CONFLIT ENTRE LOUIS VII ET TUIBAUT
et saint Bernard, pour le compte de Thibaut. Les signataires étaient chargés de veiller à l'exécution du traité (1). Sur ce fondement, l'abbé de Clairvaux adressa à Innocent II la lettre suivante : « La tribulation et l'angoisse nous ont assaillis; la terre s'est émue et a tremblé en voyant ses habitants frappés , les pauvres bannis de leur patrie, les riches dans les chaînes et les prisons... Pour empêcher la désolation complète du pays ot la ruine de tout un royaume divisé contre lui-même, votre fils très dévot, le comte Thibaut, ami et défenseur de la liberté ecclésiastique, a été contraint de s'engager sous la foi du serinent à faire lever la sentence d'excommunication lancée par votre légat, le seigneur Yves, de bonne mémoire r sur la personne du tyran adultère , auteur de tous ces maux, et sur son épouse adultère. 11 a fait cette promesse à la prière et sur l'avis de plusieurs personnes fidèles et sages. On lui a fait remarquer, en effet, que cela pouvait être obtenu de vous aisément et sans violer les règles de l'Église, puisque vous auriez le droit de renouveler incontinent une excommunication qui n'est que trop juste, et de la confirmer à jamais. Ainsi la ruse sera jouée par la ruse, la paix sera obtenue, et celui qui se gloriDe dans la malice n'en retirera aucun avantage (2). »
Une telle combinaison, d'où la loyauté était absente, était aussi dangereuse que subtile. On s'est étonné à bon droit que saint Bernard et Innocent 11 y aient prélé les mains. Le souverain Pontife leva l'excommunication lancée contre Raoul de Vermandois et contre Pétronille, et Louis le Jeune, en exécution de sa promesse , rendit à Thibaut le comté de Vitry.
De ce côté donc, tout semblait arrangé à souhait. Il ne
(1) Bero., epp. ÏI7, 320, 222.
(2) Ep. 217.
restait plus qu'à régler la redoutable affaire de Bourges. Louis Vn, las de sa situation, demandait grâce, sans préjudice toutefois du serment qu'il avait prononcé contre Pierre de la Châtre. Sous cette réserve, Macaire, abbé de Morigny, était chargé de solliciter, ou pour mieux, dire, de négocier près la Cour de Rome l'absolution du roi , à quelque prix que ce fût (1).
L'abbé de Glairvaux, de loin, appuyait sa demande. N'osant plus, et pour cause, s'adresser directement au souverain Pontife, il pria quelques cardinaux amis d'aviser aux termes d'un accord acceptable. « Inviter le roi, dit-il (2), à se soumettre absolument au pape, c'est frapper l'air; inviter le pape à épargner la susceptibilité du roi, c'est attirer sur moi l'indignation pontificale. Il y a cependant deux points sur lesquels nous trouvons le roi inexcusable. II eut tort de faire un serment et il a tort de le maintenir. Mais c'est moins là l'effet d'une volonté perverse que du respect humain. Car, vous le savez, on considère comme un déshonneur chez nous, Français, de violer un serment, quelque mauvais qu'il soit, quand il est public , quoique personne n'ignore qu'on ne doive pas tenir les serments illicites. Du reste, nous reconnaissons qu'en ce point même le roi ne saurait être excusé. Nous ne venons pas le défendre , mais solliciter son pardon. C'est à vous de voir si la colère, l'âge, la majesté ne peuvent apporter quelque excuse à sa faute. Qu'on lui pardonne, en considération de sa dignité royale et de sa jeunesse, mais de telle façon qu'il ne soit plus tenté de rien commettre de semblable. Qu'on lui pardonne ,
(1) « Predbus et maneribus, » Chron. Maurin., Boaquel, X[l, ST.
(2) Bern., ep. 219, écrite en 1143 et non 1143, comme le veut Brial. Irompé par l'aCTalre de testament dont il est qaestion dang l'épUre ÏIH. .Noter ces expressions ab anno priori.
