amis d'abord eo Marie tout le pris de notre rédemption (2). Elle est le canal ou aqueduc, par lequel toutes les eaux du ciel viennent en nous (3). « Pleine de grâce pour elle-même , elle est pour nous surpleine et surabondante; » plena si6i, nobis superplena et supereffluens (4).

Cette doctrine , qui a son principe dans la théologie de saint Paul, comme l'a fait voir Bossuet, était déjà en honneur au douzième siècle. Bernard la fit siemie , l'expliqua et la popularisa par sa théorie de la médiation de Marie. Selon sa pensée, le Fils de Dieu qui, tout en prenant la nature humaine , conservait la majesté divine et le pouvoir de juge suprême, était aux yeux de l'humanité coupable un médiateur trop sublime encore et trop redoutable. Nous avions besoin d'un médiateur pour aller à ce Médiateur. Or, nul mieux que Marie ne saurait remplir cette fonction.

(1) In Kalivil., Marim, n" 7. « Quia indignus erascui donaretur, datumeat MarlEB,ut per illam acCL(>crej quidi|uid haberes... ^ibil nos Deus faabereToluit quod per Marice nianus non transirt, a In Vigil. Xativit. Chriali, .Serm. III, n° 10.

{5] In Annuntiaf., Serm. III, n° 8; cf. In Xalivit. 3Iariie, n° 6; gU|ier Missus ust, Homil. H, n" 7.

(3j In Nalivil. Marix, lout le sermon.

(4) In Assumpl., Serm. Il, n° t.

H6 vie de saint BERNARD.

La fragilité humaine pourrait-elle craindre de s'approcher de Marie? « En elle rien d'austère, rien de terrible. Elle est toute suave; elle offre à tous du lait et de la laine. Repassez attentivement toute l'histoire évangélique; et, si vous surprenez en Marie le moindre root de reproche, la moindre dureté, le moindre signe de la plus légère indignation, je vous permets d'avoir peur de l'approcher. Mais si, au contraire, comme cela est, vous la trouvez en tout pleine de grâce et de tendresse, pleine de mansuétude et de miséricorde, rendez grâces à Celui qui, dans sa pieuse commisération, vous a procuré une médiatrice en qui vous n'avez rien à redouter {!). >■ <c Recourez donc sans crainte h. votre Médiateur, s'écriait un autre jour le saint abbé, recourez à Jésus le Médiateur par excellence, qui est toujours exaucé par son Père; et si la majesté divine vous eR'raie, recourez h Marie : elle aussi, j'ose le dire, sera exaucée à cause de la dignité de sa personne. Le Fils exaucera sa mère, et le Père exaucera son Fils. Mes petits enfants, voilà l'échelle des pécheurs! C'est là ma suprême confiance, c'est là toute la raison de mon espérance. Quoi donc? est-ce qu'un tel Fils pourrait repousser une prière, ou faire une prière qui soit repoussée? Est-ce qu'une telle mère pourrait ne pas exaucer ou n'être pas exaucée (2)? » Et dans un débordement de confiance, l'abbé de Clairvaux entonne cette touchante prière du Memorave, que les siècles suivants devaient achever et qui est devenue comme la respiration de l'Église universelle : « 0 Vierge bénie, que celui-là taise votre miséricorde , qui vous a jamais invoquée en ses nécessités, sans avoir été exaucé (3).»

(1) Dominiea infra Ont. Assjimpt., n" 2. (î) In NatiKil. Marix, n' 7.

