CHAPITRE XXII
lu douzième siècle, les étudiants formaient une classe sidérable de la population parisienne. Tout un quar- , celui que l'on appelle encore aujourd'hui le quartier n, mais qui s'étendait plus au large et comprenait s la Cité le cloître Notre-Dame, était occupée peu près lusivement par les écoles. La rue du Petit-Pont, cé- '6 par le professeur Adam , reliait déjà le cloitre Notrele à la montagne Sainte-Geneviève. Un peu plus à l, non loin des bords de la Seine, Horissait le cloide Saint- Victor. Notre-Dame, Sainte-Geneviève, Sainf- ,or, trois noms qui rappellentloutes les gloires de l'école *aris avant l'organisation de l'Université ! abbé de Clairvaux n'entendait que de loin en loin le t des mêlées dialectiques qui se livraient dans ces nps clos et y demeura longtemps indifférent. Mais, le où l'opinion publique s'en émut, il y prêta une Ile plus attentive et finit par y prendre une part prédéranle. Le caractère particulier de chacune de ces es explique les sentiments divers qu'elles devaient lui irer.
l'aurore du siècle, l'école épiscopale, l'école maî-
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Iresse, s'était applaudie d'avoir pour chef un archidiacre de talent, Guillaume de Champeaux, le futur évéque de Chàlons. C'est à lui, en elTet, qu'elle était redevable de son illustration. U lui donna sur ses rivales, Laon et le Bec, une supériorité qu'elle n'avait point eue avant lui et que depuis elle n'a jamais perdue (1).
Saint-Victor n'était qu'un rameau détaché de Notre- Dame. Fatigué des luttes de la dialectique, Guillaume de Champeaux avait abandonné en 1108 ses Tonclions d'écolàlre et d'archidiacre , pour aller chercher, hors de la ville, près de quelques ermites rassemblés autour d'une chapelle dédiée & saint Victor, le repos de l'esprit et le rafraldiissement du cœur. Quelques-uns de ses disciples, Gilduin, Godefroy, Robert, Gontier et Thomas, l'avaient suivi dans sa retraite. Mais bientôt sa désertion lui Tut reprochée vivement. Les étudiants, sevrés de sa parole, vinrent frapper à la porte de l'asile qu'il s'était choisi. A leurs instances, l'illustre évêque du Mans, hildebert, joi- ^t les siennes : h Votre conversion, écrit-il à l'archidiacre devenu chanoine régulier sous la règle de saint Augustin, votre conversion a rempli mon ftrae de joie et l'a liut tressaillir d'allégresse. Mais que servent la sagesse cachée et le trésor enfoui...? Ne fermez pas les ruisseaux de votre doctrine. » La crainte que votre enseignement ne soit pas utile ou même soit nuisible à quelques-uns ne doit pas vous arrêter : « car, c'est vertu que de fournir la matière de la vertu , même à celui qui doit mal en user. » Guillaume ne put résister à des demandes si gracieuses et si pressantes ; il reprit ses leçons , et telle fut l'origine de la célèbre école de Saint-Victor (2).
(1) Voir, sur Guillaume de Champeaui.Hicàand, Cttii/aunietle CAanipeaux et les écoles de Paris au dûusième siècle, Paris , Didier, 186^ . ■
(2) Bildebert, lib. 1, ep. 1. Cf. UngoDio, Estai ivr la fondation de
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L'école Sainle-Geneviève s'ouvrit d'une façon analogue, bien que moins régulière. Le plus brillant des disciples de Guillaume de Champeaux et , bientôt après , son adversaire le plus redoutable , Abélard , en fut le fondateur. On connaît ce philosophe. Né à Pallet en 1019, il avait abandonné la cour de Mars où vivait son père , pour se réfugier, comme il dit, dans le sein de Minerve. Les lettres et la philosophie firent toute son étude. A vingt ans, il avait parcouru le cercle des sciences profanes et se posait déjà en rival des professeurs les plus illustres. Sous te feu de son alimentation, Guillaume de Champeaux dut modifier son enseignement. La querelle des Beaux et des Nominaux passionnait alors tous les esprits. Abélard prétendait battre en brèche k la fois le nominalisme de Roscelin et le réalisme d'abord exagéré , puis mitigé , de Guillaume, afin de fonder sur les ruines de l'un et de l'autre un système moyen qu'il appela le conceptualisme (1). Infatigable dans la lutte, le subtil dialecticien porta successivement ses coups contre le cloître Notre-Dame et contre le cloître de Saint-Victor. La gloire de Guillaume de Champeaux Vempéchait de dormir. Comme il lui manquait une chaire, il tenta d'en créer une à ses risques et périls, d'abord à Helun, puis k Corbeil, et enfin à Paris sur la montagne Sainte-Geneviève. Mais quoique l'Université n'existât pas encore avec ses statuts rigoureux, toujours on l'arrêta au nom d'une règle reconnue par les écoles du temps. « Pour enseigner publiquement, il fallait obtenir la licence du maître des études ou scolastique, appelé plus tard cbaocelier, ou bien être disciple d'un maître titulaire et exer-
l'école de Sainl-Viclor de Paris, ap. Migne, t. CLXXV, p. iiu-iviii. (I) Snr Abélard, voir Vacindard, Abélard, elc; cf. Rémusat, Abélard (dont la chroQologie est un peu confuse); Cousin, Philosophie scolaitique, 1840, p. Ï75 et suit.; DeuUcb, Peter Abalard.
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BSRnARD ET LES ÉCOLES RE PARIS. 111
ceF le professorat sous sa direction (1). n Aux yeux d'Abélard, c'était là une coutume surannée. 11 l'enfreignit sans scrupule, ne reconnaissant, pour ainsi dire, d'autre raaitrise que celle que l'on tient de son génie et de son autorité. Ses nombreux admirateurs, sinon l'opinion publique, consacrèrent celle usurpation. C'est ainsi que l'école Sainte-Geneviève, dès avant 1113, rivalisait de gloire avec l'école de Notre-Dape et celle de Sainl- Victor, si elle ne * les éclipsait. Tonte l'Europe occidentale, Rome même, lui fournissait des disciples. Paris devint de la sorte en quelques années une véritable Athènes (â).
La culture intellectuelle qu'on y recevait n'eut cependant jamais rien d'attique. On peut voir, par la peinture qne Hugues de Saint-Victor nous a laissée d'une école de son temps {3), le programme ordinaire des études, d'ailleurs connu sous le nom de Trivium et de Quadrivium. La dialectique, qui en formait le couronnement, compre> Dait tout ensemble la psychologie, la logique et la métaphysique. Tous les maîtres en renom ont eu la prétention d'y exceller; et leur gloire se mesurait sur la façon dont ils résolvaient le fameux problème des Uoiversaux (4).
[l)Tri>ploDg, du Pouvoir de lÉtat dans lenseigiiemenC, chap. i; (f. Boia Brial, Eût. des G., \IV, pref p mi; Crevier, muoire lit fVnieersité, I, 132, 135, 161, 256 elc Léon Uallre tes Écoles ipiteopalea et monastiques de lOeetdent, Paris, 1SG6, 2* partie, p. 169 et SDîv. Les adversaires d Abclard lui reprochaient d'enseigner line magittro. Cf. Bistor. Calamit., |>. 18, éd. Cousin.
(1) Sar le nombre et l'origine des disciples d'Abèlard, cf. ep. Ful- ■ tonis de Diogitlo ad Abnlard., Cousin, I, 703-704 ; Otto Frising., Gesta Frid., lib. i, cap. 47; Joann. Sarisber., Metalogieu.^ , iib. Il, cap. t.; €knm. Maurin., ap. HUt. des G., XIII , SD. Sur les élèves de l'école de Saint- Victor, cf. Hugonin, loc. cit., p. xïi et suiv.
(3) De Vanilate mundi, lib. I, ap. H^ne, t. CLXXV, p. i
(i) Sur ce problème, cf. Cousin, Mroiluction a
La diateclique n'était cependant pas le dernier terme do la science. Elle confinait à la théologie et n'en était que le préambule. La théologie fut vraiment alors la reine des sciences. Nul n'aurait cru tenir le sceptre de l'enseignement, s'il n'eût abordé la question des rapports de la raison et de la foi , et tenté d'expliquer le dogme de la Trinité. C'est sur ces problèmes délicats que s'exercèrent avec des succès divers les professeurs les plus brillants, les Guillaume de Cfaampeaux, les Abélard, les Hugues de Saint- — 'Victor, les GilheFt de la Porrée et tant d'autres.
Si la matière de l'enseignement était la même dans toutes les écoles de Paris , il ne faut pas s'étonner que l'esprit de la doctrine ait dilTéré selon les maîtres. Abélard, Hugues de Saint-Victor, (.iilbert de la Porrée ne concevaient pas de la même manière les problèmes philosophico-théologiques.
Au cloître Notre-Dame , grâce à la surveillance immédiate de l'évéque, l'enseignement dogmatique conserva loi^temps son caractère purement traditionnel. La méthode des Victorins n'ei) différait pas essentiellement. Leur doctrine prit seulement, avec le bienheureux Hugues, un tour mystique particulier, qui semble relever de Platon ou, pour mieux dire, de saint Augustin, qu'on a justement surnommé le Platon chrétien^ Hugues occupa la , chaire de Saint-Victor de 1133 à 1141 (1). L'unique objet de ses études, c'était Dieu entrevu et goûté dans la création et l'Incarnation. Pour lui, le but de la science consiste non pas dans la vaine satisfaction de savoir ou d'enseigner, mais dans le plein développement de nos facultés intellectuelles et morales. Ce qui le pousse à la recherche
dits d'Aliétard, p. lili , et la Iradjclion latine de Boèce , ibid., p. li. (I) Hugues auc«é(la au B. Thomas, assassiné ea 1133. Sur la date de la mort de Hugues, cf. Hisl, des G-, XUr, 331, note c.
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de la vérité, ce n'est pas la curiosité, c'est le désir de la perfection. Gomme Bossuet, il eût dit volontiers : n Malheur à la science qui ne se tourne pas k aimerl » Tel est le vrai mystique; tels Hugues rêvait de former ses auditeurs (1).
Tout autres furent les leçons d'Abélard. Sa méthode esseutieilement critique fit une révolution dans l'enseignement de la théologie. Après avoir suivi pendant quelque temps, vers 1113, les leçons d'Anselme de Laon, il aborda hardiment l'étude du dogme, décidé à rompre avec des vieilles formules et la méthode traditionnelle. Lui-même nous explique comment fut conçu son premier ouvrage théologique : « il arriva, dit-il, que je m'appliquai d'abord à discuter le principe fondamental de notre foi par les principes de la raison humaine et que je composai , sur l'Unité et la Trinité en Dieu, un traité à l'usage de mes disciples qui demandaient sur ce sujet des raisonnements humains et philosophiques, et auxquels il fallait des démonstrations plutôt que des atSrmations. Ils disaient qu'il est inutile de parler pour n'être pas compris, qu'on ne peut croire que ce que l'on comprend, nec crediposse aliquid, nisi primitus intelleclum; qu'il est ridicule de voir un homme prêcher aux autres ce que ni lui-même ni ceux qu'il veut instruire ne peuvent comprendre. Le Seigneur ne se plaignait-il pas que des avouées conduisissent des aveugles? On vit ce traité , on le lut et tout le monde en fut content, parce qu'il paraissait satisfaire à toutes les questions de la matière; et comme ces questions semblaient d'une difficulté transcendante, plus elles présentaient de gravité , plus on admira la subtilité de leur solution (2). y
(1) Cr. Hugoain, nuti. cit., Higne. p. i.-i.iiiii. (1) HM. Cataiiiit, ap. Cousin, p. 1S.
If4 VIE DE SAINT BERNARD.
Tout entier à son triomphe et uniquement préoccupé de ses disciples, le fier novateur oublie la tempête de mécontentement que souleva son œuvre dans les écoles. Le concile de Soissons, de 1121, lui fit payer cher sa joie d un jour II fut condamné à brûler lui-même son fameux, livre optis claium, le Tractatus de Unitate e( Trinitaie dimna, et peut-être la Tkeologia ckristiana (1).
Quinze ans plus tard (1 136) , il remontait dans sa chaire de Sain te- Geneviève (2). Mais les calamités qui avaient traversé sa vie n'avaient pas changé le tour de son esprit. C'est alors qu'il publia son Introductio ad Theologiam, reproduction fidèle de la Theologia chrisliana (3) , à quel- ' ques pages près, où s'aperçoivent de légères relouches. Vers le même temps parut le Sic et Non, dans lequel l'école traditionnelle vit un engin de guerre , destiné à ruiner la foi. C'était simplement on recueil de sentences contradictoires, dont le rapprochement faisait éclater aux yeux la nécessité d'une critique rationnelle dans l'usage des textes des Pères. Abélard inaugurait ainsi la méthode scolastique. Mais l'insuccès de ses théories doctrinales rejaillit fatalement sur la méthode elle-même et la frappa pour quelque temps de discrédit.
11 suffit d'avoir indiqué les différents caractères des trois principales écoles de Paris, pour montrer vers laquelle l'abbé de Clairvaux devait incliner. Bien qu'il ne fasse pas grand état des sciences purement spéculatives ,
(1) Cf. Abâtardi 1121 iii SoissoM verttrtheWes Traelaltis de Unilaie et Triiiitatr (liviHa auigetttnden vnd erstmal keraasgfgeben , von R. Stoeize, Friburg-iD-Brisgau, Holder, 1891.
(2) JoBDD. Sarisberienx., Metalogicus, lib. Il, 10.
(3) Goldhorn a. établi {ÀbOlards dogmatUehe Hauptmerke , dans la Histoi-ische Théologie, Bd. 36, p. 161 et suit.) que la Theologia était aniérieure â Vlnlroduelion.
