CHAPITRE XXVII
Le temps était venu où Rome allait céder la place & une ville non moins illustre, dans les préoccupations de l'abbé de Glairvaux. Jusqu'à l'époque où nous sommes , Jérusalem ne llf^ure que de loin en loin dans sa correspondance. Désormais et pour tout le reste de ses jours, ses écrits, ses discours et son cœur en seront pleins.
L'Ordre du Temple avait été longtemps l'unique objet qui attirât spécialement son attention du côté des lieux saints. 11 se contente de recommander à la sollicitude , soit du patriarche de Jérusalem, soit du patriarche d'Antioche, soit même de la reine Mélisende, ces chevaliers de Dieu qui « mettent leur vie au service de leurs frères (l). » II ne tenait qu'à lui d'esercer en Orient une influence plus pénétrante. L'estime et l'afTection que lui témoignaient le roi, la reine et le patriarche de Jérusalem l'autorisaient à tout entreprendre. Le patriarche l'avait prévenu dans ce commerce d'amitié, en lui envoyant un morceau de la vraie croix (2). La délicatesse et la géné-
ORIGINES DE LA SEi;ONnË CROISADE. ^ 271
rosité de Beaudoin 11 ne furent pas moins touchantes; il oDrit à l'abbé de Claîrvaux mille f')cus d'or et le site nommé Saint-Samuel , pour y fonder un monastère cistercien (1). Si séduisante que fût la proposition, Bernard la déclina. L'insalubrité et l'insécurité du lieu eff'rayèrent son prosélytisme, nous dit son biographe. Il serait peutêtre plus juste àc. mettre son refus sur le compte de la distance. Jusque-là aucun de ses monastères n'était étoile de Clairvaux de plus d'une trentaine de lieues. Émigrer en Asie, avant d'avoir pris possession de l'Europe ou même de la France, lui parut vraisemblablement une entreprise téméraire (2). Mais ce qu'il estime dangereux pour son Ordre était sans doute à ses yeux moins redoutable pour une autre institution. Il usa de son influence sur Beaudoin pour faire donner aux Prémontrés l'emplacement de Saint-Samuel, avec les mille écus d'or pour les premiers frais d'établissement. La Terre Sainte se trouva de la sorte protégée contre ses ennemis par deux groupes de défenseurs. Pendant que les chevaliers du Temple , armés du glaive matériel, la purgeaient des voleurs et des bandits, les Prémontrés, ceints du glaive spirituel, avaient pour mission de combattre les ennemis invisibles. Et de ces deux phalanges, la dernière, selon la pensée profondément mystique de l'abbé de Glairvaux, n'était pas la moins utile au salut du pays, u Recevez-les, écrit-il à la reine Mélisende, recevez les Prémontrés comme des guerriers pacifiques, doux aux hommes, terribles aux démons (3).» On ne voit pas qu'avant la nouvelle de la prise d'Édessn
(1) Ep. 253. Il- 1.
i'i) > Ob incursus Pa-tanorum et aeris intemperiem. » Bein. Vila, lib. lu, cap. ïn, n" 22; cf. Bern. ep. 75. (3) Epp, 25Ï(d' I), 355,
par Zengui ou Zenkî, émir d'Alep, Bernard ait redouté pour les colonies chrétiennes de l'Orient une invasion musulmane. Il semble qu'à ses yeux les Templiers aient suffi en temps ordinaire pour la défense du Saint-Sépulcre et la protection des pèlerins. Pourvu que les princes chrétiens et les patriarches de Jérusalem et d'Antioche secondent ces généreux défenseurs de l'ordre, sa sécurité est entière (1). Cependant, à la mort de Foulques (novembre 1143) (2), il eut quelque pressentiment du péril qu'allait courir le royaume de Jérusalem, durant la minorité du jeune Beaudoin III. Jusque-là il ne s'était adressé à la reine Mélisende que pour solliciter ses faveurs et lui recommander, outre les Templiers et les Prémontrés, les pèlerins de la ville sainte, fort nombreux (3) à cette époque. Maintenant il s'autorise de la confiance qu'elle lui témoigne pour lui donner des conseils.
« Votre époux mort, dit-il, et le petit roi étant encore inhabile à remplir son métier de prince , tous les regards se tournent vers vous, et c'est sur vous que retombe tout le poids de la royauté. 11 faut que vous mettiez là main à des œuvres grandes et que dans une femme vous montriez la virilité, faisant tout ce qu'il y a à faire avec un esprit de conseil et de force. Il faut que vous disposiez
(1) ■ Cœlesle deposilum secure et TidelUer custodire suIGciliE, si nequiquam de ipsa vestra prudentia Tel fortitudine, sed de Dei taotuRi adjntorio iibi((ne praesumitis, » etc. De Lande novai militix, c«p. uu;
cf. epp. 17.1, 289. 392.
(2) Selon Guillaume de Tvc (lib. XV, H. des G., XII, 473, noie b). Foulques aurait été tué le 13 novembre 1141. Mais sa chronologie n'eei pas gare. Les chroniques les mieux informées, ce semble [CtiroH. S. Albini Aadegav.,af.B(let G.,\\\,'ii\;CI'ron,Brilann.,%bid.,hhS: NicoUi Ambianens. Ckroa., ibid., XIV, 21 ; cf. Cliroa. Turoa., ibid., MI, 473) , fixent la mort de Foulques eu 1143.
{3) Epp. 28fi, 389. 35B.