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dis-je , si cela peut se faire sans porter atteinte à la liberté de l'Église et au respect dû à l'archevêque, que l'autorité apostolique a consacré. Le monarque lui-même le demande humblement, et toute l'Église, en deçà desmonts, déjà trop affligée, vous adresse avec instance la même prière. »
II est visible que saint Bernard ne fondait que peu d'espoir dans sa démarche. Le temps n'était plus où il lui suffisait de parler pour être écouté, pour être obéi à Rome. Innocent II lui avait tout récemment retiré ses bonnes grâces. Une misérable question de testament était la cause principale de ce discrédit. Il eut beau expliquer au souverain Pontife que l'héritage du cardinal Yves avait été employé aux bonnes oeuvres selon l'intention du défunt et sans aucun profit pour Clairvaux (1), son excuse ne fut pas acceptée. Innocent, du reste, lui reprochait, comme autrefois Honorius, de se mêler trop ardemment des querelles politiques. Peut-être faut-il voir dans ce reproche une allusion au ri^le périlleux que Bernard faisait jouer à la cour de Rome dans l'affaire conclue entre le comte de Champagne et le comte de Vermandois. Le pieux abbé fut vivement affligé de la défaveur dans laquelle il était tombé. Il s'en plaignit longuement et non sans amertume au souverain Pontife. Ce fut l'objet de la dernière épllre qu'il lui adressa : « J'apprends que mes nombreuses lettres vous déplaisent; vous n'aurez plus à redouter de moi rien de semblable ; il me sera facile de me corriger. Oui , je le sais, j'ai été plus présomptueux qu'il ne fallait, j'oubliais quel était celui à qui j'osais écrire ; mais pouvez-vous nier que ce fût votre bénignité qui m'arma de cette audace? Puis, l'amitié me pressait; car j'ai fort peu écrit pour
(1) Bern., cp. 218. C*Ue lellre est iJostérieure à la lellre 219, à laquelle elle fait allasion. ou du mime temps; voir note précédente.
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moi, si j'ai bonne mémoire. Mais rien de trop! ne quid nimis. Dorénavant, je tempérerai, autant que possible, mon zèle selon la science; je poserai mon doigt sur ma bouche. Il vaut mieux, en effet, affliger quelques-uns de ses amis que de fatiguer de ses prières le christ du Seigneur. » Suit une sorte de poxl-scHptum qui appelle l'attention du souverain Pontife sur l'état religieux de la France : « Je n'ai pas osé vous dire un mot des périls qui menacent l'Église, du schisme que nous redoutons, des calamités qui nous accablent. Les saints évoques qui sont attachés à votre personne connaissent ma pensée là-dessus; il vous sera facile d'apprendre d'eux ce que je leur ai écrit, s'il vous plait de le savoir (t). »
Malgré ces efforts de saint Bernard et l'appui de quelques cardinaux, la mission de Macaire auprès d'Innocent II subit un échec complet (2). Louis VU en conçut un vif ressentiment. Son irritation vint à son comble, lorsqu'il apprit que le souverain Pontife, Adèle aux canons de l'Église , voulait contraindre le comte de Vermandois à se séparer, sans délai, de Pétronille, sous peine d'être frappé d'une nouvelle excommunication. A ce coup, le roi de France se récria et fit avertir l'abbé de Ctairvaus que si l'excommunication était lancée, leS hostilités recommenceraient contre Thibaut.
C'avait été l'erreur de saint Bernard et de ses amis de croire que Louis le Jeune consentirait à jouer, même justement, le rôle de dupe. Une paix qui reposait sur une équivoque ne pouvait être qu'une paix mal assise. Sur-
(1) Beni., ep. 218.
[2] a Per çinlinalium inlercessioiiem plurima impelrasse, sed ad rei^oncilialianis grallludinen) nec precibus Dec muneribus adtjngens, re- Terâus esl. » C/iroit. ManriHiac, »p. nUt. des G., Xl(, 87. Au nombre des cardînaui dont il est ici question, pcut-ttre faut-il comfitcr ceux auxquels l'abbé de CJairvaui adressa son épilre 2!'J.
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