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il professe, en général, une sincère estime pour les savants, surtout quand ils mettent leur génie au service de l'Ëglise (1). H favorise hautement les jeunes clercs dont les goûts studieux offrent quelque promesse d'avenir. Sa correspondance conserve des traces précieuses de cette délicate sollicitude. C'est à sa requête, par exemple, que l'archevêque de Ganterbury accorde une prébende à Jean de Salisbury, le plus brillant humaniste du douzième siècle (2). Il pousse Robert Pullus, le fondateur de l'Université d'Oxford , à fréquenter assidûment les écoles de Paris pour y perfectionner sa science et sa méthode (3). Nous possédons encore la lettre par laquelle il recommande Pierre Lombard à Gilduin, l'abbé de Saint-Viclor (4). Le jeune Italien, sorti de l'école de Reims, ne comptait d'abord faire qu'un court séjour auprès des chaires les plus célèbres de la capitale, avant de rentrer dans sa patrie. On sait qu'il prit le parti de demeurer en France , et avec qnel éclat il occupa plus tard la chaire de Xotre-Dame et le siège épiscopal de Paris. 11 avait sans doute été séduit par le charme de l'enseignement de Hugues et de tant d'autres maîtres, peut-être même par la hardiesse et la nouveauté de celui d'Abélard. En tout cas, ce fut une précieuse conquête pour l'école de Paris; et il est juste de se souvenir que l'abbé de Clairvaux n'yfutpas étranger.
C'est donc aux Victorins que vont les préférences de Ber-
(1) Cf. Betn,, epp. 24 et îdO. Sî) Ep- 361 - [SjEp, Î05; cf. 36Ï.
(4) Ep. 410, vraisemblablement iioatérieure ;au dernier voyage de Bernard en Italie : vers 1 139. Hernard fit plus lard demander une prétende pour Pierre Lombard à l'évoque de BeauvaU. Cf. bulle d'Eugtne III, du 19 janvier 1152, Hisi. des G. XV, 468,
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nard. Il y eut, en efTel, entre eux et lui, à partir de 1127, des rapports suivis, cimentés par une entière communauté d'idées. Hugues de Saint-Victor consultait volontiers leClairvaux sur les questions agitées dans l'école, é de Saptismo, mis au rang des opuscules de notre 'a pas d'autre origine. Cliose digne de remarque, t, qui semble n'offrir qu'une simple réponse à ceruestions posées par Hugues, est très vraisemblal dirigé contre Abélard (1). Faut-il croire, comme it, que saint Bernard, perçant le voile de l'anomt son correspondant avait enveloppé l'auteur des lions incriminées, frappait d'autant plus fort qu'il ue ses coups devaient atteindre le professeur de agne Sainte-Geneviève? Ce procédé sent trop l'asur être attribué, sans motif grave, à l'abbé de IX. Nous aimons mieux penser qu'il ne connut I avoir composé sa lettre le nom de celui qu'il rudement traité et si victorieusement combattu. cas celte révélation , si tardive fât-elle , n'élait p>ts ■e à le disposer en faveur d'Abélard et de son enlenl.
rsion qu'il témoignait volontiers pour les disputes de l'école lui valut le reproche de décrier la Mais il se défend vivement contre une accusation jurieuse. Ses religieux reçurent à cet égard la condu fond de sa pensée. « 11 y en a, dit-il, qui veu-p oir, uniquement pour savoir : c'est une honteuse*
lillon, dans son Adiuonitio, placée en Itle du Traité, n'est t avis. Hais Deutscb (fefer Abatard, Eteilage, p. 466-472} Lit avoir assez bien établi que les erreurs signalées e[ réfutées it dans les Œuvrea d'Abélard. Noier les expressions dont se S de Clairtaui, pour Ktigmaliser le novateur, cap. ii, 7; m,
Dai.z.;;,GoOg[c
curiosité. D'autres veulent savoir, pour qu'on sache qu'ils sont savants : c'est une honteuse vanité; le satirique (1) s'est moqué d'eux quand il a dit :
Scire tuum nihil est, oiù le scire hoc sciât aller.
li en est qui veulent savoir, afin de vendre leur science, soit pour de l'argent, soit pour les honneurs : c'est un honteux trafic. Mais il en est aussi qui veulent savoir pour édifier autrui, et c'est charité; comme il en est qui veulent savoir pour s'édifier eux-mêmes, et c'est prudence. De tous ces groupes les deux derniers seulement connaissent le prix de la science et savent en user (2). »
Hugues de Saint- Victor n'eût pas tenu un autre langage. La parenté du génie rapprochait l'un de l'autre le mystique professeur de Paris et le mystique commentateur du Cantique des cantiques. Ce que l'abbé de Clairvaux apprécie , en elTet , chez un théologien , c'est moins l'étendue de l'érudition, et les fines observations psychologiques, que l'amour des âmes et la science pratique de la vie ; " Que m'importe la philosophie? s'écriait-il un jour. Mes maîtres sont les apôtres; ils ne m'ont pas appris à lire Platon et à démêler les subtilités d'Aristole... Mais ils m'ont appris à vivre. Et, croyez-moi, ce n'est pas là une petite scienc« (3). »
Tels étaient les principes et les dispositions d'esprit de l'abbé de Clairvaux, lorsque, dans le cours de l'année J140, il fut mis inopinément en présence des étudiants, que l'évêque de Paris lui proposa de haranguer. L'auditoire était nouveau pour lui. Ce qui le frappa d'abord , en
(1) Perse, Satire [, vers ï".
(2) In Cantie., Serroo XXXVI, n' 3.
(3) In testa SS. Peiri et. Pauli,Serm. 1, n" 3; cf. Penlecoit., Serm.
mettant le pied dans le quartier des écoles, ce fut l'état d'indépeDdaace tapageuse dans lequel vivaient ces milliers de disciples que la province et l'étranger avaient déversés sur Paris , sans autre lien entre eus que l'amour de ia science , et sans autre sauvegarde que leur liberté. Jeunes ou vieux , riches ou pauvres , ils logeaient pour la plupart dans des taudis dont les plus tristes habitations modernes ne sauraient donner l'idée. Que de misères morales cachées derrière ces murs que l'œil des maîtres ne perçaH jamais! Encore si ces sombres retraites n'avaient donné asile qu'à l'ambition ! Mais n'y avait-il pas lieu de craindre que des passions plus viles n'y cherchassent un abri? A cette pensée , l'abbé de Clairvaux est pris de terreur et de pitié. Après avoir décliné d'abord l'invitation d'Etienne de Senlis , il consentit enfin à faire entendre des paroles de salut à cette ardente jeunesse, trop préoccupée de science humaine, de gloire, d'honneurs, d'intérêts, de plaisirs, en un mot de toutes les choses qui passent. Son sermon nous a été conservé, peut-être même a-t-il été revu et corrigé : sa longueur en fait un véritable traité sur la conversion {!}, H serait fastidieux de l'analyser; la péroraison seule offre un intérêt historique. C'est une étude de mœurs, relevée par le tour oratoire de la phrase et par certaines expressions un peu hardies qui déconcerteraient assurément un auditoire moderne. Les professeurs, mêlés à la foule des étudiants, ne sont guère mieux traités que les plus humbles clercs. « Mes petits enfants , qui vous enseignera à éviter la colère à venir? Malheur à vous qui tenez les clefs non seulement de la science , mais encore de l'autorité ; qui n'entrez pas , mais encore empé-
(Ij II est Intitulé De Convertione ad elerieoi sermo un libeUvi , ap. HJgne, t. CLXXXII, p. 834-856.
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chez d'entrer ceox que vous devriez introduire vousmêmes I Ces clefs, vous ne les avez pas reçues, vous les avez prises. D'où vient cette folie des grandeurs, cette imprudence de l'ambition, cet amour démesuré des prélalures? Est-ce que, dans la cour d'un roitelet de la terre, personne oserait jamais s'emparer malgré lui des bénéfices et occuper les ministères? Malheur aux enfants de colère , qui ne craignent pas d'usurper les grades et les titres des enfants de la paix ! Malheur à ceux qui , marchant dans les voies de la cbair, ne savent pas plaire à Dieu et ont néanmoins la présomption de vouloir l'apaiser (1)! » Ici l'abbé de Clairvaux décharge sa conscience et fait de l'immoralité des clercs la vive peinture que nous avons reproduite ailleurs ; puis , il termine en ces termes : a Mes frères, je vous en prie, ayez pitié de vos âmes, ayez pitié du sang qui a été répandu pour vous. Votre chasteté est en péril au milieu des délices, votre humilité au sein des richesses. Fuyez du milieu de Babylone, fuyez et sauvez vos âmes. Précipitez-vous dans les villes de refuge, où vous pourrez faire pénitence du passé, obtenir des grâces pour le présent et attendre avec conBance la gloire à venir. Que l'austérité de la pénitence ne vous effraye pas. Les souffrances de ce monde ne sauraient être comparées avec la gloire qui vous est promise. D'ailleurs, il n'y a pas d'amertume que n'adoucisse la farine du prophète , je veux dire la sagesse du Christ. Si vous n'en croyez pas mes paroles, croyez-en l'expérience de tant d'autres; suivez l'exemple de ces pécheurs qui comptent pour rien les rigueurs de la pénitence, pourvu qu'ils calment les tour-
(1) eDeoplacerenoapo9Sunlel['lacare Telle prœsumunt. n Ca|>. xii, n" 32. Bernard dit aillenrs : n Si qod places, non plaças. » De Officia episeop., cap. il, n" S.
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ments de leur conscience. Rien n'est impossible à ceux qui croient, rien n'est difficile à ceux qui aiment (1). »
On ne sait pas au juste en quel lieu fut prononcé ce Tameux sermon. Ce fut probablement dans le cloître Notre- Dame. Au moins est-il sûr que toutes les écoles de Paris ^présentées dans l'audiloire. Geoffroy d'Aoxerre, i'Abélard, y coudoyait les élèves de Hugues de ;tor, parmi lesquels on devine la présence de ■mbard.
oie de l'abbé de Clairvaux retentit au milieu d'eux m éclat de tonnerre. Plus de vingt jeunes gens iir-Ie-champ la résolution de suivre l'orateur dans ;e , une de ces « villes de refuge » dont il avait irnard les emmena le soir même i^ Saint-Denis, ait passer la nuit. Le lendemain, au moment de ur Clairvaux, il leur dit : « Retournons à Paris, Quverons encore quelques-uns des nôtres; il faul nuent grossir le troupeau du Seigneur. » Or voici trant dans la ville , ils aperçurent trois clercs qui ent à leur rencontre. « Le Seigneur nous les en- ;ria Bernard , c'étaient eux que je venais chercher; int partons. » L'année suivante , après les épreuoviciat, vingtetun de ces jeunes gens firent pro- Ciairvaux. De ce nombre était Geoffroy d'Auxerre, lisciple d'Abélard (2).
ly, qui nous signale ce voyage de l'abbé de Clair-
meersione ad clericos, cap. xix-ixi, n»" 3Ï-37. pour tous ces déLails, GeofTro;, Beniardi Vila, lib. IV„ 10; lib.ni, prxfat., el Fragmenta, n» 9, ap. Migne, p. 127xordium inagnum^ ap. Migne, ibid., cap. im. p. 133e iliOee déduit des divers textes de Geoffroy.
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BERNARD ET LES ÉCOLES HE PAHIS. ISl
vaux à Paris, ne nous en indique pas l'objet. S'il garde le silence à cet égard , c'est vraisemblablement par délicatesse. Son maître Abélard était en cause , à ce qu'il semble. Bernard avait tenté en vain d'arracberau péril d'une condamnation imminente l'illustre professeur de Sainte- Geneviève. Des accusations d'hérésie circulaient contre lui ; les esprits étaient en feu.
Dès le mois de mars 1140 , Guillaume de Saint-Thierry, après avoir parcouru, la plume à la main, Vlnlroductio ad Theologiam et la Theologia Ckrhliana, avait jefé le cri d'alarme. « Pierre Abélard, écrit-il à l'abbé de Clairvaux et à l'évêque de Chartres, saisit le moment où tous les maitres de la doctrine ecclésiastique ont disparu de la scène du monde, pour conquérir une place à part dans l'enseignement et s'y créer une exclusive domination. Il traite l'Ëcriture sainte , comme il faisait la dialectique. Ce ne sont que personnelles inventions, que nouveautés annuelles. Il est le censeur et non le disciple de la foi, le correcteur et non l'imitateur des maîtres autorisés. » Et le malheur veut que ces nouveautés se produisent au grand jour et trojivent un écho dans la foule ; chose plus grave encore, elles ont passé les Alpes et on dit qu'elles obtiennent de l'autorité en cour de Rome. « Je ne savais vers qni me réfugier, je me suis tourné vers vous et je vous appelle à la défense de Dieu et de toute l'Église latine. Car il TOUS craint, cet homme , et il vous redoute. Fermez les yeux, qui craindra-t-il?... Je vous le dis, votre silence est un péril pour vous et pour l'Église de Dieu... Je voudrais vous communiquer ma juste émotion. N'hésitez pas à retrancher un pied, une main, un œil même pour le saint de la tète. Moi aussi, j'ai aimé Abélard, et je voudrais l'aimer encore. Dieu m'en est témoin. Mais dans une alTalre de si grande importance, il n'y a plus de pro-
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che, il n'y a plus d'ami. Le mal est devenu trop public pour qu'on puisse se borner à une correction amicale et à un avertissement secret. »
Pour justifier son effroi , Guillaume de Saint-Thierry joignait à sa lettre le texte de treize erreurs recueillies dans la 7'heologia CkrisUana et Vlntroduclio ad Theologiam; il envoie le tout à saint Bernard, les ouvrages d'Abélard, ses remarques et une réfutation en forme. « 11 y a encore, à ce que j'enleods dire, plusieurs opuscules du même auteur, l'un intitulé Sic et Non, un second Scito leipsum, et quelques autres dont la doctrine pourrait être , je le crains, aussi monstrueuse que le nom ; mais, dit-on, ils craignent la lumière , et on a beau les chercher, on ne les trouve pas [1). »
A la lecture de cette lettre et des notes qui y étaient annexées, l'abbé de Clairvaux fut frappé d'épouvante. Il pria néanmoins son ami de lui accorder le temps nécessaire pour une plus ample information : « La plupart de ces choses, dit-il, et presque toutes m'étaient jusqu'ici inconnues. 11 sera bon que nous ayons une entrevue après Pâques pour conférer à ce sujet (2). » L'entrevue projetée eut lieu, et il fut décidé qu'afln d'éviter le scandale, l'abbé de Clairvaux adresserait directement et de vive voix au novateur lui-même ses observations critiques.
