‹ Vie de Saint Bernard, abbé de ClairvauxChapitre 34 sur 58 · ORIGINES DE L · texte numérisé non relu

ORIGINES DE L

ils n'accomplirent pas tout le mal qu'ils avaient projeté (1). Il Le moine Rodolphe lui-même suivit l'avis de saint Bernard et rentra dans l'obscurité du cloître , d'oii il n'aurait jamais dû sortir (2). Israël éclata en actions de grâces et bénit « le juste, sans lequel, dit Itabbi Joseph, nul d'entre les Juifs n'eût conservé la vie. >>

Ce triomphe , auquel il avait déjà préludé à Worms (3) , quelques jours auparavant, imposait à l'abbé de Clairvaux de nouveaux devoirs. Le flot apaisé demandait à être dirigé, pour ne plus sortir de son lit. Un chef respecté pouvait seul imposer aux croisés de Rodolphe une forte discipline. Bernard résolut donc de proposer à Conrad le commandement d'une croisade allemande (4).

(1) Annal. Rod., Mon. G., XVI, 718; Joseph ben MUir, toc. cit. Le Jaif note qoe Tabbé de Clairraux agit avec le plus parrait dËsintér«ssement, taudis que l'arclievSque de Hajeiice exigea des Juifs qu'il iirolégeait une rétriballon ou indemnité.

(!) Otlo FrisiDg., Gesla Frid., I, 39; Annal. Rod., loc. cit.

(3j Bernard était i Worm:) dans les premiers jours de novembre : anU duot mêmes, dit le bit^raplie {Bern. Vila, llb. VI, cap. vu, n' 23), écrivant dane les premiers jours de janvier.

(t] Otto Friaing., Gesta Frid., l , 39. Que l'état des esprils sur les bords du Rhin ait Tourni à Bernard l'occasion de prêcher une croisade lUemande, c'est le sentiment de Kugler {.llwlien, p. 96; Anakcten, p. 10] et de Neumann (ouv. cit., p. 36); c'est aussi le nûtre. Hilffer a monlré [Die Anfànge, p. 411 et suÎt.j que le pape Eugène III avait lancé, outre la bulle adressée fidelibus per Galliam cansHtutis, une balle plus générale tttUversit fidelibus J^di, à la dale du i" mars ti4fl (cf. cod. lat., no 22201, fol. 2S7. de la Blbliolhèque de Hunicb). C'est éiidemmept la generalis epislota dont parle le biographe de sainl Bernard [Bei-n. Vita, lib. III, cap. iv, n» 9). Cf. Alexandre III : Ëulenius papa exhortalofias per diversas partes ofbis litleras destiitavit; Jaffè, Regetta, n" 11218; Saxo Grammat., Gesta Daiioruni, lib. XIV, éd. Holder, Strassburgl, ISSB, p. 484 ; « dalis per Europam epistolis. i> Mais de cette aulorisalion générale d'exposer aux peuples et aux princes la bulle ponliQcale [« Jussus est lanquam Romanx Ëcclesix lingua summi Pontlficis generatem epistolam eiponere populis alque principibus »}, il ne s'ensuit pas, comme on l'a prétendu, que

292 VIE DE SAINT BEKNABf).

Mais do ffraves obslacles s'opposaient à ce dessein. L'Allemagne étail en proie à une grande division. L'empereur était encore mal assis sur son trône. Les soucis que lui créaient â l'intérieur les Guelfes , et à l'extérieur l'hostilité des Siciliens et larévolution romaine, suffisaient k l'occuper (1). Il n'était guère probable qu'il sacrifiât les intérêts de son royaume à l'idée, si glorieuse fût-elle, d'une expédition en Terre Sainte.

Bernard connaissait ces embarras. Mais, contrairement àl'avîs des politiques, il pensait que !a croisade ne pouvait qu'être avantageuse à l'Allemagne. Il lui semblait que le meilleur moyen de rallier, du moins pour un temps, les esprits divisés, c'était de les appeler à une œuvre commune. La guerre sainte n'était-elle pas la seule diversion capable de sauver l'empire? N'allait-elle pas briser les étroites complications des ambitions et des intérêts privés?

C'est sous l'empire de cette pensée que le prédicateur de la croisade adressa à l'archevêque de Cologne , à l'évëque de Spire et à leurs diocésains qu'il ne pouvait visiter en personne , la lettre suivante , toute vibrante d'enthousiasme (2) : « Voici, mes frères, dit-il, un temps favorable; voici le temps des grâces et du salut.

« 0 douleur! les ennemis de la croix ouvrent une bouche sacrilège pour dévorer le sanctuaire de la religion chrétienne , et menacent d'envahir et de fouler aux pied* le lit sacré où Celui qui est notre vie s'est endormi pour

Bernard ait songi: à enrôler les Allemands, avant d'avoir enrûlê fa France et la Flandre.

(I) Cf. Bernhardi, Konrad III, p. 532 et suit.

[2j Ep. 3S3. On a longuement discuté sar la dale de celte lettre. Selon nous, elle est de septembre- novembre 1 146, dans sa double adresse, au clergé de Spire (édil. Jean Petit, ISI;, fol. 233 Terso). et au clert;é de Colline (ms. cod. lai., n- 22201 de la Bibliothèque de Munich). Cr. 1" édit. t. II, p. 282, noie.

Dal.z.:;,C00g[c

OniGISES DE LA SECONDE i:ROISADE. 293

nous dans la mort... Que failes-vous, serviteurs de la croix? Abandonnerez •vous ainsi le Saint aux chiens et les perles aux pourceaux? Songez que le triomphe des infidèles serait un sujet de douleur pour tous les siècles et d'éternel opprobre pour la génération qui l'a souffert.

<( Si le Seigneur appelle à la défense de son héritage des vermisseaux tels que vous, ne croyez pas que sa main soit devenue moins puissante et son bras raccourci. 11 ne tiendrait qu'à lui d'envoyer douze légions d'anges ou de dire seulement une parole, et la Palestine serait délivrée.

« Maie, je vous le dis, le Seigneur vous éprouve. Il regarde les enfants des hommes et veut voir s'il en est qui comprennent l'invitation qu'il leur adresse... Admirez les abîmes de sa miséricorde : n'est-ce pas une invention exquise et digne de lui d'admettre à son service des homicides, des ravisseurs, des adultères, des parjures et tant d'autres criminels, et de leur offrir par ce moyen une occasion de salut? Ayez confiance , pécheurs ; Dieu est bon. Si le Seigneur voulait vous punir, il ne vous demanderait pas vos services ; vous pourriez même les lui offrir, il ne les accepterait pas. Si donc il a besoin ou feint d'avoir besoin de vous, c'est qu'en retour il désire subvenirkvos propres besoins. »

Deux raisons pouvaient empocher que cet appel ne fût entendu. La rivalité des partis détournait, avons-nous dit, les esprits de la croisade, et la haine mal éteinte des peuples contre les Juifs menaçait de la faire dévier de son but.

