CHAPITRE XXVIII
Élection d'Toi-k.
Après le départ des croisés, Eugène III séjourna quelque temps à Auxerre (1), occupé k expédier les affaires courantes. Il n'en partit qu'au mois de septembre pour se rendre au chapitre général de Clteaux (2) , où l'abbé de Clairvaux accomplit devant lui plusieurs miracles. Quelle fête pour l'archimonastère de posséder à la fois les deux personnages les plus illustres que l'Ordre eût encore produits! Le souverain Pontife abdiqua, au milieu des abbés qui avaient été ses pairs ou même ses supérieurs, toutes les prérogatives el tout l'éclat de sa dignité, et il devint comme l'un d'entre eus, nous dit un témoin (3), Deux événements notables marquèrent cette visite : la bénédiction nouvelle du cimetière de l'abbaye, considérablement agrandi (4) , et l'affiliation des religieux de Savigny à l'Ordre cistercien (3).
(1) Du 14 juillet au 6 septembre. Jaffé, Reg., 0094-9130.
(2) Jatré, Reg., 9132-9128; Bern. Yila, lib. IV, c«p, vil, n" 403.
(3) 0 Inter eos quasi unua ex eïs. u Berii, Vila, ibîd.
(4) Appendice à l'Exordinm, Guignard, Honumenli, p. 7.5. Le (exlc place cette cérémonie en 1148; mais la date est évidemment erronée. U. Guignard (p. Lvcii) a oublié de corriger l'erreur.
(»; Jaffé. Aep.,913<i, Migne, I. CLXXX, p. 1282.
Avant de regagner Auxerre , Eugène III consacra en présence de l'abbé de Clairvaux l'église de Pontenay (21 sept. 1147) (1). Au mois de novembre, nous le retrouvons, toujours accompagné de saint Bernard, à Verdun (2) et à Trêves. La vieille cilé impériale allait être pendant onze ou douze semaines le théâtre de fêtes et de cérémonies dont l'éclat fut à peine égalé au temps de sa gloire sous les Césars, Lorsque le souverain Pontife y lit son entrée solennelle , le 30 novembre , l'archevêque Adalbéron marchait à sa droite, Amoul de Cologne à sa gauche. Vingt cardinaux, un nombre considérable d'évéques et d'abbés, allemands et français, belges et anglais, lombards et toscans, les précédaient en chape et en mitre. Un clei^é in&ni ouvrait la marche de la procession, qui se dirigea lentement à travers la ville, au milieu d'une haie vivante, formée par les habitants éblouis d'une telle pompe (3).
La première afl'aire qu'Eugène III eut à régler pendant son séjour à Trêves fut l'élection d'York, pendante depuis près de sept années (4). Après la mort de l'archevêque
(1) Gallia Chrisl., IV, 49ï.
(2) Le cardinal Albéric, qui mourut i Verdun, souscrivit encore udc bulle d'Eugène lit, le 22 nOTembre 1147 (Jaffé Reg.. 11, 20; cf. Gaufrid. ep., n" 3, ap. Migne, l. CLXXXV, p. &89, et Bern. Vila, lib. IV, cap. IV, n° 21]. D'après ce dernier texte, Bernard célébra la messe prj^s de son tombeau peu de jours «pris st mort. Le 29 novembre Eut;ène III avait quitté Verdun.
(3) Gesta Alberonis , cap. 23, ap. Mon, Germ., VllI, p. 255; ftitl. des G., XtV, 35S; JatTé, Keg., 9IB!3-9185. Les Gesla Alberonis nomment dit-sept cardinaui. Deux autres sont cités par Conl. Gest. Treviror. (Mon. Germ., XXIV, 378). Enlin, Wibatd (ep. 64, p. 141) partid'un cardinal prêtre que les précédents auteurs ne nomment pas.
(4) A fonsulter, sur ce sujet, Joannes HagulstadensU (Jean de Heihum), moine contemjmrain des événements, ap. Twysden, p. 16&'2'6, en tenant compte de sa chronologie irréguliëre; Serlo, Mouatlieon
IIERNAflD A TBÈVES ET A REIMS. 317
Turstin [<> février lUI), et un premier scrulin plus tard annulé, le chapitre s'éLait réuni en janvier Hi% et, sous la pression du comte d'York, instrument du roi Etienne, avait élu un membre de la famille royale (i), le trésorier Guillaume. Le nouvel évoque, dont la réputation était jusque-là intacte, n'écbappa point au soupçon de simonie (2). Témoin de cette élection irrégulière, l'arcbidiacre de Londres fut le premier h pousser une clameur de protestation, que les abbés des monastères du diocèse et, entre tous, les abbés cisterciens, Guillaume de RievauU et Richard 11 de Fountains, s'empressèrent de répéter en la grossissant. Vainement , pour l'étouffer, on jeta l'archidiacre en prison; l'affaire fut portée au tribunal d'Innocent H, qui convoqua les intéressés pour le troisième dimanche de carême de l'année 1143 (3).
Déjà l'abbé de Clairvaux , écho fidèle du sentiment de ses confrères anglais, avait à plusieurs reprises (4) dénoncé au souverain Pontife l'irrégularité de l'élection d'York. A ses yeux, le reproche de simonie, dirigé contre Guillaume, était fondé. Aussi cspère-t-il que le vicaire de Pierre agira en cette affaire comme Pierre lui-même agit vis-à-vis de Simon. « L'archevêque d'York, écrit-il au pape, vient à vous, mettant tout son espoir dans l'a-
Angl,, I, p. 745-747-, Chroii. Gervasil Darobernensls , ap. Twysden, p. 13S7-I363; Gnllelm. Neubr^jens., Paris, 1610, lib. I, cap. xtic, p. 54- .
55; Bern., epp. 346, 347, 3G3, 3S0, 235, 236, 238-240, 253, 330-321. A
Doter que le récit et la chronologie de Itfabillon, Atns ses notes stir les épllres iSi et 320, sont pleins de confusion.
(1) Joann. HaguUlad., p. 266-2UB.
(2) n Quod pecuniaria sponsione ambierît ad honorem huiic. • Ihid., p. 271. Cf. Bern., ep. 346.
(3) Joann. Hagulslad., p. 271-272.
(i) ■> De quo jani ssDpeaumero scri|»imus Sanctilati Vïstrœ, » Ep.
,;..; ..CoOglc
mas de ses richesses. Mais sa cause est bien malade. Qu'est-ce que cet botnme vient chercher auprès du gardien de l'équité? Pense-t-il donc escamoter la justice dans la curie, comme il l'a fait en Angleterre? Pour avoir absorbé un fleuve , il s'imagine qu'il peut avaler le Jourdain. Le voici donc qui vient avec tous ceux qu'il a séduits par ses prières ou achetés à prix d'or (1). »
D'autres témoins arrivaient en même temps à Rome : c'étaient les détracteurs de Guillaume , plusieurs memhres du chapitre d'York, les abbés de Rievaulx et de Fountains, les prieurs de Giseborne et deKirkham,et l'archidiacre de Londres. La cause fut vite instruite et jugée. Le principal grief que l'on soulevait contre l'élu était la pression exercée au nom du roi par le comte d'York sur les électeurs (2) ; l'accusation de simonie ne venait qu'au second plan. Pour se laver de ce dernier reproche, il suffit à Guillaume de jurer qu'il n'avait corrompu par l'argent aucun des membres du chapitre (3). L'examen du premier point et la solution définitive de l'affaire furent renvoyés à un autre tribunal. Innocent II décida que l'évéque de Winchester, son légat, pourrait procéder à la consécration de l'élu, si le doyen du chapitre d'York, Guillaume de Sainte-Barbe, affirmait qu'aucune intervention du pouvoir civil n'avait altéré la sincérité de l'élection (*). Le sort de l'archevêque était donc <?ntre les mains d'un seul homme. Soit frayeur, soit prudence, Guillaume demanda ensuite secrètement au souverain Pontife qu'à défaut du doyen toute autre personne digne de foi fût autorisée à rendre , en son lieu et
(l)Ep. MB.
(2) Joann. HaguUtad., p. 272; Bern., e|i. Î35, n- 3.
{■i) Jounii. Hagutslad., loe. ci/.
(4) Ibid.; cf. Bern., cpp. 235-236, 240.
BERNARD A TRKVES ET A REIUS. 1119
place, le même témoignage; et Innocent II commit l'imprudence de lui accorder cette faveur, non seulement de vive voix, mais par écrit, à ce qu'il i^emble, et sans donner à cet acte aucune autre publicité (1). Ce fut le point de départ de nouveaux et inextricables embarras, qui retardèrent la conclusion de l'affaire et entretinrent pendant plusieurs années l'agitation dans le diocèse d'York.
A peine, en elîet, Guillaume était-il rentré en Angleterre , que Henri , son oncle , évoque de Winchester, cita selon la teneur du mandat apostolique, Guillaume de Sainte-Barbe à comparaître devant sa cour. Or, l'ancien doyen du chapitre , devenu évéque de Durham , prit prétexte des besoins de son diocèse pour s'excuser de ne pouvoir se rendre à l'appel du légat. Cela répondait vraisemblablement au secret désir de l'élu et du consécrateur. Guillaume exhiba alors les lettres mystérieuses qu'il avait obtenues du souverain Pontife; et trois lémoins bienveillants, l'évéque des Orcades, les deux abbés Séverin d'York, et Benoit de Witeby, se levèrent aussitôt pour nier l'intervention du pouvoir civil dans l'élection incriminée. Leur témoignage ne rencontra aucune protestation , dit Jean de Hexham, et quelques jours plus lard, le S6 septembre 1143, Guillaume fut sacré solennellement par son oncle Henri dans la cathédrale de Winchester (2).
A la nouvelle de cette solution un peu inattendue, bien que redoutée, une tempête de réprobation agita la
(1} Les adversaires île l'archevêque ont toujours nié l' authenticité de cet écrit ou même de cette faveur secrète. Cf. Bern., epp. Î36, n* 2; 240, n" 3. Hais Jean de Hciliain ne fait aucune diJIîculté de l'admet- Ire, p. 272. Cf. p. 273.
(2) Joann. HaguUlad., p. 273.
plupart des monastères du diocèse d'York. Les abbayes cisterciennes n'étaient pas les moins irritées. On re- Irouve tout vibrants, dans les lettres de l'abbé de Clairvaux, les sentiments de révolte qui les animaient. Ce n'est pas seulement le nouvel archevêque qui est mis en cause ; la probité du légat Henri de Winchester est également frappée de suspicion. « Au moyen d'un petit outil d'argent, disait-on, il a pratiqué une brèche par oii il a introduit dans le sanctuaire celui qu'il n'avait pu faire entrer par la porte (1). » Comme il était aisé de le prévoir, on révoqua en doute l'authenticité des lettres secrètes d'Innocent 11, et par conséquent la valeur du témoignage de l'évéque des Orcades et des abbés Séverîn et Benoit. L'accusation indirecte de fourberie et de sacrilège s'ajoutait de la sorte aux premiers griefs déjà si accablants.
C'est sous cet odieux aspect que la cause de l'archevêque d'York s'offrit à l'abbé de Glairvaux, vers la fin de l'année 1143. On devine aisément l'explosion d'indignation qu'elle provoqua dans son âme naturellement droite. Ses regards se portèrent d'instinct vers Rome. Innocent II étant mort , toute recherche sur l'authenticité des lettres secrètes devenait impossible ou inutile. Mais le nouveau pape n'avait-il pas la mission de continuer l'œuvre de son prédécesseur, et, au besoin, d'interpréter sa pensée? C'est dans cette conviction que Bernard adresse à Cèlestin II ses plaintes irritées. Porte-voix des abbés de Rievaulx et deFountains, et de tous les adversaires de l'archevêque d'York, il semble qu'il grossisse encore leurs récriminalions par le tour oratoire qu'il leur donne, « Tout le monde connaît la sentence d'Innocent II, s'écrie-t-il (2).
(i) Bern., ep. 235.
{■i) Ep. 23^; cf. ep. 23*1.
