‹ Vie de Saint Bernard, abbé de ClairvauxChapitre 23 sur 58 · C0^^L1T ENTRE LOUIS VII ET THIBAUT · texte numérisé non relu

C0^^L1T ENTRE LOUIS VII ET THIBAUT

pris de la menace royale et réduit à l'impuissance da c6té de Rome , le saint abbé n'eut d'autre ressource que de protester par lettre contre un pareil abus de la l'orce : « Quelle faute, s'écrie- 1- il (1), a commise le comte Thibaut pour mériter votre colère, lui qui a obtenu avec tant de peine, vous le savez, l'inique absolution du comte Raoul?Quant à cette excommunication nouvelle que la justice ramène, il ne l'a pas demandée, i! ne la demande pas, et même, par peur de vous, il a cherché h. l'éloigner. » L'abbé de ClairvauK ajoute fièrement qu'il laissera la justice pontificale suivre son cours : « Malgré les maux que doit causer, selon vous, la sentence apostolique, je ne vois pas comment la prévenir, et, quand je le pourrais matériellement, je ne le pourrais en conscience. Si des maux doivent s'ensuivre, je le déplore; mais nous ne devons pas faire le mal pour procurer le bien. »

La rupture de la paix était inévitable. En prévision d'une guerre plus terrible encore que la première, Thibaut se mit en quête d'alliés puissants; il fiança son fils aine, Henri, à Laurette, fille de Thierry d'Alsace, comte de Flandre, et l'une de ses filles à ïves de Nesles, comte de Soissons. Ce fut un premier grief que ses ennemis s'empressèrent de relever et d'exploiter contre lui. Transformés subitement en gardiens vigilants des lois ecclésiastiques, Louis le Jeune et Raoul de Vermandois prétendirent que, dans Iesdeuxcas,ily avait parenté à degré prohibé. Le roi de France se plaignait, en outre, que celte double alliance , contractée sans son aveu , portait atteinte h ses droits de suzerain (2).

Dans un pareil état des esprits, le moindre incident pouvait faire éclater la guerre. L'excommunication lancée

tD Ep. 2Î0.

(3) B«rn., epp, 221 et 2î2.

de nouveau par Rome contre Raoul et Pétronille impénitents fut l'étincelle qui la ralluma [1).

Louis le Jeune tourna ses armes k la fois contre l'Eglise et contre le comte de Champagne. Éternelle infirmité du pouvoir quand il est aux prises avec la justice qui l'importune : il faut qu'il se déshonore en la violant. Les sièges épiscopaux de Paris (2) et de Châlona (3) étant venus à vaquer, le roi mit opposition aux élections qui devaient les pourvoir (4); et, pour punir le chapitre de Châlonsqui semble avoir méconnu sa défense, il refusa l'investiture à l'élu, Guy II de Montaigu (5). De cette façon, les revenus des deux évêchés échurent pour un temps indéfini à la couronne, en vertu du droit de régale. Ce pillage légal ne suffisant pas à alimenter le trésor de l'armée, les troupes royales furent autorisées à marauder jusque dans les domaines de la cathédrale de Reims et des principales abbayes du même diocèse. De Ghàlons, leur centre d'occupation, elles se répandaient par bandes sur tous les points du territoire soumis au comte de Champagne

{() Bern., cp. 22î.

(2) Etienne de SenlU mourut le 6 mai 1142 ou 1143. Les auteurs du Gatlia Christ. (Vil, p. 64) et Brial {H. des ff., XV, 581, note) adoptent, d'après une chronique de Saint-Denis, la date 1141. Dans cette opinion, le silence que saint Bernard garde en ses lettres de 1142 et du commencement de 1143 sur la vacance du ûège est au moins surpre-

(3) Nous avons «onlré [Revue des Quest. hist., avril iS9i, p. 39i, note I) que l'évéchp de Cliâlons ne devint pas vacant avant le mois de juin 1143.

(4) Bern., epp. 222, 224. Selon le Gnllia Chrisliana {VU. 65), Thibaut, successeur d'Ëlienne de Senlis. fut élu i la (lo de l'année 1143. Cf Tardif, Mon. histor., n« 485.

