DERNIÈRES ANNÉES, MALADIE ET MORT DE BERNARD
Affaires politico-religieuses.
Le chapitre, le clergé et le peuple de Beau vais, réunis vers la fin de l'été 1149 pour donner un successeur à Eudes III, acclamèrent le nom de Henri de France, frère de Louis le Jeune. Lorsque la nouvelle de cette élection parvint à Glairvaux, où le jeune prince avait cherché un asile contre les tracas du monde, elle y causa une vive émotion. Bernard, n'osant contraindre son disciple à accepter la dignité qui lui était offerte, consulta dans le secret Pierre le Vénérable, qui vainquit les résistances de l'élu par un avis favorable (1).
Ce n'était pas sans raison que le prince appréhendait les embarras de sa nouvelle charge. A peine était -il sacré, qu^il entra en lutte ouverte avec la plupart des chevaliers et barons de son diocèse. Les barons avaient prêté, en diverses circonstances, leur appui à son prédécesseur, moyennant finances, et de ce chef la mense épis-
(1) Bern., ep. 389; Pétri Venerab., lib. V, epp. 8 et 9 : Continuatia Pnemonst., ap. H. des G., XII, 332. L'épître 389 de saint Bernard semble faire allusion au chapitre cistercien ; d'où sa date, septembre 1149,
copale se trouvait grevée d'un impôt assez lourd, connu sous le nom de bénéficia denarîorûm. Estimant la mesure abusive, Henri la supprima net. Ce coup d'audace provoqua inévitablement la colère des seigneurs, qui menacèrent l'évêque de leur vengeance et eurent l'habileté de mettre, nous ne savons par quels moyens, le roi de ' France dans leurs intérêts (1). Henri, qui comptait sur le peuple de Beauvais et, ce semble, sur l'appui moral de son frère Robert (2), tint tête à ses adversaires. Un •moment on put croire que la guerre allait éclater entre l'Église et l'État, représentés par les deux fils de Louis le Gros. Henri levait des troupes pohir défendre sa ville, que le roi de France menaçait de détruire de fond en comble. L'intervention de la reine mère, de l'évêque de Soissons, et de Suger, empêchèrent les deux armées d'en venir aux mains (3). De son lit de mort, l'abbé de Saint-Denis adressa à l'évêque de Beauvais une lettre où se. révèlent tout son génie et tout son cœur, son esprit politique si sûr et son amour de la France si profond, n ne peut concevoir qu'un évêque « ose lever le pied contre la couronne. C'est là, déclare-t-il, une audace inouïe; on ne trouverait pas dans les gestes de l'épiscopat l'exemple d'une semblable tentative. » Aussi" bien, elle ne saurait tourner qu'à la honte de l'Église de Beauvais et à sa perte* Malheur aux agresseurs! « Una fourmi qui s'attellerait à un char ne serait pas plus imprudente. » Du reste, le seigneur roi n'a aucun mauvais
(1) Jaffé, Reg., n»' 9451-9454 ; Migne, t. CLXXX, p. 1454-1457. Les roots bénéficia denariorum sont empruntés à la bulle n°9454 : Migne, loc. cit., p. 1457. On voit [ibid.) que les adversaires de l'évêque. étaient milites et barones.
(2) Bern., ep. 307, nM.
(3) Historia Pontifie, ap. Mon. G., XX, 539.
dessein : n'est-il pas l'ami zélé des églises et le promoteur de tout ce qui est bien? Dans le préseiit conflit, la vraie mesure à suivre était de prendre pour arbitres soit les grands du royaume, soit, mieux enCOre,"le souverain Pontife, qui eût aisément tout pacifié (1,).'^
Le pape fut, en effet, avisé par différentes personnes, en particulier par l'abbé de Glairvaux (2), du trouble que la réforme de l'évéque de Beauvais avait provoqué; et, après avoir entendu Henri lui-même, il approuva pleinement la suppression de l'impôt qui était l'objet du litige (3). Mais il ne suffisait pas de trancher le débat; il fallait faire accepter la solution par tous les intéressés. Diverses bulles, datées du 25 février 1151, notifièrent à l'archevêque de Rouen, à l'abbé de Glairvaux, à l'évéque d'Auxerre et au roi de France la décision papale (4). Lorsque Henri revint d'Italie, Bernard et Hugues d'Auxerre allèrent vraisemblablement à sa rencontre et se présentèrent avec lui à la cour de Louis le Jeune. La réconciliation des deux frères s'opéra sans ombre de difficulté, et le roi promit pour l'avenir à l'évéque l'appui de son bras (5). La noblesse du Beauvaisis, instruite de ce dénouement, n'osa plus remuer.
Quelques mois plus tard, l'abbé de Glairvaux paraissait encore à la cour de Louis le Jeune, pour y jouer de nouveau le rôle de pacificateur. Le conflit était alors de nature
(1) Sugerii ep., ap. H. des G., XVj 528. Lettre écrite pendant la deiï^ère maladie de Suger, c'est-à-dire entre fin septembre 1150 et 13 janvier 1161.
(2) Bern.,epp. 278, 305, 307.
• (3) Henri était à Ferentino en février et mars 1151. Cf. Regesta, n"' 94^-9454, 9456-9459. .^,
(5) Sur les suites de cette réconciliation, cf. Luchaire, Actes de Louis Vil, n» 265.
plus particulièrement politique. Parmi ses vassaux les plus redoutîatoles, le roi de France comptait le comte d'Anjou, Geoffroy, et son fils Henri, duc de Normandie, le futur roi d'Angleterre. Tenir de tels seigneurs en respect était fort malaisé, et Louis n'avait encore pu obteiiir du jeune prince l'hommage de vassalité pour le duché de Normandie. Un incident imprévu fit éclater les hostilités. ' A la suite de l'une de ces guerres privées si communes alors entre les barons féodaux, Giraud, seigneur de Montreuil-Bellai, ayant été battu et fait prisonnier, avec sa femme et ses enfants, par le comte d'Anjou, le roi de France prit parti pour le vaincu elt/ dirigea ses troupes contre la Normandie. Geoffroy et son fils Henri se portèrent à sa rencontre. Mais on n'en vint pas aux mains. Louis le Jeune, ayant été surpris par une fièvre aiguë, dut rentrer à Paris; et, à la suite de la trêve qui interrompit les opérations militaires, les belligérants, assagis par ce repos forcé, consentirent à discuter les conditions d'un traité de paix (1). L'abbé de Clàirvaux prit, ce semble, une grande part à ces négociations. Le sort de Giraud de Montreuil formait un des points les plus importants du débat. Le comte d'Anjou refusant de rendre la liberté à son prisonnier, on raconte que Bernard, indigné de cette résistance, s'écria d'un ton prophétique : « Une telle obstination recevra bientôt son châtiment. » Geoffroy mourut, en effet, subitement quinze jours plus tard (2). Mais il
(1) Robert de Torigny, HisL des G., XIII, 292; Marchegay-Mabille, Çhroniq. des églises d'Anjou, p. 85, 147, 191 ; Marchegay-Salihon, Chron. des comtes d'Anjou, p. 287, 336 ; Annal. Camerac, Mon. G., XVI, 522. Cf. Hirsch, p. 66-67, 78-79.