BERHARD A TRÊVES ET A BEIMÎi. 321
Le sort de Télu d'York dépendait du serment de l'ancien doyen. Or celui-ci n'a rien juré, et celui-là est évêque! 0 chose digne d'être ensevelie dans un silence étemel 1 Hais il est trop tard : l'univers sait le triomphe du diable. Partout retentissent les applaudissements des incirconcis et les gémissements des hons. On montre au doigt la honte de l'Eglise, notre mère. Mais si telle devait être l'issue de ce procès; pourquoi l'avoir porté de si loin à Rome? Pourquoi avoir Tait venir, des extrémités de la terre , ces religieux qui devaient accuser le coupable? Pourquoi avoir épuisé inutilement, par les dépenses d'un si long voyage, la bourse des pauvres de Jésus-Christ? Est-ce que cet homme infâme ne pouvait pas faire l'évéque (Ij, sans que Rome connût les choses qui faisaient horreur à l'Angleterre et à la France? Plutôt que de tolérer ce mal manifeste, n'eût-il pas mieux valu que le Siège apostoHque l'eût toujours ignoré, si intolérable fût-il? Quelle témérité ! Un homme, publiquement diffamé, accusé, convaincu (2), a été sacré ainsi! C'est laffaire de celui qui lui a imposé les mains. Mais quel conseil donnez-vous à ces malheureux abbés, naguère mandés à Rome pour l'accuser, et à tant d'autres rehgîeux de son diocèse? Doivent-ils lui obéir? Doivent-ils recevoir les sacrements des mains de cet homme , deux fois intrus (3)? Ou je me (rompe , ou ils s'exileront de leurs sièges , plutôt que de consentir à s'incliner devant cette idole. » La prédiction contenue dans ces derniers mots n'était
(1) 1 Non polerat cpiscopari turpis infamUqiie perrann? " Ep. 23S. Epitcopari, être évéque, ironiquement faire l'évique.
(2) Pour saint BernarJ, Guillaume nt convaincu et condamné, parce qne le doyen du cbapilre n'est pas venu déposer en sa faTeur. CF. ep. 235, n" 2.
(3) H Dis iiitruso, primo quidem per regem, deinde per legalum. u
,;..; .,CoOg[c
322 VIE DE SAIM
pas l'effet d'une crainte chimiirique. Robert, prieur de , Hexham, quitta, en elîet, son monastère pour ne pas obéir à un archevêque accusé de simonie (1). Richard II, abbé de Fountains, offrit également sa démission à l'abbé de Clairvaux (2), Sans aller jusqu'à cette extrémité, Guillaume, abbé de Rievaulx, hésitaà reconnaître l'autorité et le caractère éptscopal de l'intrus. L'abbé de Clairvau:i fut obligé de le rassBrer sur la validité d'un sacre même illicite, et lui conseilla de se soumettre provisoirement, en attendant la décision du souverain Pontife (3).
Mais quelle réponse les protestataires attendaient-ils de Rome? L'abbé de Clairvaux en avait indiqué les termes. Il demandait que les choses fussent remises en l'état où elles étaient avant le sacre , et que l'évèque de Durham , suivant la teneur du décret officiel d'Innocent II, tranchât la question par son serment. En raison de ses relations politiques avec la maison d'Anjou, rivale du roi Etienne, non moins que par amour de la justice, Célestln II paraissait disposé h entrer dans ces vues. Son refus de maintenir à Henri de Winchester le litre de légat était de mauvais augure pour l'archevêque d'York (4). Mais la mort ne lui laissa pas le temps d'instruire un procès que les intrigues et les passions avaient si fort compliqué. Son successeur, Lucius II, sembla au contraire se déQer d'abord du tour exagéré que prenaient les accusations dirigées contre Henri de Winchester et l'archevêque d'York dans la bouche des protestataires. Sans renoncer
<1] Robert se retira A Clairviux. Joann. HagiiUtad., i>. 372.
(2) Serlo, llonaxt. Angiie., p. 745.
(3) Itern., epp. 3S3 et seo, écrites en 1144.
(4) Joann. Hagiitstid., p. S73; cf. HUt. Ponlif., ap. Mon. G., \\.
à l'idée d'une enquête, il abandonna, pour ne pas agpfaverla situation, le plan proposa par l'abbé de Clairvaux. Au lieu de précipiter brusquement de son siège l'archevêque qui s'y était affermi depuis un an, il accepta le fait accompli , sauf à frapper plus tard l'élu et son consécrateur, s'ils étaient reconnus coupables après mûr examen. Le cardinal Ymare de Tusculum reçut la mission de diriger cette enquéle délicate; et, comme gage de la bienveillance apostolique, il emportait avec lui, de Rome, le pallium qu'il devait accorder ou refuser à l'archevêque , selon le résultat favorable ou défavorable de ses observations (1).
Bien que le légat eût pris langue, en passant, à Clairvaux et se fût engagé à ne remettre le pallium qu'à bon escient, vif fut l'émoi dans les monastères cisterciens du diocèse d'York, quand on apprit son arrivée en Angleterre. L'abbé de Rievaulx crut tout le fruit de sa résistance désormais perdu (2). Pour comble d'infortune, son allié le plus sûr et son soutien le plus ferme, Richard II, abbé de Fountains, venait de mourir presque subitement à Clairvaux (3). Quel allait être son successeur"? Dans des circonstances aussi critiques et au milieu de l'inquiétude répandue depuis plus de trois années dans le diocèse, il fallait à la tête de l'abbaye un esprit résolu , qui ne pacti-
[i) Joann. Hagulalad., p. 374; Bern., ep. 360.
(3) Btrn., ep. 360.
(3) JoanD. Uagulstad., p, 2T4-27S; Serlo, Moiiaslicon Aiiglic.,p. Ti5; IkrDard., ep. 320. Mabillon (note à l'épUre 320) Tue la rnorl de Richard au 15 mai 1138. C'est une erreur irianifeele. Richard élail à Home parmi les proteataUirea en 1143 (Joann. Hagultad., p. 272; cf. Serlo, Moiiasl. AngHt., p, 746). A son l'elour, il oH'fil sa démission à xaint Bernard (|ui ne l'accepla pas. L'année suivante, « ad caput {générale ilnrus a->ccndit... Claramvallem veniens infirmalur... Sub manu llernardi abliatis exuens bominem apposilns esl ad paires suos u (Nerlo, ibitl.).
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3â4 VIE DE SAINT BERNARU.
ski pas avec le pouvoir civil , auteur de tout le mal. L'électioD ne pouvait être retardée sans péril. Bernard , que ce soin regardait particulièrement, eût désiré qu'avant tout, pour l'honneur de l'Ordre, elle se fit sans trouble et dans un grand esprit de charité. 11 donna donc à l'un de ses plus énergiques lieutenants , Henri Murdach , abbÉ de Vauclair, pleins pouvoirs pour la diriger de concert avec l'abbé de Rievaulx, peut-être avec l 'arrière-pensée que son délégué , dont l'origine anglaise et les éminentes qualités devaient frapper l'attention des électeurs, serait lui-même élu (1). Si tel était son vœu secret, il fut pleinement comblé. Lorsque le résultat du vole lui etlt été transmis (2) , il se hâta de ratifier le choix des religieux de fountaius; et, pour âter tout souci au nouvel abbé, il se chargea de lui donner un successeur à Vauclair (3).
Le légat cependant poursuivait son enquête. 11 semble qu'elle ne tourna pas à l'avantage de l'archevêque. Ce qui est sur, c'est qu'après la mort de Lucius II, Ymare, estimant sa mission achevée , reprit le chemin de la ville éternelle, en remportant le pallium (4).
Ce départ, ou plutôt l'élection d'Eugène 111, qui en était la cause déterminante, réveilla, dans le cœur des protestataires découragés, l'espoir d'un prochain triomphe. Leurs yeux se reportèrent aussitôt sur l'ahbé de Clairvaux, a C'est vous qui êtes pape , » lui écrivaient-ils (5); et ils faisaient appel h. son zèle pour clore honorablement un débat trop longtemps ouvert. Henri Murdach, prenant la tète du parti, menait vivement la campagne d'opposi-
(1) E]>p. 320 et 321, écrites en 1144 ou 1145.
(2) Serlo, MoiiasHc. Aiigiie., p. 745-747.
(3) Ep. 321.
(i) Joann, HaguUtad., p. 27S.
[j) lit-ro., cp, 2:W.
tion contre l'archevêque (1). Soit frayeur, soit confiance dans son droit, Guillaume se présenta devant )e pape cistercien, afin de se justifier (2). Mais l'abbé de Clairvaux avait prévenu sa démarche. Sans demander encore ouvertement sa déchéance, il insinuait que, parmi les prérogatives attachées au pontificat romain , était celle de déposer les évéques (3). Eugène 111 recula devant cette extrémité, et, usant d'un moyen terme, déclara seulement à l'archevêque qu'il fallait en revenir au décret officiel du pape Innocent II (4). C'était, au fond, donner gain de cause aux abbés protestataires. Les partisans de Guillaume, quelques-uns de bas étage, exaspérés par cette décision canonique, essayèrent d'en tirer vengeance sur celui qui en était le principal promoteur, Henri Murdach; ils envahirent en armes le monastère de Fountains, qu'ils saccagèrent. Henri échappa à grand'peine à leurs recherches et à leur rage (3j.
Un tel exploit n'était pas fait pour amender leur cause, qui prenait décidément un tour fâcheux. L'évèque de Durham, appelé, selon la teneur du décret pontifical, à rendre témoignage sur la liberté de l'élection d'York, attesta que le comte d'York avait réellement exercé, au nom du roi, une pression sur les membres du chapitre (6). Dès lors, les protestataires eurent beau jeu pour
(1) Cela résulte du récit de Serlo, Monasl. Anglic, p. 747.
(2) Joani). Hagulstad,, p. 275.
(3) •< Peremptoriam dare senleDliam ad deposillonein «piscoporum soliuB Romani pontificis noBCitur esse; pro eo niiniruiD quod, eisi alii niulti TOcaLi sunt in parlem Eolliciludiiûs , solus ipse plenitudineni habeal poteslatU. a Ep. 239, écrite ea 1145. Cf. ep. 240, où Bernard appelle le pape orbis epUcopum.
(4) Joann. HaguUUd., p. 376. Cf. Bern., ep. 240, n" 2.
(9) Serlo, ifoiiast. Anglic, p. 747; Joann. Hagulslad., p. 37â. (6) 1 Hanireslam asserit inlrusionem, electionem negat. u Bern. ep. 240, écrite yraisemblablemenl en 1I4& ou 1146.
,;.. ..CoUglc
renverser l'intrus. La calomnie môla son aigre sifllement au concert de leurs accusations. Ciuiltaume fut soupçonné de je ne sais quels crimes. « Sur ce qu'on dit de lui, écrivait l'abbé de Glairvaux, on dépouillerait un soldat du ceinturon militaire (1). » Et, faisant allusion dans une autre lettre au saccagement de Founlains, dont il rend l'archevêque à certains égards responsable, il concluait : « Un arbre qui produit de tels fruits n'est bon qu'à être coupé (2). »
L'arbre fut, en effet, coupé. Informé de la déclaration de l'évéque de Durham , Eugène III déposa Guillaume au concile de Paris (avril-juin 11^17), et ordonna au chapitre d'York (le procéder, dans le délai de quarante jours, h l'élection d'un nouvel archevêque (3).
On pouvait croire la querelle enfin terminée ; mais la mesure qui avait pour but de rétablir la paix faillit au contraire provoquer un schisme. Les partisans de l'archevéque déposé , nombreux encore , refusèrent de désarmer; quand le chapitre, aux termes du décret papal, se réunit pour l'élection d'un pontife, ils donnèrent leurs voix à un personnage peu en vue, du nom d'Hilaire, pendant que la majorité , représentée principalement par le grand chantre , les archidiacres et par les évèques de Durham et de Carliste, acclamait l'abbé de Fountains, le fameux Henri Murdach. Celui-ci, quittant aussitôt son cloître et passant par Clairvaux, alla fournir lui-même au
II) Ep. 240.