(3j 0 SJleat miÂcricordiam luam, Vii^o beala, si quis est^qui invocalum le in nécessitai [bus suis sibi meminei'it defuissc. » In Assnmpt.,

::.-■.- --Coogk

TRAITES COGMATIOUES ET UTUHGIQIIKS. 97

Le douzième siècle fut lémoin d'un progrès merveilleux dans la dévolion à Marie. Les Cisterciens placèrent toutes leurs églises sous son vocable {!). Cette simple coutume devait nécssaireement répandre , non seulement dans tous leurs monastères, mais encore autour d'eux, le culte de Notre-Dame. On sait aussi qu'ils empruntèrent aux Chartreux la pieuse habitude de réciter, avant l'office canonique, le Petit Office de la Sainte Vierge (2). L'usage de terminer la journée par le chant solennel du Salve Ilegina parait remonter également aux origines de l'Ordre ou, du moins, au temps de saint Bernard (3^. Quelle part revient à l'abbè de Clairvaux dans ces institutions? On ne saurait le dire exactement. Une tradition qui date du douzième siècle veut qu'elle ait été très grande; et celte tradition ne s'explique que par le soin que le saint abbé mit à propager le culte de la mère de Dieu. Déjà, au lendemain de sa mort , la postérité le récompensait de son doux et pieux labeur. Elle honorait en lui le plus grand des ser-

Serm. IV, n° S. Dans le sermon de l'Octare de rAssorn|)lion (n^ IS) Bernani s'écrie encore : o Jarii le, Mater misericordiœ, pcr ipsuni siiii^issîmœ luœ inealis affectain , tuis jacens proroluta pedibus, Lana (Ecclesia) medîaliicem sibi apud Solem ]uslili«e coastilulam deTotis jupplicalionibu» in[erpellat. » Le Memorare ou Souveaez-eous n'est qu'une paraphrase de ces deux textes. C'est pourquoi on a coutumr d'allfibuer cette prière & l'abbé de Clairvaui.

(1) laslitut. Capil. gênerai., cap, IS. Pierre de Celle [cp. 23, lîb. VI) attribue à lort celle Inetilution à sainl Bernard : l'usage eilslait dès l'origine de l'Ordre.

(2) Selon Uona {De dlvina psalmod., cap. xn, Antuerpiœ , 1723, p. 171-472), le Petit OHife de la Sainte Vierge exislait plus de trois cents ans avant Pierre Daniien, à (|ui on l'attribue communément. Don) le Couteulx {Annatei, I, 89-91] assure que les Cisterciens l'ont empmDté aux Cbarireui. A quelle époque ? II est sur qu'on le récitait da temps de saint Bernard ; « Horas noslras quas habelis de Domina nostra remiltile, » dît Nicolas de Clairvaux i Pierre de Celle, ep. 21.

(3) Sur ce poiiil, voir ce quenous avons dit plus liaut, p. 83, noie ï.

vitcurBde la Sainte Vierge. Son nom était si intimement lié il celui de Marie , qu'il semblait qu'on ne pût les séparer t'un de l'autre. " Si vous pouvez touclier à la prunelle de l'œil de Notre-Dame, disait Pierre de Celle à Nicolas de Saint-Alban , écrivez contre son Bernard , ît qui elle-même a dit : « Celui qui te touche me touche à la prunelle de l'œil (1). » 11 ne faut donc pas s'étonner qu'au siècle suivant, le poète de la Divina Comedia, cherchant dans le ciel un docteur qui le conduisit au pied du trône de Marie, n'ait pas trouvé d'introducteur plus autorisé que l'abbé de Clairvaux (2).

Choses lltnrglqaes : of&ce de saint Victor, traité de Cantn.

Bernard n'a pas restreint à la Sainte Vierge sa théorie de la médiation. Comme Marie, tous les saints, les Apôtres en particulier, selon sa pensée, sont des médiateurs de second ordre (3). Nul ne s'est attaché plus que lui à mettre en lumière le do^me de la communion des saints. A cet égard , quelques-uns de ses sermons et de ses lettres sont de véritables traités.

La composition du calendrier ne le laissait pas indirférent. Certains esprits s'étonnaient du culte public rendu à plusieurs saints de l'Ancien Testament. Pourquoi l'Église honore-l-elle particulièrement, entre tous les martyrs de la loi antique, les Machabées et les saints Inno-

(I) Pierre de Celle, lib. VI, ep. 23.