ORIGINES Dl^ LA SECONDE CROISADE. 273
tout avec tant de prudence et de modération que ceux qui verront vos œuvres se disent : ce n'est pas une reine, c'est un roi... Et ne m'objectez pas que tout cela est audessus de vos forces. Dieu est là; ces choses sont grandes sans doute, mais notre Seigneur Dieu est grand aussi, et grande sa vertu (1). »
Pour conjurer les malheurs qui allaient s'abattre sur l'Orient latin, il eût fallu un bras plus puissant que celui d'une femme. Inhabile à maintenir la paix au dedans de son royaume , H<^lisende commit encore la faute de rompre l'alliance que son époux, à la suite d'une défaite que Zenki lui avait infligée, contracta en 1139 avec l'émir de Damas, son voisin.
Ce Zenki était le plus redoutable ennemi qui menaçât les principautés chrétiennes. Devenu tuteur de l'émir de Mossoul, il avait réuni dans sa main les forces de cet émirat en même temps que celles d'Alep et organisé une armée dont la marche envahissante unit par alarmer ù la fois ses coreligionnaires , les princes latins de la Syrie et de la Palestine et l'empereur de Conslantinople lui-même. Si Jérusalem était le suprême objet de sa convoitise, Ëdesse et Ântioche , plus rapprochées de sa capitale , irritaient davantage son désir de domination. Pour se mettre en campagne , il n'attendait qu'une heure propice.
Les Grecs favorisèrent indirectement son dessein. Les différents empereurs qui se succédèrent sur le tr6ne de Gonstantinople pendant la moitié du douzième siècle suivirent une politique fatale à la chrétienté d'Orient. Au lieu de se confiner dans l'Asie Mineure et d'accorder aux Latins comme apanage l'Arménie, la Syrie, la Pdlestine, ils rêvaient de ressusciter un passé dès longtemps ense-
[l] Ep. 3âl, écrite lin 1143 ou comiiieii cerne ni UM.
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veli et de recouvrer par la ruse ou par la force tous les territoires compris dans l'ancien empire romain. De là leurs guerres incessantes non seulement avec les Seldjoucides, mais encore avec les Croisés, en particulier avec les princes d'Édesse et d'Antioche. Les Latins devaient succomber dans cette lutte inégale; le comte Raymond, par exemple, fut réduit à prêter le serment de vassalité entre les mains de l'empereur Jean (H3T) et entre celles de l'empereur Manuel (H44) {!),
Ainsi affaiblies, Edesse et Antioche offraient une proie facile aux musulmans. Zenki, profitant d'une absence de Jocelin qui avait imprudemment choisi pour résidence la ville de Tellbascher, près de l'Euphrate, mit le siège devant Edesse, et, avant que les chrétiens de Jérusalem et d'AnliocIie pussent la secourir, il s'en empara, la livra au pillage et la ruina de fond en comble (âo décembre H44) (2).
Les croisés furent extrêmement sensibles à ce coup. L'épée qui avait frappé Edesse était suspendue sur Antioche et sur Jésusalem, et déjà l'on croyait entendre sonner le glas des principautés d'Orient. Le prince Raymond d'Antioche envisagea le péril de sang-froid, et, jugeant que les forces réunies de la Palestine et de la Syrie seraient impuissantes à arrêter la marche de Zenki, il tourna ses regards vers l'Occident.
Au mois de novembre 1143, son ami, l'évêque de Gabala, paraissait à ta cour d'Eugène 111, annonçant tout
[1) Sur la situation des pL']nci]>autés clirélienoes de l'Orient à i'époi[uede la seconde croisade, cf. Wîlken, Gesch. der Kretasùge, Lei[izig, 1807-1833, II, 5SS et Suiv.^ Kugler, Studien, p. 55 et suiv.; Giesebreclit, Koiserseit, IV, Ï34-Î46.
(2) Sur la date exacte et les incidents de la pjise d'Édesse, cf. Bernliardi, Koiirad III, p. B13, note Ï5.
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Ohigines de la seconde croisade. 213
haut son intention de traverser les Alpes pour appeler Louis VII et Conrad III au secours de la Terre Sainte (1). Vers la même époque, si l'on en croit la chronique de Morigny, d'autres ambassades, parties d'Antioche et de Jérusalem, arrivaient en France (2).
Le roi Louis VII était parraitement préparé à les accueillir avec faveur. Depuis plusieurs années déjà, il avait, en mémoire d'un vœu de son frère Philippe (3) et en expiation de l'incendie de Vitry (4), formé le projet d'un pèlerinage au tombeau du Christ. La nouvelle de la prise d'Édesse et des périls qui menaçaient toutes les colonies, presque exclusivement françaises, de l'Orient le confirma dans son dessein, .\yant convoqué les évêques el les barons de son royaume à Bourges, le jour de Hoi'l 114a, pour la cérémonie de son couronnement, il leur annonça solennellement sa résolution de prendre la croix et les invita ù suivre son exemple. L'évèque de Langres entra seul dans ses vues, et, malgré l'éloquence du discours qu'il prononça en faveur des Orientaux,, il ne put obtenir de ses auditeurs que des larmes stériles. Suger, dit'on , s'opposa formellement à la guerre sainte ; il pria , du moins, le roi, de ne pas s'engager à. la légère dans
(1) Otto Frising., Cliron., Vil, 33. Od ne gail pas cep«iidanl si l'évèque de Gubala (Djebeleh) mit son projet i eiécution.
(2) Chron. Maurimac, ap. B. des G., XII, 88. Un mot du papo Adrien IV {B. des G., XV, 690) ; inconanUo populo lerrx, a fait douler de l'eiistence d'une ambassade hiérosolyraile (Cf. Kugler, Sludteii, p. 84 et suiv., et Neumann, Beriihard von Clairvaux, p. 6-7). Cependant il parait certain que la nouvelle de la prise d'Édesse fat ap- |ioTlé« de Jérusalem en France, en Italie el en Allemagne, dès l'année I14â (Geroh Reicliersb., de Investig. Ànlichristi , p. 139; cf. Ilint. Wtlf., cap. ï7, ap. Mon. G., XXI, 468).