(2) Ep, 252.
(3) Joann. Hagulstad., p. 278; Chron. Gervas. Dorobern., ibi<l., p. 1363. Gerrais indique Paris; d'autres conTondeat ce concile avec le coacile de Reims, qui n'eut lieu qu'eu 1148. Eugène JII séjouTna à Paris du 20 avril au 7 juin 1147 [jBffé, Jteg.^ t. II, p. 41-44). Selon Gervais (loc. eU.), Grulllaume fut déposé u eo quod Steplianus, rex Angliœ, ante canonicam electlonem eum nominaTÎt. u
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pape, qui résidait alors à Trêves, le résultat de Télection. Les vois accordées k Hilaire n'étaient pas k dédaigner : le nom du nouveau doyen figurait dans la minorité. L'urgence d'un accommodement frappa tous les esprits. Une ère de discussions stériles et interminables . se fût inévitablement rouverte dans le diocèse d'York, si la curie romaine n'eût été décidée à faire tous les sacrifices nécessaires pour éviter un schisme. Satisfaire à la fois les deux partis, sans blesser la justice, n'était pas chose aisée. Eugène III trancha la difficulté en nommant d'autorité Hilaire évéque de Chichester, et en réservant pour l'élu de la majorité le siège d'York ; il sacra ensuite Henri Murdach, à Trêves même, le 7 décembre 1147 (1), et lui conféra le pallium.
Mais ce péril écarté, il en surgit un autre. A peine le nouvel archevêque avait-il remis le pied en Angleterre, que le roi Etienne exigea de lui, au lieu du simple homtOBgG auquel il avait droit, un serment formel de fidélité politique (2). On voit percer ici tout un système de gouvernement. Les dangers que courait alors la couronne, en butte aux revendications de l'impératrice Mathilde, expliquent la conduite du monarque. Mais il n'entrait pas dans l'esprit des Cisterciens de faire de l'épiscopat un instrument de règne. Henri refusa le serment demandé, et le roi ù son tour lui refusa d'investiture. On ne sait si l'abbé de Clairvaux intervint dans le conflit. Le temps
(1) Josnn. Hagulgtad., p. 276; Serlo, Moiiast. AngUe.,^. l'il; Giiillelm. Neubrig., lib. I, cap. xvii,
(2) <t Stephanus recipere noliiit (Henricum), nisi prœslila sibi juratoria cautione de Tidelitale servanda, a Guillelm. Neubrig., loe. cit. S'il ne s'était agi que de rhamniage ordinaire, on ne conçoit pas que les Cisterciens, qui le rendaient volontiers an roi de France, eussent fait diOlcullé de le rendre au roi d'Angleterre. Le serment ici exigé entrainail donc, selon nous, un engagement tout à fait politique.
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était loi» où, écrivant à la reine Mathilde, il parlait du monarque anglais sur un ton où l'alTection se mêlait au respect (1). La part prise par Etienne à l'élection de Guillaume avait dix refroidir singulièrement le rigide abbé. II est peu probable qu'il ait, dès lors, sollicité la bienveillance royale en faveur de Henri Murdach.
A York , le nouvel archevêque ne reçut pas un meilleur accueil qu'à la cour. Les partisans de Guillaume n'étaient pas d'humeur à céder la place qu'ils avaient usurpée. Pour les réduire , Henri Murdach mit la ville en interdit : terrible mesure qui jeta l'elTroi dans quelques âmes et exaspéra encore l'irritation des autres. Le roi semble avoir pris parti pour les rebelles. Du moins, son fils atné, le comte Eustache, parut dans York, escorté de la force armée, et imposa, au nom de l'autorité civile, le rétablissement de la liturgie publique. Dans ce conflit des deux pouvoirs, les passions se donnèrent libre carrière. Des parents de l'archevêque déposé poussèrent la cruauté jusqu'à mutiler un des vénérables archidiacres qui avaient participé à l'élection de Henri Murdach. De tels désor- ' dres finirent par alarmer la conscience du roi , qui consentit ù reconnaître l'archevêque Henri (2).
En somme , après une lutte de près de huit années (3), c'était le droit qui triomphait. Certains n'ont vu là que le triomphe d'un parti, et d'un parti représenté principalement par les Cisterciens. On rabaisserait le conflit, en le
(1) Ep. 315. Cr. Beni. Viia, llb. IV, cap. i, d° 6. Dans ces deui endroits il est question d'une rencontre de utint Bernard avec la reine Malhildc à Boulogne. Nous connaissons une charle de Halhilde en date de 1142 dans laquelie Bernard ligure comme témoin. Laplane, l'Abbaye de Clairmarais, p. 315.
(2) Gulielni. Keubrig., lib. I, cap. xvii.
(3) La pai>: ne fut pas réiablie avant 1 149 ; a post annos aliquos rege pUcato, • dit Guillaume de Neubriilge, loc. cit.
réduisant de la sorte à une question de personnes. Nous concevons qu'on reproche aux adversaires de Guillaume une trop grande âpreté dans la polémique. On ne peut nier, en particulier, que l'abbé de Clairvaux se soit fait, sans s'en douter, l'écbo d'accusations calomnieuses. L'archevêque déposé ne fut jamais k proprement parler un " homme infâme ». La preuve en est que la cour de Rome le rétablit sur le siège d'York, après la mort de Henri (1). On dit même plus tard que des miracles attestèrent sa sainteté (2). Mais il n'en était pas moins juste d'atlaquer sa première élection, dans laquelle les lois canoniques avaient été déplorabiement violées. Ce que les protestataires défendaient et que leur énergie finit par sauver, c'était un principe extrêmement précieux : la cause de la liberté de l'Église dans les élections épiscopales. En cela, les Cisterciens, tout excès mis à part, forent les glorieux successeurs de saint Anselme et les dignes prédécesseurs de saint Thomas Becket.
SatDte HUdegarde.
Entre les actes qui ont signalé la présence d'Eugène III à Trêves, il faut citer encore le jugement qu'il porta sur les vertus et les écrits d'une religieuse, bien connue depuis sous le nom de sainte Hildegarde. On l'appelait déjà « la propbétesse Hildegarde; » d'aulres l'ont surnommée « la
(1) Selon GervaU de Canterbury {ap. Twjsden, p. 1383), la raajorllÉ des cardinaux était déjà Tavorable à Guillaume en 1147. Dit moins la minorité seule consentit à sa déposition ; cr Minori parle cardinalium conseotlente. » Il /ut rétabli sur te siège d'York par te pape Adrien IV.
[1) Voir au 8 juin, Àcla sanctomm, tom. II, p. 136-146.
sibylle du Rhin (I). » Elle fui durant onze ans supérieure du couvent de Disibodenderg, près de Mayence (2). L'abbé de Clairvaux eut l'occasion de la connaître à la fia de 1146 ou au commencement de 1147, Leurs relations, cependant, se bornèrent à un simple échai^e de lettres (3). Hildegfarde avait cru devoir adresser au prédicateur de la croisade un témoignage de sa vive admiration. « Vénérable père, vous qui, avec un zèle sublime et un ardent amour du Fils de Dieu , enrôlez les hommes pour combattre par des armes chrétiennes des tyrans cruels (4), je viens vous dire en esprit de mystère que je suis obsédée par une vision que je contemple d'un regard intérieur... Il y a deux ans, je vous ai vu dans cette vision, comme un homme qui regarde le soleil , qui ne craint rien , qui a beaucoup d'audace, et j'ai pleuré, de ce que je suis, moi, si rougissante et si timide. 0 bon et très doux père, je me dépose dans votre âme (5). » Hildegarde s'autorise de cette première confidence pour raconter au saint abbé ses visions, ses tourments. « Je ne suis qu'une misérable, bien misérable femme, ô très doux père; écoutez-moi avec bonté, écoutez votre indigne servante qui, depuis son enfance, n'a jamais vécu sans épreuve; et, dans votre sagesse, comprenez, selon la lumière de TEsprit-Saint, ce
(1) Vincent, Belvac., Spéculum hisf., XXV[I. 83. Cf. Sildeg. VUa, Mjgne, t. CXCVll, p. 140, noie 97. Nous cUerons celle édition des Œuvres et de ta Vie de sainte Hildegarde.
(2) Hildeg. Vita, lib. I, cip. i, |>. 'Ji et saiv.
(â) Le récit de TrilhËnie (C/iroii. fîtj-.taiiif. sd ann. 1147) qai signale une vigile de Bernard à Bingen, ne repose sur aucun document sérieui. Cf. Acla HUdeg., p. 2î.
(4) Cette phrase nous porte à Gier la composiliûn de la lettre vers la lin de l'année 1146 ou an commencement de l'année 1147.
[ô] • Ei;o aale daoj annos le... ridi sicut homïnem in soie aspicere... Bone pater et mitissime, pono me in animam tuam. « Hildeg., ep. 2S.
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qu'il y a de fondé dans tout ce qu'on vous a dit de moi. J'ai l'intelligence intérieure du Psautier, de l'Evangile et des autres livres saints , quand ils me sont montrés dans cette vision qui brûle mon âme. Mais l'esprit ne m'en fait pas comprendre le sens littéral , et il me serait impossible de les traduire en allemand. Je sais simplement les lire; mon âme seule est instruite : je vous le dis en toute confiance , espérant être consolée par votre sagesse ; car il y a beaucoup de divisions à mon sujet parmi les hommes, comme je l'entends dire. J'ai d'abord raconté ces choses à un moine d'une vie éprouvée; je lui ai montré tous mes secrets ; et il m'a consolée , en me laissant entendre que ce sont là de grandes et redoutables choses. Père, pour l'amour de Dieu, souvenez-vous de moi dans vos prières. Je suis vivement pressée dans cette vision de dire ce que je vois et ce que j'entends. Je suis étendue inerte sur un lit de douleurs , parce que je me tais ; et je me plains tristement devant vous... Hais voici que je me lève et cours à vous. Je vous le dis : vous êtes mobile, mais vous soutenez les autres. Vous êtes l'aigle qui fixe lesoleil... Placez mes paroles dans votre cœur et ne cessez pas de regarder Dieu pour moi. »
Au milieu de ces phrases apocalyptiques, il est aisé de démêler l'intention de la voyante. Si elle ne présume pas expressément que son confident approuvera ses révélations, elle désire au moins qu'il porte un jugement sur leur valeur et leur caractère. C'est à lui qu'il appartient de la tirer de ses incertitudes. Mais pourprononcer un jugement sûr en une matière aussi délicate^ l'abbé de Clairvaux avait besoin de renseignements plus étendus et plus précis. Il est probable que le porteur de la lettre était chargé de les lui fournir. -
llildegarde était née, d'une famille noble et chrétienne,
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en i098 [l). Dès l'âge de cinq ans, elle avait élé sujette à des visions dont le sens lui échappait. Placée à huit ans sous la conduite de Jutta de Spanheim, supérieure des Bénédictines de Disihodenber^, elle apprit, selon l'usagée du temps , à lire le Psautier et à chanter l'office. Ce fut toute son instruction. Si elle parvint plus lard à parler et à écrire le latin, ce fut toujours sans égard pour les règles de la grammaire, qu'elle ignorait absolument. Cependant ses visions se répétaient. Elle s'en ouvrit simplement à quelques-unes de ses compagnes; mais, quand elle s'aperçut qu'elle devenait un objet d'admiration et d'envie, elle prit le parti de se taire et de renfermer dans son cœur les secrets de l'Esprit. A la mortde Jutta (22 décembre il36), elle fut choisie pour la remplacer. Ses nouvelles fonctions ne changèrent rien à son genre de vie. Toujours humble, toujours recueillie, elle s'abimait dans la contemplation des merveilles qui lui étaient révélées. Elle atteignit ainsi sa quarante-troisième année (1141), lorsqu'elle eut une vision qu'elle décrit en ces termes : <i Une lumière semblable à un immense éclair fendit soudain le ciel et vint me transpercer la tête, le cœur et la poitrine. C'était comme une flamme qui ne brûlait pas, mais échauffait; elle m'embrasa, comme le soleil échauffe un corps sur lequel il dirige ses rayons. A l'instant, je savourai et je compris l'exposition du Psautier, de l'Ëvangile et des autres livres de l'Ancien et du Nouveau Testament; mais je n'avais pas l'interprétation de la contexture des mots, ni la division des syllabes, ni la connaissance des cas et des
(1) Sur tout ceci, cf. Chronique de Disibodeuberg , ap. Mon. G., X\U, 25; Scivias, ap. Migne, col. 383 elsoiï.iiVoua S. Hitdeg. ope.ra , dans Pitra, Analecla sacra Spieilegio Solesmensi parata, t. VIII, Paris, 1882 ; Roth, HUdegard von Bingen dans Zeitschrift fur liirehlicke Wissensckafe, Leipzig, 1888, Heit IX, |). 454 el sulv.