Abélard , que trompait un regain de popularité , était loin de soupçonner alors le nouveau coup qui l'attendait. Pendant quinze ans, toutes les calamités, comme une volée d'oiseaux sinistres, s'étaient abattues sur lui. On connaît les détails de cette partie de sa vie. Lui-même les a racontées avec une certaine coquetterie d'artiste va-
(1] Inler Bernardin., ej>. 326. Sur l'origine el le caractère de celle lettre, cf. Vacandani, Abétard, \>. 55-58, (J) Ep. 327.
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BEn>ABD ET LES ÉCOLES DE PARIS. 123
mleux{i). Il avait épousé vers 1118, après l'avoir séduite, la nièce du chanoine Fulbert, la célèbre Héloïse, dont il eut un enfant, auquel il donna le nom bizarre d'Astrolabe. Déshonoré par l'horrible vengeance que le chanoine exerça bientôt après sur lui, il avait abandonné sa chaire lie Sainte-Geneviève, précipité son épouse dans le cloître d'Argenteuil, et s'était renfermé lui-même à Saint-Denis.
Ce hit là encore qu'il revint, après sa condamnation do Soissons, méditer sur les dangers de l'enseignement théologique. A la suite d'une chicane sur un point d'histoire locale , il renonça à la vie de communauté et alla se confiner dans une retraite isolée au diocèse de Troycs , sur les bords de l'Arduzon, où il construisît, avec le consentement de l'évéque du lieu , une espèce d'oratoire formé de roseaux et de chaume, qu'il dédia d'abord à la Trinité, puis simplement au Paraclet(1121) (2).
Sa réputation l'y suivit et les disciples affluèrent dans cette nouvelle Thébaïde. Haïs la tranquillité n'était pas dans sa destinée. « L'envie, écrivait-il quinze ans plus tard, vint me relancer dans mon asile. » A l'en croire, deux « apûtres en qui le monde avait une foi entière, » Norbert et Bernard, étaient au nombre de ses détracteurs. En ce qui concerne l'abbé de Clairvaux, l'accusation semble avoir été l'effet d'une crainte chimérique , qui avait son principe dans la misanthropie. A cette époque , en effet, Abélard songeait à fuir chez les infidèles , par peur de condamnations imaginaires qu'il voyait suspendues sur sa tète (3).
{i] Bistorla Calamilatnm (ap. Gougjn, I, 3-37], outrage composé après l« séjour d'AbéUrd t Saial-Gitdas, et traisemblablemeiit avant USE, date où on le retrouve à Paris.
(1) Abélard quUtaSaint-Denlasous l'abbé Adam, ([Ui mourut le 19fé> Trier 1122. Cf. Luchaîre, Louis le Gros, p. 145. ■ (3) HUt.Calamil., p. 28-29.
C'est au milieu de ces émotions douloureuses qu'il fut appelé au gouvernement de l'abbaye de Sainl-Gildas de Rbuys, en Bretagne. Les quelques années qu'il passa à la têle de ce couvent, composé de moines farouches et déréglés, lui inspirèrent le dégoût et l'horreur des fonctions abbatiales, pour lesquelles il était d'ailleurs mal préparé. Durant ce temps, il ne trouva quelque ombre de paix qu'auprès d'Héloïse, qu'il avait transplantée en U29 d'Argenteuil au Paraclet.
Le 20 janvier 1131, jour de la bénédiction du maltro autel de Morigny par le pape Innocent II , marque la première rencontre authentique de Bernard et d'Abélard (1). On ne saurait apercevoir à cette date aucun signe de mésintelligence entre les deux abbés. L'abbé de Clairvaux interrompit même, à quelque temps de lu, ses travaux pour rendre h. Héloïse et k ses religieuses une visite longtemps attendue. Il fut reçu par elles, non point comme un homme, mais comme un ange, dit Abélard lui-même, et il les confirma dans les devoirs de leur état par ses saintes exhortations. Il leur fit seulement une observation au sujet du mot superaubstantxalem, qu'elles avaient substitué, dans le Pater i\x mot quoiidianum w^iié dans toute l'Eglise latine. Abélard revendiqua la responsabilité de celte correction, qui était son œuvre, et adressa à l'abbé de Clairvaux un essai de justification : « J'ai résolu, lui dit-il, de vous oITrir en ma faveur une excuse quelconque ; car je serais désolé de vous offenser le moins du monde , vous moins que personne, comme cela convient (2]. »
(1) Cliron. Maiiriniac, ap. H. des G., XII, 80.
(2) Abxtartli tp.. Cousin, 1, 618-624. Celle visite est anlérieure à la corapogillon de l'Historia Cûlamitatttm, car, à partir du jour où elle connu! ce récit, Héloïse abhorra l'abbé de Clairvaux el le traita de faux ipùliK (Ep-, ap. Cousin, I, 72). Sur le supenabstaïUialem ,
::.-■.- --Coogk
Ce ne fut vraisemblablement que pendant la dernière période de son enseignement sur la montagne Sainte- Geneviève, de 1136 à 1140, que le téméraire théologien devint l'objet de l'animadversion de l'abbé de Clairvaux. Les critiques formulées dans le traité de BaplUmo ne datent, ce semble, que de cette époque. Outre la Theologia Christiaaa, V Introdttclio ad Theologiam et le Sic et Non, Abélard fit paraître vers ce temps le Scilo leipsum el le Commentaire de VEpitre aux Romains, deux opuscules où il expliquait plus spécialement la morale. Ces « imprudentes publications » renfermaient assez de maximes indépendantes pour que la matière ne manquât pas aux accusations d'hérésie (1). Guillaume de Saint-Thierry enchérit encore dans ses critiques sur Hugues de Saint-Victor. A son iostJKation, Bernard dut sacrifier sa tranquillité pour attaquer le novateur en face. De là cette démarche de l'abbé de Clairvaux auprès d'Abélard, qui causa sans doute au professeur quelque surprise.
Lorsque ces deux grands esprits se trouvèrent en présence, ils s'entendirent aisément sur les principes de conduite qui devaient diriger les chefs des écoles catholiques. Tous deux s'intéressaient vivement à la gloire do l'Église; tous deux déploraient, pour des motifs différents pent-étre, mais avec une égale sincérité , l'esprit d'irréligion qui envahissait le sanctuaire, .^bélard avait remarqué et condamnait, non moins que saint Bernard , la fureur de discuter et la démangeaison d'innover, qui avaient pénétré dans presque toutes les classes de la société. Le libre examen n'était plus le lot de quelques téméraires philosophes; le peuple ignorant et séduit se laissait cap-
«naptrer à la lellre d'Abélard )a note de M. Killion dans la Bible de LeUiielleax (S. Matthieu, vi, il).
{l)Riituu»l,Abélara, 1, 179.
tiver par l'éloquence verbeuse des thàHo^iens sans titre et des docteurs sans mission. Les plac^ publiques retentis- ■ saîent des disputes de l'école. Les simples comme les lettrés, les enfants comme tes hommes^ûrs et, pour parler avec Abélard, les sols de toute espèce se mêlaient, dans les villes , dans les bourgs etjusque dans les campagnes , . de critiquer les dogmes tes plus élevés de la religion. Ainsi allait tous les joui^ diminuant le respect des choses saintes; la foi des simples tombait dans le mépris; on jetait au vent les trésors de Dieu , et on insultait aux Pérès de l'Église, qui avaient assoupi toutes les questions irritantes au lieu d'essayer de les résoudre. 11 semblait qu'on voulût préluder à une ère nouvelle (i).
Abélard , ennemi , à sa façon , de tous ces excès , reconnut aisi''meDl avec l'nbbé de Clairvaux la nécessité de leur opposer, par une proclamation solennelle du dogme catholique, une digue inviolable. Sur ce point sa propre conviction lui suffisait, sans le secours d'un avis étranger. Mais, quand Bernard mit le doigt sur la plaie vive et, comme autrefois le prophèle Nathan au roi David, lui dit ouvertement : Tu et ille vir, « Votre théologie est l'une des sources du mal , » il eut quelque peine \ reconnaître sa culpabilité. Dans une troisième conférence à laquelle prirent part plusieurs témoins, Abélard parut enfin comprendre la justesse des observations de l'abbé de Clairvaux et consentit à sacrifier, pour le maintien de la paix, ses théories hasardées pour ne pas dire ses erreurs manifestes. On parla môme de rétractation; il faut sans doute entendre par là de simples corrections ou retouches (S). Sur cette résolution, on se sépara.
(0 Berp., ejjp. 330, 332, I8Î, elc; Abielardi Introd. ad rlieolog., ap. Cousin. [I, S3-S5, el pa^sim.
(ï) Bern. Vita, lib. 111, cap. \; Bern., ep. 337.
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Les erreurs ou iRÊxactittides visées par Bernard por- ■ laient sur les pFmcit)aux points de la doctrine, sur la Trinité, sur VHomme-Dieu, sur la Rédemption, sur le péché et plus spécialeftent sur la méthode théologique d'Âbélard. Il importe de les exBoser ici avec quelques détails, pour n'y plus revenir. \
La première question que le 'professeur de la montagne Sainte-Geneviève s'était propos^'élucider était celle que se posait déjà saint Grégoire de Na^i^ze dans le vers suivant : nSc ^ [ioviç TpiïïfT', fi Tpii; itiiiv^HÎtT' ; « comment l'Unité devient-elle Trinité, et comment la Trinité est-elle ramenée à l'Unité? » Le dogme même, c'est-à-dire l'unité de nature et la Irinité de personnes , n'est pas en cause ; les philosophes païens l'ont connu, suivant cette parole de l'Apôtre ; Quod notum est Dei manifestum est %n illù (1). Le vrai problème glt dans la diflicnlté d'expliquer la génération du Verbe et la procession du Saint-Esprit.
Pour le résoudre , Abélard a recours à certaines formules dialectiques qui ressemblent fort h de purs jeux d'esprit. Ayant remarqué que les Pères attribuaient communément par appropriation la Puissance à la première personne de la Trinité, la Sagesse au Fils, et l'Amour au Saint-Esprit, il fit de chacun de ces trois attributs la caractéristique de chacune des trois personnes divines. Substituant donc dans sa pensée cette distinction Puistance, Sagesse, Amour, aux deux suivantes, PSre, Fils, Saint- Esprit ou Inengendré, Engendré, Procédant, « il les identiDai au point que ces trois triplicités ne fussent plus que des expressions différentes, substituables les unes aux autres, comme des notations diverses des mêmes quantités
(1) » Eïqiiibiisaperte Aposlolus docet eU quoque iii}stenum TrioilalU fuisse Tevelalum. n Introd. ac Tkeoloy.. Cousin, 11,66; cf. Comment, in ep. ad Roman., Ibid., p. 173 et suiï.
Dj;..;.,C00g[i:
Iâ8 VIE DE SAINT BERNARD.
algébriques (1). » Ce fut sur ces principes qu'il établit sa théorie de la génération du Verbe et de la procession du Saint-Esprit.
a Le Père, dit-il, par la toute-puissance qui lui est attribuée en propre, engendre la Sagesse comme un fils; caria sagesse est quelque cbose de la divine puissance, étant elle-même en Dieu la puissance de discerner... Le Saint-Esprit , c'est la Bonté ; la Bonté ou Charité n'est pas en Dieu Puissance ni Sagesse. Elle suppose deux termes; Dieu procède, c'est-à-dire s'étend en quelque sorte par l'amour vers ce qu'il aime. Ainsi le Saint-Esprit et le Fils sont l'un et l'autre du Père; mais l'un est engendré, l'autre procède : la dilTérence entre la Génération et la Procession, c'est que celui qui est engendré est de la substance même du Père, puisque la Sagesse, comme nous l'avons dit, est une certaine puissance, tandis que l'Amour appartient plus à ta bonté de l'&me qu'à sa puissance. Quoique beaucoup d'auteurs ecclésiastiques soutiennent que le Saint-Esprit est aussi de la substance du Père, c'est-àdire qu'il est tellement par le Père, qu'il est d'une seule substance avec lui, il n'est pas proprement de la substance du Père , ejusdetn substanlix, non ex subUantiâ ejus. On ne doit parler ainsi que du Fils. L'Esprit, quoique de même substance avec le Père et le Fils, — puisque la Trinité est justement appelée homoouiios , — n'est pas, à proprement parler, de la substance du Père et du Fils : car alors il serait engendré par eux; mais il procède de l'un et l'autre (2). »
La démonstration est bien vague et obscure ; Abélard le sent; une comparaison sert à éclaircir sa pensée : « Prenez un sceau d'airain , vous avez une substance douée
(1) Rêma»a.t. Abélard, 1[, 321.
(2) Theol. Cltrisl.,hb. IV, p. &25-516, 536; Introd. ad Theolog., p. 100 et suir.