(3) Ollo Frising., Gesta Frider., I, 3J.
(4) Continuai- Prxmomtr., ap. Mon. G., VI, 463; Hisl. Francor., ip.B.des G., XH. IIG.
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276 VIE nE SAINT BERNARD.
une entreprise aussi grave. Bref, il fut décidé que la question serait résolue dans une autre réunion plénière qui se tiendrait à Vézelay, en Bourgogne, pendant les fêtes de Pâques (1).
L'abbé de Clairvaux assistait-il aux fêtes de Bourges? Othon de Freisingen insinue qu'il y fut mandé (2). Il semble naturel, en effet, que, dans l'embarras où se trouvait l'assemblée, la pensée de tous les assistants se soit portée vers celui qui avait, quinze ans auparavant, tranché si heureusement à Ëtampes le nœud gordien du schisme. Cependant, ni ses biographes, ni Odon de Deuil ne nous permettent de croire qu'il ait paru à Bourges (3). Ce qui est vrai , c'est qu'après coup Louis le Jeune , pour ne pas rester sous l'affront d'un échec, demanda directement à l'abbé de Clairvaux son approbation et essaya de peser ainsi d'avance sur les résolutions de l'assemblée de Vézelay. Mais effrayé de la responsabilité qu'un mot de sa bouche lui eût fait assumer, l'humble moine se contenta d'engager le roi de France à prendre avis du souverain Pontife et refusa formellement de prêcher ou même de conseiller la croisade, tant que le chef de l'Église n'aurait pas fait connaître sa volonté (4).
Eugène 111 s'empressa de combler les désirs de Louis le Jeune. On peut mûme croire qu'il les avait prévenus par une bulle, en date du 1*^ décembre, qui conviait la France à la Croisade (5). Les malheurs de l'Église d'Orient avaient
(1) Odo, dt Lttdov. VU profectione in Orienlem, H'igne, GLXXXV, 1206-1207; Sugerii Vila, a|t. tf. des G., XII, 108; Bern., ep. 247.
(2) Gesta Frider., I, 34, ap. H. dtt G., Xlll, 652.
(3} Cf. Neamann {ouv. cit., p. 13) qui a fort bien écUitci ce point.
(4} « A rege Francorum semet el iternm prupler hoc cipctitus..., non acquievit super hoc loqiii vel coasiiîum dare, donec, " etc. Bera. rt'a. lib. III, cap.iv, D°9;0di), 'oc. cit., p. 1207; OlIoFming., foc. cif.
(S) Celle bulle (|ui a pour litre : « Charissimo Glio Ludovico, illustn
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OHIGINES UE LA SECONDE CROISADE. tTl
vivement ému l'ùme délicate du souverain Pontife. Ses oreilles retentissaient encore des plaintes douloureuses que t'évêque de Gabala venait de faire entendre à Viterbe sur la situation des colonies chrétiennes. Dans l'intérêt de la civilisation, non moins que dans celui de l'Ëg-lise, — ce qui était toutunàsesyeux, — Eugène lll avait compris comme le roi de France la nécessité d'une nouvelle croisade. Mais sa bulle ne parait pas être parvenue à destination (1). Il lui fallut en renouveler la teneur pour complaire à Louis VII (2). Il eût souhaité de se rendre en France ii l'exemple du pape Urbain II et d'emboucher lui-même , selon son expression, la trompette évangélique, pour appeler tous les chevaliers h la guerre sainte. Mais les embarras que lui suscitait alors la révolution romaine le retenaient au delà des Alpes. Il chargea donc l'abbé de Glairvaux de le remplacer dans cette mission apostolique, et, pour lui préparer les voies, il invita par sa nouvelle bulle tous les fidèles du royaume à s'armer pour la délivrance d'Edesse et la défense du tombeau du (Christ (3).
et i^laiioso Franconim régi , et dilcctis filiis princi|)il]aa et u Dei Gdelibus per Gallium consUlatis, u et pour date : a Velrallse, kaleadas Decembria, d a donné lieu i d'iDlerminables débals. Cf. 1'° édil., l. Il, p. 265, noie.
(1) Cf. sur ce point noire 1'" édit., t. II, p. 266, note I.
(2) Celle buHe, adressée universis Dei fidelibvs per Galtiam coimfifutis, esl datée : Trans Tyberîm, Kalendas Marlii (Ap. Boczek, Codex Diplom. Moravix, I, 241]. Voir, sur la portée de ce document notre 1" édilioD, t. Il, p. 266, note 2.
(î) Odo, p. 1207; Otto Frising., Gesl. Frid., loc. cil.; Bern. Vila , lib. III, cap. IV, n° U. On a cni que l'abbé de Clalrvaui avait reçu, outre la bulle, une lettre particulière l'invitanl à prêcher la croisade. Hais le récil de son biographe ne comporte pas celle distinction : o Donec ipsius UnUem summi VoaV\ûti& generalem ep is/oîa w jussus ab eo est, tanquam Romante Ecclesiœ lingaa, exponere popnlls alque princlpibus. Cujvs epistolx lenor fnit ut in pœnilenliani et remissionem peccatorum iter arriperent, <• etc. Cette geiwralis epislola est évideni-
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Confiera l'abbé de Clairvauxlaprédtcalion de la croisade, c'était en assurer le succès. Bernard enirait alors dans sa cinquante-sixième aniiëe; il était à l'apogée de la gloire. « L'Allemagne et la France le révéraient comme un apô- Ire et un prophète, » nous ditOthon de Freisingen (1). Sa ■ réputation de thaumatui^e le précédait partout. Depuis plusieurs mois , à la vérité , il demeurait confiné dans son cloître. 11 avait même demandé au pape, comme une grâce , la permission d'y rester enseveli pour toujours (2), Mais sa requête ne fut pas entendue; il dut sacrifier ses goAts particuliers à l'intérêt de l'Église universelle.