(î) Paradiso. Cant. 31-33. Pour plus de détails sur la déroliaa de Heiiiard à la Sainte Vierge, voir Vacandard, Saint Bernard orateur,

(3) I'i fi:slo l'etri H Paiili. Serm. T, n° 1.

TRAITÉS DOGHATIOUES ET tITL-RGIODES. 99

cents? Cette distinction doit s'expliquer par une raison cachée. Bernard essaie d'établir qu'à la différence d'Isaïe, de Zacbarie, de saint Jean même, qui ne faisaient que proposer la vérité à leurs persécuteurs , les Machabées sont morts pour rendre témoignage à cette vérité , et que leur martyre a le caractère d'une véritable confession de foi. En cela, seuls entre tous les anciens, ils ressemblent aux martyrs de la loi nouvelle : comme eux, ils furent sommés de sacrifier aux dieux étrangers, d'abandonner les lois de leur patrie et de transgresser les commandements de Dieu; ils ont refusé de le faire et ils sont morts. On tûême héroïsme leur vaut une même gloire (1).

La fête des saints Innocents suggère à l'abbé de Clairvaux une éloquente démonstration du baptême de sauf : « Quelqu'un douterait-il de la couronne des Innocents (2) , s'écrie-t-il? Que celui-là doute que des enfants massacrés pour le Christ puissent être couronnés parmi les martyrs , qui refuse de ranger parmi les fils d'adoption ceux qui oDt été régénérés dans le Christ. Est-ce que cet enfant, qui est né pour nous et non contre nous, aurait souffert que des enfants de son âge fussent tués pour lui , quand d'un signe de sa volonté il pouvait l'empêcher, s'il n'avait eu en vue quelque chose de meilleur pour eus? Et quelle choseîG'est que le martyre, qu'ils enduraient pour lui, suffit à leur sanctification, comme la circoncision suffisait alors aux autres enfants, et comme le baptême suffit aujourd'hui sans aucun usage de la volonté propre. Si vous cherchez quels étaient leurs mérites devant Dieu pour èlre couronnés, cherchez aussi quels étaient leurs crimes devant Hérode, pour être massacrés. La bonté du Christ

[1) Ep. 98, SBrtout Q" 2 cl 3.

(2) In lVativit.SS. Iimocenlium, n- 3.

serail-elle donc moindre qab' la méchanceté d'Hérode? Hérode aurait pu metlre àmorldes ianocents; el le Christ n'aurait pu couronner ces innocents , lues à cause de lui? Souvenez- vous qu'un jour il dira : « Laissez venir à moi « les petits enfants ; car le ro}*aume des cieux leur appar- ■ tient. »

Bernard a eu, à un degré rare, le sens de la litui^ie : le culte des saints n'a jamais eu de meilleur interprète, il ne se doutait guère qu'un jour TËglise , confiante en sa doctrine, lui emprunterait les plus belles pages de ses panégyriques ou de ses oraisons funèbres , pour en composer les leçons du sanctoral dans le Bréviaire. « Qui suis-je , écrivait-il modestemeat à l'abbé de Montiéramey, qui lui demandait un office de saint Victor, qui suis-je pour qu'on lise ma prose dans les églises (1)? » En dépit de son humilité, ses écrits sont devenus une mine, où les litui^istes ont puisé à pleines mains. Les pages qu'il a consacrées à saint Joseph dans sa deuxième homélie Super Missus esl (2) se récitent aujourd'hui dans la solennité du 19 mars. Les leçons du second nocturne du bel office de Notre-Dame des Sept-Douleurs sont pareillement tirées de ses homélies (3). La fête des Saints-Anges au ^ octobre nous offre un extrait de l'un de ses sermons sur le psaume Qui habitat (4). Bref, la plupart des fôtes modernes sont tributaires de ses œuvres.