Saint Bernard s'attache dans son écrit à écarter ce double obstacle. Il exalte les Allemands et leur montre un vaste champ où ils pourront déployer leur bravoure non seulement sans crime, mais encore avec honneur et profit : t Votre pays, dit-il, est fertile en hommes courageux, et

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riche en robustes, jeunes gens; la renommée de votre courage a rempli l'univers entier. Ceignez vos reins, prenez vos armes glorieuses, pour l'amour de la défense du nom chrétien. Mettez un terme à celte milic! déjà ancienne, ou plutôt k celte malice, qui vous arme les uns contre les autres , vous perd et vous dévore... Ce n'est pas le courage qui vous fiait courir des hasards si grands , c'est la folie; ce n'est pas lavaillance, c'est la démence... Voici, natures guerrières, une occasion de combattre sans péril. Ici, vaincre est une gloire, et mourir un gain... Je vous propose Ijn marché avantageux. Prenez la croix ; la matière coûte peu , mais elle est d'un grand prix : elle vaut le royaume de Dieu.

fl Et pourquoi tourner votre zèle ou plutôt votre fureur contre tes Juifs? Ils sont les vives images de la passion du Sauveur. Il n'est pas permis de les persécuter ni de les massacrer, pas même de les chasser... Ce n'est pas eux qu'il faut frapper, mais les Gentils. Ceux-ci ont pris l'offensive. 11 convient que ceux qui portent l'épée répondent à la violence par la violence. Il convient que la piété chrétienne abatte les superbes et épargne les humbles; » dehellare siiperbos et parcere subjectis.

Mais une telle entreprise, si glorieuse fùt-elle, n'était pas sans péril. L'abbé de Clairvaux ne pouvait ignorer qu'une armée sans disciphne courrait inévitablement d'elle-même au-devant d'un échec. Le sort de Pierre lErmite lui revint à propos en mémoire. Pour prévenir le retour d'un malheur semblable, il s'écrie : « S'il en est parmi vous qui, par amour du commandement, veulent devancer dans leur marche l'armée du royaume, regtii exercitum {!), ne souffrez pas cette audace, s'ils se di-

(I) LVJiliuD Jean Pelit. lûlT, giorle régi exetciluin, et le maDUSCrit 22201, cod. lai. de Hunicli {Hof-und-Staats-Bibliolliek) porte regium

::.-■.■- --C.OUgk

sent envoyés de nous , niez-le ; s'ils vous montrent des lettres de nous, assurez hardiment que ces lettres sont fausses ou falsifiées. 11 importe qu'on élise pour chefs des hommes versés dans l'art de la guerre ; il importe que l'armée du Seigneur parte toute en même temps , afin qu'elle soit partout en force et à l'épreuve de toute attaque violente. N'avez-vous pas souvent entendu parler de ce moine, nommé Pierre (i), si célèbre dans la première croisade? II s'engagea dans de tels périls que la troupe qui s'était placée avec confiance sous sa conduite périt, à un petit nombre près, par le fer ou par la faim. Craignez qu'une faute semblable ne vous prépare le même sort. »

Sans attendre le résultat de ce manifeste, saint Bernard se rendit à Francfort sur le Mein; et là, après un long entretien avec Conrad sur les alTaires de l'État, il osa inviter l'empereur à prendre la croix. Conrad, mal préparé à cette proposition, l'accueilltt froidement et finit par la repousser. Le saint abbé n'insista pas; il s'excusa même de la hardiesse de sa démarche et promit de <> ne plus importuner la majesté royale (2). »

Mais, tout résigné qu'il fût ou feignit détre, il n'en était pas moins sensible à ce refus qui ruinait son plan.

exereitwn, Iternbardi [Konrad lll, p. S24, noie 47] estime que le roi dont Bernard parte ici est Louis le Jeune. Il ne nous parai! pas probable que l'abbé de CtairTaux ait mngk \ enrôler les Allemands sous l'orldanime de Saint-Denia. Pourquoi ne pas admettre que, dès le mois de novembre et lorsque le noyau d'une armée était déjà Formé sur tes bords du Rhin, Bernard projetait de donner pour chef à ces recrues le roi Conrad lui-même ?

(1) Sur Pierre l'Ermite, ïoir Hagcnmeyer, le Vrai et le Faux sur Pierre l'Ermile, trad. Raynaud, Paris, Soc. bibliog., 1883; ouvrage capital,

(2) Beni. nia, lib. V(, cap. i, n° 1 {cf. [V, n» 15).

Il songea un instant à reprendre le chemin de Clairvaux. Le souvenir de ses enfants , dit son biographe, se réveilla plus vif que jamais dans son cœur paternel , et il ne voulut pas rester plus longtemps éloigné de ceux qu'il avait délaissés depuis une année presque entière (1).

L'évêque de Constance, Hermann, qui se trouvait alors à Francfort, traversa cette résolution. Grand partisan de la nouvelle croisade, il conjura l'abbé de Clairvaux de ve- "'" "rangéliser son peuple, afin de l'enrôler dans la sainte ;, Les évoques présents à la cour et l'empereur luiî approuvèrent ce dessein. L'approbation de Conrad pour saint Bernard le meilleur des encouragements : rouvait au moins que l'empereur n'était pas absolubostile à l'idée d'une croisade allemande. L'abbé de /aux consentit donc à surseoir à son projet de re- ; et suivit l'évoque Hermann dans son diocèse. . personnes l'accompagnèrent et formèrent pour dire son cortège, comme nous l'avons dit dans notre iuction. Partis de Francfort dans les derniers jours ovembre, les pèlerins arrivèrent à Kenzingen le nche 1" décembre et passèrent les journées du i et du mercredi k Fribourg enBrisgau. A ta voix du abbé les pauvres et le menues gens d'abord , puis ches et les pécheurs les plus endurcis, ditissimi et ni, prennent la croix. Sur toute la route, à Bàle, à ifelden , ù Schaffouse , il est reçu comme un envoyé ieu. Le jeudi 12 décembre, il fait son entrée dans :ance, où l'attend le peuple tidèle, impatient de le Sa présence suffit à lui gagner tous les cœurs (2). milieu de cet ébranlement général, les biographes

3erH. Vila, Mb. VI, cap. i.