(2) Bern. Vita, lib. IV, cap. lîi, n» 13. Geoffroy a écarté ce récit dans la Recension B; ce qui noua porte à douter de la prophétie. Il en reste la date de la conférence : « Qiiod tara celeriter impletum est, ut cornes infra diem qaintum decimum moreretur. » La Continuât. Prx-
avait fini par céder aux instances de l'abbé de Glairvaux, et la paix avait été réglée sur les bases suivantes : Giraud récouvrait sa liberté et ses biens, sauf le droit de reconstruire son château de Montreuil à chaux et à sable ; Henri recevait rinvestiture de la Normandie, et le roi de France rattachait à la couronne le Vexin normand entre l'Epte etTAndelie(l).
Le séjour du jeune Henri à la cour de France allait avoir de terribles conséquences, que personne, à coup sûr, ne prévit alors, mais qui ne devaient pas tarder à se révéler. Sans prétendre que le mariage du duc de Normandie avec la reine Aliéner fût prémédité dès cette . , époque (2), il ne parait guère contestable que la rencontre des deux futurs époux ne fût pleine de périls pour l'un comme pour l'autre. La coquetterie et les imprudences dé la reine, en réveillant la jalousie si facilement irritable de Louis le Jeune, ranimèrent des soupçons mal assoupis, qui éclatèrent à Beaugency d'une façon funeste à la couronne. On a prétendu que l'abbé de Glairvaux était le principal instigateur du divorce royal. Une telle imputation ne repose que sur des textes sans valeur. Nous en avoïis montré ailleurs l'inanité (3). Le seul acte dont Bernard
monst. (ap. H. des G., XIII, 333) dit infra unius mensis spatium oUit, ce qui donne plus de latitude. Or Geoffroy mourut le 7 septembre 1151 (cf. Robert de Torigny, H. des G., XLII, 293; ÇAron. S. Aluni Andeg.^ ibid., XII, 481). Bernard était donc à Paris entre le 7 et le 25 août.
(1) Cf. Hirsch, ouv. cit., p. 78-79.
(2) C'est peut-être la pensée de Robert de Torigny : sive repentino, sivëprsemeditato consilio, ap. H. des G., XIII, 293.
(3) Ze Divorce de Louis le Jeune, dans la Revue des Quest. historiques, avril 1890, p. 408-432. M. Luchaire, que nous nous proposions de réfuter, maintient son opinion dans la seconde édition de son Histoire des Inst. monarchiq. de la France (II, 281, note 2). Mais il ne nous oppose plus qu'un seul texte, deux fois cité dans les Histo-
JVAl
soit responsable dans cette affaire, c'est la dénonciation d'un empêchement de parenté du troisième au quatrième degré entre les deux conjoints, dénonciation adressée à la cour de Rome près de neuf ans plus tôt (1). Mais rien n'indique que sa lettre ait exercé une influence, même tardive, soit sur la résolution de Louis le Jeune, soit sur la déci^ sion du concile de Beaugency. Ce qui est sûr, c'est que le divorce et le mariage d'Aliénor avec le duc de Normandie, qui en fut la suite, portèrent un coup terrible à la couronne de France.
A l'époque où s'agitait ce procès déplorable, Bernard avait l'œil fixé sur Auxerre dont ICj siège épiscopal, devenu vacant par la mort de son grand ami, Hugues de Vi- Iry (2), était l'objet de convoitises, qu'il fallait à tout prix frustrer. Bien qu'il n'intervînt d'abord dans le débat que fort discrètement, et sans mission bien déterminée, il ' crut de son devoir de faire évincer les candidats indignes.
L'affaire de l'élection se compliquait encore delà suc-
riens des Gaules (XIV, 21, et XII, 231, note) : « Ludovicùs, rex Francorum, consilio domni Beraardi, abbatis Clarevallis, uxorem suam repudiavit. » C'est le fameux texte du manuscrit d'Âncbin qui i ne date, comme nous l'avons établi, que du dernier quart du douzième siècle. Là-dessus, nous ne ferons que deux observations ; 1" en rega,rd de ce texte tardif, il faut placer tous les auteurs contemporains qui, sans exception, attribuent au roi son divorce et se taisent sur l'intervention de l'abbé de Clairvaux; 2° ce texte même est un texte altéré, en ce sens que le chroniqueur d'Ancbin avait certainement soUs les yeux la chronique de Prémontré (Rex Francorum, Ludovicùs, zetotypix zelo infiammatics, jurera consanguinitate, uxorem suam répudiât; ap. Hist. des G., XIII, 333) qu'il modifia de la façon que nous avons vue, en changeant la phrase incidente. Que M. Lucbaîre nous dise comment il est possible de justifier cette modification du texte.
(1) Ep, 224, n° 4.
(2) Hugues de Viirymourutle9ou le 11 octobre 1151. Hist. des G., XIII, 303.
cession de Hugues, qui était extrêmement embrouillée. Entouré d'intrigants, le malheureux évoque avait, sur son lit de mort, fait du népotisme sans le savoir. L'abbé de Glairvaux suppose qu'on avait abusé de son sceau pour instituer son neveu l'héritier des biens de l'Église d'Auxerre. Muni du testament bien et dûment signé, celuici revendiquait sept paroisses, les dîmes, les prairies voisines de la forêt de Tévêque ; il mettait la main sur le mobilier, sur l'or et les écuries, et, non content d'un legs aussi exorbitant, il osait s'emparer des chevaux du monastère, pour entreprendre le voyage de l'Italie et faire ratifier par le souverain Pontife ladonation de son oncle (1). Bien que la décision papale ne nous soit révélée par aucun document positif, nous pouvons la deviner d'après les dénonciations indignées de l'abbé de Glairvaux, qui trouvèrent sûrement un écho à la cour de Rome.