ItERNARD A TREVES ET A REIMS. 333
temps. » C'est Taveu qu'elle fait dans sa lettre à l'abbé de Oairvaux. Elle explique ailleurs plus longuement la matière de ses visions. La lumière dont elle était inondée n'était, dit-elle, que « l'ombre de la lumière vivante. » Cette ombre de lumière ressemblait à un ciel d'azur. Plongée dans cette atmosphère, elle voyait se dérouler, comme des nuages lumineux qui se succèdent, les événements et les phénomènes de toutes sortes; elle apercevait les peuples et les contrées les plus divers. Ses sens, cependant, n'étaient point troublés; ils agissaient dans leur sphère propre. Ce n'est pas dans le sommeil , mais en parfait état de veille, les yeux ouverts, le jour comme la nuit, qu'elle recevait ses visions; elle l'aftirme à plusieurs reprises.
En même temps, c'est-k-dire à partir de 11 il, un instinct irrésistible la poussait h écrire ses révélations. Tremblante et redoutant les dires des hommes, elle hésita jusqu'au jour où Dieu la frappa d'une sorte de paralysie pour la punir du silence qu'elle gardait. Elle était encore dans cet état au moment qu'elle conaulla l'abbé de Clairvaux, bien qu'elle eût déjà commencé à mettre ses visions par écrit dans un livre qu'elle appela Sci vias Domini ou simplement par abréviation Scivias. Un pieux , chaste, et savant moine, dont elle tut longtemps le nom, lui servait de secrétaire. Ce moine est aujourd'hui connu. 11 s'appelait Volmar. C'est la sainte elle-même qui nous l'apprend dans une lettre adressée ù Guibert de Gembloux, qu'elle choisit pour son directeur après la mort de son premier confident. Elle rédigeait ses visions en latin; Volmar corrigeait le style et les fautes de grammaire.
Le bruit que cette tentative faisait autour d'elle la rejeta dans l'incertitude et arrêta sa main. Elle se hasarda à prendre avis de ses supérieurs ecclésiastiques. L'abbé des
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Bénédictins de Disibodenberg et Henri, archevêque do MayRnce, consultés, paraissent avoir approuvé son entreprise. Cependant ses scrupules duraient toujours. C'est alors qu'elle recourut aux lumières de l'abbé de Clairvaux. 11 est douteux qu'elle lui ait soumis son livre. Bernard, faute de documents positifs, l'engagea h pratiquer l'humilité ; mais il se garda bien de porter sur ses révélations un jugement dogmatique. « Ce que quelques-uns semblent penser de notre petitesse , contrairement au témoignage de notre conscience, lui dit-il, ne doit pas être attribué à nos mérites, mais à la sottise des hommes. Je me hâte d'écrire à votre douce et pieuse charité , bien que l'accablement des affaires me contraigne à parler beaucoup plus brièvement que je ne voudrais. Nous vous félicitons de la grâce de Dieu qui est en vous, mais nous vous exhortons, autant qu'il dépend de nous, il la considérer comme une grâce et à y correspondre avec amour et humilité ; car, vous le savez , Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles. Du reste, quel avis puis-je proposer à qui possède l'onction, la science intérieure? On dit que vous pénétrez les secrets célestes (1) , et que vous connaissez, par la lumière du Saint-Esprit, des choses qui passent les hommes. Aussi nous vous prions et supplions de vous souvenir de nous auprès de Dieu; nous vous recommandons également tous ceux qui nous sont attachés par des liens spirituels. »
Une réponse aussi laconique et, à dessein, aussi vague
{0 " Diceria OBleslia aeci'eta rimari. » Ep. 366. Cette façon deptrier n'implique pas que l'abbé de Clairvani ait Juge l'abbesse de DUibodesberg gur un simple on-dil. Le pape Eugène 1)1, après l'eiatnen du Sch fias et l'enquête qu'il arail ordonnée, s'eiprime de tatme : « Diceris inulla secrets videre, » etc. Bp. Eugen., ap, Migae, lom. CXCVII, col.
BERNABD A TRÊVES ET A RBtHS. 335
n'avait rien qui pût détourner la sainte religieuse de sa voie; mais elle ne contenait rien non plus qui l'encourageât à y marcher résolument. La question fut enfin déférée au tribunal d'Eugène 111 par l'arctievéque de Mayence , probablement à la flnde 1147 (1). C'était le moment pour l'abbé de Clairvaux de donner son avis sur Hildegarde, s'il l'eût connue personnellement, comme on l'a dit. Il se tut. Le souverain Pontife chargea alors une commission , composée de l'évéque de Verdun , de son primicier et de quelques autres personnes discrètes , de se rendre à Disibodenberg ou peut-être à Bingen, et de faire, sans bruit, une enquête sur la vie et les mœurs de la voyante. Hildegarde se soumit simplement à cette décision. Sa confession jeta dans l'émerveillement les délégués du souverain Pontife. Ils retournèrent ù Trêves, pleinement édifiés et déterminés à défendre la cause de la sainte. Eugène III accueillit leur rapport avec bienveillance et sembla disposé à partager leur admiration. Il demanda les écrits d'Hildegarde et en fit lui-môme la lecture à baute voix en plein concile (2). Il s'agissait, selon toute apparence, du premier livre du Scivias (3). Les cardinaux , les évéques et les abbés apprirent ainsi à connaître le genre de visions auxquelles la supérieure des Bénédictines de Disibodenberg était sujette. Le livre se composait de six visions distinctes (4). Dieu, sa nature, la Trinité, la création, la Rédemption, tes anges et les hommes, l'Ancien et le Nouveau Teslament, en étaient l'objet. II serait trop long
{ij Vila «iîdeg., Mb. I, cap. i, n" i el 5.
(2) Vita Hildeg., p. 95. tiam appeloDS celte i^union un concile sur l'autorité de« Annal. Stadens., Mon. Gerro., XVt, 330. Mais l'eipression eal peut-£tre impropre. Voir Jaffé, Begesla, n°0I8B.
(3) Od sait que le Setvias fut commença en 1141 et achevé en 1151. Scivias, pr»f., col. 383-386. ,
W&p. Higne, col. 385-442.
d'exposer ici , en di^tail , chacune de ces visions dont les trails généraux paraissent avoir été empruntés à Ézécbiel, à Daniel et à l'Apocalypse. L'immulabiUté de Dieu, par exemple, est représentée par une haute montagne sur laquelle est assis un élre d'une clarté éblouissante, qui étend à sa droite et à sa gauche, comme une ombre légère, une aile merveilleusement longue et large. Devant lui, au pied de la montagne, se tient debout une image tellement couverte d'yeux, qu'on distingue à peine en elle une Terme humaine (1). La synagogue ressemble à une femme privée de la vue, blanche depuis la tête jusqu'à mi-corps, noire ensuite jusqu'aux pieds, ayant des pieds couleur de sang, tenant ses mains sous ses aisselles et debout près de l'aulel du Seigneur, sans y toucher. L'Eglise au contraire apparaît à la voyante comme une tour très élevée dont la tête est couronnée d'une sorte de cercle semblable à l'aurore {%). C'est bien là un langage apocalyptique. Mais la pensée d'Hildegarde ne reste pas enveloppée dans ces images. Ses visions sont toujours le point de départ d'un enseignement dogmatique ou moral. Son livre est un véritable traité de théologie. On y trouve même l'explication de certaines règles du droit canon. Les lois saintes du mariage, en particulier, y sont exposées avec suin, mais aussi avec une hardiesse qui choquerait sûrement la pruderie moderne. Du reste, quelque stget que traite la sainte, elle ne s'écarte jamais des principes de la plus rigoureuse orthodoxie. Il est manifeste que l'Église est pour elle la règle de foi (3).
(1) Ap. Migne, col, 383.
(2) Scivias, col. (33.
(31 Rolh [Beilràge, p. 46)-i69) essaie d'eipliquer oaturellemenL les visions, la science, en un mot tous les dons eilraordin aires d'Hildegarde. Ses conclusions sont conlestables. Toutefois II y a prolll i tire
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Tant de modestie , jointe à une si grande pureté de doctrine, formait uae véritable pierre de touche pour des juges non prévenus. L'abbé de Clairvaux s'écria qu'il n ne Tallait pas souffrir qu'une telle lumière demeurât sous le boisseau (1). » Cette déclaration entraîna tous les suffrages, et le souverain Pontife adressa sur-le-champ à la bienheureuse une lettre d'encourageiVient (2), où Ton reconnaît, sinon la main, au moins l'inspiration de saint Bernard. « Nous admirons , ma fille, que Dieu accomplisse de nos jours de nouveaux miracles , en vous remplissant de son Esprit. On dit que vous voyez, comprenez et révélez des secrets. Nous le tenons de personnes véridiques, qui attestent vous avoir vue et entendue. Soyez bénie de cette faveur divine : nous vous en félicitons; mais n'oubliez pas que Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles. Conservez précieusement cette grâce qui est en vous et ne révélez qu'avec une extrême circonspection les choses que l'Esprit vous poussera à révéler. »
Ces leçons de prudence , mêlées ù un encouragement si précieux , furent bien reçues à Disibodenberg ou peut-être k Bingen, comme nous le dirons tout k l'beure. Hiidegarde était rassurée ; elle put achever en repos son livre du Scivias. D'autres écrits, le Liber vitœ mentorum et le Liber divinorum operum firent suite à ce premier ouvrage (3). Mais , au temps oii nous sommes , un des principaux objets de sa préoccupation était la translation de
(1) a Bernardo mediaDte, cœterisque adnïtcnlibua. n flr. VUa Hildeg., cap. i, col. S5.
(2) Cf. col. 145-, Jaffé, Regesla, t\' 9188.
(3) Le liber rilx merilorum a été publié pour la première fois avec une nouTelIe série de 113 lettres, jusque-là inédites, elc, par Dom Pitra, Nova Bildegard. opéra.
son monastère. Le souverain Pontife l'autorisait à se retirer avec ses compagnes en un lieu qui lui avait été montré dans une vision, près de Bingen, sur les rives de la Naw (1). Elle y était probablement déjà i demi installée (2). Le nouveau monastère prit le nom de Mont Saint- Rupert. C'est de U qu'Hildegarde est surtoutconnue dans l'histoire sous le titre d'abbesse du Rupelberg.
Sa célébrité se répandit dans toute la chrétienté. Elle entre dès lors en correspondance avec les évoques , les abbés, les papes et les empereurs (3). Elle prédit, parait-il , à Eugène III qu'il ne rentrerait à Rome que vers la fin de son pontificat {i).
On a cru qu'elle était venue ù Paris et à Tours , et qu'elle avait remis ses ouvrages k Maurice de Sully , afin qu'il les fit examiner par les professeurs en renom de l'Université naissante. Au nombre de ces examinateurs, on citait même le célèbre Guillaume d'Auxerre. Mais cette légende semble devoir être abandonnée (3). Les historiens de la
(1) Yila Hildeg.. lib. I, cap. ii, col. 95-98; Hild^. et Eugenii epp., ibld., col. I4sel 150. Cf. AclaS. Hildeg., d° 22, iOid., col. 21.