Bern. Vila. lib. VI, cap. ii-iii, ii'' 2-10. Pour |j1us lie déUils sur

tiéraire, cf. !■» édil., 1. II, p. 2S7, noie.

OmiSlNES DE LA SECONDE OBOISAI>E. 297

de saint Bernard semblent perdre de vue la croisade et se bornent à enregistrer les prodiges dont ils sont té> iiHiins. Deux faits les frappent notamment : ce sont les cures opérées par le saint abbé et le caractère surnaturel de son éloquence.

Les populations du bord du Rhin ne comprenaient ni le roman ni la langue latine. Pour se faire entendre d'elles, Tabbé de Clairvaux crat devoir recourir à un interprète de sa suite. Mais, si l'on en juge par les résultats, c'était moins la traduction de ses discours que son geste et sa parole , en un mot son action oratoire , qui touchait les âmes et les subjuguait ']).

Le parfum de sainteté, la vertu divine qui s'échappait de sa personne porta au' comble l'admiration de ses auditeurs. C'est par centaines , nous disent ses compagnons, qu'il faut compter les miracles qu'il a opérés dans l'Allemagne du sud.

Après avoir achevé sa mission à Constance, Bernard reprit le chemin de l'Allemagne du nord. Il traversa comme en courant Vintherthur et Zurich, rejoignit le Rhin par le Limath et visita de nouveau Rheinfelden et Bàle, laissant partout, en souvenir de son passage, de nouveaux miracles et de nouvelles croix. Le 22 décembre, quatrième dimanche de l'Avent, il était de retour i Strasbourg et se disposait à gagner Spire (2).

Une grande pensée le poussait à entreprendre ce dernier voyage. Conrad 111 avait convoqué une diète pour la réte de Noël dans la ville impériale. Cette circonstance n'ofîrait-elle pas au saint abbé l'occasion de reprendre en sous-œuvre son projet d'une croisade nationale allemande? Le chaleureux appel qu'il avait adressé, quelques

[1) Jteraardi Vita, lib. III, cap. m, n° 7.

(2) Bei-n. Vila, lib. VI, cap. iri, n' 11-14.

298 VIE DK SAINT BEBN'ARD.

semaines auparavant, aux habitants de Spire n'avait pu, pensait-il, demeurer sans écho. Or, le clei^é et le peuple gagaés à sa cause , n'était-il pas en droit d'espérer qu'il ' irait de l'empereur et de sa cour? Soutenu par ir, il partit de Strasbourg; dans l'après-midi du ibre et parut à la diète (1). Nul ne s'étonnera de empressé qui lui fut fait (2). Apri^s la cérémonie annement du roi, il monta en chaire et pressa L Conrad et ses chevaliers de s'armer pour la alnte. Sa parole ne trouva pas plus d'écho qu'à t. Attristé, mais non découragé par ce nouvel iemard renouvela , le 27 décembre , sa tentative e l'empereur dans une audience privée. Conrad, l'arguments, lui promit' enfin de soumettre une fois la question à son conseil, et de lui donner nain une réponse définitive. Mais le zélé prédica-

irqné le 22. il débarqua à Hagenbach (et non nagenbacii] 1« [ibid., n' 14] ; le 2i , lertia feria , il gagne Spire , toujours )id., cap. iT, n" 15).

)pos de l'entrée de Bernard dans lu cathédrale, on a raconté t trois fois prosterné en disant, à la Gn de l'Iiymne Salvt ir manière d'invocation ; O démens, o pia, o dulcis Virgo 1 ajoute que ta statue de la sainte Vierge se serait alors aurait répondu Salve Bernarde (Cf. Pien, Acto . cap. 46. e, p. 3'4 et suiv.}. Si ce dernier fait était vrai, les compal'abbé de Clair vaux, qui tenaient le registre eiact de ses l'eussent pas manqué de le mentionner. Nous discutons ailhenticit« de l'addition au Salve Segina des trois célèbres s. Ce qui n'est pas contestable, c'est le souvenir pieux que its de Spire ont conservé de la visite de Bernard. Sa lettre vée iii perpétuant rei meinoriant in tabnlis ejusdem eccle- 'Mibus (Eyseni;rein , CliTûaolog. reriim amptissim. vrbis M). Le cbœur latéral du nord de la catbédrale est dédié à ard : NIcbe de l'autel, sur fond d'or, Vision île saint Btrlessus, Arrivée de saint Bernard à Spire; à ganche. Prière au-dessous. Présentation de la Croix; derrière, Gnériion lit et départ du Saint.

teur n'accepla pas ce délai. Le jour même, pendant la messe, qu'il célébrait en présence de la cour, il se sentit inspiré contre sa coutume, dit son biographe, de prendre la parole, sans y être invité : preeler morem, nullo rogante. Il supplie une dernière fois ses auditeurs de voler au secours de Jérusalem, et, dans une sublime péroraison, apostrophant directement Conrad, il l'appelle à comparfUtre devant le tribunal du Dieu vivant et lui fait rendre compte de son administration. Ce n'est plus l'orateur qui parle, c'est le Roi des rois, c'est Jésus-Christ. Il énumère les faveurs qu'il a prodiguées à l'empereur : les richesses, la couronne, les bons conseils, la force de l'âme et la santé du corps, et il ajoute : « 0 homme, qu'ai-je dû faire pour toi que je n'aie pas fait? » Conrad ne put résister il cette vive interpellation. « Je reconnais les faveurs que le ciel m'a accordées, s'écria-t-il tout ému, et désormais. Dieu aidant, je ne serai plus ingrat. Je suis prêt à le servir, puisque c'est de sa part que vous me sommez de le faire. » Le peuple, le clergé, les princes, Frédéric Barberousse en tête, applaudirent à cette déclaration et s'enrôlèrent dans la croisade, à l'exemple du roi (1).