Cependant les électeurs n'avaient pu s'entendre sur le choix d'un nouvel évêque. Onze prêtres et neuf diacres, outre les membres du clergé inférieur, avaient d'abord acclamé, sans protestation, un prêtre d'une réputation intègre. Averti de ce résultat qu'il croyait définitif, l'abbé de Glairvaux en informait déjà le souverain Pontife, lorsque, à son grand étonnement, il apprit que le chantre, l'archidiacre, le trésorier, un prêtre et un diacre avaient, après coup, adopté une autre candidature. L'archiprêtre, sans se prononcer, inclinait plutôt vers le premier élu. La menace d'un petit schisme local peignait à l'horizon. Bernard vit dans cette intrigue la main du comte de Nevers, qui n'avait d'autre dessein que d'écîarter les deux élus pour mettre à leur place un sujet de son choix. Il supplie Eugène III de déjouer cette combinaison, soit en ratifiant
(1) Bern., ep. 276, nM.
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l'élection du plus digne, soit en réglant lui-même les conditions d'une élection nouvelle. « C'est, dit-il, le cas, ou jamais, d'user de votre autorité souveraine. L'ordre veut que l'on mette quelquefois de côté les règles ordinaires (1).» ,
Eugène III, estimant que les coups d'autorité ont parfois des contre-coups dangereux, jugea prudent de s'en tenir aux canons et à la coutume consacrée par le concile de Latran en 1139 (2). Une commission composée de trois membres fut chargée de convoquer à nouveau les électeurs et de diriger l'opération électorale. Cette commis^ sion comprenait vraisemblablement, sous le nom de religiosi viri, plusieurs abbés, peut-être' des évêques. Nous savons, du moins, que l'abbé de Glairvaux en faisait partie. Son choix fut vite fixé; il proposa, d'accord avec l'un de ses collègues, un Cistercien de la filiation de Clairvaux, l'abbé de Reigny. Mais il se heurta contre le parti pris d'opposition du troisième membre de la commission, gagné sous main par le comte de Nevers. Une fois encore l'élection était compromise. Il fallut de nouveau recourir à Rome. Et, ce qui était piquant, Bernard et le souverain Pontife lui-même furent accusés de compromettre le résultat de l'opération électorale. Bernard relève avec dédain cette étrange accusation. « Que Ton m'attaquej écrit-il à Eugène III, le mal est léger... Pauvre homme digne de tout opprobre, il n'y a pas là de quoi m'émouvoir. Mais si la méchanceté se dresse contre le christ du Seigneur, je l'avoue, ma patience chancelle et toute ma douceur m'échappe. Est-ce que j'ai demandé à mon Sei-
(1) Bern., epp. 275 et 276, écrites à peu près à la même date. « Ordinatissimum est, minus interdum ordinate aliquid fieri. » Ep. 276, n' 3.
(2) Canon 28. Jafifé, Regesta, ï, 885.
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gneur l'autorisation de mettre l'ordre dans les églises, de . disposer del'épiscopat, de créer desévêques. Le bel instrument en vérité ! on dirait une fourmi qui s'attelle à un chariot 1 » L'ordre du pape n'en doit pas moins être exécuté. Si l'accord n'a pu se faire sur le nom de l'abbé de Rèigny, qu'Eugène III supplée par son autorité ce qui manque à cette élection et déconcerte ainsi les manœuvres des intrigants. Le comte de Nevers est l'adversaire déclaré de l'élu; plutôt que de le reconnaître, il aimerait mieux avoir pour évêque un Sarrasin ou un Juif. Si on ne veut voir l'évêché d'Auxerre devenir sa proie, il faut sans délai faire sacrer l'abbé de Reigny (1).
Eugène III, moins effrayé que l'abbé de Glairvaux des suites de ce conflit, recula encore une fois devant une mesure extrême et fit appel à l'esprit de conciliation. Les événements ne démentirent pas ses espérances. Les électeurs finirent par s'entendre sur le nom d'Alain, abbé de l'Arrivour, un autre Cistercien de la filiation de Clairvaux (2).
Pour que l'élection sortit tout son effet, il ne lui manquait plus que l'agrément du roi de France ou la concessio. Mais, bien que l'abbé de Glairvaux se flattât de ne rencontrer aucun obstacle de ce côté, il lui fallut user encore de toute son éloquence, et il ne put obtenir la main-levée des regalia qu'à force de prières et de supplications. Louis le Jeune lui reprochait d'avoir procédé à la dernière élection sans une autorisation préalable et
(1) Bern.j ep. 280. Dans le mot Regniacensis {n° 4) nous voyons^ avec Brial, l'abbé de Reigny au diocèse d'Auxerre. Mabillon pense à Alain, né peut-être dans un village du nom de Beigny, non loin d'Ypres. Cette interprétation nous paraît trop hasardée.
(2) Bern., ep. 282, écrite en juin-novembre 1152. Cf. Hist. episcop. ÂuHssiod., ap. Hist. des G., XIII, 303.
p s][>éciàlé. îià justification était facile. Nous apercevons ici, dans tout son jour, la théorie électorale de l'abbé de Clairvaux. Le roi autorise rélection; mais, son auto-risation une fois donnée, Télection est libre, et il ne peut d'aucune sorte en entraver la marche. C'est au clergé de l'église épiscopale, en particulier au chapitre,
^ qu'il appartient de désigner le futur évêque; le rôle du peuple consiste à approuver le choix déjà fait. Si lés électeurs sont divisés, les évêques de la province et les abbés du diocèse, au besoin le légat du pape et quelques viri religiosi d'autre provenance, sont appelés à intervenir. L'intervention personnelle du Pape tranche tout débat. Et quand l'Église présente au roi le candidat de son choix, le prince ne saurait, sans motif grave, lui refuser la concessio ou la main-levée des régales (1).
