ABNAULB DE BRESCIA ET L ÉGLISE ROMAINE
leur sang ces deux glorieux princes de la terre dont l'un eut la tête tranchée et l'autre fut crucifié la tète en bas? Elle regarde donc tout chrétien, l'injure faite aux Apôtres ; el de même que leur voix sVst répandue par toute la terre, ainsi l'ontrage dont ils sont l'objet, senti partout et par tous, excite en tous lieux des plaintes et des gémissements.
(1 A quoi donc pensiez-vous , Romains, d'offenser les princes du monde, vos protecteurs tout particuliers? Pourquoi provoquez- vous et le roi de la terre et le Sei- S^eur du ciel avec une fureur aussi intolérable qu'irréfléchie, en vous efforçant par une audace sacrilège d'attaquer et d'amoindrir le Saint-Siège apostolique qu'ont singulièrement élevé les privilèges divins et impériaux, ce siège que même contre tous, s'il l'eût fallu, vous auriez dû défendre? Voici l'héritier de Pierre chassé par vous du siège et de la ville de Pierre. Voici les cardinaux et les évêques, ministres du Seigneur, dépouillés par vos mains de leurs biens et de leurs demeures. 0 peuple insensé ! 0 colombe séduite qui n'a plus de cœur! Qu'est-ce maintenant que Rome, si ce n'est un corps tronqué, décapité (1)? ..
Et se tournant vers les fidèles indécis et flottants, toujours nombreux en pareille circonstance, Bernard leur montre, par des faits éclatants, combien raines étaient les promesses que faisaient miroiter devant leurs yeux les meneurs du parti républicain. « 0 peuple malheureux, reconnais enfin quels maux tu souffres ou tu as soufferts et sache quels en sont les auteurs. Rappelle- toi pour quels motifs, dans quel but, par qui et pour quels usages, en ces derniers jours, tous les ornements et les trésors des
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églises ont été dispersés. Tout l'or et l'argent qu'on a pu trouver sur les autels elles vases des autels, voire même sur les images sacrées, les mains des impies l'ont pillé et emporté. Et de toutes ces richesses que trouves- tu maintenant dans ta^urse? Ah! reconnais que tous ceuic qui te nattent ne sont pas de vrais amis! »
La lettre s'achève dans un sanglot et une prière. « Je vous conjure au nom du Christ, réconciliez-vous avec vos princes, je veux dire Pierre et Paul, que vous avez chassés de leurs sièges en la personne d'Eugène, leur vicaire et leur successeur. Réconciliez-vous avec les milliers de martyrs qui sont auprès de vous et que vous avez offensés, ré conciliez -vous avec l'Église universelle que votre conduite a scandalisée; sinon, cette page que je vous adresse rendra un jour témoignage contre vous. »
Ces considérations , un peu mystiques et d'ordre surnaturel, ne pouvaient guère toucher que des cœurs animés d'un véritable esprit de foi et d'un grand courage chrétien. Le fruit que le souverain Pontife en recueillit ne fut guère appréciable. Mais Eugène 111 ne se contenta pas de CCS essais de persuasion. Diplomate plus habile et plus fm tacticien que ne l'eftt soupçonné l'abbé de Clairvaux, il sut intéresser à sa cause les comtes de la Campanie, les habitants de Tivoli et des villes ou villages avoisinants; groupant toutes ces forces, accrues encore par les intelligences qu'il avait dans la place, il réduisit en quelques mois ses ennemis à la dernière extrémité. Le sénat vaincu demanda à entrer en pourparlers. Ce fut le pontife qui dicta les conditions de la paix. La restauration du pouvoir temporel avec toutes ses prérogatives, politiques, judiciaires et financières, en lit le premier article. Le patriciat était aboli et la préfecture de Rome rétablie. Si le corps sénatorial fut maintenu, ce fut à la
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condition qu'il gardât un caractère purement municipal et relevât désormais du pape autant que du peuple : le peuple en désignait chaque année les membres au nombre de cinquante ; le pape les agréait et leur donnait l'institution définitive (1).