(5)Bi>in ,epp. 222, 224. Seloale Gallia Ckrisliana [IX, S81), Guj 11 de Hontaigu ne fut sacré qu'en 1144. Il assistait à la cérémonie de la consécration de l'église de Saint-Denis, le II juin 1144. Cf. Suger, ap. Bouquet, MV, ÏIÛ.

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CONKUT ENTRE LOUIS VII ET TLIBALT. 193

et traînaient après elles la désolation et la mort (1). Cependant le traité de paix n'avait pas été dénoncé. L'abbé do Clairvaux, en sa qualité de témoin et signataire, en rappelle la teneur à Louis le Jeune. « Dieu sait combien je vous ai aimé, dit-il (2), dès que je vous ai connu! Dieu sait combien j'ai désiré votre honneur I Quel démon peut vous inspirer d'ajouter les incendies aux incendies, les meurtres aux meurtres, pour que les cris des pauvres, le gémissement des captifs, la voix du sang des morts se fassent entendre encore une fois aux oreilles du père des orphelins et du juge des veuves?... Ne prenez pas prétexte de la conduite du comte Thibaut pour excuser votre péché ; car il est prêt à remplir les conventions arrêtées entre vous, quand la paix a été conclue : il demande instamment que le traité soit exécuté . et pour sa part il ofTre de l'exécuter selon l'interprétation de vos amis, je veux dire des arbitres qui ont signé la paix. Mais c'est vous qui refusez d'accepter des paroles de paix, qui violez vos engagements , qui rejetez les conseils de la sagesse. Ceux qui vous poussent à renouveler vos attaques contre un innocent ne cherchent pas en cela votre honneur, ils recherchent plutôt leur inlérêt, que dis-je? ils recherchent la volonté du diable... Ce sont des ennemis de votre couronne, les plus redoutables perturbateurs de votre royaume. Du reste, faites ce qu'il vous platt de votre royaume, de votre âme et de votre couronne; nous, fils de l'Eglise, nous ne pouvons dissimuler les injures faites à notre mère , et je vous en avertis , nous nous lèverons et nous combattrons pourellejusqu'à la mort, s'il le faut, non pas avec des boucliers et des épées, mais avec les seules armes qui nous conviennent, avec nos prières et nos lar-

(1) Bernnrd., epp. 221, 222, 3îl.

mes. Hélas! j'ai plaidé jadis votre cause près du siège apostolique, presque jusqu'à en blesser ma conscience et à soulever contre moi l'indignation du souverain Pontife : aujourd'hui, provoqué par vos continuels excès, je commence, je vous le déclare, à me repentir de la sottise qui m'a fait prendre parti pour votre jeunesse; et désormais, dans la mesure de ma faiblesse , je ne faillirai pas à la vérité. Je ne tairai pas que vous travaillez à former une alliance avec des excommuniés, que vous vous associez, dit-on, à des brigandset des voleurs. Je ne tairai pas que, loin de revenir sur le serment illicite et maudit , prêté si inconsidérément par vous contre l'église de Bourges , serment qui a causé de si grands maux, vous eippêchez de consacrer le pasteur des brebis du Christ qui sont à Châlons; je ne tairai pas que vous abandonnez andacieusement fi votre frère, à ses chevaliers, à ses archers, à ses arbalétriers , les maisons épiscopales qu'ils habitent contre toute justice, et les biens de l'Église qu'ils dissipent par un emploi criminel. Je vous le répète, si vous persistez dans cette conduite, vous n'attendrez pas longtemps la vengeance. » Puis, s'attendrissant tout à coup, le pieux abbé essaie sinon de convaincre, au moins de toucher son jeune et terrible souverain : « 0 Seigneur, mon roi 1 je vous avertis en ami sincère et vous conseille en fidèle sujet de mettre ftn au plus tôt à ces iniquités. »

Si pressantes que fussent ces objurgations, elles restèrent sans effet. Louis le Jeune y répondit par un essai de justification où il prend le rôle d'offensé et accuse ù son t-jur l'abbé de Glairvaux de favoriser la trahison du comte Thibaut. On devine dans quelle surprise une si étrange accusation jeta saint Bernard. Il adressa aussitôt à Joscelin, évëque de Soissons, et à Suger, abbé de Saint-Denis, une copie de la lettre du prince, en y joignant les obser-