Or, dans l'espèce, l'élection d'Alain était absolumeiïl régulière. Quand Louis le Jeune prétendait qu'elle avait ; été faite sans une autorisation spéciale, il jouait sur les^V mots et «allait à la fois contre la raison et la coutume. »« Il était absurde de vouloir que le chapitre, en cas de désaccord, demandât pour chaque session électorale une autorisation nouvelle. Jamais on n'avait vu une pareille
(1) Sur le droit du roi à autoriser rélection (Epp. 282, 431). Sur le droit électoral du clergé, epp. 275, 202. Sur rintervention des évêques comprovinciaux et des viri religiosi, epp. 164, 202, 4él, Sur l'autorité souveraine du Pape en matière électorale, epp. 275,276, 280, 431. Sur le droit du roi à la main-levée des régales, epp. 170, 282, surtout ep. 170, n" 3. On peut s'étonner que M. Imbart de la Tour (Elections épiscopales, p. 433, note 2j nous dise qu'il « n'a pas trouvé dans les écrits dé l'abbé de Clairvaux une théorie complète de l'élection. » Cette théorie nous paraît très complète au contraire; et, en ce qui regarde l'intervention du pouvoir royal, elle est conforme " aux idées de Suger, qui n'a revendiqué pour son souverain que le droit d'autoriser l'opération électorale et de donner ensuite à l'élu de l'église l'investiture de son siège par la main-levée des regalia.
exigence. Bernard supplie donc le roi de France de renoncer à cette prétention inusitée, et il termine en disant : « J'ai confiance que vous ne contristerez pas la multitude des saints qui sont dans le diocèse d'Auxerre, ni moi qui suis votre serviteur. Si yous le faisiez, je dois vous dire que jamais vous ne m'auriez causé un pareil chagrin (1). ))
Louis VII ne le fit pas ; il investit Alain des regalia, et ' le nouvel évêque prit possession de son siège le 30 novembre 1152 (2).
Affaires clunistes.
Les dissentiments qui avaient éclaté dès Torigine entre les Cisterciens et les Clunistes étaient, après cinquante ans d'épreuve, presque aussi vifs qu'au premier jour. Il faut /endre cette justice à Pierre le Vénérable, qu'il n'avait rien épargné pour apaiser « ces rancœurs mutuelles, » . comme il parle (3). Plusieurs de ses lettres sont de véritables plaidoyers en faveur de la paix, pénétrés d'un touchant esprit de charité. L'abbé de Glairvaux, qu'il prend pour confident de ses doléances, était d'avance gagné à sa cause. Mais la difficulté était de faire partager ces sentiments à tous les religieux des deux Ordres. Parmi ces moines, recrutés dans toutes les classes de la société, il en était qui avaient grand'peine à se dépouiller de l'esprit de coterie et de jalousie, si commun dans les classes
(l}Ep. 282.
; (2) Hist. episcop. Autiss., loc. cit., p. 303; Ckron. Autiss., ibid., p. 299.
(3) « In rautuo rancore. » Lib. IV, ep. 17.
inférieures. Le voisinage des monastères rivaux, ehrendant inévitable le contact des frères, aigrissait encore lesdispor sitions à lalutte. De là des scènes scandaleuses que Pierre le Vénérable nous raconte avec pitié. Quand un moine noir rencontre par hasard un moine blanc, il se détourne pour ne pas le voir ou le regarde de travers. Pareillement le moine blanc ne regarde le moine noir que du coin de l'œil. « Combien de fois, continue le pieux abbé, j'ai vu des Glunistes, à l'aspect d'un moine blanc, faire les surpris et se moquer, comme s'ils avaient sous les yeux un monstre, une chimère, un centaure, ou quelque bête semblable. En retour, j'ai vu des moines blancs, qui conféraient en marchant, se taire, aussitôt qu'ils apercevaient un Cluniste, comme s'ils étaient en présence d'un ennemi qui voulût leur dérober un secret. J'ai vu lés uns et les autres parler des yeux, des pieds, des mains et de tout le corps, pour marquer leurs sentiments de dédain réciproque (1). » Et cela pour une question de costume? « Est-ce que les brebis d'un même troupeau regardent si elles sont noires ou blanches? Oh! je vous en prie, mes frères, si vous voulez être des brebis du Christ, ne vous chicanez pas pour une différence de toison (2). »
L'abbé de Cluny n'ignorait pas que, sous la variété des costumes, se cachait aussi une variété de règles et de mœurs. Mais à cet égard, il professe le même principe que l'abbé de Clairvaux : liberté entière de choix, de goût et de profession. S'il ne prétend pas ramener les Cisterciens à l'observance des usages clunistes, il n'admet pas da^lintage que les Cisterciens condamnent la tradition dont Cluny a la garde. Que Citeaux, secouant la
. (1) Pétri Venerab., lib. IV, ep. 17, ap. Migne, col. 331-333.
(2) « Noli, noli, oro te, frater,.si ovis Christi esse cupis, varie de vellere causari. » Ibid., p. 333."
,504 VIE DE SAINT BERNARD. ' ^l^j^!^
torpeur des temps nouveaux, s'efforce de s'élever jus- : ; qu'aux sommets de la perfection antique, rien de mieux ; mais qu'il permette au moins à Gluny de se contenter d'un idéal moins sublime, où puissent atteindre les faibles et les modérés. Surtout que la charité préside à ces diverses vocations. « Eh quoil dit Pierre le Vénérable au Cistercien intolérant, vous observez les préceptes pé- .. nibles qui sont de jeûner, de veiller, de travailler, de vous fatiguer; et vous ne savez pas observer un commandement facile, qui est d'aimer (1). »
Dans un tel état des esprits, la moindre étincelle pouvait allumer un incendie. C'est ainsi que l'abbaye cis- ' tercienne du Miroir et le prieuré cluniste de Gigny , situés ® entre le Rhône et l'Arar, au diocèse de Lyon (maintenant d'Autun), en vinrent un jour à la lutte ouverte. La rivalité des intérêts en fut la cause. On se souvient qu'en souvenir des services rendus à l'Église et à la papauté par l'abbé de Clairvaux, Innocent II exempta les monastères cisterciens de la dîme. Cette mesure, qui frappait tous les domaines où les moines blancs avaient quelque exploitation, atteignait, entre autres, les terres des Clunistes. Pierre le Vénérable se plaint qu'elle coûte à son Ordre un dixième des revenus, et en réclame, au nom de la justice, l'abolition immédiate. Gigny avait particulièrement à souffrir de ce privilège exorbitant (2). Pendant près de vingt ans, ce fut, entre les religieux de ce prieuré et leurs voisins du Miroir, une source intarissable dé querelles, qui finirent par dégénérer en un procès re-
(1) « Servas... gravia Christi mandata, cum jejunas, cum laboras^ et non vis levia servare, ut diligas. » Lib. IV, ep. 4, col, 405. Cf. lib. lY, ep. 17.