Quand s'ouvrit, à la date fixée [31 mars 1146), l'assemblée de Vézelay, Bernard y parut au milieu des prélats, des chevaliers de tous ordres, et du menu peuple accouru pour l'entendre. L'église et les places publiques étaient trop étroites pour contenir l'innombrable multitude. 11 fallut construire en plein air, sur le (lanc d'une colline, entre Vézelay et Asquin, une vaste machine en bois, une sorte de tribune, du haut de laquelle l'orateur de la croisade pfit haranguer ses auditeurs. « L'heure tant désirée de Louis VII était enfin arrivée, » remarque Odon de Deuil. Le roi traversa l'assistance avec saint Bernard et parut à ses côtés sur la tribune, la poitrine déjà ornée d'une croix précieuse que le pape lui avait envoyée (3).
ment la bulle du 1" mars (cf. Uoczek, ouv. cit., I, 241). Dans tes éditions Mabillon-Migne, au |jeu de senei'alem epislolam on lisait per geaeralem epittolam, mais â lorl (cf. Opéra Bernardi, éd. Jean Petit, Paris, laiT, Bern. Vita, tib. III, cap. iv, sans paginalion-, ëdil. WaiU, dans jUoii. G., XXVI, 111 ; Hiiffer, i)ie Aiifànge.p. 410, noie i]-
(1/ Gesta Frider., loc. dt.
(1) Ep. iki; lettre écrite fin 114S ou commencement 1146; pent-éire inspirée par la préTision do la démarche de Louis VII auprès du pape.
(3) Chron. Maurin., ap. ff. des C, Xli, 88; Histoire de fornis 17/, éd. Holinier, Pari», Picard, 1887, p. 157-160; Odo, loc. cit.; Richard Piclav., Coiiliiitiaf., ap. II. îles G.. XII, 120, etc.
ORIGINES IlE LA SECONDE CBOISADE. 279
L'abbé de Clairvaax lut d'abord à l'assemblée la bulle d'Rugène III qui expose les motifs de la croisade : « Les principautés d'Orient et toute la chrélienté sont en péril. C'est l'honneur des premiers croisés, en particulier des croisés français, d'avoir arraché Jérusalem, Anlioche et tant d'autres cités à la tyrannie des musulmans, d'avoir porté et propagé le nom chrétien sur les rivages asiatiques. Si les conquêtes de vos pères doivent être affermies par la valeur des fils, ajoute le pape, j'espère que vous prouverez, que l'héroïsme des Francs n'a pas dégénéré.
(c Nous vous avertissons, noua vous prions, nous vous recommandons de prendre la croix et les armes. Nous vous ordonnons pour la rémission de vos péchés , vous les hommes de Dieu , de vous revêtir de force et de courage , afin d'arrêter les invasions des infidèles, de défendre l'Église d'Orient délivrée par vos ancêtres, d'arracher des mains des musulmans les milliers de prisonniers chrétiens qu'ils tiennent dans les fers. Ainsi la sainteté du nom chrétien s'accroîtra dans la génération présente, et votre valeur, dont la répulation est répandue dans tout l'univers , se conservera sans tache et recevra un nouvel éclat. »
Suit rénumération des privilèges et faveurs accordés aux croisés. L'Église prend sous sa sauvegarde leurs femmes et leurs enfants, leurs richesses et leurs domaines. La question financière et l'organisation militaire de la nouvelle expédition ne sont pas oubliées. Le Pape proscrit le luxe des costumes , le vair et le gris , bref toute parure qui sent la mondanité (1). Enfin il accorde « l'absolution et
(I) a Nequaquam in veslibus pieliosis, nec cultu formas, nec canibus Tel accipitribus. Tel aliU quEe porlendant lasclviam, debenl intendere. » Dans une varianle de l'édition des Geala Friderici de Wailz [p. 46; cf. HuCTer, Die Aiifdnge, p. 411-112, noie 4), on lit : nvllatemis in veslibus variis et grisiU. Cf. Item., ep. 45S ; « Ittud quoque
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la rémission des péchés, promet la vie éternelle à tous ceux qui auront entrepris et terminé le saint pèlerinage ou qui mourront au service de Jésus-Christ, après avoir confessé leurs fautes d'un cœurcontrit et humilié. »
La lecture de celte lettre n'était qu'un prélude. Saint Bernard laissa ensuite éclater son cœur et sa foi. L'assistance écoutait avec ravissement cette vois qui semblait d'un ange, cet oi^ane du ciel, cœleste organum, selon l'expression d'un chroniqueur. Elle recueillait ses paroles comme le calice des fleurs boil la rosée , divini verfn rorem. Par malheur le discours du saint abbé ne nous est pas parvenu. A en juger par l'effet qu'il produisit, ce fut ta plus grande action oratoire de sa vie. Des cris de pieuse impatience l'interrompirent. <c Des croix! des croix! donnez-nous des croix! » Et on se précipita sur lui pour recevoir de ses mains le signe sacré.
Le saint abbé était à la merci de ses auditeurs. « 11 semait les croix plut6t qu'il ne les distribuait, » dit Odon : et, lorsque celles qu'on avait préparées à l'avance furent épuisées, il dut déchirer ses vêtements pour en faire de nouvelles, qu'il continua de semer jusqu'à la fin du jour. Les miracles qui , au témoignage des contemporains, accompagnèrent ou suivirent cette scène incomparable, augmentèrent encore l'enthousiasme général (1].
