‹ Vie de Saint Bernard, abbé de ClairvauxChapitre 18 sur 58 · TIE RE SAINT HEHNABD · texte numérisé non relu

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théories et ses erreurs, il accuse l'abbé de Clairvauit d'ignorance, de falsification et de frénésie (1). A son tour, il manie deux armes à la fois, l'ironie et l'outrage; Bernard n'est plus à ses yeux qu'un démon, transformé en ange de lumière (2), 11 est regrettable qu'Ollion de Freisingen n'ait cru devoir ne nous, conserver que le commencement de cette apologie (3). Nous n'en connaissons ou, pour mieux dire, nous n'en devinons le contenu qu'à travers les allusions et les citations d'un anonyme, qui la réfuta avec une grande vigueur et une surprenante érudition. Cet auteur, ancien disciple d'Abélard, abbé de moines noirs, grand ami de Hugues, archevéqne de Bouen, auquel il dédie sa dissertation en trois livres (4) , reprend la thèse de l'abbé de Clairvaux, qu'il exagère même en un point (5), et conclut à la condamnation de la théologie d'Abélard qu'il traite de « diabologie(6). » Revenu d'un premier mouvement de colère, Abélard eut bientôt compris la nécessité de renoncer à l'aigreur

(1) DUpuialio anonymi abbatis, ap. Tiasier, BIbtiolh. PP. CUlerc, vol. î, l. IV, p. 238-259; Migoe, t. CLXXX, p. 283 el buÎt.

(2) Ibid., Tissier, p. 246.

(3) Be Gest. Frid,, lib. I, cap. 49.

[4} C'est la Dispulatio déjà citée. Tissier l'attribue à tort à Guillaume de Saial-Tliierry. Elle n'est pas davantage de Geoffroy d'Auierre, comme l'a cru Rémusat {ibëlard, I, 333, note); car Geoffroy la tioanc lui-mime dans sa fameuse lettre au ordinal d'Atbano (Migne. CLXXXV, p. S96, et aUt. des G., XIV, p. 331), comme étant d'un abbé de moines noirs. L'aulear dit de lui-mjme [ap. Tissier, p. 24a) : « Petro (Abselardo) atrictisslma fami Mari taie conjunctus fui. » Il n't écrit qui la prière et sur l'ordre de l'archeïèque de Rouen, p. 256;

Cf p 251

(a) L auteur anonyme (p. 256) attaque la proposition suivante : Gratta est omntbiu hominibut communis; proposition conforme à la doctrine de saint Prosper et de saint Tbamas. Cf Tissier, p. 138 el

(61 n Diabologia llla. » p. 238. Cf. 239, 243.

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COIHDAMNATION D ABELARD.

d'une polémique qui aggravait ses lorts, siiHÎh-^ea erreurs, et qui était plus propre à empirer sa situation qu'à lui ménager la faveur de l'orthodoxie (1). L'apologie qu'il adresse alors à Héloïse marque le changement qui s'opérait insensiblement dans son âme- Une raison puissante le poussait à formuler cette nouvelle profession de foi. Héloïse avait dû attendre avec anxiété l'issue du concile; elle frémit sûrement d'horreur contre saint Bernard, à la nouvelle de la condamnation de son époux. Par respect pour les sentiments religieux de l'amie qui , seule au monde peut-être, partageait pleinement ses joies et ses tristesses, Abélard ne pouvait laisser peser sur lui, ne fût-ce qu'un instant, le soupçon d'hérésie ou ' de rébellion contre l'Église. Il envoya donc à l'abbesse du Paraclet et à ses filles spirituelles une apologie profondément chrétienne et qui prouve une fois de plus que ses erreurs avaient leur principe dans son esprit plutôt que dans son cœur.

« Héloïse, ma sœur (2), toi jadis si chère dans le siècle, aujourd'hui plus chère encore en Jésus-Christ, la logique m'arendu odieux au monde. Ils disent, en effet , ces pervers, qui pervertissent tout et dont la sagesse est perdition, que je suis éminent dans la logique, mais que j'ai failli grandement dans la science de Paul. C'est , il me semble, la prévention plutôt que la sagesse qui me juge ainsi. Je ne veux pas à ce prix être philosophe, s'il faut me révolter contre Paul. Je ne veux pas être Arislote, si je suis séparé du Christ; car il n'est pas sous le ciel d'autre nom que le sien, en qui je doive trouver mon salut. J'adore le Christ qui règne à la droite du Père, etc. Telle est la foi dans laquelle je me repose. C'est d'elle