D,;....,C0Uglc
de (rois propriétés distinctes : d'abord l'airain, xs, puis rinstrnment à sceller, sigillum, enfin le sceau appliqué à une matière , sigîUans. Le sceau est formé de la substance de l'airain, et le sigillans procède à la fois de l'airain et du sceau, b L'application de ces trois termes à la Trinité se fait d'elle-même. Abélard insiste spécialement sur le caractère du troisième terme. Le sigillans, considéré comme substance, est bien de la même substance que l'airain; mais, eu égard & sa propriété qui est de sceller, on ne peut pas dire qu'il soit de la substance de l'airain. Ainsi le Saint-Esprit, bien qu'il soit de même substance que le Père, n'est pas de la substance du Père, car la Bonté n'est pas une espèce de puissance, comme est le Fils. La Procession est donc chose absolument dilTérente de la Génération (1).
Quelle logomachie! Évidemment Abélard se paie de mois. Le moindre mal d'une telle explication est de ne rien expliquer du tout (2). 11 suffirait de presser la comparaison pour aboutir au sabellianisme. Othon de Freisingen et plusieurs modernes ont vu cette conséquence (3). l'abbé de Clairvaux, k tort ou à raison, s'arrête uniquement aux termes de la démonstration , dans lesquels i> pressent l'arianisme. Ilnepeulsouffrirqu'onôte au Saint- Esprit la Puissance que l'on accorde au Père et au Fils. Ce n'est là, il est vrai, qu'une manière déparier; mais elle eslincontestablement arbitraire et trompeuse. Pris comme
[i]litlrod. ad Theolùg., p. 97 et suiv.
(i) Cf. DeuUcb, Ab/ilard, p. 280; Noël Aleiaadre, Bistor. eccks., l- VI, dUsert. vu, in swcul. XI, el XII, art. 6.
(3) Olto FrUing., De Gesl. Frid., lib. I, cap. 47 ; Cou^n, Ouvrages iitais d' Abélard, lntrod.,p, cxcix; DeuUcb, Peler Ablitard, p. 279- Ml ; cf. Bernard , Tractatm de erroribus Àbxlardi , cap. m , n" e el7.
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Dent, les mots dont se sert Abélard établissent des
dans la Trinité (1).
ihristologie d'Abélard ne sera pas plus orthodoxe, lame sans doute très haut la divinité du Christ; son e sur la conception, la naissance, la mort, la rélion et l'ascension de Jésus est irréprochable. Hais
il aborde l'expUcation du mystère de l'union des latures dans l'unité de personne, il tombe aussitôt ,ne terminologie qui mène fatalement au Nestoria- ' . a Si nous accordons, dit-il, que le Christ est une ois personnes de la Trinité, nous ne voulons pas ue la personne du Christ soit une des trois person- ) la Trinité (2). » Qu'est-elle donc? Une personne SapitAtium, ■ ep. 192. « Cum Ario gradus et ftcalas in Triniiponit. u Epp. 330, 331 , 332. Cf. Tract, de errorib. Abxt.,
On reprochait à Abélard d'aroir dit : « Pater plena potentit, utedam poleolia, Splrltue sanclns nulia potentia. » Otto Fri- '4 Gest. Frid., lib. I, cap. 19-, Apolog., ap. Cousin, II, 720; de errorib. Abxlardi , cap. i , n° 2. Ce ne sonl pas te$ eipresropres doni s'était serri le novateur. Aussi dans son Apologie rotesté virenient contre une telle pliraae : « Hkc verba ai qnU
reperiat scriplis , non solum me hEereticum, verum «tiam heelam proiiteor. • Cette protestation est plus liabile que sérieuse; bé de Clairvaui discute, non pas en elle-même la pbrase citée, leite propre d'Abélard. Cf. Capitula lueresum Pétri Abxlardi,
2; Tractalus de errorib. Abxl., capp. i-iii. On comprend le Hai'lène aitqualiflé durement {impudeniia : ap. Migne, lom. 111, col. 1122] la protestation d'Abélard. Deutsch [Peter Abu- >. 278) nie A tort que les expressions d'Abélard établieaent des lans la Trinité. Rémusat [Abélard, II, 310] le reconnaît arec le surprenante indifférence. < La doctrine d'A)>élard n'avait rîea I, rien d'énorme... Elle risquait tout au plus d'introduire entre lOnnes dittnes une différence qui serait une mégatité. a (H!) ir t«ut ce sujet, Vacandard, Abélard, p. 176-233; Deutscb, \bâlard, p. 2SS-288.
ilrod. ad Tlieolog., p. 136 et suit.; Liber sententiarum, cap. oadn, II, b7i-572i Apologia,ibid., p. 730-731 ; Bernard, Capit. m, a° S, ap. Migne. t. CLXXXll, p. 10S7. Cf. Cerob (de InveS'
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humaine? Abélard réprouverait sûrement celte coDséqueoce. Il est clair au moins qu'il refuse d'accepter la Ihéorie catholique de la communication des idiomes, en vertu de laquelle le Christ , même considéré comme Dieu homme , peut être appelé proprement la seconde personne de la Trinité. A l'entendre , l'humanité du Christ ne serait <]ue l'instrument , ou si l'on veut l'oi^ane intelligent du Logos. L'union des deux natures et, par suite, des deux volontés est si parfaite , que la nature divine communique à la nature humaine son impeccabilité ; mais il est aisé de voir que, si intime qu'on la suppose, cette union reste purement morale. On ne sera donc pas surpris qu'Abélard adopte et s'approprie une locution vicieuse, faussement attribuée k saint Jérôme : Cfiriulns pro parte est homo et piv parle Deus (1). Des comparaisons défectueuses viennent encore confirmer ou même exagérer sa pensée. On connaît la comparaison de l'âme et du corps, employée par saint Cyrille d'Alexandrie et saint Augustin, et introduite plus tard dans le ijuicumque ; elle est classique, bien que fort sujette k contestation. Abélard en use et en propose une autre , de son invention , plus dangereuse encore : a Comme les os sont dans la chair de l'homme sans devenir sa chair, comme les pierres et les poutres sont liées entre elles pour construire un édifice, sans changer pour cela de substance, ainsi la divinité et l'humanité sont unies dans le Christ sans subir aucun changement, bien qu'elles forment une seule personne (2). » Voilà bien, remarque Deutsch,.Ia suviçMa de Nestorius. Comment l'abbé de Clairvaiix , si sévère et si clairvoyant
ligatkme Antichristi. Il , 37-39] disputant contia eos qui liominem diuittat» personain este fitgant.
(IJ Tkeolog. Chritl., p. 5tl ; Liber Sentent., cap. iiiv, p. 572.
[tj Mrod.ad Tkeolog., p. 138.
n'aurait-il pas appliqué à une telle docirine la noie d'hérésie?
Al)élard oncournt encore d'aulres blâmes non moins justifiés ; sa théorie du péché originel et de la Rédemptioa lui attirera le reproche de pélagianisme.
Le péché , selon sa définition , consiste uniquement dans le consentement, dans l'intention : c'est un véritable mépris de Dieu. Ni ce qui le précède, comme la pensée ou l'inclination au mal , ni ce qui l'accompagne ou le suit, comme l'acte extérieur, rien de tout cela n'est péché (1).
Appliquée à la faute originelle , une telle définition a des conséquences graves. Ainsi, ce que saint Anselme, Hugues de Saint-Victor, Hugues de Kouen appellent un péché de nature, n'est pas, aux yeux d'Abélard , & proprement parler un péché; c'est uniquement ud debitum damnutiunis. }] semble qu'il exagère ici la pensée de saint Augustin, qui appelait l'humanité déchue une masse de perdition; mais, par une inconséquence dont ses ouvrages ofTrent tant d'exemples, il combat ailleurs la doctrine augustinienne , d'après laquelle l'homme déchu n'est plus capable de vouloir le bien ni de l'accomplir. En cela, il se sépare nettement de ses contemporains. H enseigne expressément qu'après la chute l'homme ne fut pas entièrement dépouillé de ses dons originels, et qu'il possède toujours assez de lumière et de force pour aimer Dieu et pratiquer la vertu (2). Les païens en sont la preuve vivante , selon sa pensée. Les philosophes, tels que Sénèque, fipicure, Pytbagore, et, entre tous, Platon, qui a connu la Trinité, n'ont-ils pas rendu témoignage à la vérité par
(1) Elhica, Cousin, U, fiOfi; cf. liàer Sententiarum , cap. xxitii,
(2) Exposilio inEpist. ad Roman., p. 213; cf. p. 238.
Dj;..:.,C0Ug[c
uae vie pure et sainte (1)? Abélard joint à leur éloge l'éli^ non moins surprenant des brahmanes qui , aussi bien que les sibylles (S) , ont , dît-il , connu le mystère de l'Incarnation.
Après cela, quelle part fera-t-il aux Juifs? Il reconnaît qu'ils sont le peuple élu ; mais , loin de leur accorder une réelle supériorité sur les païens , il s'eiTorce de démontrer que la loi , k laquelle sont attachés des récompenses et des châtiments temporels , et qui manque du grand prindpe de la charité , est , en ces deux points , inférieure à la loi purement naturelle , observée par les Gentils (3) . Voilà où aboutit sa théorie du péché originel. Pelage n'eût vraisemblablement pas désavoué ce langage.
La doctrine d'Abélard sur le péché actuel n'est p^ plus sûre. En plaçant la responsabilité de l'homme adulte uniquement dans l'intention, il est arrivé sans le vouloir à préconiser une morale devant laquelle fléchit la règle absolue des mœurs. Des critiques, il est vrai, contestent la justesse de cette observation. Abélard, disent-ils, distingue entre ce qui est juste ou injuste et ce qui est répréhensible ou irrépréhensible , et il fait remarquer qu'on peut Être répréhcnsible sans être coupable. On avouera cependant que ses principes conduisent au rctàcbement. Sa théorie du pëché d'ignorance et du péché d'action lo pronve surabondamment. << Quand on emploie ces mots : )iécher par ignorance, pécher en pensée, on prend le péché, dit-il, dans un sens large; c'est l'action qu'il ne convient pas de faire. Dans le péché d'ignorance, point de faute. Pécher en pensée , par la volonté , en parole ou en action , c'est faire ou dire ce qu'on ne doit pas, quand même cela
(1) Voir loul le gecond livre de la Theotagia.
(2) Mrod. ad Tlieolog., p, 59; Tlieolog. Christ., p. 309, 40G. (î) Exfios. iit Ep. ad Roman., p. 258-261
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nous arriverait à noire insu ou malgré nous. Ainsi ceux même qui persécutaient le Christ et les siens, qu'ils croyaient devoir élre persécutés , sont dits avoir péché en action, in operatione; ils auraient cependant commis une faute plus grave, s'ils avaient épargné le Christ contre leur conscience (i). »
Cette absolution du péché d'ignorance, même coupable , mènerait loin. Abélard croit en atténuer les eiïets et s'arrêter à temps, en établissant que Dieu damne les hommes, sans qu'ils soient proprement responsables de leurs fautes. Cela concilie tout dans sa pensée. Les critiques y voient plutôt une contradiction; nouvelle preuve que sa théologie n'est pas d'un seul jet, mais dérive de plusieurs sources et se compose d'éléments hétérogènes.
Son intention est évidemment de ne pas s'écarter de l'enseignement orthodoxe. Aussi prend-il soin de ramener ses théories les plus hasardées au point de départ traditionnel. C'est ainsi qu'en dépit de sa doctrine sur l'état originel de l'humanité déchue , il professe qu'il n'y a de salut que dans le Christ , même pour ceux qui ont vécu avant le Christ.
Ici se présente sa théorie de la Rédemption qui inspirait à l'abbé de Clairvaux une si vive horreur. Quelques Pères grecs, Origèneet saint Grégoire de Nysse, avaient enseigné que l'homme, assujetti au démon depuis la chute, fut délivré de cet esclavage par la mort du Christ. Selon saint Athanase, le Christ, se subsliluantà l'homme coupable, avait subi la peine due au péché d'Adam. Les principaux Pères de l'Ëglise latine , saint Ambroise , saint .\ugustin , saint Grégoire le Grand adoptent ces deux explications h. la fois; Abélard les rejette, « Je crois, dit-il,
(1) Elhica, cap.xiï, p, 620.
que le démon a'a jamais eu sur l'homme d'aulre pouvoir que celui d'un geôlier, et je crois aussi que le Fils de Dieu ne s'est pas incarué pour nous délivrer (1). » Avec quelle rerre éloquente l'abbé de Clairvaux relèvera plus tard le ton impertinent de cette profession de foi, contraire à l'enseignement général! « Qu'y a-l-il de plus intolérable dans ces paroles, le blasphème ou l'arrogance? Tous, dit-il, pensent ainsi; mais moi, non. Et qui donc es-tu , loi? Ou apportes-tu de meilleur (2)?» Abélard refuse également de croire que l'homme ait été racheté par If^ sang du Gbrist. « Si l'homme, dit-il, devait une rançon à Dieu pour le péché d'Adam, quelle sera la rançon du déicide? n Question naïve, pur sophisme. Saint Bernard répond : « Ce sera le sang même que les meurtriers ont fait couler et la prière que le Sauveur a prononcée en mourant. Si Dieu n'a pas approuvé le meurtre de son Fils, il a eu du moins pour agréable le sacrifice volontaire que ce Fils a fait de savietS). «
Cette doctrine écartée , le mystère s'évanouit. Abélard faisait consister la Rédemption dans une incomparable
[i)Tracl. de error. Alnl., cap. t, ri°ll; Cap. Hxrei.,n'' iv.kbi' lard a-t-il vraiment dit qne tous les PËre« étaient d'aceord sur ce ]>aint, comme le croit saint Bernard? Omues doetores nostri posl aposlolos conveaiwtt. Dans le commentaire de l'épitre aux Rojnains [toe. cit.) il 7 a seulement i et f/uott dicitur. Dans VEpilome ou Liber senfenliaruM (foc. cit.), nous lisons : quidam dictinl quod a pùltstate diaboli redempti svmus. Rémusat [Abélard. Il, p. 43S, note) Tait remarquer que les expressions citées par saint Bernard &e trouiBient peut-être dans la portion de VlatToduetio qui se rapporle à ce <'liapitre du Liber senlenliornm et que le temps nous a ravie,
(i)ExpoiiL in Ep. ad Rom., Ub. Il, p. 50G-, Bernard. Tractot.de errorib. Abœl., cap. titj. n" ît.