Mais ce ne sont là que de» accommodations posthumes. 11 put entendre de son vivant réciter tout un office émane de sa plume. L'abbé de Montiéramey ne lui laissa pas de

(1) Ep. 398, n- 2.

{■2) HomU.ll,Wlf..

13) De duodecim Slcllis, Sermo ta Dominiea iiifra Oclaiam As-

;i] Serra. XIII, 11- 6-7.

THAITÉS DOGMATIQUES ET LITUBGIQDES. liH

répit, qu'il n'eût obtenu de sa complaisance l'Office de saint Victor. La tâche était laborieuse ; Bernard ne s'en dissimulait pas les difficultés : il lui fallait faire à la fois œuvre de prosateur et de poète. Voici comme il concevait la mission qui lui était confiée : « Dans les solennités religieuses, dit-il, ce qu'il faut entendre, ce ne sont pas des nouveautés ni des œuvres composées à la légère , mais des choses authentiques et recommandables par leur antiquité, qui édifient l'Ë^lise et sentent la gravité ecclésiastique. Que s'il faut, à tout prix, faire entendre du nouveau, si le sujet le demande, j'estime qu'il ne faut admettre que ce qui peut à la fois charmer l'âme des auditeurs et leur être utile, grâce à la dignité du langage et à la dignité de l'auteur. Il faut que les sentiments soient jwofondément vrais, qu'ils rendent le son de la justice, persuadent l'humilité, enseignent l'équité : il faut qu'ils produisent la lumière dans les esprits, qu'ils forment les mœurs, crucifient les vices, surnaturalisent les affections et disciplinent les sens. Que le chant même, s'il y en a, soit plein de gravité ; qu'il ne sente ni la mollesse ni la rudesse. Suave sans être léger, qu'il ne charme les oreilles que pour émouvoir les cœurs. Ce n'est pas unléger dommage pour la piété que d'être détourné, par la légèreté du chant, du profit qui doit ^tre attaché au sens des paroles, et de s'appliquer davantage h. combiner des sons qu'à insinuer des vérités {!}. »

En posant ces principes , l'abbé de Clairvaux avait, certes, un idéal élevé. L'exécution répondra- t-elte à la théorie? Son œuvre en prose, qui devait être distribuée en huit leçons, fut comprise dans les deux panégyriques

(iji

it Victor, OÙ l'on trouve, outre ses qualités littéhabituelles, une de ses plus belles pages sur lit inion des saints (1). Il faat y joindre douze répons t-sept antiennes, dont le texte seul nous est par- Etns la notation. On aimerait cependant à connaître rceau de plain-chanl de sa csmposition. Selon toute nblance , il ne fit qu'adapter à son texte des {)hrases iques déjà connues. Le chant de ses hymnes eut iment une origine semblable; les vers seuls lui apinent en propre.

leureusementces vers ne valent pas sa prose, lls'éiposé la tâche de Taire entrer dans sa composition ncipaux traits de la vie du saint. Ce souci de l'exachistorique et d'autres causes encore (nous voulons re) ont nui à son inspiration. C'est à peine si nous ns dans ses trois hymnes quelques strophes qui ni d'être citées. Les deux suivantes nous donneront ée de son goût et de son style :

n Vita Victoris, merilis prseclavfl, Hominem Icrris. qui non sil de terra , Vetul c cœla datum, représentai

Ad imilandum.

Christus in illo viiit, et non i|>se; Spéculum vit» mortuis de niundo Homo cœlestis priebuit seipsura,

Similes quserens. •

le saurait concevoir une haute idée du talent poéde l'abbé de Clairvaux, si on en juge par ce spécie sa versification. Sont-ce là des vers? 11 est visible

Scivata antiquoruni veritatc sciiptorum, qua lu inihi Irsns- , de vita sancti duos sermones dictavi, • etc. lèid., n' 3; cf. nUe S. Victore, Migne, I. CLXXXlll,p. 775-780, et les deux is, ibid., p. 371-376.