(I) c Per Apolojiam suam Iheologiam impejoral. • Tissier, p. 239-

(1) Ap. Consia, I, p. G80-6S1-

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que je tire la fermeté de mon espérance. Port de cet appui salutaire, je ne crains pas les aboiements de Scylla, je ris du gouffre de Charybde, je n'ai pas peur des chants mortels des Sirènes, Si la tempête vient, elle ne me renversera pas; si les vents soufflent, ils ne m'agiteront pas; car je suis fondé sur la pierre inébranlable. »

La sincérité du langage dans lequel est exprimée cette profession de foi ne saurait être contestée. S'il est douteux que la dialectique n'exerçât plus sur Aliélard les séductions d'une fatale sirène, il est visible du moins qu'il était décidé k défendre sa foi contre le péril de tels enchantements. Dès lors , on comprend qu'il ait cru pouvoir affronter le regard de ses jiiges et se laver tout à fait du reproche d'hérésie.

Il prit donc le chemin de la ville éternelle. Mais ce voyage, tardivement entrepris, ne devait pas s'achever. A Cluny, où le pèlerin s'arrêta pour prendre conseil de Pierre le Vénérable (I), la nouvelle de sa condamnation définitive éclata soudainement. Quelle que fût la délicatesse avec laquelle on l'en instruisit, ce dut être pour lui un coup de surprise terrible. Vraisemblabement, il ne put d'abord qu'en douter. Si le fait était vrai, que s'étaitil passé à Rome?

Les lettres de l'abbé de Glairvaux avaient porté leur fruit. Les propositions qu'il avait tirées des ouvrages du novateur pour les soumettre au Saint-Père, étaient articulées avec une telle netteté, que le doute n'était pas possible sur leur sens et leur hétérodoxie. Avant de les frapper, Innocent II consulta néanmoins le Kacré-Coltège; > mais la réponse des cardinaux flit conforme à l'avis de l'abbé de Clairvaux. Il ne se trouva pas, que l'on sache,

(1) Pelri Venerab., ep. IV, *.

CONDAMNATION D'aBÉLAR». lOT

un ami d'Abélard qui entreprit de défendre sa personne ou ses ouvrages. On le condamna sans l'entendre; et six semaines environ après le concile de Sens {16 juillet 1140), Innocent II adressait à ses vénérables frères, Henri de Sens, Samson de Reims et à leurs suffragants, ainsi qu'à son très cher fils en Jésus-Christ, Bernard abbé de Clairvaux, un rescrit daté de Lalran, qui contenait la sentence si instamment demandée. Après un préambule sur l'infaillibilité du Saint-Siège, le pape déclare qu'il a, sur l'inspection des lettres et des articles à lui déférés par le concile de Sens, reconnu avec douleur dans la pernicieuse doctrine de Pierre Abélard d'anciennes hérésies et des erreurs nouvelles. Il rappelle avec complaisance la défense faite, après le concile de Ghalcédoine, par l'empereur Marcien, de très chrétienne mémoire, à tout clerc, militaire ou laïque, de discuter publiquement les questions de foi déjà tranchées par l'Église. La peine des sacrilèges doit être appliquée aux contempteurs de cette loi; et, si le violateur est un clerc, il sera mis hors des rangs du clergé. Abélard s'est rendu passible de cette peine rigoureuse- Innocent II s'applaudit de voir qu'au moment où se raniment d'anciennes erreurs déjà flétries. Dieu accorde à r%lise de France des pasteurs jaloux de mettre un terme aux attaques du nouvel hérétique : « En conséquence, ajoute-t-il, si indigne que nous soyons de siéger dans la chaire de Pierre , à qui il a été dit : Confirme tes frères, ayant pris conseil de nos frères les évoques et les cardinaux, nous condamnons, en vertu de l'autorité des saints canons, les articles recueillis par vos soins et tous les dogmes pervers de Pierre, ainsi que l'auteur lui-même , et nous lui imposons , à lui , comme hérétique, un perpétuel silence. Nous estimons, en outre, que tous les sectateurs et défenseurs de son erreur de-

vront être séquestrés de la communion des fldèles et enchaînés dans le lien de rexconimumcatioii(1]. »