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136 VIE DE SAINT BEH^fARD.
leçon d'amour. L'homme était tombé par le mépris de Dieu, conlemplua Dei , il se réhabilitera par la charité. La vie et la mort de Jésus n'ont eu d'autre fin que de provoquer l'homme à l'amour de Dieu; tel est aussi l'unique Truit de rincamatiou. « Notre Rédemption, dit-il, est ce grand amour que nous inspire la Passion de Jésus- Christ; amour qui non seulement nous délivre de la servitude du péché , mais encore nous acquiert la liberté des enfants de Dieu (1). »
« Si ces expressions ne renferment pas le plus pur pélagianisme, remarque Dom Clément, on ne sait pas où on peut le trouver (2). » « Admirable docteurl s'écrie saint Bernard; il efTace d'un trait de plume la satisfaction du Christ, qui forme l'essence même du mystère de la Rédemption. Pour moi, dans l'œuvre de notre salut je considère principalement trois choses : l'état d'humilité auquel Dieu s'est réduit, la mesure de sa charité qu'il a étendue jusqu'à mourir sur la croix, et le mystère de la Rédemption par où il a détruit la mort en la subissant. Retrancher ce dernier point des deux autres, c'est peindre sur le vide. Il n'est certainement rien de plus grand et de plus digne de notre reconnaissance que ces exemples d'humilité et de charité; mais l'un et l'autre, sans la Rédemption, n'ont ni fondement ni consistance (3). »
On pourraitencore glaner quelques erreurs d'une portée
(1) 1 Redein{>tio itaque aoatra esl illa snmma in nobis per pasûoneni Christi dileclio , i|us non solum nos a serritule peccali libérât, sed verain nobis fliiarum D«i liberUtem scquirit, ul amore ejus patina quam timoré, o etc. Expos, in Ep. ad Rom., lib. Ilj, 207. Dom Ger- Talse (Vie dAbélnril. II, tiS) et Rémusat [Abèlard, II, p. f 14) ont, ea traduisant ce teile capital, commis un contresens.
(2) Bial. liUir. de la France, XII, p. 142.
(3) Trace, de eri-orib. Âbiel.,t3p.i\. Voir, aar toaleeellt ((aestioa, Vacandard, Abitard, p. 246-276.
moindre, semées çà et là dans les ouvrages d'Abélard. L'abbé de Clairvaux les a recueillies et notées en courant (1). Mais ce qui le révoltait plus que les propositions de détail, c'était la méthode même d'enseignement employée par le professeur de la montagne Sainte- Geneviève.
C'est par sa méthode, en effet, qu'Abélard fut un novateur parfois dangereux, un précurseur éloigné de la critique moderne, si féconde en résultats heureux, mais aussi très fertile en erreurs désolantes. 11 avait à déOnir les rapports de la raison et de la foi, et du même coup l'objet et le sujet de la foi; voyons comment il s'est acquitté de cette tâche délicate.
L'objet de la foi est contenu dans l'Écriture sainte et la Tradition. Ahélard s'exprime sur l'une et l'autre en termes généralement corrects. 11 croit à l'inspiration de i'Ëcriture et à l'infaillibililé des livres saints (2). Certaines expressions de sa lettre à saint Bernard semblent cependant établir des degrés dans l'inspiration (3); mais ce n'est là qu'une phrase incidente, en désaccord avec l'ensemble de sa doctrine. Ses réserves regardent plutôt la fidélité des traductions et des copies de la Bible (4). Encore ne faut-il attendre de lui qu'une connaissance 1res imparfaite du texte hébraïque de l'Ancien Testament. Ses observations ne portent que sur certains mots hébreux ou grecs, que les Pères avaient mis dans la circulation
W CapU. Bxresum, Higne, p, I0i9-105i.
(2) Expos, itt Ep. ad Roman., p. 353; Prolog, ad Sic et ^on, ap. f^tAo, Ouvrages inédits d'Abélard, p. 15.
(3) s Hatlhxus eam (orationem) plenius ac perfeclius scripsiase dubiatn non est... De ipso fonte Ifatthceus, de rivulo fontis Lucas est
PoUtns. a Ap. Cousin, I, 619.
(t) Cf. Abxl. ep. de sliidio Litterarum, ap. Cousin, I, p. 235.
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générale. En somme, sa méthode exégétique est celle d'un critique prudent et circonspect.
Elle fut plus hardie k l'endroit de la Tradition et des Pères. L'autorité des Pères était, il faut l'avouer, mal déterminée au douzième siècle. La distinction entre l'organe de l'Église , toujours sûr, et le docteur privé , sujet à l'erreur, n'avait pas été nettement établie en principe. De là le respect exagéré témoigné par certains maîtres de l'école traditionnelle au texte, quel qu'il fût, des Pères ou des docteurs des premiers siècles. Il n'est pas rare, par exemple, de voir un théologien invoquer, sur une question libre et débattue, l'autorité d'un seul Père, saint Augustin ou saint Jérôme, comme représentant infaillible de la Tradition (1). On traite la théologie comme on faisait la philosophie. En philosophie, Aristote régnait; mais, selon la remarque de M. Hauréau, <c la glose de Boëce inspirait autant de confiance que le texte même des catégories. » Pareillement, en matière de foi, le sentiment d'un Père de l'Église tenait lieu de la parole évai^élique. Il y avait là un péril grave. Abélard entreprit d'y remédier, en montrant qu'il serait aisé d'opposer les Pères les uns aux autres et quelquefois un Père à lui-même. Il suffisait pour cela de recueillir sur un sujet donné les textes contradictoires , épars dans la Patrologie grecque et latine, travail de pure érudition à'ia portée du simple lecteur. De ces recherches est né le Sic el Non (le Oui et le Non). Cette compilation, qui allait & prouver que l'emploi des ouvrages des Pères demande quelque critique, dérouta
(1) Rujiert de Deulz, pareiemple. racoD te qu'il fut conùdéré comme 1iérélL<|ue pour avoir attaqué une opinion de Hint Augustin. <• Al ilii me ex hoc difiamare ueperunt lanquam hEerelicum. qui diii»sem non esse in canone B. Auguatinum.,., aun es» ilti pet omnia conlitendum slcut libris canooicis. u Higne, t. CLXX, p. 49G.
complètement l'école Iraditioanelle et lui lit jeter les hauts cris. Il était désormais évident qu'un texte, fût-il ■emprunté à saint Augustin , n'avait pas pour cela une autorilù infaillible. En ce sens, le Sic et Non fut vraiment dirig'é contre la Tradition, telle au moins qu'un certain nombre de théologiens la concevaient au douzième siècle. La Tradition sainement entendue fut-elle atteinte du même coup? L'abbé de Clairvaux l'a cru. 11 reproche à Abélard d'avoir poussé l'audace jusqu'à rejeter dédaigneusement le sentiment des Pères dans une question de dogme oii ils étaient unanimes. Le fait n'est pas absolument prouvé, Katous cas, ce ne serait là qu'un écart qui ne diminuerait en rien la valeur propre de la méthode critique, inaugurée par le Sic et Non. On peut admettre qu'Âbélard n'a pas toujours eu pour l'autorité représentée par l'enseignement des Pères le respect auquel elle a droit : s'il met les décisions des conciles cecuméniques au rang des articles de foi (i), on ne voit pas qu'il tienne compte du magistère ordiniiire de l'Eglise. II faut pourtant lui savoir gré d'avoir introduit la critique dans les discussions dogmatiques et morales. Cette arme , qu'il n'a pas toujours maniée lieureusement, deviendra un admirable instrument de précision entre les mains de saint Thomas d'Aquin.
Sa façon d'entendre les rapports de la raison et de la foi ouvrait la porte à de plus graves malentendus. Nul plus qu'Abélard ne s'est attaché à démontrer l'impuissance de la raison humaine à pénétrer l'InDni. Et cependant, nul n'a essayé avec plus de confiance et de persévérance à mettre les mystères du dogme catholique à la portée de notre intelligence. Son principe était qu'on ne peut croire ce qu'on ne comprend pas : nec credi passe
U) Inirod. ad Theoîog., p. 10. 104 ; Theolog. ChriH-, r- S37 .
aliqvid, H\si primitus inielhclum; et saint Bernard lui reproctie amèrement d'avoir enseigné que )a foi n'était qu'une estimation, c'esl-à-dire une simple opinion, exislimalio rerum non apparentium (1). De telles maximes pourraient sans contredit être adoptées comme devises par les rationalistes. Mais il importe de savoir au juste ce qu'elles renfermaient dans la pensée de l'auteur qui les a émises. A vrai dire , ce n'est pas chose facile. Dans la Theologia Chrutiana, Abélard distingue parfaitement entre la foi et la raison : Nec pro (ide repulandum quod de tnamfestis recipimvs, kumana computsi ralione (â). Mais, dans le passage parallèle de Vlnlroductio ad Theotogiam, son langage est plus embarrassé; il appelle foi, /ides, la connaissance purement rationnelle, qu'il estimait tout à l'heure indigne de ce nom, tiec pro fide reputandum (3). 11 ajoute , il est vrai , par manière de correction, que cette foi initiale, dépourvue de charité, n'est pas méritoire. Hais, s'il se sauve ainsi de la contradiction, c'est pour tomber dans une erreur doctrinale. Un acte d'adhésion donnée à la vérité, même divinement révélée, ne sera jamais un acte de foi , s'il n'est fondé que sur des motifs purement rationnels, liumana computsi ralioae. La. raison humaine est sans doute le sujet de la foi; mais, pour qu'elle s'élève à l'acte, il faut qu'elle soit aidée par le don surnaturel de la grâce , et qu'elle s'appuie sur l'autorilé même de Dieu. Ces notions, d'ailleurs élémentaires, n'étaient pas familières à l'esprit d'Abélard. La netteté dans les définitions ne fut jamais son fait.
(1) Inlrod. ad Theol., p. 5; cf. Bern., Tract, de error. Àbxlardî,
(2) Thwlog. Christ., p. 4G2.
(3] Introd. ad Theolog., p. 78.
BERNARD ET LES ÉCOLES DE l'ARIS. 141
C'est à tort cependant que Ilémusat et Reuter (I) ont donné au texte que nous discutons un sens rationaliste. Leur interprétation repose sur un contresens ou, si Ton veut, sur une faute de lecture. Nous l'avons démontré ailleurs et M. Deutsch adopte nos conclusions (2). Il n'y a là rien qui puisse nous servir à préciser le caractère de la méthode d'Abélard. Ce caractère ressort bien plutôt de l'idée qn'Abélard se forme de la raison. La raison, créée spécialement à la ressemblance de Dieu, n'a pas d'inclination plus vive que de connaître Celui dont elle est l'image. De là son effort, toujours impuissant, pour pénétrer l'Infini (3). Dieu cependant favorise ce mouvement, en éclairant l'âme par une action intérieure et mystérieuse, sorte d'inspiration habituelle départie non pas à tous les hommes, mais ù ceux qui cultivent la sagesse, aux dialecticiens (4). Abélard tend ici à confondre les inspirations naturelles du génie avec les inspirations surnaturelles de la foi. La comparaison qu'il établit entre les prophètes de la Judée et les philosophes grecs, tels que Socrate et Platon (5), s'explique de la sorte aisément. C'est " par un effet d'uns même inspiration divine, dit-il, que la connaissance des mystères, en particulier du mystère de la Trinité, est commune aux païens et aux juifs (6). » Aussi,
(1) RémDMt, Abélard, II, 204 et 275; Reuter, Gesdiiehle der relijiéstn Aufklaning in MiltelaUer, BerUa, 1875, tom. I, p. 227.
{■i)yMandaid, Abélard, p. 3SS etsuiv.; cf. Deulscb, Peter Abalard, p, 117-120.
(3) Theolog. Cftrijf., p. 552; liitrod. ad TheoL, p. 115.
(4) ■ At Tero perpauci sunt, quibus hujus svienli» (Dialectices) secrelum, imo sapientite tbesaurum divins revelare gratis dignelur. » Dialeetiea, Coasln, Ouvrages inédits, f. -136; cf. Tlieol. Christ., p- VA.
(i) Theolog. Christ., p. 457; Mrod. ad Theolog.. p, 31 ; et. £3;pos. inEp. ad Rom., p. 174.
(61 latrod. ad Theolog., p. 22; cf. p. 29 et 66.
les dialecticiens, héritiers des philosophes, seront-il$ admis à comprendre et à expliquer les mystères, non pas avec une clarté parfaite, mais pourtant d'une certaine façon rationnelle, quodammodo rationaliler.
Ce fut cette prétention d'Abélard h l'intelligence particulière, réservée, du dogme, que l'abbé de Glairvaux combattit avec tant do vivacité. « Cet homme, disait-il, dispute de la foi contre la foi ; il ne voit rien en énigme , rien dans le miroir, mais contemple tout face à face... Il veut dépasser sa mesure. De tout ce qui est au ciel et en la terre, il ne daigne rien ignorer, si ce n'est lui-même. Il change les limites posées par nos Pères, agitant les questions les plus élevées de la révélation. A ses disciples tout novices encore, à peine ébauchés, à peine sevrés de la dialectique, à peine capables de comprendre les premiers éléments de la foi, il ouvre le mystère de la Trinité, le Saint des saints et la chambre du Roi (1). » II y a dans ces reproches, oit perce l'ironie, quelque exagération. Abélard a toiyoura fait profession de renoncer à rinlelligence proprement dite des mystères (2). On ne peut néanmoins méconnaître qu'il attribue à la raison bumaint' une puissance excessive en assimilant la science des philosophes et des dialecticiens à celle des Prophètes divinement inspirés. Ses démonstrations du dogme vont à conQrmer cette théorie de l'inspiration. C'est avec le secours de la lumière divine qu'il prétend pénétrer et expliquer les mystères par la raison, quodammodo ralionaliler. Une telle méthode n'est pas aisée à définir. Ce n'est pas le rationalisme proprement dit : c'est une sorte de rationalisme mystique qui voudrait être chrétien (3).