TRAITÉS DOGMATIOUES ET LITUKtilOUËS. 103

qu'il a voulu imiter le mèlre de certaines hymnes accueillies par l'Ëglise , la strophe sapliique si souvent employée par Horace. Uais il n'a tenu compte que du nombre des syllabes, sans égard pour la quantité prosodique. Luimême le reconnaît dans sa lettre aux religieux de Montiéramey : « Quant au chant, dit-il, j'ai composé les hymnes , en négligeant la mesure, pour ne m'occuper que du sens : n Quod ad caiilum spécial, kymnum composut, meh-i negtigens, ut sensui non deessem (1).

Cette indifférence en matière de métrique peut-elle se justifier? Faut-il en chercher la cause dans la Règle de CIteaux? On sait que la lecture des vers était défendue dans l'Ordre ; à plus- forte raison la composition de vers métriques ou rythmiques était-elle interdite au\ religieux : IVos nihil recipimus quod metricis legibus coercelur, écrit un Qstercien (3). Mais, si générale que fttl cette interdiction, elle ne frappe pas l'œuvre entreprise par l'abbé de Clair- Taux. La négligence qu'on y remarque est volontaire. L'anteur en prend , en quelque sorte , la responsabilité, quand il dit qu'il a sacrifice la prosodie à la vérité des sentiments. Cette excuse est-elle suffisante? Sans être exigeant, on peut regretter qu'un hymnographe, qui citait

(1] Ep. Î98, l»° 3.

(!) Tlicolas de CliivTaux, ep, xv, ap. Biblioth. maxima Palrum, (. X\l. Nous aTons prouvé ailleurs qu'aucune des proses ou hymnes aUribaées à saial Bernard n'est de lui {Revue des Quest. lUst., janrier 1891, p. 2l8-231t. Molons cependant que l'auteur du poème Jesu, dutâs nttmoria a dû s'inspirer d'un sermon de l'abbé de Ctairraux [serm. IV de Dieeisis, n* I) oi'i nous lisons : « Bonus es, Domine, aDimse quwrenli te. Si qutcrenti, quanto mn^is inrenientiP Si lam dalcii est memoria, qualis erit prœ^ntia.' Si met et lac dulce est sub tlngna, quiderit super llnguam? •■ Dans UDi:ode.i;deVaulx-de-Cernay (Migne , t. CLXXXIV , p. 1307) le poème est intitulé : MedUalio cujus- 'iajn sanctx virginis de amore ChrisH. Cette attribution n'a rien d'ia vraisemblable.

volontiers Horace, Ovide et Virgile, n'ait pas cru devoir respecter davantage les lois de la versification et n'ait pas essayé de prendre rang parmi les poètes de l'Église latine, sinon entre Prudence et Adam de Saint-Victor, du moins entre saint Ambroise et saint Thomas , qui ont toujours su allier à la beauté de la pensée l'élégance de la forme.

S'il fut an médiocre versificateur, Bernard s'est révélé au moins plainchanliste distingué. On sait que vers 1132(1) le chapitre cistercien confia à l'abbé de Clairvaux , le soin de réformer le Graduel et l'Antipbonnire en usage dans les églises de l'Ordre. Les fondateurs avaient reculé devant les difQcultés d'une pareille entreprise. Déterminés à imposer dans le chant , comme dans tout le reste , l'uniformité à toutes leurs maisons, et embarrassés dans le choix d'un manuscrit qui servit de type commun aux transcriptions, ils avaient consulté l'église de Metz, qui passait pour avoir gardé intacte la tradition des mélodies grégoriennes. Or, les recherches qu'ils avaient poussées rie ce cAté les avaient absolument déconcertés. Au lieu de l'Antiphonaire idéal qu'ils avaient rôvé, ils trouvèrent un chant qui leur parut en tout, texte et neumes, profondément altéré et entaché de fautes grossières. Dans l'amerlume de leur déception, ils se résignèrent à conserver provisoirement le cbant traditionnel des églises au milieu (lesquelles ils vivaient (2). Mais tout espoir d'une réforme ne leur était pas ravi. L'amour du chant était trop vif dans leurs monastères , pour qu'une nouvelle tentative de

(I) Les Btgvlx de arle musico, qui odI servi de bise au Traité dû Canin semblent aroir élè coroposé«s entre l'époque de la TondatioD de Cberlieu (1131) et la fondation de RiefauU (5 mars 1132).