(2) La lellre d'Eugène III [loc. cit.) donne à entendra que la fondalion du monaetère de Rupelberg Élait déjà commencée vers la fin de l'année 1147. Cf, Acta Hildeg., n" 22 et 31, loc. cit., col. 21 et M. Selon Rolb (Beilrdgt, p. 456), rinslatUlion même aurait eu lieu avant l'hiTcr de 1147. Deleha^e, Guibert de Gembloux, dans Revue des Questions histor.. Juillet 1BS9. p. 38-39, ne partage pas cet avis; il fixe rinslallation en 1149 ou 1150.
(3) Cf. epp-, ap. Migne, col. 151, 154, 185, I8B, etc.
(4) Joann. Sarisberiens., ap. Baron., Annal, ecctesiasi., ad ann. 1148, n" 33. Cf. Acla Hildegard., n° 3i, col. 28.
[5] Voir, sur ce voyage, Atta Ini/aisUionis de virlulibus et tniracutis S. mldegardis, ap. Migne, p. 138, a" 9 et 10. Cf. Pilra, Aiia- Iccta, p. ïi. Rolh (Beilrlige, etc., p. 470) croit que Guibert, confident d'Hildegarde, allant i Tour» rers 1181, a pu consuller les professeurs de Pari4 sur les oiiTrages de la sainte et que, plus lard, par une confasion qui n'a rien de bien surprenant, on aura attribué & Hildegarde
BERNARD A TAÈVBg ET A REIMS. 339
sainte et Guibert de Gembloux, son confident, Qe mentionnent nullement ce voyage. Et il serait diiCcile , pour ne pas dire impossible , de trouver un endroit de sa vie où le placer. La pieuse vierge s'endormit dans le Seigneur le 17 septembre H79 (i) ; elle était entrée dans sa quatrevingt-deuxième année.
Hildegarde fut inscrite au Martyrologe , vers le milieu du quinzième siècle (2), sous la rubrique du 17 septembre,'.VK catendas Octobris, date anniversaire.de sa mort (3). Son nom, illustre par lui-même, était de plus demeuré associé à celui de saint Bernard dans la mémoire des peuples. Ce voisinage lui porta bonheur. Le culte qu'on lui rendit n'était, ce semble, que le complément naturel et la sanction obligée des élt^es que l'abbé de Clairvaux lui avait décernés au concile de Trêves (4).
Concile de Reims. — Condamnation de Qilbert de la Porrèe.
Un grand concile, d'abord convoqué à Troyes (3), puis à Reims, s'ouvrit dans cette dernière ville le 21 mars
etle-méme celte coDsullation cl ce voyage. Voir, sur le voyage de Guibert i Toors. Delebaye, Revue dei Quesl. Mil., loc. cit., [>. 4S-S6. (I) Sur cette date, voir Delehajc, Revue des Quest. hist., p. 25.
(3) Voir l'enquête de canoDÎsatioD cammencée par Giégoire IX. et coatinuée par Innocent IV el Jean XXII, sur les vertus et les miracles de Hildegarde, ap. Migne, col. 131-140; cf. col. 141-142, el Acia S. Bildegard., n°' 208-211, ibid., col. 87-89, n" 212-213, col. 8»-90.
{3] Acta S. Hildeg., n' 203, loc. cit., col. 8i-85.
(4) L'abbé de Clairvaui Dgure encore à Trêves comme médiateur enlre un archidiacre de Verdun et le comle de Namur. Wiluidi ep. 87.
(i) Cf. Jalfé, Regesla, a" 9147 et 9149.
1 148 , qualriéme dimanche de carême , sous la présidence do souverain Pontife (1). Plus de quatre cents évêques, abbés ou professeurs de haute marque, y assistaient, Tenus de France, d'Allemagne, d'Espagne, d'Angleterre et d'Italie (2). Parmi les étrangers on distinguait le primat de Tolède, Raymond, l'archevéquede Trêves, Adalbéron, et surtout Thibaut, archevêque de Canterbury qui, pour répondre & l'appel du pape , avait dû enfreindre une défense formelle de son souverain, le roi Etienne (3).
L'assemblée tint ses séances durant une semaine (4). On peut lire tout au long, dans Mansi, les canons qu'elle rédigea (S). Nous nous bornerons ii signaler, outre la condamnation du fameux Éon de l'Ëtoile (6), le canon qui concernait la récente croisade de saint Bernard dans le Midi : « Nul, y est-il dit, ne doit défendre ou secourir les hérétiques qui sont dans la Gascogne , dans la Provence et ailleurs. » N'y a-l-il pas là comme un pressentiment
(1) Annal. S. Dioays. Bfmens., ap. H. Germ., XIII. 83; Annal. Camerac, iliid.. XVI, 517. Cf. Bernhardi, Koiirad Itl, p. 698, note 34: Jsffé. Reg., Il, r>2. Le fomeui serrooD (ip. Higne, t. CLKXXIV, p. 1079} ad clerum in eoneilio Semensi congregatum. n'esl pis île saint Bernard.
(2) « Ubi quadr'mgentonini et eo amplius epiacaporuiu et abbalum luultitudo coDvenerat. u Annal. Mellic, ap. Mon. C, IX, bOi. Un seul évoque iUllen élaît préi^nl. Cf. HUl. Ponlif., ibid.. XX, iîî et 513. L'auleur de la Continuât. Gemblac. (ap. Mon. C. VI, 300} se f«it l'écko d'un bruit exagéré quand it dit : a In liac synodo archiepiscopi, episcopi, abbales, usque ad mille centum resedisse dicantur. •
(3) Hansi, Coneil., XXI, 742; Hiator. Pontifie., Inc. cit.; Bernard, S.Malaehix l'ifa, cap. xix, n°69. Cf. fiernhardl, Konrndin, p. 103. noie 49.
(4) Otio Frising., ile Gest. Fi-id., lib. I, <;ap. lïi.
(5) Mansi, Concil., XJil, p. 713; cf. p. Tt8;Jaffé, ltegeUa,i\, i2-&3. [6] Ollo Frising., loc. cit., cap. lï; AhhoI. Cameraeens., ap. Mon.
fi., XVI, 517; Auctar. Gemblac, ap. H. des Gaul., XIII, 273-27*; cf. Mansi. XXI, 720 et soi t.
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•BÈVES ET A REIMSX, 341 '
des maux que les seigneurs du Languedoc allaient dëchainer sur leur pays en favorisant secrètement le progrès de l'hérésie manichéenne?
Le concile eut son épilogue. Nous voulons parler du procès de Gilbert de la Porrée, où la tigure de l'abbé de Clairvaux, jusque-là restée dans l'ombre, se détache singulièrement et apparaît au premier plan, avant même celles des évoques et des cardinaux.
Gilbert, né à Poitiers, où il fit ses premières études sous le professeur Hilaire, avait eu ensuite pour maîtres Bernard de Chartres , plus connu sous le nom de Bernard Sylveslris (1), puis Anselme et Raoul qui occupaient alors avec éclat la chaire de théologie à Laon (2). Muni d'un " savoir étendu et profond, » comme parle Othon de Freisingen, il devint à son tour un professeur émérite; et sa réputation, sans égaler celle d'Abélard qui élait hors de pair, lui attira bientôt une brillante phalange de disciples, parmi lesquels nous distinguons Jean de Salisbury (3), le futur évéque de Chartres, et Rotrou, le futur archevêque de Rouen (4). Des modernes placent " Gilbert au premier rang parmi les docteurs du douzième siècle (5). » Il fut du moins le plus èminent logicien que l'école réaliste ait possédé à cette époque. Ses ouvrages forment un corps de doctrine dont les maîtres les plus
[1) Celte idenlllé, contesléc par H. l'abbé Clerral, est défendue par M. Langlois (Blblioth. de l'École des Charles, t. LIV, p. Ï2J- ÎSfi).
(S) Olto Frisina., loc. cil., cap. xlïi et l.
(3) Joaan. Sarisber., Metalogicus, lib. I(, cap. x.
(4) Epiil. Gaufridi ad Albinum cardinalem , ap, lUigne, lom. CLXXXV, p. 588. Notons que, d'après rHiî(Dire UUéraire (lom. XIV, p. 4.19), la letlre de Georfroy, écrite vers 1I8S, add être adressée, iion pas an cardinal Albin , mais au cardinal Henri , érSque d'Albano.
{5] Haiiréan, de la Pàiloiophie scolastique, Paris, ISSO, 1, 313.
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vantés, sans cd excepter Abélard, auraient pu envier le rigoureux enchaînement.
Mais ce fut la rigueur même de sa métbode et de sa doctrine qui en fit le péril. Réaliste en dialectique, Gilbert transporta ses distinctions métaphysiques un peu aventureuses dans le domaine delà théologie; et, assimilant d'une façon ahusive l'Être divin aux substances créées, il porta inconsciemment atteinte au dogme de la Trinité. Ne semble-t-il pas, que, par une fatalité inexplicable, ce mystère fût destiné à être la pierre d'achoppement de l'école jusqu'au jour où parut l'incomparable Somme de saint Thomas?
Ce n'est pas ici le lieu d'exposer, même sommairement, la doctrine philosophique de Gilbert de la Porrée (1). Nous n'y toucherons que par le côté où elle donna passage à l'erreur (2).
Ouvrons son commentaire sur les livres de la Trinité de Boëce. L'essence, dit-il par manière de principe, est distincte de l'être; elle en est la forme. Ainsi l'humanité n'est pas l'homme , mais l'essence ou la forme de l'homme,
(r) Voir les ouTrages de Gilbert duos Uigne, Patrologie latine. t. LXIV et LXXIV, 00 bieo en particulier le Commentaire sur le livre de la Trinité de Doiee dans rédilion de Bâle 1570, et le Livre des six principes dans les éditions de 1479, HSI ou 1481. H. Biuréau fait observer [Académie des InscriptUnu et Belles-Lettres, séance do 37 avril 16B8) qne ces éditions du Livre des six principes offrent un telle conforme à celui des manuHcrits, mais qu'en 14% parut A Venise une édition nouvelle, où l'on avait substitué au latin barbare de Gilbert de la Porrée une paraphrase en latiu élégant, due à un haministe italien, Ennolao Barbara. Tous les auteurs qui, depuis cette époque, ont étudié le Livre des six principes l'ont lu dans celle paraphrase. A rejeter les indications Tournies par l'Histoire littéraire, (tom. XII, p. 47 et Mit.) sur les ouvrages de Gilbert. Consulter sur ce point Hauréaa. de la Philosophie scolasliqiie, tom. 1, p. 21W et suit.
(î) Cf. de Régnou, Études sur ta sainte TiHnilé, p. 07-104.
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forma qua est komo, et non pas forma qvie est homo. La même distinction s'applique à Dieu. Son essence n'est pas la même chose que son être; en d'autres termes , la divinité n'est pas la même chose que Dieu. Il serait donc inexact de dire : Divinitas est Deus.
Le mystère de la Trinité s'explique aisément de cette sorte. Le Père , le Fils et le Saint-Esprit sont un par la divinité qui est leur essence , mais ils sont trois numérique' ment parlant, considérés comme êtres, participant à une même essence, qui n'est pas eux, hien qu'ils soient en elle. 11 suit de lu que le Dieu en trois personnes est distinct, logiquement et réellement parlant, de la divinité, laquelle renrerme dans une unité absolue les attributs divins, tels que la grandeur, la sagesse, etc.
Enfin, si l'on demande ù Gilbert en quoi consiste le mystère de l'Incarnation, il répond : Ce n'est pas la divinité, substantia qua , qui s'est faite homme, mais une personne divine , substantia quie; ce qui est vrai en un sens, mais faux si on l'entend selon sa théorie. Pour que sa proposition fût théologiquement exacte, il faudrait qu'il ne distinguât pas entre Dieu et la divinité et qu'il pût dire indifféremment : Dieu, ou la divinité s'est fait homme dans la personne du Fils.