(I) Tract, lie en-orib. Abxlardi, ca|). i; epp. 193, Ï31, elc,
(î) litlrod. ad Tbeolog., p. 88.
(3) Sur la mélboile il'AliélariJ, ïoir Vacandaid, AbÉlard, p. 38î-4â5.
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CHAPITRK XXIII
CONDAMNATION d'ABÉLARD.
Concile de Sens (1140).
Bernard emporta de ses entretiens avec Abélard une impression fâcheuse. La promesse d'une rétractation en temps opportun ne le rassurait qu'à demi contre les dangers de tant de théories suspectes, d'erreurs manifestes et d'uae méthode d'enseignement essentiellement critique, avec une nuance de rationalisme bâtard. H ne put s'en taire auprès de ses amis; il entreprit même de mettre les Étudiants en garde contre les ouvrages et les leçons d'f^ bélard (1). BientM il ne fut bruit dans les écoles et les monastères que de la controverse ouverte entre l'abbé de Clairvauxet le professeur de la montagne Sainte-Geneviève. La nouvelle s'en répandit jusqu'à Toul. Un chanoine de cette ville, Hugues Hétel , bel esprit du temps, en quête de thèmes à déclamations , saisit celle occasion pour faire montre de style, en dénonçant Abélard au souverain Pon-' tife. Hugues pressent la lutte qui va s'engager entre Bernard, cet homme vraiment catholique , Israélite de père et de mère, par la lettre et par l'esprit, et Abélard , ce flls d'un Egyptien et d'une Juive, fidèle au sens littéral par sa mère, infidèle au sens spirituel par son père. Le novatejjp***"^
(1) Bero., ep. 337, r 2.
est déjà signalé comme un redoutable ennemi de l'Ëglise. Les épithètes les plus accablantes pleuvent sur lui. C'est une hydre nouvelle, un nouveau Pbaéton, un autre Prométhee , un Antée à la force de géant. C'est le vase d'Èzéchiel qui bout, allumé par l'Aquilon. 11 est temps que le pape prépare le cautère qui doit guérir les âmes malades, s'il ne veut que tous les pécheurs de la terre tombent bientôt dans les rets de cet homme (1).
Abélard ne put ignorer longtemps ces manœuvres hostiles , commentées et grossies par la rumeur publique (2). Il y vit les signes précurseurs d'un orage qui s'amassait contre sa personne. Ses bonnes résolutions s'évanouirent sur-le-champ. Nul doute qu'en présence de l'abbé de Clairvaux , il n'ait été sincèrement décidé à retrancher de ses livres, par amour de la paix, certaines expressions ou même certains passages équivoques, qui ofTensaient l'oreille des gardiens de la foi et des docteurs en renom. Mais à peine eut-il regagné sa chaire, qu'il rencontra parmi ses disciples des flatteurs , prêts à blâmer sa promesse de rétractation comme un acte defaiblesse. Nous trouvons à cette époque, dans son entourage, deux hommes qui furent ses imprudents conseillers , pour ne pas dire ses mauvais génies, Amauld de Brescia et le sous-diacre Hyacinthe. Le premier venait d'être chassé de son pays pour ses désastreux essais de réforme politique et religieuse. Hardi, entreprenant, impatient de l'autorité ecclésiastique, ce tribun éloquE-nt, qui déniait au clergé le droit de posséder, avait tenté de substituer au pouvoir épiscopal un gouvernement laïque et républicain. Trompé dans ses efforts et condamné à l'exil , il s'était retiré en France auprès
(1) Hug. MeleU.,e|>. iv, dans Hugo, Saerxaiitiq. Monum., II, 330.
(2) Cf. Hug, Metell., ep. v, ibid., p. 332.
Dji..;.,Coog[c
CONDAMNATION u'aBÉLAKII. 143
de son ancien maître, « ic Palatin, » qui Tit de lui son écuyerf ottmme parle l'abbé dfl Clairvaux (1). Le sousdiacre Hyacinthe, sans être qualifié du môme titre, remplit le même office. Altacbé déjà à la curie , dont il devait plus tard être l'un des membres les plus éminents, il était mieux que personne en mesure d'entretenir les illusions du novateur. U apportait de Rome l'assurance que la J'heologia Chrisliana et l'Introduclio ad Tkeologiam étaient entre les mains des cardinaux (2). Cette pensée, qui ilat- Idt infiniment le professeur de Sainte-Geneviève, lui enfla le cœur. Encouragé par ses confidents, il résolut de tenir léte à l'orage et de braver ses adversaires.
On était vraisemblablement aux premiers jours de mai. Une solennelle cérémonie d'exposition de reliques devait avoir lieu , le premier dimanche après la Pentecôte , dans la cathédrale de Sens , alors métropole du diocèse de Paris. De nombreux prélats et dignitaires de la province , l'archevêque de Reims et quelques-uns de ses sulfragantj, le roi de France lui-même, avaient promis de rehausser par leur présence l'éclat de celte fête populaire. Abélard crut voir dans cette imposante manifestation une occasion providentielle de repousser publiquement les accusations sourdes dirigées contre sa personne et ses écrits. Il s'adressa à l'archevêque de Sens, le priant de transformer en concile ou synode la réunion sainte qu'il projetait, et lui demandant l'autorisation d'y comparaître pour se justiùer. Sa lettre visait directement saint Bernard qu'il espérait confondre publiquement. L'archevêque accueillit avec faveur sa demande, qu'il transmit sans retard à l'abbé de Clairvaux. Mais celui-ci, surpris d'une telle provocation, refusa de se rendre au concile, alléguant son inex-
(1) Berfl.,ep. 189.
(2)BerD,, cpp. 189, 192, 103, S3S, e[c.
périence dans les combats de la parole, et faisant remarquer qu'il n'était qu'un enfant auprès d'Abélard habitué dès sa jeunesse aux exercices de la dialectique. Surtout il l'ugeait inutile et indigne de « laisser agiter ainsi la raison divine par de petites raisons humaines. » 11 ajoutait que les écrits d'Abélard étaient des témoins suffisants pour l'accuser et qu'après tout, c'était l'affaire des évêques et non la sienne que de juger en matière de dogme (1).
Cependant les esprits se remuaient. Les disciples d'Abélard escomptaient bruyamment d'avance le triomphe de leur mailre. La rumeur publique apporta bientôt à Clairvaux la nouvelle de leurs téméraires espérances. Le danger devenait pressant pour la cause catholique. Céder sans combat à la veille de la lutte , c'était compromettre les intérêts de l'Église et préparer peut-être à Abélard une victoire aisée et retentissante. Les amis de Bernard comprirent la gravité de cette situation et , à force de représenter au saint abbé les conséquences de son abstenu tion , ils fmirent par lui faire accepter le rôle de défenseur de l'orthodoxie.
L'abbé de Clairvaux ne céda pas sans larmes. Mais, sa résolution arrêtée, il mit tout en œuvre pour terminer son honneur une polémique qui était devenue par la tactique d'Abélard presque une affaire péronnelle. Son premier soin fut de s'assurer du concoure actif des évéques, « C'est plus encore votre affaire que la mienne, leur écri vait-il. L'épouse du Christ confiée à votre garde est, malgré votre vigilance, étouffée sous une forêt d'hérésies, sous une moisson d'erreurs. 11 est bon d'être patient à l'émonde; le serviteur de Dieu ne doit pas tns les procès. Mais on nous convoque à
'; cf. ep. 180.
CONDAMNATION d'aBÉLARD. 147
Sens pour l'octave de la Pentecôte, et on nous provoque à la lutte pour la défense de l'Église. Je puis compter, je l'espère, sur l'appui des amis de Jésus-Christ. Je vous avertis un peu tardivement; mais il faut en rejeter la faute sur les ruses d'un ennemi qui espérait nous surprendre, nous trouver mal préparés à la résistance, et dont la per-fidie se trahit déjà dans la brusque promptitude avec laquelle il nous a défiés (1). »
Cette lettre et la précédente montrent combien Abélard s'était mépris en demandant h se présenter devant un synode. 11 regardait sans doute la discussion publique comme une véritable joute , où la victoire demeurerait au plus habile , et se flattait de vaincre aisément un adversaire peu habitué aux subtilités de la dialectique. Malheureusement pour son calcul, ce n'était pas ainsi que l'abbé de Ckirvaux envisageait l'œuvre conciliaire. Il songeait uniquement à organiser un tribunal devant lequel le théologien suspect comparaîtrait en accusé. C'est pour cette raison qu'il avait d'abord décliné l'invitation de l'archevêque de Sens. Siéger au concile comme juge eût été de sa part un empiétement sur le droit incommunicable des évéques; y assister comme accusateur lui paraissait mûme fort périlleux.
Au jour fixé, dès la veille même, Henri le Sanglier vit arriver dans sa ville métropolitaine tous les évêques de sa province , à l'exception des évêques de Nevers et de Paris, empêchés pour des raisons qu'on ignore. Ces suffragants étaient l'évêque de Chartres, Geoffroy de Lèves, ancien élève d' Abélard, son éloquent défenseur au concile de Soissons, Hugues 111 d'Auxerre, ami intime de l'abbé de
(1) Bern., ep. 187; cf. cpp. 189-190; Bem. Yita, lib. lU, cap. v, nM3.
Clairvau;^, Éiie, évoque d'Orléans, Alton de Troyes, Hanassés de Heaux. L'archevêque de Reims, Samson des Prés, convoqué comme nous l'avons dit, amenait avec lai trois prélats, Alvise, évêque d'Arras, Geoffroy de Chàlons et Joscelin de Soissons. A leur suite, un grand nombre d'ecclésiastiques de tous ordres, abbés, prieurs, doyens, archidiacres, écolâtres, Gilhert delaPorrée par exemple, envahissaient la cité. Le roi apparut escorté de ses grands officiers. Parmi les seigneurs , on remarquait surtout Guillaume, comte de Nevers, que sa dévotion devait un jour mener à la Chartreuse. Enfin on put saluer les deux personnages dont la seule présence aurait sufO pour attirer l'attention publique , saint Bernard et Abélard : l'un faible, soufi'rant , couvert de son humilité , précédé d'une renommée de sainteté merveilleuse et du bruit de ses miracles; l'autre , déjà courbé par l'Sge , mais d'une allure toujours ferme et le regard plein d'assurance.
Le 2 juin 1140 {!), octave de la Pentecôte, après la cérémonie de l'exposition des reliques , l'abbé de Clairvaux , préludant aux séances du synode , monta en chaire et recommanda Abélard aux prières de son auditoire : « Conjurez Dieu, dit-il, de le rendre tel que le soupçon ne puisse désormais l'entacher (2j. » Le soir, les prélats tinrent une conférence privée dans laquelle ils étudièrent, sous l'œil du saint abbé, les matières de la discussion du lendemain. Bernard produisit les ouvrages d'Ahélard, en
(1) La date du concile de Sens a élé l'objet de longues conlroverses. Cu excellent critique, U. Deutsch {Die Synode voit Sens, p. SO-51) la Qie en 1141 ; et sou opinion fait loi en Allemagne (cf. Berolisrdi, Koitrad ///, p, 735, note U ; Jaffé, Beg., n»' 8146-8149]. Kons irons démontré ailleurs {Revue des Qaest. hisl., Juillet 1B91, p. lS5-!4â) que cette opinion est insoutenable.
(2) Berengarii Àpologet., ap. Consin, II, 772.
co^DAM^■ATION d'arélahd. 149
lira les propositions les plus téméraires, dont il prouva l'hétérodoxie, en les comparant avec l'enseignement de l'Écrifure et des Pères, particulièrement avec la doctrine de saint Augustin. On tomba aisément d'accord sur la nécessité d'une rétractation de l'auteur (1).
Ce travail préliminaire simplifiait les opérations publiques du concile. La première séance s'ouvrit le lendemain dans l'église métropolitaine de Saint-Étienne. Le roi y assista. L'abbé de Clairvaux occupait au milieu des prélats une place d'honneur. Après la récitation des prières accoutumées, l'un des évéques prit la parole et s'attacha à démontrer l'importance de la vraie foi. Abélard fut ensuite introduit. Bien qu'il ne pût se dissimuler que les évoques , dont il avait escompté l'approbation, étaient devenus ses juges, il ne parut pas d'abord redouter l'issue du débat. Avec cette présence d'esprit qui est la marque des bommes supérieurs, il dit ironiquement à Gilbert
(I) Nous adraeltons avec Deulsch {Die Sgnoile von Sens, p. 39-iO) l'eiUtence de cette ronrérencc privée, en nous foudanL comme lui, d'une part, sur le témoignage de Bérenger {loc. cil., p. 772 et suiv.) qui parle d'une séance conciliaire inter pocula, — calomnie qui serai) ahiurde si elle ne faisait allusion au repas des évËques, immédiatement suivi d'une réunion particulière à laquelle Abélard ne fut pas convoqué, — et, d'autre part, sur un passage de la lettre Hynodale (ep.33;), où il est question d'un examen des ouvrages d'AtKlard, pridie ante faclam ad vm appeUationem . fait la veille du jour où c«lui-ci en appela au Pape. Celte séance privée élait-elle légitime? Dentsch ne le pense pas. Four qu'elle le fût, à son sentiment, il eût fallu qu' Abélard y tbi admis {Die Synode, p. 23; cf. Keander, Der Mtige Bernhard, II, p. 1-2, note). Il en appelle pour juslifier sa pensée an teile de YBislorio Poniif. (Mon. G., XX, 522], qui assinile id la conduite de Bernard à celle qu'il suivit plus tard i Reims pour faire condamner Gilbert de la Portée. L'auteur nous parait oubrm que l'abbé de Clairvauiesl ici, comme à Reims, simplement au ■ervice des Juges de la foi et prépare avec eux la matière d'un Jugement, et non d'une discussion d'école.