(3) De Caatu, n" 1 ; Bern., E|>. seu Prolog, ad tractalum de Canlu, ap. Migne, t. CLXXXII, col. 1121.

TRAITÉS DOUHATlOUliH ET LITL'RCIQVES. 103

correction du Graduel el de l'Antiphonaire ne unit pas par s'imposer. Clairvaux en particulier comptait dans son sein plusieurs musiciens ou pour mieux dire plainchantistes de réelle valeur, au premier rang desquels il faut nommer Guillaume, futur abbé de Itievaulx en Angleterre (1), et Guy, futur abbé de Cherlieu en Bourgogne. Ce dernier nous raconte que, dès son noviciat, il aimait k s'entretenir avec Bernard ou plulôt avec son maître des novices, probablement Guillaume de Rievaulx, des questions de chant (2). Les théories musicales du disciple plurent au maître ; et , quand Guy fut devenu abbé de Cherlieu, Guillaume lui conseilla de les mettre par écrit. Cela nous a valu un Traité intitulé Regulx de arte Musica, oii Ion retrouve , avec quelques idées toutes personnelles,

(I] • Qufere masicam GuidonU Angensis, quam scribit aél sanclissiiniim magiglrnm suum domnum Guillelmum , primum RierallU abbalem. i Tonale S. Bemardi, ap. Migne , tftirf., co!, 1180. Ce Guillaume Tur le premier secrétaire de l'abbè de Clairvauï (Gaufr. Fragmenta, Migae, col. 216, n° vi). HaU quel Tut son disciple du nom de Gvido iugmsis? Monlfaucon nous appread [Biblioth. Bibliothecarum , 1 , 91) qu'il y a au Valican quatre manuscrils qui ont pour Wirt Gnldonis Àttgtasis libri de Uusica. Fétis conteste (IV , 146) sana molif la lé* Uilimiléde celle attribution. Le Tonale prouve qu'un Guido AugtTisis rHnposa nn traité de Uusica. Il s'agit sans doute d'un religieux d'Oye, Àvjieiitis, près de Troyes.

fij a Dilecte pater, nnum palet quod , apud Claravallem in cella noTîiiorum sub ve^tlro mililans magisterio, vobis dicere consueTeram ileCanlu, o elc. Domini Cui'doni.i tn Caroliloeo Regulx de arte iHusica. ap. Coussemaker : Scrlploium de Mustea medii xvi nova itnes, Paris, ISG;, II, tSO-191. Ce Guy, noui le verrons, est l'un de^ prindpaui auteurs du traité (Je Cantu. On a beaucoup discuté sur son idenlité. S'agil-il de Guy, premier abbé de CberlJeu en Bourgogne, ou d'un Guy inconnu, abbé de Cbâliii près de Senlisî Les critiques inclinenl généralement pour Châlis. Nous avons établi [fédit., t. Il, p. 103, noie) qu'il Tanl entendre Cherlieu. Cf. Gïry {IHanuet de diplomatique, f- 101. note) qui Tait remarquer que le nom Utin de Cbâiis est Calitium el non CaroUtooit.