Le lendemain, dit un chroniqueur, le saint abbé harangua solennellement les nouveaux croisés dans une réunion publique. La foule, électrisée par sa parole plus divine qu'humaine, non humants sed divinis verbù, l'acclama avec transports. Il faillit être étouffé, enseveli dans son triomphe , et Coru^d dut lui frayer un passage à travers la presse. Tout à coup, on lui présente un enfant perclus. Le saint le loucbe, le marque du signe de la croix et lui dit : Marche. L'enfant obéit. On exalte jus-

WBern.Vita, lib. VI, cap. iv, n" 15; Olto Frtsing-, Geil. FrUL, 1, 30;Helmold., Citron. Slavor., l. 59, Mon. G., XXI, 56. Cf. DemhardJ, Konrad lit, 531 , note 6Î.

qu'aux nues le thanmalurge. Mais celui-ci, récusant toute louange et se tournant vers l'empereur : « C'est à cause de TOUS, dit-il, que cette guérison a été opérée : c'est afin is sachiez que Dieu est vraiment avec vous et que itreprise lui est agréable (I), »

ird touchait enfln au but qu'il avait si opinlâtrij- 3ursuivi pendant plus d'un mois. La victoire qu'il je remporter sur Conrad, et qu'il appelait humt « le miracle des miracles (2), » mettait le sceau uvre et le comble à son bonheur.

croisade allemande n'était pas encore entièrement ée, elle avait au moins déjà ses principaux orgachef et des soldats. Les villes des bords du Rhin , ^aint abbé avait visitées , depuis Constance jusqu'à ;e, étaient prêtes à fournir d'importantes recrues, lentes nouvelles arrivaient à Spire de l'intérieur lume. Le duc Welf lui-même avait revêtu la croix de Noël (3).

fait du présent et confiant dans l'avenir, l'abbé de ux résolut de regagner sa cellule, après avoir évan- Bncore quelques villes des bords du Rhin et de la 3, qui réclamaient sa présence ou ses encourage- Il quitta Spire le 3 janvier et redescendit le Rhin Worms, où il ne fit que passer (-i). Les sentiments idéric de Hohenstaufen semblent lui avoir causi'; e souci. Le vieux duc, malade à AIzei, jugeait nent l'entreprise de la croisade et se montrait lièrement irrité do ce que son fils et son héritier, c le jeune, y prit part. Bernard crut devoir lui

i-n. Vila, }ih. VI, cap. v, n= 17.

o Frising,, Geil. Frid., I, W.

rn. Vila, lib. VI, cap. vu, n» 23.

ORIGINES DE LA SECONDE CHOISADi;. 301

porter ses condoléances et, au besoin , lui oITrir quelques explications. Mais il est douteux qu'il ait réussi à calmer une irrilalion qu'exaspéraient la souffrance et peut-être le pressentiment d'une mort prochaine. Le silence que les compagnons de l'abbé de Clairvaux gardent sur cette entrevue est, à ce qu'il semble, assez signiOcatif (1). Bernard reprit sa route, sans tarder, ot se dirigea vers Cologne, s'arrétant à peine à Kreuznachl, ù Boppard, à Coblentz et à Remagen. Son séjour à Cologne fut marqué par des miracles de premier ordre, nous disent plusieurs témoins. Pendant trois jours , les cloches furent en branle , et la ville retentit d'hymnes de joie, mêlées k ces pieuses invocations : Christ, uns gnade, — /Cyrie eleison, — Die Heiligen aile helffen uns (2).

Le prédicateur de la croisade visita ensuite Brauweilcr, traversa Juliers, Aix-la-Chapelle, Maastricht, Liège, Huy, Gembloux, Villers, Fontaine, Binche, Mons, Valenciennes, Cambrai, Laon et Reims. Louis te Jeune el les ambassadeurs de Conrad III et du duc Welf le reçoivent à Châlons- sur- Marne, le dimanche 2 février, jour de la Purification de la Sainte Vierge (3). Cinq jours plus tard il litail rentré dans sa chère retraite de Clairvaux (1).

(1) Olto Frising., Gest. Frid,, I, 39. A noler que, dans le récit des compagnons de Bernard, la journée du 5 a'eal pas inéme menliaonée. Cela fait supposer que le saint n'a ni cainié la colère de Frédéric ni guéri sa maladie. Le dnc mourut le fi avril suivant. Cf. Dernharhi, Konrad III, p. 53S-537.

(2) Bern. Vila. lib. VI, cap. vti-viii, n-' 3Î-29- Bernard était à Kreuinacht le S. ferla secaada (n' 26); it passa la nuit suirante k PickentMch {ibid.); te 8 et le 9, il était i Boppard et i Goblenlz (n" 23-2*); le 10 au matin, feria guinta. il était à Rpmagen. Du 10 au 13, il séjourna à Colofine (n"* 25-29).

i3) Bern. VitaJA.Vl, cap. ix-xii. Pour plus de détails, cf. I" édit., t. Il, p. 292, note.

(ï) De Cbâions, Bernard vint à Donnemenl (et non Davament) , oii

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Que de fatigues dans ce voyage ! Mais aussi que d'émotions douces et pures! Le saint abbé n'avait-il pas été l'objet d'une perpétuelle ovation? Les populations s'étaient levées en masse et avaient formé une haie sur son passage. Plus d'une fois cette- haie s'était rompue pour laisser passer les aveugles, les sourds, les muets, les boiteux, les estropiés, les malades de toutes sortes, que sa main bénissante avait guéris. Si l'on en croit ses compagnons de route , de Spire jusqu'à Clairvaux , sa course fut une véritable traînée de miracles.

C'est cette puissance surnaturelle de saint Bernard , plus encore que son éloquence, qui explique le succès de ses prédications sur les bords du Rhin. C'est elle qui a fait sortir du sol germanique les cent mille croisés de Conrad (1).

Knliardi par le succès, l'abbé de Clairvaux conçut le

il célébra la messe le G, ftna qnarla {d« il); le s, il traversa Rânaj, Brienne, et coucba à Bar-sur-Aube, où il dil la mease le lendemain 6. dans l'église de Saint- Nicolas, feria quinla (n" 43-41); le même joar il rentrait à Clairvaux (n" 4i). Cf. Bern. Vita, lib. IV, cap. m, n" 41.

(1) Il est impossible de déterminer exactement le nombre des croisés allemands. Selon Odon {ouv. cit., Migne, p. 1218}, les Grecs en auraient compté dOO, 566, au passage de l'Hellespont. he& Annales Eginund. (adann. 1146) font monter le nombre total des croisés â 1,600,000 hommes, Geroh de Reicbersperg parle (f2e J)tv«9%. Anlicli. , caf. luth. p. 153) de sepluagesies cenlmu millia. Les Anitales Palidenses (Mon. G., XVI, B2) donnent pins vraisemblablement à Conrad une armée de lix iiiillia virorum bellatorum absqne inermi et plebeio lulgo, soit un total d'environ 100,000 hommes. Cf. Guillaume deTyr, .VVl, 9; Geila Lwdov. Vil, ap. du Chesne, IV, 394; Cùntintiat. Valcetlens.. Mon. G., VJ, 460. Pour plus de détails, consulter Kugler, Stuiliea, p. 107-106, 130-131 ; Glesebrecht, Kaiserseil, IV, 477; Bernliardi, Ko)irad [II, p. 598, notes 18 et 19.