Abélard est le premier théologien qui ait signalé les funestes conséquences delà théorie philosophique de Gilbert , appliquée ù la Trinité (i). Au concile de Sens , il osa même prédire à l'auteur sa prochaine condamnation (2),
(1) Ttieologia chrUliana, édit. Cousin, p. 491 ; tt. p. 521. Gilbert n'est pas nommé, mala l'allusion à sa doctrioe est visible, Deutsch nons semble avoir démontré [Peter Abalard, Leipzig, 1883. f. 26(>-3S3) que le professeur visé par Abélard ne peat Ëlre que Gilbert de la
(!) Gaufridua, Bem. Vita, iib. III , cap. v, n" 15.
344 ^^E de saint
« Prenez garde, lui dit-il finement; si l'on me frappe, le coup vous atteindra. »
Le mot alors ne trouva pas d'écho. Peut-être n'y vit-on qu'un trait d'esprit ou une question de rivalité d'école. Mais plus tard, quand Gilbert fut monté sur le siège de saint Hilaire {1H2) (1), et que son enseignement, non modifié, eut produit un scandale inévitable, on reconnut que l'auteur du conceptualisme avaient deviné juste.
L'orage se déclara en 1146, dans un synode diocésain. L'évoque, prenant pour thème son sujet favori, exposait sa doctrine avec assurance, quand soudain ses deux archidiacres, hommes graves, Calon et Arnaud, surnommé Qui ne-ril-pas, se lèvent pour protester. La discussion prit aisément un tour passionné. Il était impossible qu'on la terminât h. la satisfaction générale; on en appela à Rome (2).
Le débat fut porté devant Eugène III qui , victime de la révolution romaine, résidait alors à Viterbe (3) et se préparait il passer en France. Comme Gilbert opposait aux accusations, probablement un peu vagues, de ses archidiacres une dénégation formelle, le souverain Pontife ajourna le débat jusqu'au concile qu'il se proposait de convoquer à Paris pour les fêtes de Pâques 1147 (4).
Si Ton en croit Othon de Freisîngen, les archidiacres,
[1) Gallia Christ., II, 1178.
{2) OtU) Frising., loc. cit., lib. I, cap. liti cl l. Gaufridus, ep. ad Albin. Cardin,, loc. cit., p. S8T.
(3) Gaufridus. Libellus contra Gitbertum, «p. Higi»', lom. CLXXXV, p. 605. Selon Olhon de Freisingen (loc. cit., cap. xlvi), Gitti«rt et ses coolradicteors rcncontrËrent Eugène 1(1 k Siennti en Toscane. Eugène III résida â Viterbe depuis le mois de mai jusqu'i la lin de décembre 1(46 (Jaffé, Regesta, 8923-8977). Son séjour à Sienne ne nous est connu que par Olhon.
(4) Otto Friiins., loc. cit.; Gaufrid., ep. ad Albin., loe. cit., p. 587.
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à leur retour d'Italie, eurent l'habiletû de mettre l'abbé de Clairvaux dans leurs intérêts. On sait de quel œil le saint abbé regardait les erreurs théologiques. Etranger aux luttes de l'école, il en détestait les subtilités. Pour peu qu'une opinion s'écartât de l'enseignement reçu, il était enclin à croire qu'elle recelait une hérésie. Il faut avouer que les théories de Roscelin et d'Âbélard l'avaient rendu justement défiant, A en juger par ces tentatives avortées, n'était-il pas nécessaire que les tuteurs de l'orthodoxie surveillassent les premiers pas de la scolastique?
Bernard remplit religieusement ce rôle au concile de Paris (1). Il semble cependant que Gilbert ait rencontré là des adversaires bien autrement redoutables : Adam du Petit-Pont par exemple, Hugues de Champfleury, chancelier du roi, et Hugues d'Amiens archevêque de Rouen (2), tous trois fort versés dans les questions de dialectique. Le débat dura plusieurs jours, mais sans résultat. Gilbert s'éiail bien gardé d'apporter ses ouvrages. Le corps du délit manquant, il fut facile tt l'accusé de se retrancher derrière des équivoques. Il avait ses partisans; il en appela à leur témoignage , jurant qu'il n'avait jamais enseigné que la divinité n'est pas Dieu. Deux de ses disciples , Rotrou, évêque d'ÉvreuX, plus tard archevêque de Rouen, et un professeur de Chartres, nommé Yves comme le grand canoniste, attestèrent l'exactitude de cette afiirmation, pendant qu'Adam du Petit-Pont et Hugues do Champfleury juraient le contraire avec une égale assu-
(I) Gauf-, ep., ioc. cit. La dale exacte de ce condle n'est pas Giée. Eugène III résida à ParLs depuis le 20 avril jusqu'au 7 juin 1147. Jsffé, Rrgesla, n" 9014-9076. Bernard était à Uontmartra, le 21 avril {Gallia ChriU-WU, p. 613).
(1) Ûllo Frising., toc. cit., cap. li-lii.
rance. Dans ce désordre des souvenirs et au milieu de ces contradictions, la discussion n'avait aucune chance d'aboutir; le pape en renvoya la suite au concile de Reims (I).
Elle y fut reprise avec un grand éclat. Ce fut silrement
(I) OIto Frising., et Gaufrid., ep. ad Albin., et Libellus contra Gil' bertnitt, loc. cit. Ces ouvrages sont de précieux et sQra documenls pour l'histoire da concile de Reims. VBUloria Fontilicalis (ap. Mon. Germ., tom. XX, p. 52I'S!7) est d'une valeur bien moindre. Geoffroy composa son libelltu contra capitula GUberli, peu après le concile de Reims. L'épitre au cardinal Albin (ou plutùt au cardinal Henri), qu'il écj'ivit environ quarante ans plus tard [aiite annoi pêne guadraginla, ap. Higne, loc. cit., p. 595], concorde parfaitement avec siHi LiMlus, qu'il croyait perdu. C'est déjà là une garantie de sincérité et par suite d'eiactilude. Hais, en outre, Olhon de Fi«isingen, qui a puisé à une source différente et qui est déraiorable k saint Heruard, confirme les dires de GeoITroy, Les deux récits s'ajustent parfaitement, sauf dans quelques détails d'intérêt secondaire, que nous noterons en leur lieu. Nous sommes donc fort surpris que Deutscli {Die Synode, p. 33 et suit.) et Bernhardi [Konrad III, p. 709) préfï~ rent à cette double autorité le récit incohérent de l'HiStoria Pontificalit. M'y aurait-il pas ti un secret désir de dénigrer l'abbé de Ctairvaui? Dana la scène racontée aux pages 522-523 de l'Hittoria Ponlijicatis . Bernard joue aux yeux de nos critiques allemands on rôle équivoque, pour ne pas dire inique. Hais, selon nous, cette scène a été transposée par l'auteur. Klle correspond évidemment au fait rapporté par GeofCro; dans son épilre (n°> 7 et 8j, et par Otbon de Frelsingen (loc. cit., cap. lti ; a Omnes quos poterat convocat (Bernardus), dit Othoo, ibi cum archiepiscopis virisqne religlosis etenidltis contra quatuor prasdtcla qu£e Piclavino episcopo imponebaatur capitula; fidem suam in hune modum ipse cum aliis et alii cum ipso exposuerunt). u Or i cette place la scène n'a rien que de très naturel el de très légitime. On peut encore consulter sur la condamnation de Gilbert un pamphlet anonyme dirigé contre saint Iternard [Bibliotli. de l'École des Chartes, t. XLVJI, année 188S, p. 304-417, particulièrement p. <)04-4UO). Noter {p. iOSj les mots : cum essef bene potus (Bemarilus) ta nocte cum pancistimis familiariùus mis, etc.; calomnie qui rappelle celle de Bérenger de Poiliers pour le concile de Sens.
BERNARD A TBÈVËS ET A KËIMS. 3i7
l'une des plus curieuses mêlées dialectiques que l'histoire du douzième siècle ait enregistrées. Pour éviter cependant que l'honneur de l'évoque de Poitiers ne soufTrit une trop grave atteinte des débats qui allaient s'engager, I vearain Pontife , avant de les ouvrir, prit soin de diss aulhentiquement l'assemblée (I), De cette sorte le ] n'eut qu'un caractère semi-officiel. Seuls ou presque les évéques français et les maîtres de théologie en i y prirent part (2).
1! est à remarquer que tout ce que Paris comptai! de professeurs éminenls entra dans la lice pour com liilbert. Rohertde Melun et Pierre Lombard l'attaqi avec la même vivacité que l'avait déjà fait Adam du Pont. Suger, le prudent Suger, partageait, sembi leurs sentiments. Bref, la grande majorité du clerg* çais se montrait hostile à l'accusé. L'archevêque di deaux, Geoffroy du Loroux, osait à peine le soi malgré l'estime qu'il professait, sinon pour sa doc au moins pour sa personne.
Gilbert trouva heureusement un meilleur appui l'entourage du pape. Les cardinaux, étonnés de cet pèce de discrédit général dans lequel un prélat si c gué était subitement tombé, prirent ouvertemet parti. Sans vouloir favoriser la propagation d'ei adroitement colorées et habilement défendues, ils s Gèrent d'en atténuer, autant que possible , la portée suite la condamnation (3).
C'est dans ces conditions que l'évêque de Poitie cepta la lutte. 11 était supérieurement armé pour le
(1) ' Finita sjnodo, » etc. Otto Frisïng., toc. cit., cap. l?. (1) Otio Frising,, loc. cit., cap. lv; cf. Hist. PoiUif., ap. H -XX, &22, et Gaufrid., ep. ad. Albin., p. 589. [3) Hiit. Ponlif., et Gaufrid., ep., toc. cit.
bat. Son savoir était prodigieux. Pendant soixante ans il avait pâli sur les livres (1) ; sa bibliothèque était l'une des plus belles de l'époque (2). Les ouvrages des Pères latins, particulièrement de saint Hilaire, ceux mâme des Pères grecs, n'avaient guère de secrets pour lai. Servi par une mémoire merveilleusement sûre et rompu de bonne heure aux exercices fortifiants de la dialectique, il ignorait les défaillances qui surprennent les timides au cours d'une discussion et les font fléchir. Durant sa longue carrière de professeur, il n'avait pas subi un échec. L'habitude du succès l'avait même rendu légèrement dédaigneux de la critique et des objections.
Le seul homme qui eût été capable de lui imposer par son autorité, le légat Albéric, cardinal évoque d'Ostie, venait de mourir , quand s'ouvrit le concile de Reims (3). Gilbert se présenta devant ses accusateurs , le front haut et l'air souriant, voire un peu hautain. H apportait ses ouvrages incriminés. Le souverain Pontife avait chargé un moine de l'ordre des Prémontrés, Godescalc, prévôt du Mont-Saint-Éloi , d'examiner ses écrits et d'en noter les erreurs, avec preuves à l'appui. Mais comme Godescalc s'exprimait difTicilement, ce fut l'abbé de Clairvaux qui soutint en public les conclusions du rapport. Gilbert ne manqua pas de leur opposer une fin de non recevoir, sous prétexte que les extraits, mis en avant, altéraient sa pensée. Le point capital était de savoir si l'essence divine était logiquement et réellement la même chose que Dieu. Gilbert, on se le rappelle, était pour la négative. 11 défendit son opinion avec un tel élalage d'érudition et une
(1) Hist. Poulif., loc. cil.