CONKLIT ENTHE, LOUIS VU ET TIIIHAUT. 497

valions suivantes (1), qui respirent une superbe indignation et une fierté indomptable :

M J'ai écrit au roi pour lui reprocher les maux qui se font dans son royaume avec son assentiment, dit-on; et j'ai cru devoir vous communiquer sa réponse , à vous qui ôtes de son conseil. S'il croit ce qu'il dit, je m'en étonne; et s'il ne le croit pas, pourquoi essaie-t-il de me le persuader à moi , qui sais tout ce qu'on a fait pour rétablir la paix? Dans sa lettre que vous pouvez consuller, cherchant à faire voir que le comte Thibaut n'a pas observé ses engagements : « Nos évèques , dit-il , sont encore sus- " pendus de leurs fonctions, notre terre est encore sous " le coup d'un interdit (2). » Gomme si le comte Thibaut était compétent quand il s'agit de lever une censure ecclésiastique! Gomme s'il s'était jamais obligé à faire lever celle-là! B Le comte Raoul a été joué, ajoute le roi; le <' voilà de nouveau lié par une excommunication. » Et quel rapport cette affaire a-t-elle avec le comte Thibaut? Ce qu'il avait promis, ne l'a-t-il pas fidèlement tenu et accompli? Sans doute Raoul, victime de sa propre ruse, est tombé dans la fosse qu'il avait lui-même creusée. Mais ce sérail là une raison pour que le roi viole des engagements qui sont les siens propres, et que vos lèvres ont formulés! C'en serait assez pour enflammer légitimement la colère du roi contre Dieu et contre son ËgHse, contre lui-même et contre son royaume! Un pareil motif

(i; Ep. 222. Celle lettre est pi'olublenient du mois d'aoQt IH3. Cf. Rcrn., ep. 38l,écrile dans les premiers jours de septembre 1143 (Bouquet, XV, 590, note c). La lettre du roi est perdue.

(!) L'interdit lancé contre le roi et contre les évoques de Laon, de Senlis et de No;on, n'avait pas été levé; le traité n'en disait rien, tk:pendant il est probable que l'évèque de Noyon obtint son absolution dès la lin de l'année 1142. Cf. lleriman Tornac«ns., ap. lllsl. des G., Xm, 409.

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l'autoriserait à oublier son honneur, à attaquer un vassal qu'il n'a pas seulement déûé ni même sommé de comparaître devant son tribunal, et à envoyer son frère par Chàlons, au mépris des conventions qu'il a signées avec le comte Thibaut!

" Mais, ajoute le roi, le comte Thibaut cherche à s'aln lier par des mariages, contrairement à la fidélité qu'il « me doit , le comte de Flandre et le comte de Soissons. » C'est un soupçon contre la fidélité, ce n'est pas une certitude. C'est à vous d'apprécier un système qui met de vains soupçons au-dessus d'un pacte certain. Et qu'y a-t-il de vraisemblable dansées soupçons? Sont-ce des ennemis du roi , ces alliés que s'est unis le comte? Ne soot-ils pas les vassaux du roi et même ses amis? Le comte de Flandre n'est-il pas le parent du roi et, comme ce prince l'avoue, le bâton sur lequel le royaume s'appuie?... Si l'on considérait celte alliance avec un regard de bonne foi, n'y verrait-on pas plutôt une haute garantie de la paix , de la force et de la sécurité du royaume?

« Mais il y a surtout de la part du roi une assertion qui m'étonne. Il prétend savoir que le comte Thibaut a cherché i^ attirer dans son parti, contre le roi, le comte Raoul; je connaissais cette intrigue, paralt-il, et j'ai envoyé un message audit Raoul pour la faire réussir. S'il est né, l'homme qui m'a servi de messager, qu'il vienne et qu'il m'accuse en public! Si j'ai écrit des lettres, qu'on les produise! Au roi de voir à quelle source il a puisé; pour moi, je suis certain que je ne connaissais rien de cette invention. J'en crois autantdu comte Thibaut, qui oppose une dénégation formelle. Que Dieu voie et juge. Sur de simples soupçons, le comte Thibaut est maintenant accusé par celui-là même qui , manifestement et au mépris de ses engagements, a attiré à lui ce même comte Raoul et qui.