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projet détendre ù loat l'Occident la prédication de la croisade et d'enrôler dans l'armée sainte l'Angleterre , l'Espagne, l'Italie, la Bohême, la Bavière, et plus tard jusqu'à la Moravie, la Pologne et le Danemark. A défaut de sa parole et de sa présence, ses lettres et ses émissaires continuaient son œuvre. Nous possédons encore les lettres qu'il adressa à des dates assez rapprochées, sous des titres divers et sur un thème à peu près semblable , aux Anglais, à l'évéque de Brescia et à ses diocésains, aux Bohémiens, aux Bavarois et, en général, aux croisés de tous pays.arf peregrinantes Jérusalem (1). Les couvents cisterciens, disséminés dès cette époque dans toute l'Europe catholique, lui assuraient un moyen naturel et facile de propagande. Pour ne parler que du nord , l'Allemagne proprement dite, indépendamment des diocèses de Besançon, de Genève, de Lausanne, de Metz, de Toul, de Verdun et de Cambrai, en comptait à elle seule une vingtaine sur son territoire. Le Danemark, la Suède et la Norwège en entretenaient cinq; la Bohême, trois; la Pologne, deux (2). Ce fut un ahhé cistercien, Adam d'Ebe-

(t) Ep. ad genlem Anglorum, Bibliolh. oaliouate. Paris, f. taL,Ma. 'l4B45, toi. JS7-, Ep. Mainfredo Brixiensi epiicopo.elc, Baronius, Annal., Lues, 1748, XVIll, 66Î, n° 15; ep. archiepiscopii.., et populo orieiitalis Francix et Baioarix, dans Higne, ep. 363; ep. ilwci WtadUlao... el populo Bohemiis, Bcrn., ep. 4S8 fcf. Vlnc. Prag.,' Mon. G„ XVII, 663); tp. ad peregrinantes Jerasalem, dans Archivas de la Corona de Aragon, k Barcelone. La date de ces diverâe^i lellres est dilTicile à liier. Il ne nous paraît pas probable que Bernard ait songé i enrùler les Anglais, les Italiens cl les Espagnols avant les habitanls de l» Flandre et des bords du Rhin.

(ï) Cf. Janauwhek, Orig. Cisi., I, Î86-291. Les Annal. Magdebiirg. (Mon. G-, XVI, 18S. adana. 1147) signalent ei|)resséraent pour la prédication de la croisade contre les Slaves mullomm rellgiosoi-um amiHonitio, Les Cisterciens pouTaient'ils rester étrangers à ce mouve-

..Googlc

rach, qui, à la diète de Ralisbonne (février 1147), remplaça Bernard. Il lut la lettre aux Bavarois et aux Francs Orientaux en même temps que la bulle papale, et leva une nouvelle légion de pèlerins, parmi lesquels figurent '" '•"- de Noremberç et trois évoques, Henri de Ralis- Rimbert de Passau, et Othon de Freisingen, l'un uns historiens de la croisade (!}.

:tte date, l'abbé de Clairvaux avait de nouveau son cloître pour reparaître dans les conseils du roi ice. Les séances de l'assemblée tenue à Chàlons le 3 février, en présence des ambassadeurs de Goniu duc Welf, n'étaient que les préliminaires d'un plus solennel, oîi devaient s'achever les préparala croisade. Louis VII n'avait pas attendu jusqu'à eure pour dresser son plan de campagne. Il avait au roi de Sicile, à l'empereur do (kinstantinople, ;ues princes d'Allemagne, notamment à Geisa, roi jgrie , des ambassadeurs chargés de préparer les la sainte expédition. Partout les négociations enavaient heureusement abouti. Plusieurs princes ids et hongrois se montraient disposés à grossir b;s de l'armée française. L'empereur de Gonstantidont le moine Odon de Deuil feint d'ignorer le larce que ce nom, dit-il, n'est pas écrit dans le j vie, faisait au roi de France, dans un style emle, les plus magnifiques promesses. De Sicile arrie réponse plus engageante encore, sinon plus ine (2). Bref, le 16 février 11-17, les ambassadeurs

rinceps (Conradus) curiam celebravit dacens secum vice CU- \i abbatis Eberacensem abbalem Adam, « etc. (Otto Frising., id., I, 40). Sur celte dièt«, cf. Benitiardi, Konrad III, p. 5U-

9, ouv. cil., lib. I, p. 1203; l'épitre de Maauel est dans B. îles 9, en date du mois d'aoùl, 1146 par conséquent

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ORIGINES T>e LA SECONDE CROlSAhE. 30â

de Conrad et de Roger siégeaient à Ëtampi^s, à côté des barons et des évéques français, sous ta présidence de Louis VII, assisté de l'abbé de Clairvaux (1).

La principale délibération porta sur l'itinéraire que devait suivre la croisade. Cette question était grosse de conséquences. Par jalousie contre les Allemands et les Grecs, les Siciliens conseillèrent aux Français la voie de mer, leur promettant des vaisseaux, des vivres et des secours en hommes. Une offre aussi avantageuse était séduisante ; mais elle avait le tort de se mettre en travers d'un plan déjà ébauché vraisemblablement à Châlons entre le roi de France et les ambassadeurs de Conrad. Ceux-ci , se Faisant honneur de marcher sur les traces de Godefroid de Bouillon, demandèrent que les deux armées royales suivissent le même chemin, afin que, dès leur entrée en Asie, elles pussent agir de concert. Cet avis prévalut. En le suivant, les Français commettaient une faute. Leur résolution irrita les ambassadeurs du roi de Sicile, qui se retirèrent après avoir prédit tous les maux que la perUdie byzantine réservait aux croisés [2),

(I) Odo, ibid. L'assenblée se lint le dimanche o ad Circumifederuât me. » Pour j assister, Bernard |>artU de Clairvaux, le lundi 10 février; traversa Hooteville [village aujourd'hui délruil. dont il ne rfKte que l'église, près de Ghampignol) . visiu la Grange de Fonlarce cl coucha i Ville-sur-Arce (et non auper Ârtiaiu) (Beni. Vila, lib. VI, cap.iiv, n° 45); le mardi II, il passa par Bar-sur Seino, Boui^uignoo', fouchères, Waudes, e l gagna Trojes, d'oil il ne re[)arl)t (|ue le Jnudi 13 [ibid.. a" 4G-4S) ; le jeudi, il élail k Prunaj rt à Trainel (Triangnlum) [ibid.. n" 48] oii il dit la messe le vendredi H; il traversa ensuite Hray et s'arrèla Traîsemblablemcnl à Hontcreau, oii il rencontra le comte Thibaut, entouré d'une nombreuse cour {ibid., a' 48-49); le samedi, il passa par Moret, traversa le Loin cl gagna Élampes (ibid., a- 49-50). Cf. Betii. Vita, llb. IV, cap. vu, n° 43, et d'Arbois de Jubatoville, Abbayes Ctslerc, p. 338-340.