(1) Pta^ietus Lattrenlii, ap. BUt. <iet G., XIV, 380, (3) Gaufiid., ep., loc. cit. Albéric souscriïll eucore une Iintle d'Kugine III le 22 novembre 1147, Jafré, fiegesla, II, 20.
telle subtilité d'esprit, que le Pape déclara ne pouvoir le suivre et crut devoir, après une journée de discussion fatigante, ramener la question à ses termes essentiels. « Croyez-vous, lui dit -il, que l'essence qui constitue les trois personnes divines soit Dieu môme? » Et, développant cette pensée, l'abbé de Clairvaux ajouta : « Tout le scandale provient de ce que l'on vous soupçonne d'enseigner ceci : l'essence ou la nature divine, la divinité en un mot, y compris ses attributs, la sagesse, la bonté, la grandeur, etc., n'est pas Dieu lui-même, mais seulement la forme par laquelle est Dieu. Dites-nous ouvertement si tel est, oui ou non, votre sentiment, a Gilbert répondit : <f La divinité est la forme de Dieu, mais elle n'est pas Dieu, à proprement parler, » divinitas est foitna qud est Deus, sed ipsa non est Deus. C'était précisément l'aveu qu'on voulait arracher au dialecticien. Le secrétaire de saint Bernard lui lit remarquer qu'à Paris il avait soutenu expressément la proposition contraire. « Qu'importe ce que j'ai dit à Paris? repartit Gilbert; à Reims je dis cela. » « Vous êtes donc comme le roi, reprit Geoffroy; vous avez votre dit et votre dédit. » Gilbert demeura ferme dans sa déclaration, et, sur la demande de l'abbé de Clairvaux, elle fut insérée au procès- verbal. Pendant qu'on l'inscrivait, l'évêque de Poitiers, prenant l'offensive, dit à l'abbé de Clairvaux : « Oseriez-vous, à votre tour, signer cette proposition ; « La divinité est Dieu, a Divinitas est Deus? " Oui, repartit Bernard avec animation, qu'on l'écrive avec une plume de fer, qu'on le grave avec une pointe de diamant : l'essence divine, la forme divine, la nature divine, en un mot la divinité est vraiment Dieu. » On essaya de faire comprendre ù Gilbert que, si la divinité n'était pas Dieu lui-même, mais la forme de Dieu, forma qud est Deus, elle serait quelque chose de supérieur à Dieu,
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puisque Dieu tiendrait d'elle ce qui le fait être Dieu(t), Tout en rejetant celte conséquence moDstrueuse , Gilbert s'obstina à conserver sa distinction.
Les autres erreurs de Gilbert, nous l'avons vu, découlaient de la première. Il les défendit le lendemain avec la môme babileté, mais avec une é^ale (2) faiblesse d'arguments. 11 essayait d'écraser ses adversaires par une accumulation de textes de Pères. 11 eut même la malice de leur citer des fragments de lettres des Grecs, que personne ne comprit. Mais, sous le feu de la critique de l'abbé de Glairvaux, les propositions incriminées furent réduites à leur plus simple expression et inscrites au procès-verbal. L'évêque de Poitiers sentit bientôt le sol se dérober sous ses pieds et la victoire, sur laquelle il avait un instant compté, lui échapper tout à fait. Sa dialectique n'était pas capable de le sauver d'une condamnation. 11 ne lui restait plus d'espoir que dans la protection des cardinaux. Pendant un entretien secret qu'il avait eu avec eux, il avait obtenu la promesse qu'ils le soutiendraient. Ils tinrent parole. « La cause est entendue, dit tout à coup un membie du Sacré-Collège ; nous rendrons plus lard la décision (3). •<
Personne ne s'attendait à ce coup de théâtre. L'assemblée se sépara. Mais le clergé français trouva une telle façon de clore la discussion fort irrévérencieuse, et protesta. L'abbé de Ctairvaux réunit chez lui les mécontents. On y remarquait dix archevêques et la plupart des évèques de France et des professeurs admis au concile. Ce jjroupe
(1) Gauf., p. 589-590, et Otto Frisîjig., lac. Cit., cap. lvi.
(2) La discussion commença decursd medianie quadragesiiHX htbdomadâ, saeroqtie dominiez PaiHonis inchoanle. Otto Frlsing., loc. cil. Elle dura deux jours. Bcra. Vita.VAt. 111, cap. y, n' 15. Cf. Ollion, GeolTroy et Jean de Salisbury, loc. cit.
(3) Ganfrid. ep,, p. 59t; Otto Fiieing., loc. cit., cap. lvi.
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forma une sorte de conciliabule, qui s'attribua le mandat de fournir au souverain Pontife et aux cardinaux de nouvelles lumières (1). a Ce n'est pas à nous, dit saint Bernard, qu'il appartient de porter un jugement da matières de foi: ces questions sont réservées à l'épis Mais, si vous le voulez bien, nous enverrons au pf formulaire qui sera l'expression de notre pensée s points controversés. A vous d'approuver ou de reje propositions que je vais vous soumettre (2) :
" Premièrement je crois que la Divinité est Dieu ciproquement. Est-ce votre avis? Placel vobû? L' lance répondit : Oui, placet.
■1 Secondement, je crois que les trois personn Père, le Fils, le Saint-Esprit sont un seul Dieu, une substance divine et réciproquement. — Oui, placet.
'< Troisièmement, je crois que la divinité elle-n c'est-à-dire la substance ou la nature divine s'est née, mais dans le Fils. — Oui, placet.
u Enfin je crois, puisque Dieu est simple, que t< qui est en Dieu est Dieu et que les propriétés des pi nés sont les personnes mêmes, que le Père est la nité, le Fils' la filiation, le Saint-Esprit la process réciproquement. »
Cette dernière proposition ne fut pas accueillie a même faveur que les précédentes. Un archidiacre di Ions, Robert du Bois, fit remarquer que de célèbre teurs, Anselme et Raoul de Laon, Atbéric de Reims, a suspendu leur jugement sur ce point même. Par pour de telles autorités, l'abbé de Clairvaux retira s
(1) Otlo FrUing,, et Ganfrid. ep., loc. cit.
(2) C'est ici que se place la Bcène tiramalique si bien racon l'Biaî. Pontif., p. 5ÎÎ-5Î3. Ct, Otbon et Geoffroy, au\ endroit
mule et y substitua ta suivante qui ne rencontra pas de contradiction (1) : -
« Je crois que Dieu seul en trois personnes, le Père , le Fils et le Saint-Esprit, est éternel et que tout ce qui est en Dieu et qui est éternel en Dieu est Dieu même (2). »
Ce symbole fut signé par tous les archevêques, évêques, abbés et maîtres présents. Trois membres de l'assemblée, Hugues évéque d'Auxerre, Hilon évoque de Thérouanne, et Suger, abbé de Saint-Denis, furent chargés de le présenter au pape (3). Cette démarche blessa encore les cardinaux, qui virent dans cette espèce d'adresse dogmatique du clergé français un empiétement abusif, a 11 n'y a, dirent-ils, que l'Eglise romaine qui ait le droit de décider dans les choses de la fol ; et , malgré l'estime que le pape conserve pour son ancien supérieur, il ne doit pas permettre qu'on porte atteinte aux prérogatives du Saint-Siège, » Puis, abordant le souverain Pontife : » Voyez ces Français, Galli hti; ils ont eu l'audace de rédiger, à quelques pas de nous, et sans nous consulter, les articles de leur foi (4) ; c'est par un procédé semblable que l'abbé de Clairvaus a, tout récemment, ftiit condamner maître Pierre Abélard (5). »
Bernard, mandé par Eugène III, déclara en toute sim-
(1) HUloria Poiilifie., p. 523. L'auteur semble croire, maie à lort, qu'après l'échec de la quatriëine proposilion l'abbé de Clairvaui et ses amis se coDleatëreat des trois premiËres.
(ï) Cette proposilion vise apparemment la théorie platonicienne des idées déTeloppées par Gilbert. Cf. Gaufrid. ep., n" e, p. 591. Voir, dans Migne, p. 617-6(8, la formule lolale du symlwle des éréques français, letle que la donne GeofTrof.
(3) Gauf. ep., n° S, p. 591-592.
(4) Otto FrJsing., toc. cit., cap. lvii; cf. Gaufrid. ep,, n" 8; flis(. Pontif., p. S23.
(5) « Diccntes quod aU)as arle simili maglstrum Petrum aggressus crat. B Blst. Pontifie, loc. cit.
, TRÊVES ET A REIMS. Soi
plicité que les évéques et lui ne s'élaifinl nullement proposé de donner une décision dogmatique, mais n'avaient voulu qu'exprimer, comme l'avait fait Gilbert lui-même , leur opinion particulière. Cette explication apaisa les cardinaux. En somme, la cour romaine, mise en demeure de se prononcer entre la profession de foi du conciliabule français et celle de l'évêque de Poitiers, ne pouvait que ratifier la première, ce qui impliquait la condamnation de la seconde. Tel était au fond le sentiment du Sacré- Collège : le pape en donna l'assurance i l'abbé de Qairvaus(l].
Hais celte déclaration ne satisfaisait pas les adversaires de Gilbert de la Porrée. Ils voulaient à tout prix que sa doctrine fût censurée. Il fallut qu'Eugène lll fit droit à leur réclamation unanime. Une nouvelle séance se tint donc, à quelques jours de là (2), non plus, comme les précédentes, dans l'église Notre-Dame, mais dans la grande salle du Tau, ainsi nommée à cause de sa forme qui rappelait la lettre grecque T. Les accusateurs de Gilbert triomphaient bruyamment. Ils produisirent contre lui des ouvrages jusque-là tenus secrets et qui fourmillaient d'erreurs. L'évêque de Poitiers en rejeta fièrement la paternité (3). On les déchira sur-le-champ, et le pape eut soin d'expliquer en français aux laïques présents que cette exécution n'avait rien d'offensant pour Gilbert de la Porrée (4). On en vint enfin aux quatre propositions équivoques du commentaire de Gilbert sur le livre de la Tri-
(1) Otio Frising , et Gaufrid. ep., loc. cit.
[2} Selon l'Hisloria Pontiftcatis. p. 125, cette séanc« se serait («nue le samedi saint ou du moins pendant la semaine sainte. L'auteur de ÏBisl. Poalif. paraît n'avoir assisté qu'à celte séance.
(3) Nous nous sommes attaclié â concilier ici i'Historia Ponlifiealis, p. 5Î4, avec le récit de Geoffroy, ep-, n° 9, p. 592.
|t) Hist. Pontif., et Gaufrid. ep. loe. cit.
35i VIE DE SAINT BERNARD.
nité de Boëce. L'auteur fut invité à les désavouer publiquement. Le pape semble avoir insisté particulièrement sur la gravité de la première, doat les autres n'étaient, à vrai dire, que la conséquence logique (1). A l'énoncé de chaque proposition, Gilbert répondit : « Si vous croyez autrement, je le crois comme vous ; si vous enseignez autrement, je l'enseigne comme vous; si vous écrivez autrement; je l'écris comme vous (2). » Cette docile et courageuse rétractation le réhabilita auK yeux de tous; elle épargna, en outre, au souverain Pontife la douleur de prononcer une condamnation qui aurait eu pour le docte prélat un caractère infamant. Il fallait cependant une sanction authentique aux délibérations du concile. Elle fut aussi bénigne que possible. Le pape défendit simplement de lire ou de transcrire l'ouvrage de Gilbert avant qu'il neùt été corrigé par l'Église romaine. « Avec votre agrément, je le corrigerai moi-même, » s'écria l'auteur. " Non , cette correction sera réservée au Saint-Siège » , reprit Eugène 111.
Ainsi le débat, si orageux au début, put se clore sans scandale. Gilbert rentra dans son diocèse le front haut, ans peur et sans reproche. Il était en paix avec l'Église romaine. Ses archidiacres devinrent, dit-on, à parfir de ce jour-lii, ses plus fidèles amis (3).
Ce ne fut pas le cas , k ce qu'il semble , de tous ses contradicteurs (4). Il y eut toujours, en particulier, entre
(1) Otto Frising., loc. cit., cap. i.vii; cr. Gaufrid. ep., n" 8. {2) ' Si Toscredili.t aliler, et ego, » etc. Gaafrid. ep., ■■"S; tt. Bist. PoiUif., p. 525.
(3) Ollo Frising., loc. cit., cap. lvii.