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CONFLIT ENTRE LOUIS VU lîT THIBAUT. 199

malgré les préceptes divins, malgré la sentence du souverain Pontife, communique avec un adultère excommunié.

u ... Le roi dit encore : « Nous avons failli avoir deux u ennemis redoulables. » Le prophète lui répond ironiquement : Ils ont tremblé d'effroi quand il n'xj avait rien à craindre. « Voyez, dit-il, nous sommes attaqués, nous « qui n'avons pas attaqué; et nous souffrons persécution. ir nous qui n'avons pas persécuté. » Et qui donc attaque? qui donc persécute? Le comte ne supplie-t-il pas? ne s'humilie- t-il pas? prêt à rendre honneur au roi, à le servir, à lui obéir, comme à son seigneur...; il conjure le roi de remplir les conditions du traité et le roi refuse I

« Enfin supposons, si vous le voulez, que le comte mérite tous les maux qu'on lui prépare; mais qu'a mérité l'Eglise de Dieu? Je ne parle pas seulement de l'église de Bourges; qu'ont mérité l'église de Châlons, l'église de Reims, l'église de Paris? Le roi a raison contre le comte, soit : mais de quel droit, je vous prie, ose-t-il dévaster les possessions des églises et empêcher que des pasteurs soient préposés à la garde de brebis du Christ? Qui lui a donné le droit, ici d'empêcher la promotion des élus, là (chose inouïe 1) de retarder l'élection pour pouvoir tout consommer à son aise, piller les pauvres et ruiner les évèchés? Est-ce vous qui conseillez cette conduite? Je m'étonne qu'on agisse ainsi contrairement à vos avis, et si c'est d'après vos avis , j'en suis plus étonné encore... En tout cas, le mal qui se fait, quel qu'il soit, n'est pas imputé à un roi si jeune , mais à ses vieux conseillers. >>

En même temps l'abbé de Glairvaux informait llome des épreuves que traversait de nouveau l'Église de France et des prétextes futiles que Louis Vil alléguait pour justifier son injustifiable conduite : «Vous savez, dit le saint

à un membre français de la curie, Ëlienne, évëque de Préneste (i), vous savez comment j'ai défendu le roi devant le seigneur pape... Je pensais me faire l'avocat d'un roi pacifique, et il se trouve que je soutenais le plus terrible ennemi de l'Église. Chez nous les choses saintes sont foulées aux pieds, l'Ëglise est réduite à un servage honteux, (urpiter ancillatur. Le roi a confié è son frère Robert les fonctions épiscopales ; et celui-ci , exerçant son autorité sur toutes les terres et tous, les biens de l'église de Chàions, montre partout dans sa mission la plus grande activité et offre tous tes jours au ciel, en guise de victimes, les clameurs des pauvres, les larmes des veuves, les plaintes des orphelins, les gémissements des captifs, le sang des morts. Et cet évêché est trop étroit pour sa malice. Il a envahi celui de Reims et commet des iniquités dans la terre des saints , n'épargnant ni tes clercs, ni les moines, ni les religieuses. 11 a tellement dévasté, au tranchant du glaive, les terres fertiles et les villages populeux de Sainte-Marie, de Saint-Remi, de Saint- Nicaise et de Saint-Thiorrj', qu'il les a presque réduits en solitude. Voilà comment le roi répare la faute que, par un serment imité d'Hérode, il a commise conire l'église de Bourges. »

Les fiançailles projetées par le comte Thibaut étaient le point capital ou du moins le prétexte ofQciel du conflit. Nul doute que le roi de France n'eût déjà tenté de les faire rompre par son clergé et même par la cour de Rome. L'abbé de Clairvaux en défend avec vigueur l'opportunité. (1 Le roi, dit-it, veut forcer les évoques à maudire ceux qu'ils devraient bénir. Et comme on n'obéit pas à ses caprices, il parcourt terre et mer pour trouver de

(l)Eli, 221.