::.-■.- --Coogk

la doctrine bien connue de Bède et de Guy d'Arezzo (1). Cette pièce en mains, l'abbé de Clairvaux, fldélo k l'idée des fondateurs de l'Ordre, put proposer au chapitre cistercien un plan de réforme du Graduel et de l'Antiphonaire (2). Le chapitre le chargea lui-même de cette grave entreprise. Vu ses nombreuses occupations, il lui eût été difAcile de la mener seul à bien; mais il sut s'adjoindre des collaborateurs d'une science éprouvée (3); et c'est à eux qu'il faut attribuer le traité de Cantu qui porte son nom dans plusieurs éditions de ses CËuvres. A vrai dire. l'ouvrage relève à peu près entièrement de l'abbé de Cherlieu. On y retrouve non seulement la doctrine, mais quelquefois des pages entières àii irailé de ArleMusica{i). L'abbé de Clairvaux se contenta d'y joindre une prùface sous forme de lettre, et d'en recommander la transcription exacte dans toutes les maisons de l'Ordre.

11 y aurait beaucoup à dire sur cette réforme ; nous en avons signalé ailleurs les défauts (3). Les découvertes faites

H) Regitlx de arte mvsieâ , ip. Cou.^semaker. L'auteur Ubid., p. 115) ilil: TransiiUUo. Ce mot indique que t'auleur élait déji A Cherlieu , quand il envoya sou œuvre k son oncien maître.

(2) Nous nous occupons surtout ici de la coTi'cclion de l'Anliphoimire; iiiiiia on voit par le traité de Cantu [n° 1 1 , gwx in Graduait correximus) que le Graduel aTail été soumis i la même opération.

(3) Cf. Vila StephaaiabbatiiObaùaensis.hp. fAMWoa, Adinoiiitio ad Tractatum de Cantu, n' 2; Bernard! Prolog, ad Tract, ds

(4} Comparer te traité Bejute{p. i64-ie">) au traité de CaïKu (n- ^) . Regulx (p. 172-173) = de Cantu [n- 3) ; Regtilx (p. 174) = de Canlu, 11° 6; elc. A partir de» mois : VCqitid eitimfiunl vel habentnr hujusmodi canins, le ii° 8 du Traité de Cantu esl jusqu'à la Gn une copie, mot à mot, de Regulx {f. 175]. Du reste, dans le Tonale S. Ber~ •lardi (lflgne,t. CLXXXtI,col. ll66),rAntiphonaire est etpressément attribué à Guy ; Guidanis antiphonarinm.

(5) Saint Bernard et la réforme cistercienne du chant grégorien , dans Musica faera, airil 1896.

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TRAITÉS DOGMATIQUES ET LIT l'BGlQ L'ES. 107

dans le champ des mél odies grégoriennes déposent unanimement contrôla théorie des correcteurs cislerciens. L'Église de Metz est vengée de leurs injustes reproches. Vérification faite, le chant m essin du douzième siècle s'est trouvé conforme de tout point, sauf peut-être quelques variantes insignifiantes, aux livres de Saint-Gall, dont personne ne conteste l'authenticité. Ce que les disciples de l'abbé de Clairvaux prenaient pour des fautes de copistes était le plus souvent un texte pur et authentique. Heureusement, les modifications qu'ils ont introduites dans le chant traditionnel n'ont pas altéré gravement l'ensemble de l'Antiphonaire. Les auteurs du traité de Cantu avouent qu'ils ne sont pas allés jusqu'au bout de leurs théories et qu'ils ont conservé , un peu à contrecœur, certains tours mélodiques qui choquaient leur goût. 11 faut s'en réjouir. De la sorte, le chant cistercien reste encore, malgré certaines retouches regrettables, essentiellenment grégorien.

Où le triomphe des réformateurs de l'école de saint Bernard est incontestable , c'est dans l'exécution. Tous les Ordres religieux s'adonnaient sûrement à l'étude du chant, durant le moyen âge. Mais nulle part Yopus Dei ne fut plus dignement traité que chez les Cisterciens. Un contemporain leur a rendu ce témoignage que, dans leurs offices, ils chantaient avec tant de piété et de dévotion, qu'on aurait cru entendre la voix des Anges (1).

(I) Etienne de Tournai, ep. I.

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