(2) Voir sur ce point la bulle d'Innocent II, Regesta, n° 7544,, Migne, t. CLXXIX, p. 126; Pétri Venerab., lib. I, ep. 33-35.
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tentissant. En vain le pape Eugène III voulut intervenir et faire régler le différend par l'abbé de Glairvaux et Pierre le Yénérable. L'accord, conclu à Dijon vers le troisième dimanche après la Pentecôte de l'année 1151, ne dura pas six mois (1). Avant le printemps suivant, la lutte avait i-ecommencé et, cette fois, à main armée. Les hommes du prieuré s'étaient précipités sur les moines du Miroir, avaient envahi le couvent, mis le feu aux granges, pillé les greniers et les caves, ruiné tout de fond en comble. On soupçonnait les religieux de n'être pas étrangers à ces actes de vandalisme; plusieurs avaient été aperçus parmi les assaillants et les incendiaires. Le prieur lui-même n'échappa pas au reproche de complicité, au moins tacite. Quand la nouvelle, d'un tel exploit fut connue, le scandale fut au comble. Le pape Eugène III exigea une réparation immédiate et complète, sous peine d'excommunication. L'abbé de Glairvaux et Pierre le Vénérable furent chargés d'évaluer le dommage et de fixer l'indemnité. Dans ce but, Bernard se rendit à Gluny, où les coupables étaient également convoqués. Mais il fut impossible de tomber d'accord. Lés pertes s'élevaient, selon une estimation modérée, à trente mille sous. Le prieuré de Gigny refusa nettement de payer cette sonime et proposa une indemnité que Pierre le Vénérable lui-même jugeait dérisoire. L'entente étant impossiblCy Bernard, après quatre jours d'inutiles débats, quitta Gluny et rendit compte au pape de sa mis-
(1) Cet accord est signalé par une bulle d'Eugène III, en date du 5 mars 1152 {Regesta, n" 9562, Migne, t. CLXXX, col. 1519), dont le texte doit être établi d'après un manuscrit du douzième siècle, Biblioth. nation., ms. lat. 11832, fol. 15. La date et le lieu de l'accord [tertia post Pentecosten dominica, apud Divionem) nous sont fournis d'une, façon probable par Pierre le Vénérable (lib. VI, ep. 47, Migne, col. 472; cf. ep. 46, col. 469).
sion : « Rien de plus ridicule, dit- il, que l'excuse invoquée par le prieur de Gigny. A l'en croiie, les coupables étant des hommes de peine, cela ne regarde pas les religieux î comme si les religieux, de l'avis même de Pierre le Vénérable, n'étaient pas responsables dé leurs hommes, et comme si, au su de tout le monde, ils n'étaient pas eux-mêmes pour la plupart complices du désordre. » C'est donc au souverain Pontife qu'il appartient de leur faire sentir la force de son bras ; l'abbaye du Miroir n'a plus d'autre moyen d'obtenir satisfaction (1).
Cette satisfaction, si juste et si nécessaire, se iit cependant attendre. Le procès traîna en longueur pendant trois ans encore, et Bernard mourut sans en voir l'issue. Ce ne fut qu'en 1155 que l'abbé du Miroir, Eustorge, et le prieur de Gigny, Guy de Mugnet, signèrent la paix d'après une convention pécuniaire dont nous ignorons la teneur (2).
Dans toute cette affaire, l'attitude de Pierre le Vénéra,ble avait été d'une loyauté parfaite. Ce sentiment lui était habituel. Il poussait même parfois la délicatesse jusqu'à la générosité. On le vit bien, en 1149, à propos du testament d'un sous-diacre romain, nommé Baron (3). Comme plusieurs le soupçonnaient d'accaparement au détriment de Clairvaux, il n'hésita pas à partager l'héritage, bien que les termes du legs fussent nettement en faveur de Cluny. Pour rien au monde, il n'eût souffert qu'une question d'argent rompit ou seulement altérât l'union des deux Ordres,
(1) Bern., ep. 283; Jaffé, Reg., n°» 9562 et 9563.
(2) Gallia Christiana, IV, 297; cf. une bulle d'Anastase IV, en date du 25 avril 1154, contre l'abbé du Miroir, en faveur de Pierre le Vénérable, Regesta, n" 9877.
(3) Pétri Venerab., lib. VI, ep. 3, Migne, col. 403; Bern,, ep. 388-
A cet égard, l'abbé de Clairvaux et Pierre le Vénérable étaient faits pour se comprendre (1). Leurs cœurs battaient à Funisson. Outre rechange de bons procédés, qui convenait à des chefs d'Ordre animés d'un même zèle, il y eut pendant de longues années, entre ces deux hommes de tempérament si divers, un assaut véritable de charité chrétienne. Dans cette «-^contention d'amitié, » le caractère de l'un et de rautre^se~r^timiv:©--etteoLre. Bernard est plus ardent, plus absolu, plus altier; Pierre le Vénérable plus doux, plus insinuant, plus obséquieux , plus disposé à céder (2). Gomme dans la plupart des amitiés , l'un garde un air d'autorité, l'àtitre l'esprit de docilité. Mais la sincérité de l'un et de l'autre est égalé, et leurs lettres respirent une confiance mutuelle, vraiment touchante. « Que ne puis-je vous envoyer mon âme au lieu de la présente lettre, écrit l'abbé de Clairvaux! Sans doute vous y liriez clairement ce que le doigt de Dieu a écrit de votre amour dans mon cœur... Il y a longtemps que mon âme est collée à votre âme, et que, de deux personnes inégales, l'égalité de la charité a fait deux cœurs égaux (3)..» Pierre le Vénérable répond sur le même ton : « Jeunes encore, nous avons commencé à nous aimer dans le Christ; comment, déjà vieux ou presque vieux, pourrions-nous douter d'un si saint et si durable amour (4)? » Et un autre jour, faisant allusion aux querelles causées par la question des dîmes et par
(1) Cf. Bern., epp, 391 et 397.
