‹ Vie de Saint Bernard, abbé de ClairvauxChapitre 5 sur 58 · ÉLECTIONS DE LANGRE3 ET DE REIMS · texte numérisé non relu

ÉLECTIONS DE LANGRE3 ET DE REIMS

fant de sa maison. A cet égard il ne craint pas de reprocher à l'abbé de Clairvaux une trop grande crédulité. « Je comprends, lai écrit-il, que de pareils bruits vous aient eiïarouché; mais il fallait ne pas oublier qu'ils pouvaient être faux aussi bien que vrais ; vous auriez dû vous souvenir que celui qu'on diffamait était le fils de l'abbé que vous aimez... Je l'ai fait venir, cet homme, ajoutet-il, je lui ai parlé comme un père, je lui ai demandé, je l'ai conjuré de ne me cacher pas la vérité. Il m'a ouvert son cœur, m'assurant qu'il me répondait comme il répondrait à Dieu. Il est innocent de tous les crimes qu'on lui impute. C'est un religieux pieux, sage, lettré. » Bref, l'abbé de Chmy se demande si , au fond de tout ce débat, il n'y .a pas une question de rivalité de maisons. « Je dirai toute ma pensée : pourquoi les Cisterciens auraient-ils peur d'un Cluniste? Pourquoi des moines se délieraient-ils d'un moine? Voyez les animaux : ceux de la môme espèce , dociles à l'instinct de la nature, s'aiment et se rassemblent. Est-ce que l'auteur de la nature ne saurait se faire obéir également des hommes et surtout des moines? Soyez-en sûr, l'évêque de Langres aimera les Cisterciens et tous les moines : il les aimera dans son intérêt et parce qu'il n'oserait pas ne pas aimer ceux que nous chérissons (1). »

En réduisant le conflit à ces termes, Pierre le Vénérable en diminue assurément la portée. A supposer qu'il n'ait pas jugé trop favorablement de son religieux, les lois ecclésiastiques n'avaient-elles pas été enfreintes dans la consécration précipitée de l'élu? L'appel à Rome, interjeté par saint Bernard et ses amis, avait nécessairement un effet suspensif dont le prélat consécrateur et ses complices n'avaient voulu tenir aucun compte. On peut dire à leur

(1) Lib. I , ep. 59.

décharge que cet appel ne leur parut pas motivé {!) et que l'empressement qu'ils mirent à sacrer le moine de Gluny avait plutôt la signification d'une protestation contre l'ingérence de l'abbé de Clairvaus que d'une révolte contre le Saint-Siège, Leur conduite n'en était pas moins une violation flagrante du droit, en même temps qu'elle avait pour l'un d'entre eux, le métropolitain lui-même, le caractère d'un parjure. C'est là ce qui révolta l'âme si droite de l'abbé de Ciairvaux. Ce fut aussi ce qui assura le succès de sa protestation auprès du souverain Pontife.

L'élection fut cassée, sans égard pour le sacre qui, dans l'esprit de l'archevêque de Lyon, devait la rendre définitive. Les membres du chapitre de Langres furent mandés à Rome pour régler, de concert avec le Saint-Siège, les dé-, tails de la procédure à suivre dans la future élection. Ici saint Bernard intervint de nouveau. Les intérêts du diocèse, en particulier ceux de la ville épiscopale, étaient en souffrance- Le déplacement des chanoines eût encore empiré la situation. L'abbé de Ciairvaux prit sur lui de retenir à leur poste les membres du chapitre, après avoir rétabli l'accord entre eux et leur avoir fait promettre qu'ils suivraient dans leur choix l'avis de personnes sages que leur désignerait le souverain Pontife lui-même [2). On ne sera pas surpris que Rome ait approuvé cette combinaison. Nous ignorons quelles furent les personnes appelées à faire partie du conseil consultatif; le résultat de l'élection nous est seul connu ; les suffrages se portèrent sur l'abbé de Ciairvaux (3). A ce coup imprévu, Bernard demeura confondu. Il avait déjà, à plusieurs reprises, re-

(1) Voir ce que Beraard pense tiij-iueme des appels illégitimes, de ConsUier., lib. 111, cap. ii, n* 7 et 8.