Une telle constitution ruinait les desseins d'émancipation des politiciens de Home. Mais, si l'ambition de quelques-uns en souffrit, la majorité du peuple accueillit sûrement avec faveur la nouvelle de la paix conclue. Aussi, quand Eugène 111 fit son entrée dans Rome, le I!) ou 20 décembre 1145 (2), la foule accourut à sa rencontre avec des cria de joie. A vrai dire, cet empressement n'était pas désintéressé. Les presbyteria ou distributions d'argent qui étaient l'accompagnement obligé de la cérémonie en formaient l'un des grands attraits. Nul doute que la chambre apostolique n'ait fait les frais de ce joyeux avènement . Depuis le préfet, rétabli dans la cbarge, jusqu'au dernier des oHlciers de la curie, depuis les nobles jusqu'aux mendiants, chacun reçut une gratification comme aux solennités du couronnement du pape. Les Juifs eux-mêmes ne furent pas oubliés. Admis à offrir leurs hommages au nouveau pontife, ils reçurent le presbyterium ordinaire, c'est-à-dire probablement la valeur de vingt sous provinois (3). A ce prix l'entrée d'Eugène dans sa capitale
(1) Olto Frising., Ckron.. VII. 31-34-, Vita Eug., Watlerich, II, 282. Pour ie Dombre de» sénateurs, cr. A»nal. Pisan., Mon. G., XIX, 242. Sut la durée de leur mandai, annuatint, voir un document du 23 décembre iiiS, cité |>ar Gregorotius, Ges<:hiiAte der Sladt Rom. IV,
(2) Cf. Jaffé, Reg., n" S807-88O8.
(îjBoso, \Ua Eng., Watterich, II, 283; Olto Frising., Citron., VJI, 31. Sur les presbyleria distribués par le camérier, cf. Ordo CeaeH, ap- Mabillon, Musxuin Ilalic, II, 1S8-I96; Ordo Benedicti, ibid., p. 1t3.
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soumise fut grandiose. Les sujets formèrent deux longues haies, vivantes et bruyantes, à travers lesquelles il se rendit au palais de Latran.
Parmi les curieux, un œil perspicace eût vraisemblablement remarqu<J un moine, en habit de pénitent, à la figure austère et amaigrie, le front chargé de pensées, dont l'attitude froide et silencieuse contrastait avec l'enthousiasme général. C'était Arnauld de Brescia. Rentré en Italie après un exil de cinq ou six années, le réformateur assagi était venu se jeter à Viterbe aux pieds d'Eugène III et faire amende honorable de sa conduite passée. Le pontife, en le réconciliant avec l'Église, lui avait imposé une pénitence alors en usage : jeûne, veilles et pèlerinage aux principaux sanctuaires de Rome. Arnauld avait tout accepté avec humilité , et juré obéissance h. ses pasteurs. C'est ainsi qu'il put accompagner ou même précéder Eugène ni dans la ville éternelle (1).
Mais des germes de révolte flottaient dans l'air qu'il allait respirer. Son vieil esprit révolutionnaire, mal endormi par ses mortifications, se réveilla bientôt; à quelques mois de Ifk, il se surprit à dénigrer le clergé et à semer du haut du Capitole ses anciennes idées de réforme. La curie surtout devint l'objet de ses attaques ; il peignit les cardinaux comme de vils hypocrites et des avares éhontés, qui jouaient auprès du peuple chrétien le rôle des anciens Juifs et des Pharisiens. Le pape ne pouvait échapper k une censure aussi systématique. Eugène III, dont l'âpre réformateur avait naguère éprouvé et publiquement reconnu la bienveillante modération, était subitement transformé en bourreau de l'Ëglise, en con- , plus occupé à w engraisser sa chair et à
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