Une seconde lettre , en date du même jour et portant la même suscriptioo que la précédente (2), insistait de la façon suivante : « Par les présents écrits nous mandons -d Votre Fraternité de faire enfermer séparément, dans les maisons religieuses qui paraîtront le plus convenables, Pierre Abélard et Amauld de Brescia, fabricateurs de dogmes pervers et agresseurs de la foi catholique, et de faire brûler leurs livres partout où on les trouvera. » A cette note était annexé l'ordre ci-joint : « Ne montrez ces écrits à personne jusqu'à ce que la lettre même (sans doute le rescrit principal) ait été communiquée aux évéques dans le prochain colloque de Paris. » Et, comme pour prêcher l'exemple , Innocent II flt brûler publiquement les ouvrages d'Abélard dans l'église Saint-Pierre à Rome (3).

Ainsi se consommait la justice de l'Église, ce que plusieurs ont appelé son iniquité. La sentence du concile de Sens était ratifiée dans toute sa teneur. Rome mettait de la sorte le dépôt de la foi à l'abri de toute atteinte et préservait de la tentation d'une imitation dangereuse les fidèles que le génie d'Abélard aurait pu fasciner. Mais d'autre part, comme la tlère altitude du novateur inspirait toujours quelque défiance, le souverain Pontife crut devoir recourir à la force pour réduire sa langue au silence et sa plume au repos.

La sentence était rigoureuse; et, en présence d'une telle

(1) Inter Bernarilin., ep. t!li ; ap, Jaffé, Reg., a- 8I4Ï, en corngeint la date de Tannée Tournie par Deutsch.

(2) Ap. Migne, t. CLXXXII, p. 250, noie; Jaffé, ii" 8149.

(3) Gaufiid. ep. ad card. Alban., Migne, CLXXXV, p. 59S-596. Cf. Bern. Yila, lib. III, eap. v, n" li.

CONDAMNATION d'aBÉLARD. 169

mesure , l'esprit moderne, facilement irritable et chatouilieux, se pose deux graves questions qui regardent la procédure suivie par la curie , tant contre la doctrine que contre la personne d'Abélard.

La légitimité de la condamnation de la doctrine d'Abélard par le souverain Pontife ne saurait être mise en doute. La cause avait été suffisamment instruite par le concile de Sens et l'abbé de Clairvaux. — Abélard, dit-on, proclamait très haut son orthodoxie ; il niait d'avoir professé les erreurs qu'on lui attribuait. L'Eglise était-elle meilleur juge que lui-même du sens qu'il attachait à. l'expression de ses idées? — Remarquons tout de suite qu'au douzième siècle le doute sur ce point ne vint à l'esprit de ' personne. L'Église n'est pas, eu fait de doctrine, établie juge des pensées et des intentions d'un auteur; mais elle est juge des mots et des phrases qu'il emploie , pris dans leur sens obvie. Elle n'eut donc pas à s'occuper, pour juger les ouvrages d'Abélard, de la bonne foi du théologien. La distinction du fait et du droit en matière dogmatique n'était pas alors inventée, et ce serait faire injure au caractère aujourd'hui bien connu d'Abélard que de lui reprocher de n'avoir pas su, pour échapper k la condamnation qui frappa sa théologie, recourir à cette misérable subtilité qui déshonora plus tard le Jansénisme aux abois,

La seconde question concerne la personne même du novateur. Le plus grand génie du douzième siècle, s'écriet-on, condamné h. la réclusion, malgré son innocence! Comment Rome, asile suprême des persécutés, a-t-elle pu fhtpper ainsi un accusé sans l'entendre? — Il y a ici, il faut l'avouer, une dérogation fâcheuse aux coutumes de la cour romaine. L'abbé de Clairvaux, selon nous, en fut la cause indirecte. La curie n'a fait que céder à ses instances età ses objurgations, en traitant comme un hé-

relique avéré et un rebelle opiniâtre le fugitif qui faisait profession de se soumettre d'avance à ta justice et à la décision du souverain Pontife (1). Attendre et temporiser eût été en pareille circonstance une habileté. La précipitation d'Innocent II a failli compromettre la réputation de •X de maturité qui s'attache à toutes les décisions -Siège. Un peu de patience et de clairvoyance eût dé à la fois l'honneur de l'Ëglise et les droits de ê individuelle. 11 eût sufH au pape d'interroger après son arrivée à Rome , aûn de s'assurer de ments véritables, et de l'épargner ou de le frapup sûr. Aussi, pour avoir été portée trop vile et uéte suffisante, la sentence de réclusion dut-elle tre morte. Nous verrons ailleurs, on effet, qu'elle it pas Arnauld de Brescia; et Abélard lui-même a par une soumission édifiante qui désarma ses urs.