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faux témoins, afin de séparer, à l'aide de leurs parjures et par l'aiilorilé des hommes , ceux que peut-tHre Dieu veut unir. De quel front , je vous prie , chercbe-t-il k imposer aux autres un respecl si rigoureux des empêchements de consanguinité, cet homme qui notoirement a pour épouse sa cousine au troisième ou quatrième degré? Y a-t-il parenlé entre le flls du comte Thibaut et la ûllo du comte de Flandre, entre le comte de Soissons el la fille du comte Thibaut? Je l'ignore; jamais je n'ai approuvé sciemment, ni n'approuve encore les mariages illicites. Mais sachez et sache le souverain Pontife que prohiber ces mariages , si on peut les permettre , c'est désarmer l'Église et lui âter une grande force ; car, ou je me trompe, ou la seule intention de ceux qui s'opposent à ces mariages est d'enlever un refuge aux défenseurs de l'unité, aux adversaires du schisme qui nous menace. »

L'abbé de Clairvaux exagère quelquefois sa pensée pour forcer l'attention de ses lecteurs. Ce dernier Irait en est la preuve. On ne voit pas que Louis le Jeune ait jamais songé à préparer un schisme. 11 n'est pas sûr davantage qu'il n'ait pas deviné , à tort ou à raison , un péril pour sa souveraineté dans l'alliance du comte Thibaut avec le comte de Flandre et le comte de Soissons. La politique a des surprises que l'œil d'un moine, si vigilant soit-il, n'aperçoit pas toujours (I). En tout cas, on ne saurait faire un crime à un roi de travailler à les prévenir.

Mais si Louis VII usait d'un droit strict en s'opposant aux alliances de son vassal, qu'il jugeait indiscrètes, rien ne l'autorisait à employer, pour atteindre son but, des moyens injustes. En cela tous les sages le désavouaient,

(I) cr Quo faclo Tbeobaldus comes valde eiacerbatus principes Krancorum quos poterat a Kegis uvertebat aintcilla. » Cbron. Andrense,

Roiiqaei, XIII, 421.

Ses vieus conseillers eux-mêmes, Sager et Joscelin, déploraient le tour qu'avait pris tout à coup la politique royale. Dans leurs réponses à la lettre de saint Bernard, ils protestent qu'ils sont étrangers aux violences commises par leur souverain {{). Ëvidemment le roi de France subissait le charme d'une trop puissante conseillère, la reine Aliéner, ou peut-être de sa belle-sœur Alice et de son sénéclial. Pour comble de malheur, le succès de ses • armes achevait de l'abuser sur la légitimité de son entreprise.

Thibaut, en effet, perdait courage; réduit à ses seules forces , il se sentait incapable de résister à l'armée royale. Ses gens d'armes, mal préparés , le servaient mollement. Il ne savait plus s'il devait se fter à ses vassaux. Dans son domaine, on n'entendait que plaisanteries amèressurses prières et sur ses aumânes : « Pourquoi n'a-t-il pas employé son temps et son argent à des choses plus utiles? disait-on. Il a maintenant ce qu'il mérite , pour chevaliers des moines, pour arbalétriers des convers; il voit à quoi cela sert. * Le clergé lui-même semblait désespéré. Dans une réunion où se trouvait saint Bernard, un des évéques présents, homme d'aulorité et qui passait pour sage, disait : li Le comte Thibaut est entre les mains du roi; personne ne l'en tirera, — Mais quoi! répondit cependant un autre évêque, il y a quelqu'un qui peut le délivrer. — Qui donc? — Dieu, qui peut tout. — Oui, reprit le premier avec vivacité, s'il manifeste sa puissance, si, prenant une massue, il frappe d'estoc et de laille; mais rien n'indique qu'il soit prêt à le faire (2). »

On voulait connaître l'avis de l'abbé de Clairvaux sur l'issue de cette guerre fatale. Longtemps il se borna.

(1) Cf. Bern., ep. 38t et 2Î3.

(2) Bcrn. Yita, !ib. II, cap. viii, n" 54-55; lib. IV, Mp, m, n- 12.