. (2) Voir, surtout, Pétri Venerab., lib. VI, ep. 35, où se lit cette phrase caractéristique de Pierre le Vénérable : Soleo quippe non solum roganti fédère, sed et imperanti obedire. Toute la lettre est de ce ton.
(3) Bern., ep. 367.
. (4) Inler^Bernardin., ep. 388, n° 3.
l'élection de Langres, il s'écrie triomphant : « Qu'est-ce qui éteindrait la flamme de mon affection pour vous, puisque les grandes eaux des décimes et la violence des fleuves de Langres n'ont pu l'éteindre (1)? »
Ce qui faisait la force d'une telle amitié, c'était l'estime réciproque sur laquelle elle était fondée. Pierre le Vénérable professait pour l'abbé de Glairvaux un véritable culte. Il salue en lui « la forte colonne qui soutient, par un dessein particulier de la Providence, l'édifice entier de l'ordre monastique, et un astre éclatant appelé à éclairer au douzième siècle, par sa parole et par son exemple , non seulement le monachisme , mais encore l'Église latine tout entière (2). » Un jour il alla jusqu'à le déclarer un ange ou du moins un « concitoyen des anges, » qui ne tenait plus à la terre que par le poids et la chaîne de son corps. « Ohl que ne puis-je, ajoutait-il, être avec vous ici-bas jusqu'à mon dernier soupir, aiîn d'être ensuite avec vous pour toujours où vous seriez (3) ! » Bernard, qu'une telle louange offensait, la relève avec vivacité : « Que faites-vous, cher homme, vous louez un pécheur, vous béatifiez un misérable. 11 ne vous reste plus qu'à prier pour que je ne sois pas induit en erreur... Gela a failli m'arriver, quand j'ai reçu de Votre Béatitude ma lettre de béatification... Il n'y a qu'une seule chose qui me rend bienheureux, c'est que vous m'aimez et que je vous aime... Ah! qui me donnera, à moi aussi, de jouir de votre sainte et désirée présence, je ne dis pas toujours, je ne dis pas souvent, mais du moins une fois Tan ! Jamais, je pense, je ne reviendrais à vide. Ce n'est
(i) Inter Bernardin., ep. 229, n" 5.
(2) Ibid., n" 30.
(3) Pétri Yenerab., lib. VI, ep. 29, inter Bernardin., ep. 264.
pas en vain que je contemplerais un exemplaire de la vertu, un abrégé de la discipline, un miroir de la sainteté (1) 1 » La réplique valait l'attaque, et Bernard tombait à son tour dans l'excès qu'il reprochait à Son ami. Mais, si emphatique que soit le tour donné à ces éloges mutuels, l'accent, du moins, en est sincère et l'inspira tion pure.
Affaires domestiques et deuils.
Au milieu des tracas et des deuils qui 'assaillirent Bernard dans les dernières années de sa vie, ce lui fut une consolation de pouvoir compter sur l'inébranlable fidé lité de Tabbé de Gluny.
Au printemps de l'année 1150, Hugues, abbé de Troisfontaines envoyé en mission, au nom de l'Ordre cistercien, auprès du souverain Pontife, avait été retenu à Rome, revêtu de la pourpre et promu à l'évêché suburbicaire d'Ostie. Bernard, qui perdait dans le nouveau cardinal un fils dont le voisinage et les avis lui étaient infiniment précieux, se plaignit doucement à Eugène III d'une mesure qu'il estimait plus funeste à sa congrégation qu'utile à l'Église. « Les transplantations de cette sorte, dit-il, ne réussissent guère. » Combien de fois n'avons-nous pas vu une vigne, féconde en un endroit, devenir stérile en un autre 1 « Si vous ne me renvoyez. Hugues, vous blessez gravement mon cœur , car nous ne sommes qu'un cœur et une âme. Tant que ce cœur est divisé, il faut que ses deux moitiés soient ensanglantées. Hélas! le fardeau que nous pouvions à peine porter à
(1) Bern., ep. 265.
deux, comment le porterai- je seul, maintenant qu'on m'a ravi mon bâton de vieillesse? Si mon sort vous touche peu, soyez touché au moins de la plaie non légère que vous infligez à tout l'Ordre (1). »
Le parti d'Eugène III était pris. II fallut que Bernard se résignât au sacrifice de son ami. Une peine plus cuisante encore, suite de la première, l'attendait au lendemain de cette séparation douloureuse. La nomination du successeur de Hugues faillit le brouiller avec Rome.
C'était le droit de l'abbé de Clairvaux de prendre part à l'élection de Troisfontaines. D'accord avec Hugues luimême, qui de loin ne pouvait se désintéresser d'une si grave question, il avait proposé aux électeurs un frère du nom de Nicolas. Mais cette candidature ne rallia que quelques voix. Un autre candidat, Robert, d'ailleurs suspect au nouveau cardinal d'Ostie, fut pareillement évincé. Dans l'embarras où le mettait ce double échec, Bernard jeta les yeux sur un ancien abbé de Fountains, en Angleterre, qui, à la suite d'un désaccord avec son évêque, Henri Murdach, avait résigné ses fonctions et s'était retiré à Clairvaux. Touroude ou Turold — c'était son nom — fut élu. Mais cette combinaison, dont le succès réjouissait fort Bernard, fut loin d'être goûtée à Rome. Des mécontents ne manquèrent pas d'exploiter contre le nouvel abbé son départ forcé de Fountains et répandirent le bruit que son élection était le résultat d'un caprice de l'abbé de Clairvaux. Le cardinal d'Ostie et Eugène III lai-^ même, émus de cette misérable accusation et mal rensei-
(l) Bern., ep. 273, n° 2. Pierre le Vénérable fait encore une donation à B ligues de Troisfontaines en 1150 sur la demande de saint Bernard (Martène, Thésaurus Anecdot., I, 407-408). Le 14 avril 1150, Hugues souscrit déjà une bulle d'Eugène III, en qualité d'évêque d'Ostie (Migne, t. CLXXX, p. 1412. Cf. Regesta, II, 20).