.e à ces proportious , la condamnation d' Abélard point ses contemporains. Une seule voix se fit pour protester : ce fut celle d'un disciple, Pierre ■ de Poitiers , qui prit aussitôt la plume pour venmaltre. Malheureusement, il déshonora sa fidélalheur par l'âpreté et l'inconvenance de sa poléson livre (2) est moins une apologie d'Abélard

avons TU que l'abbé de Clairvaux et l'auteur anonyme de •Mo considéraient Abélard comme bérélique à cause de soa . t Heereticum se probans non tam in errore quam in perlefensione erroris. » Bern,, ep. 193. Cf. Disput. anonym., , toc. cit., p. 239. Al>élard au contraire a toujours proteste le foi. Cf. Confess. fidei, II, 720. Là est vraiment le nœnd

ngarii scolaslici Àpologelicui, ap. Cousin, II, 77I-78J. iger qui nons a conseryé l'Apologie adressée par Abélatd à

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qu'un pamplilet contre le concile de Sens, contre le pape Innocent II et particulièrement contre saint Bernard. C'est un amas de calomnies , relevé parfois par des traits de satire assez heureux, mais le plus souvent assaisonné de citations puériles, d'ignobles plaisanteries, qui bravent même l'honnêteté de la langue latine. Nous ne suivrons pas l'auteur sur le terrain de ses accusations fantaisistes. Qu'il nous suffise d'examiner quelques-unes de ces critiques, exagérées ou impertinentes.

Après avoir reproché à l'abbé de Clairvaux d'avoir composé dans sa jeunesse des chansons légères ou même licencieuses, Béranger lui rappelle ironiquement ses miracles et sa sainteté , et lui déclare qu'il a perdu son auréole et trahi son secret par sa conduite vis-à-vis d'Abélard. Puis vient une peinture intérieure du concile, où les Pontifes sont représentés pleins de vin comme des outres, ivres comme des pourceaux, endormis pendant que le lecteur d<^bite les propositions à condamner, et à peine réveillés de leur sommeil pour prononcer leur jugement, en mutilant les mots(l). Saint Bernard présidant le plus sérieusement du monde un synode qui dégénère en orgie I Quelle plaisanterie grossière ! Mais passons.

« Abëlard effrayé se réfugie dans l'asile du jugement de Rome. Je suis, dit-ii, un enfant de l'Église romaine : je veux que ma cause soit jugée comme celle de l'impie : j'en appelle à César. Mais Bernard l'abbé , sur le bras duquel se reposait la multitude des Pères, ne dit pas comme le gouverneur qui tenait saint Paul dans les fers : « Tu " en as appelé à César, tu iras à César : n mais : « Tu en « as appelé à César, tu n'iras pas à César. » 11 informe en

(Il H Damnamus, » disaient les uns; « namas, » répondaient les autres. Âpologelicus , p. 77i.

m VIE DE SAI.NT BBR>'ARD.

effet le siège apostolique de tout ce qui a été fait, etaus- I jugement de condamnation de la cour de Rome ms toute l'Église gallicane. Ainsi est condamnée uclie, temple de la raison, trompette de la foi, la Trinité. 11 est condamné, 6 douleur! absent, îndu, non convaincu. Que dirai-je? Que ne dirai- Bernard?... Il voulait, disent les fauteurs de corriger Pierre. Homme de bien, si tu projetais ;ler Pierre à la pureté d'une foi inlacte , pourquoi, ince du peuple, lui imprimais-tu le caractère du ne étemel? Et si tu chercbais i enlever à Pierre du peuple, comment t'apprêtais-tu à lo corriger? emble de tes actions, il ressort que ce qui l'a lé contre Pierre n'est pas l'envie de le corriger, désir d'une vengeance personnelle. C'est une belle ue celle du prophète. « Le juste me corrigera en corde. » Où manque, en elTet , la miséricorde, ; le caractère du juste, mais la brutale barbarie

lettre au pape Innocent atteste encore les ressende son âme. «Il ne doit pas trouver un refuge i du siège de Pierre celui qui attaque la foi de . » Tout beaul tout beau ! vaillant guerrier, il ne à un moine de combattre de ta sorte. Crois-en : <i Ne soyez pas trop juste , de peur de tomber 'hébétement. » Non, il n'attaque pas la foi de «lui qui affirme la foi de Pierre : il doit donc un refuge auprès du siège de Pierre. Souffre, je ju'Abélard soit chrétien avec toi. Et, si tu veux, itholique avec toi; et si tu ne le veux pas, il sera le encore : car Dieu est à tous et n'appartient il