Au premier rang des nouveaux croisés se trouvaient Aliénor de Guyenne, épouse de Louis Vil, le comte de Dreux , frère du roi , et son oncle le comte de Haurienne. A leur suite l'histoire nomme quelques prélats : Godefroid,. évi^que de Langres, Amoul, évoque de Lisieux, et un grand nombre de barons et de chevaliers, parmi lesquels
slalutum esl ne (|u[s aut variis aut grisiis. sea eliam Mricis utalur
veslibus, i> elc.
(I) Odu de Diogito, loc. cit., f. IWJ.
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OBICINES DE LA SECOSUE CROiSAnE. 281
on disliiigUG Alphonse, comlc de Saint-Gilles et de Toulouse, Henri, fils de Thibaud, comte de Champagne, Guillaume de Nevers, Archambaud de Bourbon, Enguerrand de Coucy, Hugues de Lusignan et Thierry, comte de Flandre. Le noyau de l'armée sainte était déjà formé (1). On décida qu'elle se mettrait en campagne l'année suivante, et tous, dit Odon, retournèrent chez eux, le cœur plein d'allégresse. Pour conserver la mémoire de cette journée, Pons, abbé de Vézelay, bâtit sur la colline, où les barons et les chevaliers s'étaient assemblés, une église qu'il dédia à la Sainte CroÎK. « La tribune du haut de laquelle saint Bernard avait précbé la croisade y resta exposée ù la vénération des fidèles jusqu'à l'année 1789 {2}. »
Encouragé par le succès, saint Bernard continua de remplir avec un zèle infatigable la mission qu'il n'avait d'abord acceptée qu'avec effroi, il ne devait pas prendre de. repos, avant d'avoir vu la France debout et la croisade en marclie. Sa santé altérée exigeait pourtant des ménagements infinis. Son corps était si frêle, nous dit-on, qu'il semblait que la mort l'eût déjà touché d'avance (3). Mais le généreux abbé crut ne devoir écouter en celte circonstance que la voix de son patriotisme chrétien et montra qu" « une grande âme est toujours maîtresse du corps qu'elle anime ».
En sortant de Vézelay, il vole, dit Odon, dans les villes pl les provinces voisines , et recrute de nouvelles légions pour la croisade. Dès 1^ 1" mai, il écrivait au souverain Pontife avec une humilité mêlée d'une joie bien légitime :
(1) Chroii. Mauria.. ap. H. dex G., XII, 88; Hi$t. de Lovis Yll, éd. Uolinier, cap. i, p. 158-160.
{1) Od», toc. eU.; Hist. de Louis Vil, p. 159-100 ; Uichaud, HUloire dts croisades, éd. 1853, 1, 366.
{3} 1 Cor(iii9 tenue et pœne i>rte mort u uni. » Odo, loc. cit.
« Vous avez ordonné, j'ai obéi; c'est l'autorilé de celui qui commandait qui a fait fructifier mon obéissance. J'ai ouvert la bouche, j'ai parlé, et aussitôt les croisés se sont multipliés à l'inQui. Les villages et les bourgs sont déserts. Vous trouveriez difficilement un homme contre sept femmes. On ne voit partout que des veuves dont les maris sont encore vivants (l]. »
Un incident faillit anéantir les promesses de ce beau début. A l'assemblée semi -politique semi- religieuse du 23 décembre 1143 se rattachait une grave question de di^ciphne ecclésiastique. L'archevêque de Reims, en vertu d'un privilège prétendu ou réel, avait, avec la complicité du roi, revendiqué l'honneur de couronner Louis Vn dans la cathédrale même de Bourges, malgré les protestations de l'Ordinaire. L'affaire ayant été déférée à Rome , le souverain Pontife donna gain de cause à l'archevêque de Bourges et, pour punir l'archevêque de Reims de son usurpation, le priva de l'usage du pallium. Cette sentence fit grand bruit en France, et, comme elle atteignait indirectement Louis Vll^ on put craindre un moment qu'elle ne refroidit son zèle pour la croisade. Bernard, qui redoutait plus que personne cette fâcheuse conséquence, tâcha de la prévenir, en demandant au pape l'absolution de l'archevêque de Reims. Eugène III adouci fit droit à ses réclamations. L'incident fut clos (2), el les préparatifs de la croisade continuèrent de marcher à souhait.
Le saint abbé aurait vivement «lé si ré être à la fois par toute la France. On signale à plusieurs reprises sa présence à Toul et dans les environs (3). Il se multipliait en quel-
(2) Jaffé, Beg., n" 8890; H. des G., XV, 439; Bern., ep. 3i7. (ï) Bernard était â Tout le 12 mai ; Dominica anle Pentecoften (Berii. nia, lil. VI, cap. xvii, n" 68).