^gnés sur la triple opération électorale de Troisfontaines, "perdirent foi en leur ami et le soupçonnèrent d'intrusion arbitraire. Leur mécontentement ne parait pas avoir éclaté d'abord très haut. Bernard finit par en être instruit. Le coup lui fut d'autant plus sensible qu'il venait de personnes plus chères. Dans la lettre qu'il adresse au cardinal d'Ostie, pour expliquer sa conduite et justifier réléction de Turold, règne un ton de profonde tristesse et de résignation humiliée. « Si cette élection est un scandale, dit-il, qu'on l'ôte. Vous en avez le pouvoir. Je ne m'y oppose pas, je cède au torrent... Je suis prêt à subir le jugement que vous, porterez... Je n'ai pas mal agi; si j'àî agi peu sagement, c'est à vous de corriger ma maladresse, ou même de la punir, si vous trouvez que cela vaut mieux. Cependant, je le dis, si l'on veut agir avec moi pieusement et chrétiennement, on me réprimandera avec douceur et non en colère... Ayant connu par d'aiitres et non par vous votre indignation, je me suis gardé de votis imiter; je me plains de vous à vous par la présente lettfei Du reste, Dieu soit béni qui m'ôte avant de mourir cettïe consolation dans laquelle je mettais peut-être trop dé complaisance, — je veux dire vos bonnes grâces et celles de mon Seigneur (le Pape), — afin que j^apprenne par ma propre expérience à ne pas placer mon espérance dans un homme (1)1 »
L'épreuve était rude; mais l'amitié de Hugues et du pape lui fut bientôt rendue : l'éclipsé qu'elle avait subie n'était que passagère. Ce fut même dans le sein du souverain Pontife que l'abbé de Glairvaux chercha, bientôt après, une consolation au plus amer chagrin qu'il eût
(1) Bern., ep.,306. Sur Turold, cf. . Serlon, MonasUc. Ânglic, 1,748.
.5i2 VIE DE SAINT BERNARD. ^
encore éprouvé. La trahison l'attendait au soir de sa vie,( et il était loin de sUmaginer d'où le coup partirait. (
Le traître n!était autre que l'un de ses plus intimes Gonfidents, Nicolas (1), son secrét^re. Ce moiney tard venu à Glairvaux, n'avait jamais pu se conformer ^ entièrement à l'esprit de la maison. Sous des dehors de docilité souple, il cachait un incoercible amour d'indépendance. Sa piété, de douteux aloi, était un mélange de mysticisme et d'activité inquiète. 11 avait quitté Montiéramey pour Glairvaux ou plutôt pour le voisinage de Bernard; et bientôt Bernard ne suffit plus à son besoin d'épanchement mystique. Lié avec Pierrç de Celle et Pierre le Vénérable, il entretient avec eux un commerce épistolaire, où ses goûts d'humaniste épris de Cicéron et ses emprunts au style de l'abbé de Glairvaux s'étalent sous des flots d'une tendresse plus imaginative que réelle (2). Pierre le Vénérable se laisse prendre à ces effusions factices, et y répond par des témoignages de confiante ami tié (3). Cependant ce moine inconstant abusait en secret du sceau de son maître. L'abbé de Glairvaux, qui lui avait commis le soin d'une partie de sa correspondance, s'aperçut un jour de la supercherie, et s'étant mis à surveiller les mouvements du coupable, il acquit peu à peu la conviction qu'il avait affaire à un hypocrite. Le surprendre en flagrant délit était chose facile. Bernard lui épargna cette honte. Pour donner à ce « Judas, » comme il parle, le temps de se reconnaître et de se repentir, il fit frapper un second sceau qui portait son effigie et son nom (4) ,
(1) Sur ce Nicolas, voir Mabillon, Préface aux Sermons de S. Bernard, n' XXXYl-Ll.
(2) Ses lettres se trouvent dans la Biblioth. maxima Patrum, XXI. (3; Voir surtout Pétri Venerab., lib. VI, epp. 5, 30, 34-38, 47.
(4) « Abjecto illo (sigillo), novello quod cernitls de novo utimur,
LES DERNIERÎSS ANNEES. ~ 513
Vain espoir : le traître, tout en remarquant, comme le prouvent ses lettres, que la confiance de l'abbé de Clairvaux s'était refroidie à son égard, eut l'audace de dérober le nouveau sceau et continua de correspondre avec Pierre le Vénérable, sans souci des suites de sa forfaiture. Au lieu de remonter la pente du crime, il tomba plus bas encore. Se voyant découvert, il se fit voleur et voulut prendre la fuite. Mais il fut arrêté, et on trouva sur lui, outre des manuscrits, des pièces d'or et d'argent, trois sceaux, le sien propre, celui du prieur de Glairvaux et le second de Bernard. Celui-ci raconte avec quelques détails l'histoire de cette trahison au souv^i^ain Pontife, et il ajoute, le cœur ulcéré : « Ce Nicolas est sorti de chez nous, parce qu'il n'était pas des nôtres... S'il vient à vous [car il se glorifie d'avoir des amis dans la curie), souvenez-vous d'Arnauld de Brescia; il est pire qu'Arnauld. Personne n'est plus digne que lui d'une prison perpétuelle ; rien ne lui convient mieux qu'un perpétu el silence (1). » A partir de cette date le moine déchu, qui avait joué pendant plus de dix ans, pour le compte de Montiéramey, de Glairvaux et de Gluny, un rôle important dans les affaires religieuses, soit en France, soit même à la cour de Rome, disparaît à peu près de l'histoire. Si on le retrouve, quelque vingt-cinq ans plus tard,
continente et iraaginem nostram et nomen. » Ep. 284. Lettre écrite après le 21 septembre 1151; car il est question du nouvel évêque d'Arras, consacré ce jour même. Cf. Lambert "Waterlos, Citron. Camerac, ap. H. des G., Xlil, 506. L'histoire du dernier sceau de saint Bernard a donné lieu à de longues discussions depuis le jour où Deviiie, directeur du musée des Antiquités de Rouen, crut le retrouver et annonça sa découverte à l'Académie des Inscriptions (16 août 1837). Sur l'authenticité de ce sceau, cf. 1" édition, t. II, p. 543-549.