;er apparaît ici comme le précurseur des hérélî-

CONDAMNATION D'aBÉLARD. 113

ques du seizième siècle , qui prétendaient demeurer catholiques malgré l'Ëglise. Il examine ensuite si Abélard n'est pas chrétien: il donne le texte delà profession de foi adressée à Héloïse et conclut que son maître arbore toujours les glorieuses enseignes du Christ.

« 11 devait donc trouver un refuge auprès du Saint- Siège, si les charmes de ton éloquence n'avaient resserré pour lui les entrailles de la miséricorde de l'Ëglise romaine. Mais, en lui fermant les portes de la clémence, tu trahis tes hideuses fureurs, tu révèles ta haine aveugle. Ici tu diras peut-être ; « Voilà de l'excès et de l'injustice « dans les reproches; je me suis senti dévoré du zèle de 1 la maison du Seigneur, en voyant une doctrine sacrilège « menacer de sa lèpre le corps de l'Ëglise. J'ai voulu ar- " racher l'ivraie dans sa racine, pour arrêter les progrès « de sa sève empoisonnée. N'ai-je pas agi avec prudence ' et avec sagesse, en écrasant sous un index accusateur » le dogme de la révolte et de l'impiété ? N'ai-je pas épar- H gné h tous les conservateurs de la foi une longue et " difficile recherche, en faisant couler à leurs yeux, dans « un seul lit, toutes les hérésies répandues dans les nom- « breux écrits d'Abélard?

« A cela je réponds : Je vous loue, mon père, dans votre intention; mais je ne vous loue pas dans l'exécution : nous avons un index qui n'est pas l'exact relevé des dogmes d'Abélard, Jel'avoue, quelques-unes des propositions que vous incriminez ont été avancées par lui, soit dans son enseignement oral, soit dans ses écrits; mais les autres ne sont sorties ni de sa bouche ni de sa plume. Je me propose d'examiner tout cela dans un second traité ; aujourd'hui je me borne à remarquer que vous n'avien pas le droit de lancer contre Abélard la formidable accusation d'hérésie. Ce n'est pas à im homme qui est

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IW-môme tombé dans l'erreur, de condamner l'erreur des autres. Or, tu t'es trompé , cela est hors de doute , en affirmant que les Âmes tiraient leur origine du ciel... L'apàtre saint Jacques dit avec vérité : « Nous faisons tous « beaucoup de fautes, et si quelqu'un ne fait point de « faute en parlant, c'est un homme parfait. » Si Abëlard avait fait une faute en parlant, de la part de son juge il devait sentir les douces mains de la miséricorde plutM que les tenailles brûlantes de la colère. »

Cette critique n'était pas un pur jeu d'esprit; mais le peu d'observations justes qu'elle contient ne pouvaient tirer ù conséquence. Lorsque Abélard en eut pris connaissance, il dut sourire amèrement. Son parti était déjà pris : ce ne pouvait être celui de la résistance ; son cœur le lui défendait. Il eut le courage de se faire violence pour s'incliner devant la décision de Rome, avant même qu'elle lui fût communiquée officiellement. Pierre le Vénérable lui ménagea une entrevue avec l'abbé de Clairvaux et lui fit comprendre que , s'il avait écrit ou énoncé quelque proposition qui pût choquer les oreilles catholiques, il fallait qu'il les rayât de ses livres sur l'avis de personnes sages et fidèles. Ce fut l'abbé de Clteauxqui s'entremit entre Bernard et Abélard. L'entrevue fut ce quelle devait être, franche et pleine de cordialité, Les deux adveraires, après une lutte trop vive de part et d'autre , étaient heureux de se rapprocher. Abélard , de retour â Cluny, raconta à Pierre le Vénérable qu'ils « avaient « assoupi leurs anciennes querelles (1). «

La paix était faite entre ces deux grands génies. A quelles conditions? On ne saurait le dire avec une entière certitude. Abélard composa sans retard, comme il l'avait

(1) Pctr. Veaer,,lib. IV, ep. i.