(!) OUo, dans Migne, p. 1208,

306 vie: de saint bernabd.

Le mardi 18, le concile s'occupa d'élire les ministres capables de tenir les rênes du gouvernement pendant l'absence du roi. Saint Bernard fat un des membres chargés de faire ce chois important. Après avoir entendu ses collègues, il rentra à leur tète dans la salle des délibérations, et, désignant du doigt Suger et le comte de Novers ; « Voici deux glaives , dit-il , c'est assez. »

Le comte de Nevers déclina l'honneur qu'on lui proposait et s'excusa en déclarant qu'il avait fait vœu d'entrer dans l'ordre des Chartreux. Suger opposa d'abord à l'assemblée le même refus; mais, vaincu par l'insistance des évéques et des barons, par les prières du roi, et plus tard par les ordres du pape Eugène III , il consentit enfin * accepter une chaîne que son humilité seule lui faisait repousser et qu'il remplit, comme on sait, à la satisfaclion générale , pour la gIoir.e de la religion et le bien du royaume (!}.

Après avoir pris ces diverses mesures, l'assemblée Hxa le départ des croisés à la Pentecdte , leur désigna la ville de Metz comme lieu de rendez-vous, et se sépara (2),

Il semble que saint Bernard n'eût plus alors qu'à goûter le repos après lequel il soupirait depuis longtemps (3) ;

(I) Udo, ibUl. Par ces mois ; ecce gladii duo Me, empruntés éi Mint Luc [wu, 3S), Bernard déaigne les deux glaives , le glaire spirituel et le glaive matërîcl. Cf. Vila Sugerii: e Allero inateriali regio, altero apirituali et ecclesiaslico , alraque aiitein a somino slbl poatitice divinilus coinmlsso. « B. dei G., XII, \ÙS.

(2)Oio, loc. cif.i-cf. Gies^recht, IV, 475-476. PrimitiTeinent, le départ des crois(>s Trançais avait éié fixé i Piques 1147, ediclo qvort postaunuiiiprogrederentur {Odo, p. 1207). Mais cette époque fut réservée aux croisés allemands (BerD.,ep. 458;cr. Bernhaidi, A'onraii ///, p. 5*8, noie 28].

(3) Ikmard semble n'avoir quitté Ëlampe's que te samedi 12 ou le dimanche 23 février, pour rentrer à Clalrvaux le jeudi 27, feria ifuinla Péril. Vita, lib. VI, cap. xiv-iv, n" 50-53). Nous voyons en effel

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ORIGINES DE LA SECONhE CHOISAIlC. 307

mais des complications survenues dans les préparatifs de la croisade allemande le rappelèrent une seconde fois sur les bords du Rhin. Mis en branle comme le reste de l'Occident, les habitants de la Saxe et de la Moravie étaient prêts à donner à leurs forces de combat une destination particulière. A leurs yeux, les peuplades slaves, qui se pressaient sur la rive droite de l'Elbe et menaçaient à chaque instant, de ce côté, la sécurité de l'empire, étaient des ennemis du nom chrétien non moins redoutables que les musulmans d'Asie. Conrad 111 comprenait lui-même la gravité d'une telle situation. N'était-il pas urgent que les défenseurs naturels des frontières fussent maintenus à leur poste pour préserver la patrie commune d'une invasion barbare? Afin de résoudre cette question et de régler quelques autres affaires d'État, l'empereur convoqua une nouvelle diète à Francfort. C'est là que nous retrouvons l'infatigable abbé de Clairvaux , vers le milieu du mois de mars 1147 (1). On décida qu'une sorte de cordon sanitaire serait établi depuis la source de l'Elbe jusqu'à son embouchure, et que la défense des intérêts chrétiens serait confiée aux Danois , aux Saxons et

ijn'ilaTflit été absent plus de quinze jours, in monatUrio diebusjam quindedm SancH prxttolabatvr adventum [n° 53). Il passa par MaUK, Hilly, Horet, et fut reçu à Sens par le clergé, vrai^mblablemeat le dimanche, trai^rsa Joigny et gagna Auierre le luiidi 2i, pour en repartir le mardi 25, maat (n" 50-51); ce même jour, il était A Chabtja et â Tonnerre où il dit la mease le mercredi 26, feria quarla [«■ 51) ; il traversa l'Armançon et gagna Holeame , où il reçut l'bospilalité pour la nuit; le lendemain 27, feria f/uiitja, il rentra â Clairtiui, en passant [lar Cunliu [n" 52'&3J. Cf. Sera. Cifa, lib. IV, cap. 'H, n- 4!-43.

(I) La diète était ouverte le 13 mars (Stumpf, n" 353)1). Pierre te Vénérable ligure dans ce document , ce qui donne A [lenscr que l'abbé lie Glalrvaux était déjà lui-mËine arrivé à Francfort. Il avait passé par Toul (Bent. Viia, lib. VI, cap, ivii, n° 59).

aux Horaves, Nous possédons encore la lettre que saint Bernard adressa aux archevêques, aux évéques, aux princes et à tous les fidèles de la Moravie, pour leur notifier les décisions de la diète. Au nom de l'empereur, des évéques et des princes réunis à Francforl , il les invite à lever une armée contre les païens du voisinage et à prévenir les coups de ces implacables ennemis par une irruption sur leur territoire. Aux attaques sans cesse renaissantes dont ils sont l'objet, ils doivent répondre par une guerre sans merci. L'extermination des barbares ou leur conversion, tel est l'unique moyen de conjurer les maux à venir; tel est, par conséquent, l'unique but à poursuivre. Une alliance, un traité avec ces adversaires naturels du christianisme serait un leurre. Quels qu'en soient les avantages apparents, la diète les interdit absolument. Les troupes de cette croisade spéciale se réuniront à Magdebourg le 29 juin, fête de saint Pierre et de saint Paul , et se mettront aussitôt eu campagne. Saint Bernard leur accorde, au nom du Pape, les mêmes avantages temporels et spirituels qu'aux croisés de la Palestine (1). Dans cette lettre l'abbé de Clairvaux nous apparaît comme l'organe atiitré de l'Église et de l'État. Aux yeux des Francfortois sa mission était beaucoup plus haute encore : le peuple saluait en lui un véritable envoyé de Dieu. Ses miracles seuls expliquent cette prestigieuse in- Quence. La présence d'une cour auguste n'avait pas affaibli sa vertu de thaumetui^e. Des témoins autorisés signalent quatre cures merveilleuses, accomplies durant la