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de la Porrée, en traversant la foule qui s'ouvrait devant lui pour lui livrer p
Kain tua res agitur, paries euin proxiimis ardel , Prends garde i ta maison, quand le mur voisin brûle,
prédisant ainsi sept ans à r&vance les synodes de Paris et de Reims, où saint Bernard devait encore, pour quelques nouveautés de doctrine, poursuivre et faire condamner le subtil évêque de Poitiers (1).
Lorsque l'illustre professeur, subitement transformé en accusé, eut pris place sur le siég^e qui lui était assigné, l'abbé de Glairvaux, chargé du rôle de promoteur, se mit en devoir d'énoncer les dix-sept propositions extraites , dés la veille , de la Theologia Ckristiana , de Vltitroductio ad Tkeologiam, du Scito teipsum, et d'un autre ouvrage intitulé Liber senlentiarum (2), et avertît l'auteur que le choix lui était oH'ert ou de renier les textes
(1) Bem. Vila, lib. III, cap. y, n"* 13, 1&; Bern., ep, 337; Bereog , Apotog., loc. cit. Le mot d'Abélard n'est pas absolument autbentidue : Ferunt.
(2] Abélard a désavoné ce dernier ouvrage [Apologia , p. 722) et vent qu'oD le lui ait attribue de mauvaise foi ou par ignorance. G'e»t |)eut-etre encore là un Taui-fuyant. Rhelnwald a en effet publié sous le litre de Epilome Theologix christianx (Berlin, 1^31) un Liber tenlentiarwii ^i reproduit exacleroent la théologie d'Abélard. L'auteur, parlant à la première personne, renvoie le lecteur à son Commentaire de l'épitfe aux Romains. Comme d'aulre part le style est plus vif que celui de là Theologia Ckristiana et de V Introdiictio , Gleseler a émis la conjecture que le Liber sententiarum serait un câbler rédigé pendant tes leçons d'Abélard par un de ses disciples. Celle hypothèse résoudrait toutes les dlfflcultés. Aussi est-elle généralement admise en Allemagne. Voir, sui' cette question, Deutscb, Peter Ab'ùiard, Beiiage II , p. 463-456. De la sorte, Abélard a pu nier qu'il eût écrit le Liber sententiarum; mais, pour ses juges comme pour ses hîslorlens, un tel livre', résumé de ses leçons, est un document qui vaut un ouvrage du professeur lui-même.
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cl)^DAHNATlo^* d'abëlard. 151
incriminés , ou de les corriger, ou enfin de les justifier par (les raisons théologiquea. Mais à peine avait-il achevé ces mots, qu'Abélard se redressa avec fierté et déclara devant ses juges étonnés qu'il en appelait au Pape. Personne ne crut d'abord qu'il prit sérieusement un tel parti ; mais on eut beau lui promettre une pleine liberté de défense et une entière sécurité pour sa personne, il persista dans son appel et déclina obstinément la compétence d'un tribunal qu'il avait M-méme choisi (1).
Que s'était-il passé dans son esprit? Othon de Freisingen raconte qu'il fut saisi par la crainte d'une sédition populaire. L'invraisemblance de cette allégation suffit pour en faire justice [2). Selon Geoffroy d'Auxerre, la majesté de ses juges aurait troublé sa mémoire , obscurci sa raison et affaibli son courage (3). Il est fort probable qu'il fut déconcerté par le tour que prenait dès le début le concile. La séance secrète de la veille, dont l'écho était sikrement arrivé jusqu'à ses oreilles , ne lui présageait rien de glorieuï. Le rôle d'accusé n'était pas pour lui sourire, il pressentit une condamnation. Se référant alors aux assurances flatteuses que lui avait données le sous-diacre Hyacinthe, il en appela du jugement prévu du concile au jugement préjugé favorable de la cour de Rome.
Cette détermination inopinée rendait la position des évéques embarrassante. Abélard, en les choisissant comme témoins, les avait nécessairement par cela même pris pour juges. Mais aujourd'hui qu'il se dérobait à leur tribunal
(1) Bern., ep. 337.
{Vi Bérengev n'eût pas manqué de mentionner ce daiigei. s'il edt ''lieté. 1t semble qu'il y a dans l'hypolliËse d'Otbon de Feisiagen une réminiscence dn concile de Soissons. Cf. Hist. Calamil.. éd. Cousin, I, 19.
[3) Bern. Vita, lib. JII, cap. v, n° li.
par un appel à une cour plus haule, étaient-ils en droit )utre et d'exercer leur juridiction. Celte quess critiques se sont posée après eux n'offrait pas é grave. Si un simple concile provincial est en ger un ouvrage sans le consentement de l'aume après sa mort, comment l'autorité doctrièques réunis 4 Sens pourrait-elle élre sérieusestée?
ut cependant, et en plein concile, à ce qu'il ir le sous-diacre Hyacinthe. Son discours ne is parvenu. Mais on devine , à la lecture des dolu'il jeta le trouble et l'effroi dans l'assemil doute que les évoques et l'abbé de Clairvaux l'aient été menacés des foudres de la cour ronard n'était pas homme à céder aux menaces. ice pour le Saint-Siège, et pour mettre le condu reproche d'incompétence, il abandonna le Pape, malgré l'irrégularité de son appel, — nus canonica viderelur, — et engagea les Pères loctrine, séance tenante. Le procès suivit son
mce pouvait dès lors être portée sans autre e celui qui avait précédé la comparution d'Ajendant, pour ne pas précipiter leur décision, s voulurent que les extraits frappés de suspi- :t tus et relus en public. Puis, laissant de côté lions susceptibles d'une bonne interprétation,
lus mulla mala attendit tiobis ; nec enim qu«e volnit fecil d Tisus est mihi patienter ferendus de me, qui nec perneccuriie incuriailla pepercit, u Bern., ep. 189, n° 5-, I' 2. DeuUcb (Oie Synode von Sens, p. 15) traduit in r la cour de France : an deiii franzSsischeii Hofe. C'est s'agil du concile tenu à Sens.
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CONDAUMATION U'aBÉLAKD. 153
ils restreignirent leur censure k quatorze articles, qu'ils déclarèrent pernicieux, manifestement condamnables, et qu'ils condamnèrent, en effet, comme opposés à la foi et ouvertement hérétiques (1).
Cette condamnation embrassait, à coup sûr, plusieurs erreurs d'une extrême gravité. Les propositions qui les contiennent ne se trouvent pas toutes littéralement dans lea écrits d'Abélard ; mais « elles sont en général authentiques , dit Rémusat , et les apologistes du philosophe ont eu tort de les contester (2). » Le résumé que nous en avons donné montre qu'elles tendaient à ruiner l'enseignement catholique. Sans doute, elles étaient cparses dans de vastes traités dont le caractère était, au sentiment de plusieurs, franchement orthodoxe. Mais comme elles formaient soit les prémisses, soit le nœud, soit les conséquences de longs développements et d'une argumentation suivie, elles étaient d'autant plus dangereuses, qu'elles s'insinuaient insensiblement dans les esprits et les préparaient h recevoir sans étonnement toutes sortes d'erreurs. Elles étaient, si l'on veut, tempérées par des déclarations, modifiées par des développements ou des restrictions qui permettaient d'absoudre celui qui les avait émises du crime d'hérésie formelle. Mais le refus de les expliquer ou de les renier plaçait le novateur dans une position équivoque, sinon condamnable. Bref, la conduite d'Abélard autorisait les Pères du concile de Sens à juger sa doctrine avec toute la sévérité d'une justice inflexible. Cette décision du concile ne terminait cependant pas le débat. En prenant congé de ses juges, Abélard avait suspendu sur leur tête une épée menaçante par son appel au
(l)B*m., ep. 3Î7; Beni. Vila, loc. cit.; OUo Frisiiiij-, toc. cit. (î) Abélard, I, 215.
Pape. Rome , k qui il était réservé de se prononcer sur sa personne , ne pouvait échapper à ta nécessité d'examiner en môme temps sa doctrine, c'est-à-dire, par conséquent, de reviser les actes du concile de Sens. Et de cet examen allait sortir soit la ratification, soit peut-être l'annulation de la sentence portée par les évéques français. Bien que cette dernière alternative fût extrêmement improbable, elle ne idssait pas d'inquiéter saint Bernard. Pour parer un tel coup, qui eût ruiné toute son œuvre, il déploj-a une activité qui tient du prodige, attestée d'ailleurs par une volumineuse correspondance. Jamais sa plume ne fut plus féconde, plus éloquente, ni plus hardie. Il semble qu'il ait voulu prendre d'assaut la curie romaine et lui dicter ses volontés.
C'est d'abord le pape Innocent 11, qu'il entreprend de gagner. 11 lui adresse à la fois trois lettres très pressantes, rédigées, les deux premières de concert avec les Pères du concile (I), l'une au nom de l'archevêque de Sens et de ses sutTragants, l'autre au nom de l'archevêque de Reims et des évéques de Soîssons, de Châlons et d'Arras, la troisième en son nom propre et pour laiustiûcatîon do sa conduite personnelle,
La lettre synodale , signée des évoques de la province
(1) Suivant l'opinion reçue, ces deui lellrea ont été rédigée» par !,aint Bernard. Denl^li [Die Synode von Sens, p. 29) a essayé d'établir que la première est due i la plume d'un clerc de l'Église de Sens. Katre autres raisons, il met en avant le mot prxiaxatvs «t la phrase ; Itaque per lolam Gattiam , qui tranchent avec le style de saint Bernard. La remarque est juste ; mais nous savons par ailleurs (voir Deuisch lui-même, ibid., |>. 37) que la lettre a été retouchée, très probablement par l'archevêque de Sens. Or û la retouche eiplique des phrases telles que celles-ci : Imo cerle Sancti Spiritus igné ivtrensus... pridie. ante foctam ad vos appellalionent . pent-on dire absolument que les différences de style signalées en d'autres endroits Kc «oient pas dnes i la même cause?
C0:4DAMNATI0N u'aBÉLARD. 1S3
de Sens, expose en détail les motifs de la coadamnation qui frappait la doctrine d'Âbélard. Les témérités du professeur de la montagne Sainte-Geneviève, l'émotion que ses ouvrages causaient dans le public des écoles et des rues, les démarches charitables que l'abbé de Clairvaus avait faites auprès de lui pour l'arrêter sur le bord de l'abîme, les bravades du novateur et de ses disciples , forçant par un défi le concile à se réunir et Bernard à y paraître , l'ouverture de la séance publique et la fuite soudaine de l'accusé, se dérobant, sans raison apparente, au tribunal qu'il avait lui-même choisi, malgré la sécurité du lieu et l'impartialité des juges (!), en un mot tous les incidents du procès sont racontés avec art et de manière a prévenir favorablement l'esprit du souverain Pontife. Les Pères ne manquent pas d'ajouter que si, vu l'imminence du péril qui menaçait l'Ëglise de France, ils ont condamné la doctrine d'Abélard , tout en abandonnant le coupable h la justice de Rome, ils n'ignorent pas cependant que leur jugement, pour devenir irréformable , doit être ratifié par l'autorité infaillible du successeur de Pierre. Aussi demandent-ils instamment qu'Innocent II confirme ou môme aggrave la rigueur de leur sentence. « Si Votre Sainteté, disent-ils, daignait imposer silence à maître Pierre , lui interdire d'enseigner et d'écrire, et supprimer ses livres semés de dogmes pervers, vous arracheriez du sanctuaire les épines et les ronces; et la moisson du Christ aurait encore la force de croître, de fleurir et de fructifier. »
La seconde lettre (2) insiste sur d'autres considérations, également propres à discréditer l'accusé et sa mé-
\{] ' QuamTi« libéra sibi dsrelur audientU, tutumque locum et aM|uo5 haberel indices. » Ep, 337, n° 'i.
thode théologique. « Pierre Abélard lente d'anéantir le mérite de la foi chrétienne, en émettant la prétention de comprendra par la raison humaine tout ce qu'est Dieu. Il monte jusqu'aux cieux et descend jusqu'aux abîmes. Rien ne lui échappe. Cet homme, si grand à ses propres yeux, le sur les hauteurs et sur les merveilles qui le passcrutateur imprudent de la majesté divine et fabrir d'hérésies. Son livre sur la Trinité , condamné par gat de l'Église Romaine, avait déjà subi le supplice I. Maudit soit celui qui a restauré les ruines de Jéri- Bon livre est sorti de la cendre, et avec lui se sont lées tontes les erreurs qu'il renferme. Il étend ses mx jusqu'à la mer et ses rejetons jusqu'à Rome. Cet le ose se vanter que son livre trouve dans la curie poser sa tête. De là, son audace toujours crois- .. 11 faut donc apporter un prompt remède à la con- I qui gagne la multitude :
Sera medicina paralur Cum mala per longas invalaere «toras.
Le remède e»t sans force Quand le mat s'est accru par un trop long séjour (1). ■
3bé de Clairvaux n'avait pas oublié les critiques niantes auxquelles son intervention dans tes atfainérales de l'Église avait jadis donné lieu. Justement idé que sa personne était ici de nouveau en cause, lut dégager pleinement la responsabilité qu'il avait urs assumée à contre-cœur. Sa lettre, tout humide mes, respire un profond dégoût des luttes de la vie, m même temps un zèle ardent qui n'entend pas se iter d'une demi-victoire : « Nous avons échappé au *ierre de Léon), s'écrie-t-il , et nous voici aux prises
ïid-, De remédia atnorU, vers 9(-9ï.