CONDAMNATION d'ABÉLARD. 175

promis, une profession de foi, qu'il intitula encore Apologie (1). Nous ne voulons pas voir dans ce titre l'indice dune arrière-pensée et de sentiments de révolte qui se seraient cacHés au fond de son cœur. « On connaît, ditil, le proverbe : « Il n'est chose si bien dite qu'on ne puisse " rendre suspecte;» et le mot de saint JérOtme : «Qui a fait Il beaucoup de livres s'est donné beaucoup de juges. » Mes ouvrages ne sont pas nombreux :je pourrais dire, en comparaison de quelques autres , qu'ils ne comptent point, et cependant je n'ai pu échapper aux atteintes de la critique. Mais, de toutes les fautes que l'on m'attribue, il n'en est pas une. Dieu m'en est témoin, dont je me sente coupable. Toutefois, s'il en était une, je me garderais bien de la défendre opiniâtrement. J'ai pu me tromper SOT certains points : mais, j'en appelle k la justice de Dieu, je n'ai rien avancé par malice et par oi^ueit. Je dois être regardé comme un fils de l'Ëglise. J'accepte tout ce qu'elle enseigne, je réprouve tout ce qu'elle condamne, je n'ai jamais rompu lunité de la foi, quoique je sois bien inférieur à d'autres par la dignité de la conduite. »

On le voit, it en coûtait moins à Abélard de confesser qu'il avait mal agi que de reconnaître qu'il eût mal parlé : il aimait mieux avouer des péchés que des erreurs. Il corrige néanmoins, dans le sens catholique, àpeu prés toutes les propositions que le concile de Sens avait frappées. Ses réserves ne portent guère que sur quelques inexactitudes de langage , qu'il relève dans la lettre de l'abbé de Glairvaux. Il termine en faisant appel à l'esprit de charité et de bienveillance , et en répétant la sentence du Sauveur : 11 Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés; ne

(1) Apologia, seu Con/essioMei, ap- Cousio, II, 719-723.

" condamnez pas et vous ne serez pas condamnés (1). » On pourrait reprocher i cette profession de Toi de n'être pas assez esplicite au sujet de la sainte Trinité et de l'intelligence des mystères en généra!; elle est telle cependant qu'on devait l'attendre d'Abélard sincèrement converti, La soumission da cœur, si pure soit-elle , ne corrige pas toujours les travers de l'esprit. Accoutumé dès longtemps à jouer avec les mots et à les plier à sa fantaisie, Abélard était devenu à peu près incapable de saisir la contradiction logique qui existe entre les explications qu'il donnait des mystères et l'expression exacte du dogme. Gel état psychologique était une infirmité ; personne ne lui en fit un crime. Saint Bernard lui-même, qui avait quelque droit d'être exigeant, n'y vit pas un sujet de scandale. 11 s'était contenté d'une rétractation orale ; il laissa courir une Apologie, qui paraissait dans ses termes généraux sincèrement catholique. Prétendre harceler Abélard jusque dans les derniers retranchements de son esprit, c'eût été le blesser sans profit et le pousser à la révolte. On en serait d'ailleurs venu à toucher un point sur lequel le dernier des Pères de l'Église et celui qu'on a appelé le fondateur de la scolastique ne se seraient jamais entendus complètement : l'utilité de la méthode spéculative dans l'enseignement du dogme ; et cette question n'intéressait pas la foi. Saint Bernard s'arrêta donc à temps pour ne pas rebuter le coupable qui revenait à résipiscence et pour ne pas compromettre sa gloire par la répudiation d'une méthode dont les débuts étaient si malheureux et si inquiétants pour l'avenir, mais que les docteurs du moyen âge devaient bientôt réhabiliter et consacrer par leur génie. Ainsi finissait à l'amiable, et sans dommage

(I) Apologta, loc. cit.

CONDAMNATION d'aBÉLABD. l"]?

pour )a doctrine, cette douloureuse controverse, où se trouvaient engagées, avec les droits étemels de la raison et de la foi, les tendances particulières des deux esprits les pluséminents du douzième siècle.