(1) Bern., ep. 457; Cf. Olto Frising., Fiid. Gest., l. iO; Continuai. Gcmblac. Mon. G., V[, 392; les croii de l'armée dirigée contre les Slaves dcTaJent avoir la forme suivante J. « Crnces... a rota snbter posita in allum protenddianlur. » Otto, loe. cit.; cf. Annal. SlaiL, Mon. G„ XVI, 327, ad ann. IH7.

diète. Nous citerons la guérison d'un jeune homme, sourd et muet dès sa naissance, et la guérison d'un paralytique. Celui-ci, d'un âge déjà mûr, touchant même à ta vieillesse , était retenu au lit depuis huit ans. Ses amis l'apportèrent sur un grabat, et, traversant la foule, le déposèrent aux pieds de l'abbé de Clairvaux, qui, d'une prière et d'un signe, lui rendit l'agilité des membres. En le voyant partir d'un pied léger, la foule poussa des cria d'enthousiasme. Mais pour que le miracle fût plus éclatant encore, un des assistants, Hugues, archidiacre de Toul, se souvenant de l'Évangile, dit au vieillard : « Vous n'allez pas retourner ainsi chez vous , les bras ballants ; emportez vous-même votre grabat. » L'homme obéit, et, pour mieux témoigner sa reconnaissance , s'enrùla dans la nouvelle croisade.

On comprend , en présence de tels faits , de quelle vénération et de quelles ovations Bernard était I objet. Chacun voulait le voir, entendre sa voix, toucher le bord de ses vêtements. A chaque pas qu'il faisait, on l'enveloppait, on s'écrasait autour de lui. Un jour, au sortir de la cathédrale , la presse fut si grande , que le roi Conrad , qui était très robuste et de haute taille, dut l'emporter dans ses bras, pour empêcher qu'il ne fûtétouffé{l).

La diète terminée (2), Bernard quitta Francfort et regagna son cloître par Trêves , Sierk , Metz et Toul (3). Au moment où il rentrait en France, Eugène 111 y pénétrait

(l)Bern. Vita, lib. IV, cap. v, n- 31; lib. VI, cap. ivi, n- 5657.

[i) Sur celle diète, cr. Dernhardi. Konrad lll, p. 547-G5S. L'abbé d« ClaiiTanx ligure dans un documeat qui a trait à la réforme du cou- Tent de Kemnade. CtiTonograph . CoTbeiens., Jaffé, p. &8.

(3] Bernard était à TrèfCB , aexto Katendas Aprilis , le 27 mars {Bem.Vita, lib. Vl, cap. xti, n° 51); il s'arrêta au monastère de Re- Ihel (Rutilœ) près de Diedenhofen , à Sierk , à Metz et â Toul {ibid. , n"' S5-59-, cf. Beni. Vita, lib. IV, cap, vni, n" 47-49).

également par le col de Suse et remontait lentement les vallées du Rhâne et de la Saône jusqu'à Dijon, où le roi de France vint à sa rencontre (1). Depuis le jour où il avait lancé son éloquente bulle, le souverain Pontife, trop longtemps préoccupé par les affaires de Rome, n'avait pu donner qu'une attention souvent distraite aux préparatifs de la croisade. C'est à peine si, en juin ou juillet 1146, il avait eu le loisir d'appuyer, par une lettre auprès de l'empereur de Constantinople , la demande de Louis le Jeune (2). L'œuvre sainte, cependant, avait prospéré au delà de ses espérances, peut-être même au delà de ses désirs. Il semble, en elTet, qu'il n'apprit pas sans déplaisir l'enraiement de Conrad III, le défenseur naturel du pouvoir temporel des papes, que minait alors la révolution romaine, et il n'bésita pas à le blâmer d'avoir pris la croix sans son ordre ou sans sa permission. Mais ce reproche, qui atteint indirectement l'abbé de Clairvaux, le principal promoteur de la croisade allemande, devait tomber devant les excuses du roi. «Le Saint-Elsprit, lui répondit Conrad , ne souffre pas de retard; c'est pourquoi , sous son inspiration, j'ai agi sans vous consulter (3). » Eugène III parut goûter cette explication (4) et finit par approuver l'œuvre entière de

(1) Le pape s'arréla i Lyon et à Climy; et. Jatte, Reg., II, 39-40. Sur sarencontreovecLouUVII, itnnal. S. Beniynl Divion,, ap. H. des G-., Xil, 311; Clironic. de Luilov. Reije, MA., 80; cf. Wibald., ep.

(2) Cette lettre eet perdue; nous avons la réponae de Manuel (If, <jej G., XV, 440], datée du mois d'août, évidemment I14C.

(3) Conradi ep., ap. Jaffé, Bibliolb., I, iil. Il résulte de là que l'abbé de Clairvaux avait pris sur lui-même d'enrûler Conrad et de le donner pour cbef i la croisade allemande. Cela ue rentrait pas dans le dessein du pape. Voir sur ce point Hiiffer {Die Anfiinge, etc., p. 421. 426], qui essaie de tourner les faits d'autre façon.

(4) Eugi^ne III fait plusieurs lois allu.sionâ ce mouvement de l'Esprit-

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l'abbé de Clairvaux. Bernard le reçut dans son monastère et lui fit coniirmer par une nouvelle bulle, en date (lu 10 avril, les décisions de la diète de Francfort (1).

Les préparatifs de la croisade touchaient enfin à leur terme. L'abbé de Clairvaux put alors embrasser d'un regard satisfait la France , l'Allemagne , l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie , toute la chrétienté , et , comme Dieu après l'œuvre du sixième jour, renirer dans son repos en disant : « Tout est bien I »

Tout était bien, en effet, selon les apparences. Les troupes réunies de Louis Vil et de Conrad 111 formaient un corps d'armée d'environ cent quarante mille hommes, sans compter le menu peuple (2). Cent mille hommes, fournis par la Moravie, la Saxe, le Danemark, la Suède, la Norwège, la Pologne et la Russie, se préparaient à marcher contre les Slaves idolâtres (3). Cent soixante- quatre navires, montés par 13,0IX) Anglais, Flamands ou riverains du Rhin, allaient partir de Darmouth avec l'intention de tourner la Péninsule Ibérique, et d'atterrir soit en Afrique pour combattre les Maures , soit en Asie pour défendre la Terre Sainte (4). En même

Saint qui détermina Conrad à prendre la croii ; Jarfé, Reg., n° îl084. B" 9214. Cf. Wibali]., rpp., ap. Jaffé, Bibitoth., I, iU et 243.