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pour toute réponse, h consoler le comte de Ghampagoe en lui montrant, par des exemples tirés de rÉcriture, que Dieu soumet quelquefois ses amis aux plus cruelles épreuves. Mais un jour, dit-on, comme éclairé d'en haut, il s'écria soudain : « Dans cinq mois, la paix sera faite. »

On était, à ce qu'il semble, au mois de novembre 1143 (!) ou de janvier 1144, L'horizon s' éclair ci ss ait. Innocent II venait de mourir (24 septembre) (i2) et Cèles- tin II, ancien disciple d'Abélard, l'un des esprits les plus conciliants de la curie , lui avait succédé sur le siège de saint Pierre (26 septembre) (3). Ce fut apparemment dans ces conjonctures que le porteur de la lettre de saint Bernard au cardinal Etienne et peut-être les ambassadeurs de Louis le Jeune arrivèrent à Rome. La cause qu'ils déféraient au tribunal du Saint-Siège fut provisoirement écartée. Mais nul ne douta dès lors du dénouement. Célestinll, en effet, s'appliqua dans sa politique générale û relâcher les ressorts du gouvernement que son prédécesseur avait peut-être tendus à l'excès. 11 témoignait en particulier pour la France une bienveillance extrême. Thibaut et Louis le Jeune, apprenant son élévation, se hâtèrent de lui mander qu'ils se soumettaient à son arbitrage. En môme temps, l'abbé de Clairvaux s'écriait en gémissant : « Donnez-nous la paix, envoyez-nous la paix (4), » Ce concert de suppliques trouva un écho dans le cœur du souverain Pontife. 11 évoqua expressément à

(1) Nous plaçons k cette date l'ealretien précité, parce que la paix, conclue & l'époque prédite par saint Bernard [sane ulCima die meiisis qvinli reformata est pa», n° 12), doil £tre fixée selon nous au nioig d'anil-juin 1144. Dom Brial cependant la Oie au mois de février 1H4. Cf. HUt. des G., XV, 593, noU 0.

[2] Boso, Vita Innocent. II. ap. Watterich, t. II, p. i:<j.

(3) Boso, Vita CœlesUni II, ap. Wulterich, t. H, p. 216.

[i) Bern., ep. 358; CIti-oit. Mauriiiiac, ap. Bouijuet, t. XIl, p. 87.

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son tribunal l'afiaire des fiançailles du flls et de la fille de Thibaut (6 novembre 1143). « Si vous ou quelque autre évéque, écrivit-il à l'évêque d'Arras (1), voulez procéder canoniqueraent dans cette cause, présentez-vous devant nous le prochain dimanche de la Passion (12 mars 1141). •< Et lorsqu'il donna audience aux ambassadeurs de Louis Vil, il se tint debout devant eux, et, dirigeant sa main bénissante vers la France , il leva l'interdit qui pesait sur elle depuis deux ans (2).

Vers la même époque, Louis le Jeune semble avoir également donné des gages de ses intentions pacifiques, en rendant la liberté aux églises de Paris (3) et de Chàlons (4). Il ne restait plus qu'à régler les termes d'un accord définitif entre les belligérants. Ce fut l'œuvre du tribunal arbitral créé par le précédent traité. Mais la chose n'alla pas sans de pénibles débats. Louis le Jeune présida lui-même, â Gorheil (5), une première réunion où siégeaient l'évêque d'Auxerre, l'abbé de Glairvaux et probablement aussi l'abbé de Saint-Denis (6). Dès le début de la séance , il s'emporta et, sans vouloir rien entendre, rompit l'assemblée. Sans perdre courage, l'évêque d'Auxerre et saint Bernard lui adressèrent une lettre

(1) Hist. des G-, t. XV, p. 409; Jaffé. Ufgtsla, n» SMC.

(2) Chron. Mauriniae., ap. Bonquel, t. XII, p. 87. 11 est dimcite de fixer la date de cette cérémonie. Mais selon nous elle est antérieure au traité de Sainl-Deais, dont nous parlerons plus bas.

(3) Thibaut, successeur d'Etienne, fut élu et sacré en 1U3. Cf. Tardif, Mon. hUlot:, a" 465: I.ucliaire, Actes de Louis VU, a' IIO.

(4) Guy II de Montaigu fut sacré au commencement de l'année 1144. Cf. CmUia Christ., IX, 881.

(5) Bern., ep. 126. Cette assemblée se tint un peu avant celle de Saint-Denis, c'est-à-dire, comme nous le verrons (ont à l'heure, en

(6) L'éTéque de Sohsoos n'assistait pas à cette réunion. Cf. Bern., ep. 236.

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