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que sorte à l'inûm'. Bientôt sa voix ne suffit plus à sou ardeur de prosélytisme : il eut recours à son secrétaire el visita par lettres les provinces qu'il ne pouvait honorer de sa présence. C'est ainsi qu'il adressa , par l'entremise du moine Nicolas, au comte de Bretagne et à ses vassaux cet éloquent appel: «La terre tremble et s'agite, parce que le Roi du ciel a perdu sa terre, la terre oii jadis ses pieds ont posé; les ennemis de la croix sont réunis pour comploter contre lui ; ils ont levé la tête et ils ont dit : Prenons poartoujourspossessionde son sanctuaire. Us se disposent à profaner les lieux consacrés par le sang du Christ; ils lèvent les mains vers la montagne de Sion, et, si le Seigneur ne veille, le jour est proche où ils se précipiteront sur la sainte cité de Jérusalem, la cité du Dieu vivant. Une partie des peuples chrétiens est jetée dans les fers; les autres sont massacrés comme des moutons de houcherie. Le grand œil de la Providence, magmis Providen- Use oculus, considère ces actes en silence : il veut voir s'il est quelqu'un qui cherche Dieu , qui compatisse à sa douleur et lui rende son héritage... Sur les instances du seigneur roi et suivant un ordre du pape , nous nous sommes rendus à Vézelay pendant les fêtes pascales... Là, sous l'action de l'Esprit- Saint, roi, princes et peuples, tout le monde s'est armé du signe de la croix. Cette bénédiction s'est répandue dans toute la France, et tous à l'envi accourent pour recevoir sur leurs fronts et sur leurs épaules le signe du salut. Comme votre pays est fécond en hommes courageux et riche en jeunes gens propres à la milice, il convient que vous vous engagiez des premiers dans cette œuvre sainte et que vous marchiez en armes sous les drapeaux du Dieu vivant. Allons, généreux soldats, ceignez vos reins... N'ahandonnez pas votre roi, le roi des Francs, que dis-je? n'abandonnez pas le roi des
cieux, pour lequel celui-ci entreprend un si iaborieui voyage (1). »
Bernard étendait ainsi de plus en plus le cercle de ses prédications. Tout l'invitait à regarder l'avenir avec assurance, lorsque vers le mois de septembre (2) son attention fut attirée sur les bords du Rhin par le bruit du massacre des Juifs qui habitaient dans ces parages.
La question juive, comme nous disons aujourd'hui, devait inévitablement se poser à l'occasion de la croisade. On ne pouvait prélever d'impôt extraordinaire , ni remuer les passions religieuses, sans rencontrer le judaïsme qui représentait alors, au regard des catholiques, l'usure et l'impiété, sous une forme concrète et odieuse.
Une fois enrôlés, tous les pèlerins, roi, barons téodaus, simples chevaliers, paysans, évéques, abbés, moines, se préoccupèrent des frais de la croisade. Leur première ressource était de vendre ou de mettre en gage leurs biens, meubles et immeubles. Évêques et abbés n'hésitèrent pas à entamer ainsi la partie la plus précieuse du trésor de leurs cathédrales et de leurs monastères. Le roi et les seigneurs exigèrent de leurs vassaux qui gardaient le foyer, ou même des abbayes dont ils étaient les patrons, outre les revenus ordinaires, une contribution spéciale parfois
(1) Ep. 4^7, <>crlte par le secrétaire de Bernard, le moine Nicolas, peu api'ès Piques, avril ou mai 1 146. On a cru y voir un extrait de i'épiire 36:<; elle en est plulât l'él>auche.
(2] La pei'sénution éclata i Cologne pendant le mois EM (11 autil- H seplemlire) 1146. nous dit Babl>i Joseph, el se répandit ensuite à Worms, Majence, etc. Surcelle persécution, voir fin lé ressanU chronique d'un Juif contemporain, Rabbi Joseph ben Joshna ben Hëir, traduite en anglais par liiallablolzlvy [London, 1835).
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énorme. L'abbaye de Fleury, par exemple, fut taxée par Louis le Jeune à la somme de mille marcs, qu'elle ne put d'ailleurs solder. Ce furent surtout les églises et dans une certaine mesure les paysans qui supportèrent tout le poids de cette aide extraordinaire. La charge était si lourde, qu'elle arracha à peu près partout des plaintes dont les chroniques du temps nous ont conservé l'écho (1).
Les Juifs allaient-ils échapper à cette taille , dont la levée était si impérieusement commandée par les besoins de l'Église et de l'iÉtal? En principe et vu leur condition, en tout pareille à celle des serfs, ils étaient, d'après la législation ou la coutume, talllables à merci. On ne voit pourtant pas que le roi de France ait songé d'abord à faire peser sur eux d'une façon exceptionnelle l'impôt de la croisade. Cet oubli parut scandaleux à l'abbé de Cluny, qui s'en expliqua à Louis le Jeune en termes très vifs. Cl Comment, dit-il, les Juifs ne contribueraient-ils pas au-
(IJ « De ra|)ina pnuperum et Ecclesiarnm spotiationc illud iler «x majori parle incœplnrii esl. nec Jn eos qai se inlionesle babebant. vindicatum esl. a Robert de ToHgny, Chron.. ad ann. 1147, ap. H. des G„ XIII, 291. Raoul de DUsay {de Hieelo) [H. des G., XII[, 183) noas parait eYagérer quand il dit : « Non seius, non ordo, non dignilan quemquam eica&avit, quin aniiliuin régi conferrel. a Le roi s'adressa aux non croisés, principalement aux ^tises épiscopales ou ri.onastiques «le son domaine. Pour l'église de Paris, cf. Tardif, Mou. tlîsl., a° 494; pour l'église du Puï, Gallia Christ.. II, Inslr., 231 ; pour l'é?Èque d'Amiens qui s'eicuse (Bern., ep. 48*] de ne pouvoir suivre la croï- .sade, H. des G., XV, W6-497; pour l'abbaje de Fleurj, a. des G., XII, 95; pour l'ubliaye de Ferrières, iliid., XV, 497; pour l'abbaye de Brioude [il s'agit d'une eorona mise en gage) ibid., XVI, 43. L'éT^que de Langres, ut sifl^cieHlei haberet expensas, mulla vasa anrea et argentea de eccletia Lingonensi Ivlit, sub certa promistione. restilulionU, ap. H. des G., XIV, 324. L'abbé de Sainte-Colombe de Sens enleva duo preliosa ornamenta, eoronain videlicet aureant gemmU viicaatibMs adoriiatam... crueenique a S. Etigio opère magnifiée fabriealom, ap. If. des G., Xlt, 288, etc.
tant et plus que personne en France aux frais de la sainte expédition? Voleurs, c'est une occasion de leur faire rendre ^orgcj sacrilèges et blasphémateurs, c'est un moyen de punir leur impiété. » Et Pierre le Vénérable insiste sur ces deux griefs.