(I) Migaard (ffist. des abbayes du bailliage de la Montagne, f. 87) cite uae bulle (non indiquée |>ar les Regesta de Jarfé] datée de Clalr- Taui, 6 aTril, en faveur de Noire-Dame de Ghâtillon. Cr. dans Jarfé, n" 9017, la bulle conQrmaiil les décisions de la dlËte, datée in terrilorio Trecensi.

{i) Cf. Kugler, Stadiett, p. 107, noie 3S; Giesebrecht, Kaiser:iei/, IV, 477.

(3j Helmotd, Ckron. Slavoi:, I, 62-, Cat. MonaU. Peiribas., Mon. G., XX, 674; • Rex Dacia;... circilei' ccntum miltibus cxercitum paraferai, u Annal. Magdeb., Mon. G., XVI, 18S. Cf. Berniiardi, Konrail III, p. 564-678.

[i] Osbern, de Expvgnalione lyxbomf, ap. Slubli». Ckronieies of

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312 vii: DE sAi

temps, « le roi des Espagnes, » comme parle Eugène III. Alphonse, prince de la maison des ducs de Bourgogne el pe[it-flls du roi Robert, projetait d'arracher Lisbonne aux Maures de la péninsule (1). Enûn les croisés italiens, Amédée de Turin, Guillaume de Montferrat et quelques princes se proposaient de rejoindre l'armée de Louis le Jeune, pendant que le roi de Sicile brillait de mettreses forces navales et son génie de capitaine, non peut-être sans quelque arrière -pensée d'intérêt, au service de la croisade (â). Ainsi de l'Elbe jusqu'au Tage, de la Tamise jusqu'à l'Etna, tous les peuples étaient sur pied, armés, ce semble, dans un but commun, conduits par une même idée; c'était une levée de boucliers, telle qu'on nen avait jamais vue, et telle qu'on n'en vit jamais depuis, de l'Occident chrétien contre l'Orient inûdèle (3). Et cette grandiose manifestation était en grande partie l'œuvre d'un seul homme. Sûrement il fallait que cet homme fAt un saint pour ne pas se complaire dans son génie et s'enfler de vanité.

Bernard ouvrait seulement son âme à l'espérance. Pleinement rassuré sur l'issue d'une entreprise dans laquelle il croyait voir le doigt de Dieu, il ne songeait plus qu'à en calculerles avantagea spirituels et temporels, 11 souriait

tlie reign- of Richard I, I, I, p. lié. La Continuât. PrxmoasHUoa, G., VI, 4S3 ; H. des G., Xlll, 332) et quelques autres sources (Bernhardi, Konrad III, p. 580, note 47) indiquent treize mille croisés de ffltte expédilion.

(1) Jaffé, Reg., a- 9017, Higne,ClA\X, 1203.

(2J Otto Frising-, Gest. Frid., I, 44-, cf. Bernliardl, Konrad lU. p. 603, noie 31,

[3) « Ci^us eiercitus lot tnUlia Jutnmt quanta nunquam in hislo- Tlis leguntur convenisse, scilicet sedecies ceoluin nillia tiominum, a disent les Annal. Egmuitd.{lIon. G., XVf, 45fi), qui ne parlent que de l'armée allemande. Cf. Bernhardl, Konrad III, p. 598.

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même à l'idée de la gloire que nos chevaliers rapporteraient de l'Orient. La bonne volonté de l'empereur de Conslantinople lui paraissait de bon augure , et il sollicita , comme une faveur, pour le fils de son ami, le comte de Champagne, l'honneur d'être reçu par Manuel dans l'ordre de la chevalerie (1).

Le souverain Pontife ne doutait pas plus que Bernard du succès de la croisade ; et un moment son ambition et ses vues allèrent beaucoup plus loin que la délivrance de la Terre Sainte. Il mit à profit les avances que l'empereur de Constanlinople lui avait faites en réponse à sa lettre de juin ou juillet 1146 (1), pour essayer d'opérer un rapprochement entre l'Église grecque et l'Ëglise latine. Malheureusement l'évéque d'Olmutz, qu'il avait spécialement chargé de négocier cette affaire avec le concours de Conrad III (3) , s'engagea dans la croisade saxonne , et force fut au pape d'abandonner son généreux projet; du moins on ne voit pas qu'il y ait donné suite (i).

Dès le mois de mai 1147, Conrad partait de Bamberg (5), à la tête d'environ cent mille pèlerins, et traversa à petites journées l'Allemagne, la Hongrie et l'empire grec. Le roi de France ne quitta Saint-Denis pour se rendre à Metz que le mercredi après la Pentecôte (12 juin H47). Bugène 111 reçut ses adieux, lui remit lui-même la pa-

(1) Ej). 46S, écrite en 1147 et non en IHG, comme le dit Ui'ial, H. lUs G., XV, 607.

(!) » Imperium meiim valde mirabatur, i|uoniarn nunc usque noa inisil apocrjsiarioa ad Ipauiii Tua Sanclilas. u HanuelU ep., ap. //. dea G., XV, p. 440.

(î] Jaffé, Beij., n" 9095, 9110.

(4) Jaffé, Reg., 9017, 9093, cf. Iliiffer, Die Aiifange, etc., p. 427- 4Î8.

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nctièrc, le bourdon et roriilamme, et lui donna sa bénédiction apostolique {!). Des prières et des larmes de joie ac^jifnnfleTièrent le royal croisé jusque sur la terre étranque rien ne manquât aux encouragements qu'il îtoutes parts, une prophétie des plus flatteuses jà ses futures prouesses. Dans l'illusion d'une Gance, les populations disaient tout haut que t se rendre maître de CcHistantinople et de Baque, nouveau Cyrus, nouvel Hercule, il triotntout l'Orient (3). La prophétie, hélasl devait 1 effroyable démenti.

}. I, loc. cit., p. I2O9-I2I0.

te prophétie, Toir Olhon de Freisingen, Gesla. Frid., ap. fin, 653, Dole; ChroiM'jr. Corbeien., JaCTé, Uon. Cor- \; Amial. S. Jacob. Lflodiens., Mon. G-, XVI, 641.

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