(2) Bern., ep, 169.

(3) Cf. Bern. Vita, lib. 1, cap. xir, n» 69.

ÉLECTIONS DE LANGRES liT DE REIMS. 3'S

fusé l'épiscopat; rien n'était capable d'ébranler sa résolution. Il fallut procédera une troisième élection. Mais le chapitre avait les yeux fixés sur Clairvaux, A. défaut de l'abbé du monastère, il en prit le prieur, Godefroid de la Rocbe, ami et cousin de saint Bernard, Vainement celui-ci se plaignil-il qu'on lui ravissait « le bAton de sa faiblesse, la lumière de ses yeux et son bras droit, n Opposer encore une résistance opiniâtre à la volonté du chapitre, c'eût été faire preuve d'une obstination égoïste. L'abbé de Clairvaux unît donc par céder, et il est permis de croire qu'après l'hésitation et les regrets de la première heure, il éprouva une secrète joie de voir « un autre lui-môme « occuper le siège de Langres (1|.

Mais, ces difficultés levées, il en surgit une autre. Godefroid de la Rocbe ne pouvait prendre possession de son siège, avant d'avoir reçu l'investiture royale. Or, qu'allait penser Louis le Jeune de cette substitution inattendue d'unévèque Cistercien à un évoque Cluniste? En investissant des regalia, pendant son séjour au Puy, le candidat du duc de Bourgogne , de l'archevêque de Lyon et de Pierre le Vénérable, il avait cru faire acte d'habile politique. Lui fallait-il maintenant renoncer aux avantages de son œuvre? Et n'y avait-il pas lieu de craindre que ce démenti qu'il se donnait à lui-même n'olTensât également les protecteurs du premier élu, qui étaient les meilleurs défenseurs des intérêts de la couronne dans la région de l'est? Ce fut, sans doute, cette considération qui fit hésiter le roi de France à ratifier le dernier choix du chapitre de Langres. Sa réponse à la lettre de saint Bernard n'avait pas, comme on l'a dit, le caractère d'une opposition décidée (2); elle allait simplement k gagner du temps, en

(1) « QiKm diligo lanquam meïpsum. o Bern., ep. 170.

(1) ■ Gratias agimus vestrse cleinenliie pro benigno responso, quod

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' d'informations à prendre, probablement auprès de de Cluny.

ce délai, en prolongeant le veuvage de l'église de s, devenait infiniment préjudiciable aux intérêts, irituels que temporels, du diocèse. L'abbé de Clairjui en mesurait toutes les conséquences, en fut ef- « Au nom du Roi des rois j> il conjura Louis le de se hâter : » L'église de Langres et l'église de sont par terre, s'écrie-t-il [1), et il n'est personne ir donne la main, afin qu'elles se relèvent. Puisse ne clémence éloigner de votre cœur et de votre 1 le dessein d'ajouter à notre douleur et d'entasser >e sur tristesse! Plutôt mourir que de voir un roi me renommée et d'espérances meilleures encore ser aux conseils de Dieu et attirer sur lui-môme la du souverain Juge! Loin de nous ces malheurs! e nous cette pensée ! Nous espérons, nous attendons . jj Qu'est-ce qui pourrait, du reste, juslifler le re- [)porté à l'investiture? L'élection a été faite selon les ; l'élu est fidèle à ses devoirs. « Il cesserait de l'êil ne voulait pas recevoir de vous ce qui est à vous. .1 n'a pas porté la main sur ce qui vous appartient , t point entré dans votre ville; il ne s'est mêlé d'auiffaire, quoique tout l'y ait vivement engagé : et les ices du clergé, et les sollicitations du peuple, etl'afn des opprimés, et les vœux des gens de bien. Puisjn est ainsi, vous voyez combien il est nécessaire , lour l'honneur dû à votre majesté, soit pour notre it, que vous preniez au plus tôt une décision... .\uînt, je te crains, vous causeriez un grave préjudice

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