En fait, il eût été difficile aux Juifs de justifier leurs richesses. L'usure était à peu près leur unique occupation. Ils prêtaient à trois deniers pour livre par semaine , c'est-àdire à 05 fr. 02 centimes pour cent par an. Le recel était pour eux une autre branche d'industrie des plus florissantes. Leurs taudis étaient l'asile de tous les voleurs. Pour retrouver les vases sacrés, calices, ciboires, reliquaires, enlevés aux églises, il eût suffi de faire à temps perquisition chez eux. Mais, par une bizarrerie difficile à expliquer et presque incroyable, la loi les protégeait expressément contre toute vexation de ce genre. L'usure et le recel étaient de la sorte , pour eux , deux moyens faciles de s'enrichir. De là en certains endroits, en particulier dans les grands centres commerciaux comme la Champagne, des fortunes rapides qui scandalisaient le peuple et l'irrilaienl.
L'abbé de Cluny adresse encore aux Juifs le reproche d'impiété déclarée et d'outrages gratuits k la religion catholique. 11 les accuse notamment de pousser la haine du Christ jusqu'à profaner les sacrements et à employer les vases sacrés à des usages infâmes. Vers le même temps le bruit se répandait en France que des Juifs de Norwich avaient immolé un enfant pour leur pâque. Exagérées ou non, toutes ces accusations appelaient, au sentiment du peuple , un chàliment exemplaire. La mort seule pouvait expier de pareils forfaits. Mais Pierre le Vénérable , malgré son indignation, se garde d'invoquer unejustice aussi sommaire. Il ne parait pas d'ailleurs avoir connu le crime
de Norwich. Ce qu'il demande avec instance, c'est qu'on applique aux. Juifs une peine appropriée h leur faute. u La meilleure manière de les punir, dit-il, ce n'est pas de les tuer, mais de les dépouiller de leurs richesses, do leur ôter au moins en partie celte graisse mal acquise. Ou'on leur laisse la vie , mais qu'on leur prenne l'argent. » Ils contribueront ainsi malgré eux à cette croisade dirigée contre les Sarrasins, pour laquelle les chrétiens s'appauvrissent si généreusement (1).
L'histoire ne nous apprend pas si le roi de France suivit strictement ce conseil. On accusa plus tard Louis le Jeune d'avoir épargné les Juifs et d'avoir favorisé l'accroissement de leur race et de leur fortune (2). Il serait pourtant difficile d'admettre que ces ennemis du nom chrétien, pires que les Sarrasins selon Pierre le Vénérable (3), n'aient pas supporté dans une certaine mesure les frais de la seconde croisade ; mais ils durent s'estimer heureux de sortir, à si bon compte , d'une crise qui aurait pu devenir pour eux beaucoup plus funeste.
Leurs coreligionnaires des bords du Rhin eurent à subir une épreuve bien autrement terrible. Un moine cistercien, du nom de Rodolphe ou Raoul, que les lauriers de l'abbé de Clairvaux empêchaient de dormir, avait, de sa propre autorité , entrepris de prêcher une croisade allemande. Il parcourut en compagnie de l'abbé du monas-
(1) Voir toute celle curieuse lettre de Pierre te Vénérable, ep. IV, 36, ap. H. des G., XV, 6tl-6i3. Sur le crime de norwich, Auetai-ivm Mortuimarii , Mon. G., VI, 463; Auctarium Vrskamp., ibid., p. 472. Sur l'usure des Juits, cf. d'Arbois de JubainvJlle, Hisl. des Comtes rie Champagne. IV, 827-833; V, 180.
(S) H. lies G., XII, 286; cf. Jaffé, Seg., 1434», H. des G., XV, 36». Cependant contre les Juifs relaps, Toir un acle de Louis VII, de il'A, H. des C, XVI, 8; cf. Luchaire, Iiulil. Monarch., I, 110.
(î) Pelri Vener,, lib. IV, ep. 3fl.
têre de Lobbes, qui lui servait d'interprète auprès de la foule, les villes de Cologne, Mayence, Worms, Spire, Strasbourg, etc. Partout il Tut salué comme unapi!>tre; un dixième de la population reçut la croix de ses mains, dil un chroniqueur. Mais son œuvre se couvrit bientôt d'opprobre et de sang; il déchaîna les passions qui avaieni déj^ causé tant de ravages dans ces contrées lors de la première croisade. Sous prétexte de frapper les ennemis de la croix , il désigna les Israélites à la colère d'une populace grossière et fanatisée. Ce fut le signal d'un massacre général. Les Juifs, harcelés de toutes parts, n'eureol bientôt plus d'autre moyen de salut que de se jeter dans les bras du clergé. Mais les efforts de l'épiscopat ne parvinrent pas à arrêter le cours de la persécution. Le plus grand nombre des victimes durent chercher un refuge à Nuremberg et dans les autres municipes dépendant de la couronne impériale. De son côté l'archevêque de Cologne leur oflïait un asile dans le fort de Wolkenburg, et l'archevêque de Mayence châtiait les persécuteurs avec une extrême sévérité (1).