(1) Ep. 284.
dans son monastère de Montiéramey, il ne semble pas qu'il y ail été assujetti à la règle commune. La description qu'il donne de son état à cette époque est celle d'un moine gyfo vague, qui n'a de loi que sa volonté propre. « C'est, remarque Mabillon, jusqu'à cette misérable condition qu'était tombé un disciple et un secrétaire de saint Bernard (1)1 »
L'abbé de Glairvaux ressentit vivement la douleur de cette défection. Au moment où celui qu'il avait accoutumé d'appeler « son fils, son Nicolas, » trahissait ainsi sa confiance, la mort frappait sans merci dans les rapgs de ses autres amis. Il venait de perdre coup sur coup l'abbé de Giteaux, l'abbé de Saint-Denis, l'évêque d'Auxerre et l'évêque de Soissons; le comte Thibaut de Champagne et le pape Eugène III allaient bientôt suivre ces illustres défunts dans la tombe.
La mort de Rainard, dont il avait eu le pressentiment et comme une révélation (2), lui arrache un cri. « L'abbé de Giteaux, dit-il à Eugène III, nous a quittés ; c'est un grand deuil pour notre Ordre. Et moi, j'ai une double raison de pleurer : je perds en lui un père et un fils (3). »
Quand il connut l'état désespéré de l'abbé de Saint- Denis, sa première pensée fut de voler auprès du saint moribond. Suger personnifiait à ses yeux l'homme d'État selon le cœur de Dieu. En le recommandant un jour au souverain Pontife, il lui avait rendu ce délicat hom-
(1) Cf. Prsefat. ad Sermon. Bern., n°' L-LL
(2) Bern. Viia, lib. IV, cap. in, n" 19.
(3) Ep. 270, écrite au commencement de 1151. Rainard mourut lé 16 décembre 1150. Cf. Manrique, Annal. CisL, II, 176, d'après le marlyrologe cistercien. Cf. Continuât. Prxmonst., ap. jy. des G., XIII, 333; et Robert de Torigny, De Immutat. Ord. monachor., éd. Delisle, II, 186.
mage : « C'est un homme sans reproche dans les choses temporelles comme dans les choses spirituelles; Auprès de César, on dirait un membre dé la coiir romaine; auprès de Dieu, un membre de la cour du ciel (1). » Sa mort allait être un deuil national. Bernard qui, en maintes circonstances, avait eu recours à ses services, soit pour les intérêts particuliers de l'ordre monastique, soit dans l'intérêt général de la religion, formait les vœux les plus ardents pour la conservation d'une santé si précieuse,, Mais au commencement de l'année 1151, il fallut reconnaître que tout espoir de le conserver à l'Église et à la France était perdu. L'abbé de Qlairvaux se console; en pensant qu'il le suivra de près. « Homme de Dieu, lui écrit-il, ne tremblez pas en dépouillant cet homme qui est de la terre... Qu'y a-t-il de commun entre vous et ces dépouilles, vous qui partez pour le ciel et qui serez bientôt revêtu d'un habit de gloire?... Je désire vivement, mon très cher, vous voir auparavant, afin de recevoir votre bénédiction... Irai-je, n'irai-je pas? Je l'ignore... Souvenez- vous seulement de moi, quand vous arriverez où vous allez, afin qu'il me soit donné de vous suivre bientôt et de parvenir auprès de vous (2). » La lettre était accompagnée de menus présents et d'une nappe,' que le moribond reçut avec une infinie reconnaissance. Une chose fut refusée à ses vœux : « Si je pouvais voir seulement une fois, avant de mourir, votre face angélique, répondit-il à l'abbé de Clairvaux, je m'en irais avec plus de sécurité de ce siècle misérable (3) ! » Pour cela même, il s'en rapportait à la volonté de Dieu, qui, sans
(2) Epi.266, écrite fin 1150 ou commencement de 1151., <3) Inter Bernard., ep. 471.
l'exaucer, l'appela à lui, le 13 janvier 1151 (1), à Vâge de soixante-douze ans, dans la vingt-neuvième année de son administration abbatiale. Sur son tombeau on inscrivit ces simples mots : Gi-git l'abbé Suger (2) : seule épltaphe digne de l'un des plus grands ministres que la France ait Jamais eus.
Les moines lui donnèrent pour successeur l'historien de la croisade de Louis VII, Odonou Eudes, qui fut bientôt dénoncé à Rome comme coupable de malversation. L'abbé de Clairvaux prit en main la cause de l'accusé et le défendit vigoureusement auprès du Saint-Siège (3). Ge lui fut une douce joie, au milieu de ses chagrins de toute sorte, de rendre, au nom de la justice, hommage à l'honnêteté de celui qui avait recueilli l'héritage religieux de son ami défunt.
Au début de l'année 1152, il fit une autre perte non moins sensible. Thibaut, comte de Champagne, mourut àLagny (4), après une courte maladie. On raconta, plus tard, que, prévenu par une révélation surnaturelle, le dévot seigneur avait, un peu avant son heure dernière, demandé à faire profession dans l'ordre de Gîteaux, et
(1) Sur la date de la mort de Suger, cf. Hirsch, Studien, p. 110- 112. L'opinion de Luchaire, qui place cette mort en 1152 {Annales de la Faculté de Bordeaux, 1882, p. 193 et suiv.; Actes de Louis VU, n" 260), est insoutenable. Gî. Continuât Prsemonst., ap. Mon. G,, YI, 453-, Robert de Torigny. éd. Delisle, 1, 256; Regesta Rom. Pontif., ti" 9535, en date du 19 janvier 1152, où il est question de Suger, venerabilis memoriee quondam S. Dionysii abbas (Migne, t. CLXXX, p. 1499).
(2) Chrome. Dionysian., note de Mabillon à l'épître 266 de saint Bernard. On y lit également l'épitaphe composée pour Suger par Simon Chèvre-d'Or, chanoine de Saint- Victor.
(3) Epp. 285 et 286, écrites en 1152-1153.
(4) Probablement le 10 janvier 1152. Cf. d'Arbois de Jubainville» Histoire des ducs et comtes de Champagne, II, 398.
que les moines, déférant à son vœu, l'avaient revêtu de la coule et de la tunique blanches (1). Ce récit a tout l'air d'une légende apocryphe ; mais ce qui n'est pas douteux j c'est que les Cisterciens perdirent en lui un de leurs prin- ^ cipaux bienfaiteurs, et l'abbé de Glairvaux un ami dévoué.