Abélard jugea dès lors le moment venu de renoncer aux agitations de l'école et à la poursuite de la gloire. On l'avait menacé de séquestration ; il demanda à Pierre le Vénérable la grâce de terminer ses jours à Cluny. Pierre transmit lui-même ce vœu au souverain Pontife (1). La réponse d'Innocent II , qui avait à réparer un excès de sévérité, ne se fltpas attendre. On vit doncTancten abbé de Saint-Gildas , « ce moine sans règle , » dont parle l'abbé de Clair vaux, prendre rang parmi les religieux d'une communauté régulière , dont il fit l'édiûcation par sa piété. Il n'y eut qu'une vois pour lui rendre témoignage. Pierre le Vénérable le compare pour l'humilité à. saint Germain, et i saint Martin pour l'esprit de pauvreté. Cependant , après la prière, la science- faisait toujours ses délices, sa lecture était assidue. Tout ce qu'il avait d'intelligence, d'activité, appartenait à la théologie, à la philosophie et à l'érudition, qui étaient le constant objet de ses médita- Mons et de ses entretiens (2). Les moines de Cluny recueillirent ainsi les derniers échos d'une voix qui , après avoir ébranlé le monde de ses éclats, s'éteignait doucement en de pieux colloques.

Une maladie de peau, scabies, et d'autres infirmités vinrent malheureusement assaillir Abélard dans sa retraite. Le séjour de Cluny lui devint funeste. Dans l'intérêt de sa santé, Pierre le Vénérable l'envoya au prieuré de Saint-Marcel près de Chàlon , sur les bords riants de la

[l)Pelri Venerab., lib. IV, ep. 21.

(2) « Antiqaa sua revocans sludia, » elc. Ibid. Cf. Cousin, Fragments de phibisophU du moyen âge, éd. ISS6, p. 37 et suir.

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nS VIE DE SAINT BERNARD.

Saône. Là encore il se livra passionnément à l'élude. Comme Grégoire le Grand, il priait, ou lisait, ou écrivait, ou dictait. On a pu croire qu'il avait même revu et corrigé plusieurs de ses écrits, notamment sa Dialectique (1). Tout à coup la maladie qui devait l'emporter empira. Sentant que sa dernière heure était proche, il ût, dans les dispositions les plus saintes, d'abord sa profession de foi catholique , puis l'aveu de ses fautes ; il reçut le viatique, recommanda à Dieu son âme et son corps pour l'éternité et s'endormit doucement dans le Seigneur le 21 avril H42 (2). Il était âgé de soixante-trois ans. Son corps fut d'abord inhumé à Saint-Marcel , puis transporté secrètement au Paraclet (3), où Héloïse lui rendît les derniers honneurs, en attendant qu'elle le rejoignit dans la tombe. Nu! n'ignore que, depuis la Révolution française, leurs restes réunis reposent à Paris dans le cimetière du Père-Lachaise (4).

Abélard disparu, que devinrent ses disciples et que restait-il de son œuvre?

Ses disciples se dispersèrent. Nous retrouverons bientôt Arnauld de Brescia, professant, à son corps défendant, la morale et la politique sur la montagne Sainte- Geneviève. Le sous-diacre Hyacinthe, assagi parladversité d'autrui, cessa de dénigrer la cour pontificale et reprit le chemin de Rome , oii l'attendaient d'abord la pourpre , puis

(1) Pétri Venerab., ep. IV, 21.

(i) Sur la dale de la mort d' Abélard, cf. Vacandard. Kewe des Quest. histor., Juillet 1891, p. 237-'J38.

(3) Meloiaw ep. ad Pet. Vener., ap. Cousin, I, p. 715. Cf. Àbsolulio Pétri Abwtardi, ibid., p. 717. Cf. itémasat, Abélard, 1, 260, Dote.

(4) On peut Toir dans Rémusat (loc. dt., p. S6S-268] et surtout dans la Notice historique sur la tipnltvre d'Héloise et d'Abélard, par Alexandre Lenoir (Paris, 1815, p. 4 et suiv.), le récit de leurs Irans- I allons SI

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la tiare (I). Pierre Bérenfçer le satirique n'eut pas la même prudence. Enivré par son premier succès de plume, il contiotia ses dangereux exercices littéraires. Les Chartreux, les religieux en général, Guillaume, évèque de Mende, devinrent tour à tour l'objet de ses invectives (2). Ce jeu finit par le perdre, et il tomba sous le coup de la réprobation générale. Bientôt pourtant, du fond de l'exil où il avait dû chercher sa sûreté , il écrivit à l' évoque de Mende une letti-e dans laquelle il reconnaît ses torts et offre ses excuses (3). En ce qui concerne l'abbé de Clairvaux son aveu est piquant. Cet Apologelicus qui a fait tant de bruit est, dit-il, l'ceuvre d'un disciple reconnaissant, mais aussi d'un jeune homme qui n'avait pas encore de poil au menton : « D'ailleurs, qui atteint-elle? l'écrivain, non le saint; la langue, non l'intention; la plume, non le cœur. Je condamne donc mon ouvrage en ce sens que, si j'ai dit quelque chose contre la personne de l'homme de Dieu, j'entends que le lecteur le prenne en plaisanterie et non au sérieux. »