(4) Sans parler dn Libellus Gaufridi, cité plus haut, nous possédons un trailé de Hugues d'Amiens, archevêque de Rouen, dirigé contre Gilbert et inséré par d'Achery dans les Œuvres de Guibert, abbé de Nogenl. Robert de Hetun dans sa Somme (msî. de Saint-Victor, n'ioi;
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l'abbé de Clairvaux et l'évêque de Poiliers, un malentendu que rien ne parvint à dissiper. Ce désaccord était à coup sûr purement intellectuel. Mais rien ne sépare plus irrémédiablement deux hommes que les divergences d'idées , quand ces divergences ont été l'objet d'une discussion publique. Bernard fit proposer h Gilbert par un de ses disciples , Jean de Salisbury, une entrevue particulière, soit en France, soit en Bourgogne, soit môme dans le Poitou , afin « d'examiner ensemble , amicalement et sans esprit de contention , » les femeux textes de saint Hilaire qui prêtaient i\ une interprétation équivoque et dangereuse. Gilbert, évidemment piqué, répondit avec une nuance d'ironie qu'il était inutile de pousser plus loin une discussion déjà trop longue, et que, si l'abbé de Clairvaux voulait se mêler d'expliquer convenablement Hilaire, il lui fallait d'abord aller à l'école et prendre des leçons de dialectique (1). Le trait était vif; mais il n'atteignait pas l'abbé de Clairvaux, Bernard montra, dans plusieurs semioas (2) et plus particulièrement encore dans le cinquième livre de Consîderatione , qu'il était capable de suivre le subtil commentateur de Boëce jusque dans les replis les plus mystérieux des questions ^étaphyskiues. On entend lu comme un écho prolongé des discussions du concile de Reims.
Gilbert, de son cûté, ne se renfermait pas dans le silence. Il refit, en vue de ses contradicteurs des écoles, le prologue de son commentaire sur Boëce. Tout en reconnaissant que sa doctrine avait pu être jugée défavorablement ou mal comprise , il prétendit en conserver absolu-
ef. du Boulay, Bistor. Univei-s. Parisiens., lom. II, p. S87) attaque également les Ihêoriea Trinilaires de l'éTiiguc de Poitiers.
{!) Hisl. Pontif., loc. cil., p. 526.
[2)/n C(Iiif.,Serm. LXXX; de Comider., lib. VI, cap, vu.
ment le fond. « Il est juste et nécessaire, ajoutait-il , de changer les expressions qui causent du scandale; mais rien ne nous oblige â modifier le sens de propositions qui, sainement entendues, ne sont point contraires à la doctrine de l'figlise (i). »
Cette profession de foi ressemble singulièrement à celle d'Abélard. On voit combien il est di^icile et rare qu'un philosophe se défasse des idées ou, si l'on veut, des formules qui ont fait la fortune de son enseignement. Bien que déterminé à ne professer que la pure doctrine de l'Église, Gilbert fat toujours en péril de céder aux suggestions de son imagination. 11 crut assurément que la Divinité est Dieu; mais, quand il voulut se représenter le sens précis de ces deux mots : Dieu et divinité, il lui fut presque impossible de n'y pas voir une différence non seulement logique mais encore réelle, et quelques-uns de ses disciples maintinrent opiniâtrement cette distinction insoutenable (2). Il fallut que saint Thomas vint avec sa méthode lumineuse pour dissiper enfin l'équivoque {3).
Au reste, ces réserves discrètes de Gilbert, que nous révèle Jean de Salisbury (4), n'eurent aucun éclat au dehors. Son orthodoxie ne fut plus mise en doute , après le concile de Reims. Seul des professeurs de son temps, il régna dans les écoles avec Pierre Lombard , durant plusieurs siècles. Son livre des Six Principes traversa le moyen âge , interprété tour â tour par Albert le Grand , Antonio Andréa, Bonne-Grâce d'Ascolo, et publié enfin
(1} Hisl. PoiiUf; loc. cit., p. 527.
[2] Bernard, jn Canl., Senn. LXXX, n° 0.
(3) Cf. de Régnon, Éhtdes sur la Trinité, 2' série, p. II3>115.
(4) On sait que Jean de Salisbury est l'auteur présumé, sinon certain, de VHIstoria PonlificalU ; cf. Giesebrecbt, Arnold, p. 4-7.
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par Ërmolao Barbare dans une édition des œuvres d'Ârîstote (1). C'est là une gloire que la Theologia ChrisHana n'a pas obtenue et que sûrement Abélard eût enviée à son rival et achetée bien cher.
Eugène III à Clairvanx
Quinze jours environ après la clôture du concile de Reims, Eugène III, sur le point de quitter la France, visitait Clairvaux (2). De mauvaises nouvelles arrivaient d'Orient, coup sur coup, au grand étonnement des prédicateurs de la croisade. Il était à craindre que les esprits, aigris et, comme il arrive toujours en pareil cas, aveuglés par la douleur, ne n'en prissent au souverain Pontife lui-même de l'échec des croisés (3). Clairvaux se trouvait sur la route des Alpes et de l'Italie. H était naturel qu'il s'y arrêtât et revit « ce paradis terrestre qu'il avait tant pleuré, » lors de son départ pour Farfa en 1140 (4). Le lieu de son noviciat était bien changé; los travaux de fondation du second monastère, qu'il avait vus commencer et auxquels il avait sûrement pris part, étaient achevés depuis longtemps déjà. Pourtant une tradition, fort suspecte à nos yeux, veut qu'il ait encore logé au Monasterium vêtus {3). Les cardinaux qui
il] Cf. Ilnuréau, De la philosophie seotaitique, tom. I, p. 298; et Batoire UUéraiTe, X!l, 473.
(2)£n 1118, Pii|ue9 tonilMit lelt avril. Eugène III séiourna à Clair- Tini (Id 24 au 26 avril (Jarfê, Begesta, 92S0-935i).
(3) K Nondum Ûnito concilio (Remenai), allatx eunt liUeree Domino PapfB de inrorlunio régis et totios vulgi. Idcirco ci Dntbus Galli» ma- Uiraïit quantocius discedere. » Annal. Caiiierae., ap. Mon. Germ., VI, 517.
(t)InleT Bero., ep. 34i.
(5) Relation du voyage de la royne de Sicile, ap. Didion, Annales
358 VIE DE SAIST BEBSABD.
)'acconipagnaient durent trouver, en tous cas, bien étroite et bien modeste la cellule qui leur fut assignée pour chambre. Eugène lil s'accommoda parfaitement de ce régime austère, qui lui rappelait les plus délicieuses années de sa vie. Malgré les habitudes de luxe extérieur auquel sa dignité le contraignait, il avait conservé un amour profond de la pauvreté. Conformément aux usages cisterciens, il portait toujours, directement appliquée sur la peau, une tunique de laine, et ne quittait même pas la nuit, pour dormir, la coule qu'il cachait, pendant le jour, sous ses habits pontificaux. Sous le pape , remarque le chroniqueur, il y avait toujours le moine. Des coussins capitonnés étaient à sa portée; son lit étail recouvert d'une courtine de pourpre : mais, en soulevant ces couvertures, destinées à tromper l'œil des indiscrets, on eût aperçu de la bure et un tas de paille (1). Bernard, Cl qui ces mortifications ne pouvaient échapper, éprouvait une joie secrète à voir son disciple aimé garder si fidèlement sous la tiare les traditions du clollre. Du reste, la présence d'Eugène III à Clairvaux fut pour tous les rehgieux et en particulier pour ceux qui l'avaient connu un sujet de touchantes réflexions , non moins que de vive allégresse. On se rappelait les humbles offices qu'il avait jadis remplis. C'est peut-être à cette évocation de souvenirs que se rattache la tradition qui nous apprend que le futur pape avait été chargé du soin du chauffoir (2). On
archéologiques, III, iv livraison, I8i5. Cf. Guignard, Lettres à jtf«Htahmberl, p. l7lo.
(1) Beraardi Vita, lib. U, cap. viii, n" 50.
(2) Au dix-huitJèrae siècle, on lisait sar la porte du chauffoir, les vers suivants ;
« Icy en pallence Fut chaufonrnier Eugène le saint homme.
,;... .,Coug[c
mesurait la distance qui séparait un simple » chaufournier » du successeur de saint Pierre, du vicaire de Jésus- " Christ, et oq admirait la simplicité touchante avec laquelle il savait allier l'humilité avec sa grandeur nouvelle, Eugène 111 parut, en effet, au milieu de ses anciens frères, comme l'un d'entre eux, dou\, alTable et plein d'aménité. Plus d'une fois les larmes lui échappèrent, au souvenir du passé, pendant qu'il entretenait ses hâtes des avantages de la vie monastique et des charmes de la solitude (1). Trois jours s'écoulèrent ainsi dans les douceurs d'un mystique épanchemenl.
Un incident pénible vint pourtant troubler, si l'on en croit Jean de Salisbury, la sérénité de ce bonheur intime- Eugène III rencontrait, parmi les disciples de l'abbé de Clairvaux , le fameui Philippe , ex-archevéque de Tarente, dégradé par Innocent 11 après le concile de Latran, et rei;u à pénitence par ses frères compatissants {2), Toute l'ambition du malheureux clerc, ramené h. l'état où il était avant son élection épiscopale , c'est-à-dire au simple dogré du diaconat, se bornait maintenant à désirer comme une faveur le droit d'exercer les fonctions sacerdotales. Bernard s'avisa de demander pour lui cette grâce au souverain Pontife. Mais les canons de Latran, qui s'opposaient à une telle réhabilitation, venaient d'être solennellement renouvelés à Reims (3). Eugène III fut inflexible. En vain, toute la communauté se jeta à ses pieds pour
Hais sa vertu et grande supîence Tant l'eialta qu'il fut pape de Rome. • Voyage lilUralre, 1" p., p. 101. Eugène 111 avait aussi o laïé ies écueiies. » H. des G., SU, 91.
(1) Bern. VUa, ilb. 11, cap. viii, n° 50.
(1) ■< Quia monachus illius ordinis erat. » Bistoriii Pontifie.., a|>. Mon. G.. XX, 531.
(3) CoDciie de Latran, canon 30; concile de Reims, canon 1'.
essayer de l'attendrir. Les cardinaux, qui porlaient quelque envie à l'abbé de Clairvaux à cause de l'ascendant qu'il exerçait sur le pontife (1), saisirent avec empressement cette occasion de rappeler les Cisterciens au respect de la loi, égale pour tous. Ils firent justement remarquer que Philippe avait porté les armes à Rome môme, dans ré<'lise Saint-Pierre, contre les dérenseurs d'Innocent II, et déclarèrent que, de ce chef, il avait, plus que tant d'autres clercs déchus, mérité sa peine. Bernard s'inclina devant cet arrêt inexorable, qui n'était pas exempt de quelque aigreur (2). Mais il semble qu'il n'ait pas été tout k fait découragé de son échec; car il revint à la charge deux ans plus tard auprès d'Eugène III (3). Nous ignorons l'issue de cette dernière démarche. Mabillon a cru qu'elle avait réussi et que Philippe, enfin réhabilité, remphssait dès H52 les fonctions de prieur à Clairvaui. Les documents sur lesquels il s'appuie sont malheureusement erronés. A partir de 1150, l'ex-archevéque de Tarenle disparaît de l'histoire. Le prieur de Clairvaux du nom de Philippe n'est autre que Philippe de Liège (4).
(1) Il Cerlum est quod ei (Bernardo) quidam cardinaliura plurimau imidebaal, nec a detractione poterant continere. • Bist. Ponlif., ap. Uon. G., XX, 524.
(2) Biit. Pontif., ap. Mon. G., p. &3I.
(3) Bern., ep. 557, D'après la place constaole qa'elle occupe dans les Uss. et les mots qui eu forment le début : Est ne'jolium qaod cŒteris non tiiiicemns. nous rattachons, comme Mabillon. c«tle lettre à l'épilte 556. Elle deralt par conséquent de mai ou juin 1150.
(4j MabilloD s'appuie sur la liste des prieurs de Glairraui (Heariqoei, Faseiculus SS. Ord. CIst., p. 418), où on lit ces mots : » Philippus qui fuerat archiepûcopus Tarenlinus, • elc. Mais il suffit de c^imparer les épitres 5, 35, 36, 37, du livre VI des lettres de Pierre le Vénérable pour se cooTaincre que le prieur du nom de Philippe est Philippe de Ubff^.