En même temps, ce dernier, se rappelant fort à propos que le fauteur de la persécution appartenait à l'ordre de CIteaux, s'empressa d'écrire à l'abbé de Clairvaux pour lui demander conseil et secours. Nous possédons encore la réponse de Bernard : « Cet homme, dit-il, n'a reçu sa mission ni de Dieu, ni des hommes, ni par l'homme. S'il prétend avoir le droit de prêcher, par cela seul qu'il est moine ou ermite, qu'il sache que l'office d'un moine n'est pas d'enseigner, mais de pleurer.
a II y a trois choses que je lai reproche entre toutes :
(1) OUo Fiising., Geita Frid., I, 37, II. des G., xril, 653; Annal. RodenseSt Mon. G., XVI, "18; GeUa abbat. Lobhiais., Mon. G„ XXI, 3ïB ;Ral)bi Joseph, iûc.ti/. Cf. Bernhariii, if(mi-arf/;/,p. 522, noie *1.
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c'est d'abord d'avoir usurpé le minisière de la prédication, puis de braver rautorité des évéques, et enfin d'oser approuver l'homicide. Voilà un pouvoir d'un nouveau genre ! Ni les anges ni les apôtres n'approuvent le meurtre des Juifs, L'Église prie, au contraire, pour leur conversion , et elle est assurée qu'à la fin des temps tout Israël sera sauvé. La doctrine de Rodolphe ne vient donc pas de Dieu : elle vient du démon, le père du mensonge, qui fut homicide dès le commencement (1). »
D'oii partait cette lettre? Nous ne saurions le dire. A la date où elle fut dictée, Bernard se préparait vraisemblablement à visiter la Flandre, s'il ne la parcourait déjà. Vers le commencement de l'automne , on le voit se diriger de ce côté, ayant pour compagnons de route son ami Beaudoin de Chàtillon, né du sang des premiers croisés, et deux autres de ses religieux, Gérard et Geoffroy (2).' Une charte nous atteste sa présence à Arras, en 1146, dans une assemblée des évoques et abbés de la province de Reims. C'est le premier pas de sa course. L'abbé Léonius le reçoit à Sainl-Bertin et l'accompagne jusqu'à Ypres, où il rencontre Thierry d'Alsace, comte de Flandre, l'un des principaux croisés de l'assemblée de Vézelay (3). En quelques bonds, il se transporte ensuite à Mayence, surles bords du Rhin; Bruges, Afflighem, Liège et Worms marquent les seules étapes authentiques de cette chevauchée (4).
(I] Ep. 365, écrite au plus tût en aoOt- septembre 1146, puisque la pereécation dale du moh Ehil.
(2) Sur ce To;age, cf. Doni Pilra, {kns Migne, t. CLXXXV, p. 1812- MV; NeumanD, ouv. cil., p. 37-41,
(S) Higne, iùid., p. I8'ii-1S2G. Bernard posa vraisemblablement & telle date la première pierre de N.'D. de Loos près de Lille {ibid., p. IS'ji); caT II ne revint pas dans ces parages en 1147. Cf. Jaaauschek, Orig. CUteic, !, 116.
[i] Sur ces points, cf. Pitra, loc. Cil. C'est à ce passage que se rat-
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Son arrivëe à Mayence causa une vive émotion dans tes esprits. On ne pouvait douter qu'il n'intervint en faveur des Juifs maltraités par Rodolphe. La populace déchaînée n'eut pas plus tôt pénétré son dessein, qu'elle tourna contre lui ses murmures et ses menaces. A la fin cependant, vaincue par l'autorité de sa parole, elle se soumit : i< Marchez sur Sion , leur disait le saint abbé , défendez le sépulcre do voire Christ; mais ne touchez pas aux flls d'Israël et ne leur parlez qu'avec bienveillance : car ils sont la chair et les os du Messie; et, si vousles molestez, vous risquez de blesser le Seigneur à la prunelle de l'œil. « Ainsi parlaitle sage, dit Rabbi Joseph ben Méir. «Sa voix était puissante, sa charité absolument désintéressée. Ils l'écoutèrent donc , et le feu de leur colère se refroidit, et
lâche la légende d'AfQigiiem rapportée par Dom Pitra (Migne, CLXXXV, 1816-1827), A l'angle du clortre Toisin de légliie, Bernard s'incline deTanl ia Madone et lui dit : Ave Maria; la statue tressaille, s'incline et répond : Salve Sernarde. Cf. Pien, Aela, ibid., p. 880-883. Noter que la m£me légende se rattache à Spire; Acta, ib]d., p. 871; Haiiriqne, Annal., ad ann. 1146, cap. x, n° 6. Selon la tradition, la date du séjour de Bernard à Afflighem serait le 18 octobre (Pitra, loe. elt). Pilra veut que Bernard ail aussi passé par Mons vers ce temps; mais nous verrons que Mons se trouva sur la roule du saint abbé, seulement en janvier 1147. Pilra ajonle : >< et se trouve bientôt aai lieux où fut Villers » {iliid., p. 1SI3, 1S25-18Î6). Cela n'est pas probable. Bernard passa par Villers au mois de janvier mi {Bern. Vita, lib. VI, cap. XI , n* 36) ; et son biographe fait remarquer que les religieux de Clairvaux avaient jeté les fondements de ce monastère aritr paueos menses, peu après Pâques 1146, dit Janauschek {Orig. Cislerc. 1 , 87). Le contexte de la Vita semble indiquer {« voluit ergo planlationem novellam vel in transitu visitare et peregrinantes QUos consolari •>) que Bernard les viaila en 1147 pour la première fois. — Sur Liège, cf. Pitra. 11 faut sans doute fixer â cette date la conversion de Philippe, archidiacre de Liège {Bem. Vita, lib. VI, i>ars I*; cf. Neumann, ovv. cit., p. 40). Si l'abbé de Clairvaul était vraiment i Ataighem le IS octobre, cet itinéraire ne serait guère douteux. Maïs la chronologie d'AHligbem n'est pas sûre.