Cette apparente défection du sous-diacre Hyacinthe et du satirique Bérenger n'était pas une trahison. Abélard eut des disciples; il ne forma pas d'école. Son œuvre disparaissait avec lui, aussi bien que le bruit qui s'était fait autour de son nom. Ses livres mêmes, malgré le culte avec lequel ses admirateurs en conservèrent de rares exemplaires (4), ne se relevèrent pas de la condamna-

l'I) Sur le cardinal Hyacinthe, cf. Watterich, II, 301, 708-709.

(2) Berengarii ep. eontra Carthusianos, ap. Cousin, II, 730; ejuxdem epist. ad episcop. Mimatensem , Ibid., p. 786.

(3) Ep. ad rpiscop. lUimattusem. f. 788.

{i) « Scripsit fiaalardus opuscula quœdam, qn» plaribus babentur in iocis, !■ dit Richard le Poitevin {Hist. des G., XII, 120 et 415). Albéric des Trois- Foalaines dit également {Hist. des G-, XiJI , 700) ;

lion qui les avait atteints. Le moyen âge , pourtant si — ;-•- "e les connut pas. C'est en vain que des pbiloso- ■urs ont tenté de les relever du discrédit où ils Lbés. Leur inolFensif essai n'a intéressé que les es et les historiens. Abélard ne produisit rien !- Son succès est de ceux qui ne dépassent ites d'un siècle. Son enseignement oral seul,

d'exposition, son habileté dialectique, la n éloquence firent toute sa réputation. Certes, ation était méritée. Nul peut-être dans l'hisïttres, sauf Origène, n'a su joindre à une érui vaste une aussi grande séduction de parole :

grouper autour d'une chaire de philosophie

de disciples plus nombreuse et plus variée. :i faisait le charme de son enseignement ne ui survivre. Abélard fut un professeur de génie; s un grand philosophe , encore moins un grand

Il a touché à toutes les questions agitées de , il a embrassé toutes les sciences et aidé plus me à leur diffusion : mais il n'a fait aucune

qui le range parmi les vrais éclaireurs de . Après lui, la philosophie et la théologie se it k peu près au point où il les avait trouvés, ptualisme, né dans le désordre d'une mêique, avait besoin, pour vivre, d'être mieux i ne nous arrêterons pas à réfuter les maladroits li veulent rattacher sa doctrine au rationalisme ; voient dans son christianisme hétérodoxe un iglon naturelle. Rien n'est moins justifié qu'un

)m magistri diu in abscondilo serrati sunt ab ejus dUc!très peu de manuscrits parviDrent jusqu'à nous. La senent 11 alleJgnii son bat.

CONDAMNATION D'ABÉLABD, 181

tel jugement , ou, si l'on aime mieux, qu'un lel soupçon. La théologie d'Abélard est au contraire essentiellement apologétique. Le seul défaut de ses innovations, c'est de manquer le but qu'elles visaient. Ses théories sur la Trinité, la Rédemption, la Grâce, le libre arbitre, le péché, etc., qui formaient le côté original de sa théologie, étaient destinées à périr sous le coup d'une triple condamnation. C'est à peine si la méthode spéculative qu'il inaugurait après saint Anselme put, à l'aide de quelques modifications essentielles, échapper à ce naufrage général. Une meilleure fortune était réservée au Sic et Non. Ea montrant la nécessité d'employer une critique sévère dans l'usage des textes des Pères ou m<;me des textes bibliques , ce livre a fait époque et a préludé à une réforme de l'enseignement. C'est le seul grand service qu'Âbéiard ait rendu à la science Ihéologique. Par là il a mérité d'être considéré comme un précurseur de la scolastique, un précurseur de Pierre Lombard (1) et de saint Thomas d'Aquin.

(I) Pierre Lombard lisait fréquemment AbéJard, nous Jil Jean de CoraousiUes : « Librum illiim (Pelii Abcelurdij fréquenter prœ inanibus habebat, » etc. Evlogivm, ap. Uigne, l. CXCIX, p. 1052.

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