CONDAMNATION d'aBÉLARD. 107
avec le dragon... Un Goliath s'est levé, baut de taillet armé pour le combat, précédé de son écuyer, Ârnauld de Brescia. Leurs écailles sont si étroitement unies, qu'un souffle ne saurait les pénétrer. La guêpe de France a donné un coup de sifflet à la guêpe d'Italie (1), et toutes deux se sont jetées sur le Seigneur et son Christ. Goliath apoussé sa clameur contre les phalanges d'Israél el insulté l'armée des saints avec une audace d'autant plus ^ande qu'il sentait que David n'élait plus là. <> Suit un récit minutieux de la part que l'abbë de Clairvaux a prise au concile de Sens et que nous connaissons. « Maintenant, ajoute-t-il, c'est à vous, successeur de Pierre, de juger si celui qui attaque la foi de Pierre doit trouver un refuge auprès de la chaire de Pierre. Rappelez-vous les devoirs de votre charge... Si Dieu a suscité de votre temps la fureur des schismatiques , c'était afin qu'ils fussent brisés par vos soins. J'ai vu l'insensé aux puissantes racines..., pareil au cèdre du Liban. La malédiction est tombée sur sa beauté. Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus... Aiin que rien ne manque à votre gloire, voici maintenant des hérésies qui s'élèvent... Père bien-aimé, saisissez, tandis qu'ils sont encore petits, les renards qui ravagent la vigne du Seigneur (2). »
Le rapprochement que l'abbé de Clairvaux établit entre le nom d'Abélard et celui d'Arnauld de Brescia était habile. La triste réputation que le tribun italien s'était faite dans son pays ne pouvait manquer de rejaillir sur le Ihéologien français, qui n'avait pas craint de le prendre sous son patronage. Bernard signale en outre, avec une égale opportunité, les mauvais propos qu'un autre ami
(1) <c SibUavit apis qufe erat in Francia api de Ilalia, " ep. 189 : ïlluswD BU texte d'Isaïe, vu, 18.
(î) Ep. 189.
d'Abélard, le sous-diacre Hyacinthe, avait tenus au concile de Sens sur la curie romaine et sur la personne même du souverain Pontife (1). On devine l'effet de telles dénonciations , qui interessaient l'amour-propre des juges à la cause même de la justice et de la vérité.
L'abbé de Clairvaux ne se borne pas à solliciter la condamnation d'Abélard en cour de Rome; il en prépare les éléments , il en fournit les considérants , comme on dirait aujourd'hui. Indépendamment de la triple relation qu'il rédigea pour le pape, il composa à son intention, sous forme de lettre, un traité dans lequel il examine et discute les principales erreurs du professeur de la montagne Sainte-Geneviève, u Cette composition , dit Uémusat (2), a été justement placée parmi les meilleures de son auteur. » On lui a cependant reproché de n'embrasser pas dans leur ensemble les doctrines du novateur. On ne saurait, au moins, méconnaître que, malgré certaines exagérations de langage, elle ait frappé juste. Ce que Bernard vit, et il vit bien, c'est qu'un certain abus de la méthode spéculative était le caractère et lé péril de la théologie d'Abélard. Aussi insiste-t-il particulièrement sur ce point en divers endroits de sa lettre. La Trinité et la Rédemption sont les seuls dogmes spéciaux dont il s'occupe avec quelque étendue, Peut-être en vouant à l'exécration les théories d'Abélard, ne tient-il pas un compte suffisant des protestations de bonne foi que celui-ci a semées dans la Theologia Chrisliana et Vlntroduclio ad Theologiant. Les coups, dirigés principalement conlre la doctrine, retombent parfois sur l'auteur lui-même avec une violence inouïe. Mais il est évident que la pureté du
CONDAMNATION d'ABÊLARD. 159
dogme était ie principal ou mieux l'unique objet qu'il voulait préserver de toute atteinte. Dans ce duel théologique , il prend sur son adversaire une remarquable supériorité , et fait preuve d'une science ecclésiastique qui va de pair avec celle des plus illustres professeurs de son temps, si elle ne l'éclipsé. Parfois, au cours de la discussion, il s'anime jusqu'à rencontrer les accents de la plus haute éloquence; et l'on ne saurait dire lequel est le plus convaincant, dans cette longue argumentation, de son esprit ou de son cœur. Le pieux abbé clôt sa lettre, en remettant toute l'afTaire entre les mains de celui qui est armé par Dieu pour soumettre toute intelligence à l'obéissance du Christ. >< On trouve, ajonte-t-il, dans les autres écrits du novateur, plusieurs autres propositions également mauvaises; mais ni le peu de temps dont je dispose, ni l'étendue d'une lettre, ne me permettent de les réfuter. D'ailleurs, je ne vois pas que ce soit nécessaire; elles sont d'une fausseté si évidente, que les raisons les plus communes de notre foi suffisent pour les détruire. Cependant , j'en ai dressé un recueil que je vous envoie (()..
Les Pères du concile avaient joint à leur récit une pièce justificative du même genre (2). C'est ce document, ou plus probablement le recueil de saint Bernard , qu'Ursin Durand a retrouvé au Vatican et que Mabillon a placé en tête de la lettre que nous venons d'analyser. Il comprend Quatorze passages littéralement extraits des ouvrages crAbélard et dont l'hétérodoxie n'est pas contestable (3). Ce qui les attendait à Rome , c'était évidemment la note
(!) Ep. 190, seu Ttact.de Errorib. Abxlardi, Uisne , t. CLXXXII, p, 1054-1072.
(2)Ep. 337, n- 4.
(3) Migne, CLXXXII, col. 1049-1054 ; Cousin, II, 765-T70.
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d'hérésie ou tout autre signe non moins exprès de désapprobation.
Cependant, l'abbé de Clairvaux ne parvenait pas à se rassurer complètement contre les menaces du sousdiacre Hyacinthe. Les cardinaux, ou du moins plusieurs d'entre eux, lui inspiraient toujours de la défiance. Il n'était pas impossible qu'Abélard eût des intelligences dans le S acre- Collège. Le cardinal Guy de Castello, l'un de ses plus illustres disciples, possédait quelque autorité auprès de ses collègues. Une opposition ouverte ou cachée ne pouvait-elle venir de ce côté et tenir en échec le reste de la curie, ou même circonvenir le souverain Pontife lui-même? C'est à conjurer ce nouveau péril que Bernard consacre jusqu'à dix lettres, toutes plus pressantes les unes que les autres (1).
La première, d'un caractère général en quelque sorte officiel, s'adresse à tous les cardinaux. « C'est vous qui avez la charge d'ôter les scandales du royaume de Dieu, de couper les épines naissantes et d'apaiser les querelles. C'est pourquoi nous venons vous exposer les dommages fails à la foi et les injures faites au Christ. » Suit une peinture animée des troubles que la méthode théologique d'Abélard a provoqués dans l'école et dans le peuple. « Lisez, s'il vous plait, le livre de Pierre Abélard,
(I) Bpp. ISS, 192, 193, 331-336, 33S. Mous plaçons après le concile de Sens loate c«Ue correspondaDce de sainl Bernard. En voulant en rapporter une grande partie au temps qui précéda la condamnation d'Abélard, Rémusat. ce semble, s'est mépris. Hérélé {Conciliengesehickte, V, 404) et Deutsch [Die Synode von Sciis. p. ilj rejettent absolument son opinion comme inconciliabln avec la snile des faits et le contenu même des lettres. Les épllres 1S3 et 330 pourraient seules donner lieu  quelque doute. Dans l'épltre 193, il est question de la condamnation de Soissons et non de celle de Sens. L'épitre 330 ofrre une esquisse de l'épllre 1S9, sauf l'allusion au concile de Sens.
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CONRAIINATIO.W d'aBÉLABD. 101
<iu'il intitule 7'kèotogie; vous l'avez entre les mains : car on le colporte dans la curie, paraîl-il. Lisez le livre de ses Sentences et celui qui a pour titre Scito teipsum; vous verrez quelle moisson d'erreurs et de sacrilèges y fleurit; vous saurez ce qu'il pense de la Trinité, du Christ, de la grâce, du péché, etc. Si mon indignation vous parait juste, vous la partagerez, et, agissant selon le pouvoir qui vous a été confié, vous châtierez publiquement uu crime public, et vous fermerez la bouche de ceux qui professent l'iniquité (1). »
Avec ses amis particuliers, Bernard prend un ton plus impératif. « C'est votre coutume de vous lever toutes les fois que j'entre dans la curie, écrit-il au cardinal Grégoire Tarquin. Eh bien, me voici, levez-vous! Me voici, non pas moi, mais ma cause qui est la cause du Christ; levez-vous contre Pierre Abélard qui va se présenter devant vous pour essayer de juatifler ses iniquités (2). »
Puis, dans l'ardeur de !a polémique, le style s'échaufl'e et tourne à l'invective. Les coups portent, non plus seulement sur la doctrine d'Abélard, mais sur sa vie et sur ses mœurs. C'est un religieux sans règle, un prélat sans sollicitude, un abbé sans discipline, qui n'a du moine que le nom et l'habit. Homme à double face, vous voyez en lui au dehors un Jean-Baptiste ; pénétrez au dedans , c'est un Hérode. Quoi encore? une couleuvre tortueuse, sortie de sa retraite, une hydre qui, pour une tête coupée à Soissons, en pousse sept autres plus terribles. Tranchons le mot, c'est un hérétique : car il ne se borne pas à prop^er l'erreur par les mensonges qu'il fabrique et les dogmes pervers qu'il invente, mais il soutient ses erreurs avec opiniàtrelé; eniin, c'est le précurseur de l'Ante-
|l)Ep. 1S6.
(IjKp. 333; cf. 334 et 335.
christ ; Prxcedil ante fadem Anticliristi. « Qui donc se lèvera pour fermer la bouche de ce fourbe? 11 est prêt à se faire condamner encore, comme si ia première condamnation nesufQsaitpas! Que dis-je? il est tranquille : car il se glorifie d'avoir pour disciples les cardinaux et les clercs de la cour de Etome , et il invoque comme défenseurs de ses hérésies ceux-là même qui doivent le juger et le condamner. N'y aura-t-il donc personne qui ressente les injures faites au Christ (1)? »
A la chaleur de ces accents , on en reconnaît la sincérité. Il faut cependant avouer qu'ils dépassent la mesure. Chose remarquable et aussi regrettable, le grand apôtre du douzième siècle, dont la langue toute trempée de charité distillait habituellement la douceur, s'abandonnait parfois à des violences d'expression qui déshonorent les bonnes causes plus encore qu'elles ne les servent. Ici, en particulier, aux bonnes raisons il joint les injures. Évidemment, les injures sont de trop. Toutefois ces excès ne sauraient faire douter de la pureté et de la noblesse des sentiments de l'abbé de Olairvaux. S'il fallait chercher, je ne dis pas l'excuse, mais l'explication de telles invectives, on la trouverait aisément dans le mauvais goût de l'époque, qui se complaît trop au style imagé de la Bible, dans l'exaspération où la conduite inexplicable d'Abélard avait jeté ses juges, dans la nécessité où se trouvait l'accusateur de frapper fort autant que juste, enfin dans l'isolement de la cellule qui faisait perdre à notre saint la modération qu'il gardait toujours en présence de ses adversaires. Tant qu'il avait entretenu Abélard de vive voix , sa parole avait gardé le ton qui conve-
(Ij Ep. 193, ail Yvonem cardinal, preabyt.; cp. 331 , iid Steph. card. Pranest.; ep. 332 el 334. Yïes et Etienne étaient deui Français, sorlk l'un de Sainl-Viclor de Paris, l'autre de l'Ordre de Clteaux.
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CONDAMNATION h'aBÉLARI). 163
naît à leur commune dignité. Mais , à distance , le respect des convenances et la crainte de blesser une àme ne le retenaient plus. II cède aux transports du zèle qui l'aaime. Rien cependant n'est moins haineux que son indignation. Ses colères sont colères de- colombe; elles n'ont pas de liel. Abélard lui-même s'en convaincra, le jour où il reviendra à résipiscence. Du reste, ce qui montre la droiture des sentiments de Bernard, c'est que, lorsqu'il s'adresse à des amis d'Abétard, à Guy de Castetlo par exemple , son style n'est pas moins vif, le ton de sa lettre n'est pas moins impérieux : « Sachez-le , dit-il , parce qu'il vous est utile de le savoir, vous à qui Dieu donne la puissance , il importe à l'Ëglise , il importe à cet homme lui-môme qu'on impose silence à sa bouche pleine de malédiction, d'amertume et de ruse(l). »
Et comme si ce réseau d'accusations, déjà si vaste, n'était pas encore assez étendu pour envelopper sûrement Abélard , lorsqu'il se présenterait devant la curie , Bernard charge le porteur de ses lettres, un moine de Hontiéramey, du nom de Nicolas, diplomate avisé, fertile en expédients , plus tard faussaire et traitre , de s'associer un certain abbé italien qui avait probablement ses entrées au Latran et de presser, de concert avec lui, par des démarches habiles et répétées, la condamnation du novateur (2).. Ayant de la sorte pris toutes ses sûretés, l'abbé de Clairvaux rentra dans son repos, laissant à d'autres le soin de protéger sa propre réputation contre les attaques de son adversaire.
Abélard, en effet, n'était pas demeuré inactif. Au lendemain du concile, il avait composé une profession de foi dans laquelle , non content de défendre pied à pied ses
[1) Ep. I9ï.
(î) Epp. 189, 336, 338,