XXX INTRODUCTION
d'un fruit dont on a tiré le suc. Heureusement une copie en fut retrouvée par Herbert, dans un monastère du diocèse de Reims, vers 1180 (1); Ce précieux exemplaire fut rapporté à Clairvaux et servit de base aux transcriptions postérieures. Il est représenté aujourd'hui par onze manuscrits dont plusieurs remontent au douzième siècle et le plus récent au dix-huitième (2) .
Dans son ensemble, le Liber Miraculorum d, toujours été considéré comme un complément naturel de la Vita prima. Bien que le livre quatrième puisse en tenir lieu à quelques égards, il n'en a pas moins pris place dans certains manuscrits, comme un livre distinct, à la suite des premiers. Conformément à cet usage, les éditeurs modernes l'ont publié avec l'en-tête : Liber sextus.
Ce qui rend ce récit ou plutôt ce procès-verbal, en majeure partie dialogué, particulièrement remarquable et, on peut le dire, unique en son genre, c'est qu'il est un véritable tissa de faits miraculeux. L'abbé de Clairvaujj y apparaît moins en prédicateur de la croisade qu'en .thaumaturge. Le nombre des guérisons qu'on lui attribue est prodigieux. On ne cite pas moins de 235 paralytiques ou boiteux, 172 aveugles, 3 fous ou folles^ je ne sais combien de sourds et muets, auxquels il aurait rendu, par un signe de croix, par un simple attouchement ou même par une prière mentale, soit le mouvement, soit la vue, soit la raison, soit enfin la parole et l'ouïe. Et ce dénombrement, assurent les compilateurs, n'atteint pas le chiffre exact des miraculés.
(1) Migne, t. CLXXXV, p. 369-370. Cf. Huffer, JDie Wunder, p. 753.
(2) Htiffer [Bernard von Clairvaux, p. 99-100) en donne la description.
' CRITIQUis' DES DOCUMENTS. XXXI
Nulle maladie, si invétérée soit- elle, ne résiste à la vertu du thaumaturge. « On lui amène, dit Geoffroy, un enfant aveugle de naissance, dont les yeux, si on peut appeler cela des yeux, étaient couverts d'une taie blanche. C'est à peine ^i on distinguait, dans cet amas de chair malade et atrophiée, un organe vivant. Le saint y posa la main, et à l'instant l'enfant reçut la vue, » visum recepit. Cette guérison étonna jusqu'aux admirateurs de l'abbé de Glairvaux. « Nous ne pouvions en croire nos yeux, » écrit le narrateur (1).
Des phénomènes de cette nature sont faits pour surprendre davantage encore l'esprit moderne, si défiant à l'égard du surnaturel. Quand un historien les rencontre (iâns un document, il lui faut absolument choisir entre l'un de ces trois partis, ou les accepter en bloc, ou les rejeter en bloc, ou les passer aii crible de l'examen, pour n'en garder que ce qui est vraiment solide. Les deux premières méthodes n'ont pas droit, selon nous, au nom de méthodes historiques; l'une est de la crédulité; l'autre du parti pris. Donnons, si l'on veut, à cette dernière le nom d'hypercritique. Son principe est que « la négation du surnaturel forme l'essence même de la critique (2). » A ce compte le Liber miraculoruin n'est qu'un tissu d'erreurs, un roman, à l'usage de la crédulité dévote. Ceux qui l'ont composé sont des dupes ou des dupeurs, peutêtre l'un et l'autre à la fois. — L'accusation est grave. On nous permettra de n'y voir que l'effet d'un préjugé
(1) Bern. Vita, Ub. VI, p. m, cap. xii, n" 39. Au lieu de cavitas, ociilorum, Wvt quantitas oculorum, d'après les meilleurs manuscrits; cf. Hiiffer, Die Wunder, etc., p. 786, note 2.
{i} VimaLïi\, Études d'histoire religieuse, Varis, 1858, p. 137. Cf. Nouvelles études d'histoire religieuse, Paris, i88i, p. 328.
XXXII liNTRODUCTION. -
philosophique et non le résultat d'une induction historique. Gomme on l'a dit excellemment, la vraie critique « a horreur des jugements a jsnon, fondés sur des données étrangères à la science historique (1). » Ce qu'elle demande aux témoins qui viennent déposer devant elle, c'est la sincérité du récit, appuyée sur la justesse de l'observation. Or, qui oserait dire que les auteurs du Liber miraculorum ne remplissent pas, au moins dans une grande partie de leur œuvre, cette double condition?
Leur sincérité n'est pas contestable. Si quelques-uns d'entre eux, Gérard, Othon, Francon, Volkmar, n'ont aucune notoriété, les autres ont joué de leur temps, dans les affaires politiques ou religieuses, un rôle qui met en lumière et en valeur leur autorité morale. L'évêque de Constance, Hermann, a su conquérir Testime d'un Frédéric Barberousse et obtenir de lui les éloges publics les plus flatteurs (2). Philippe de Liège jouissait, dès cette époque, d'une réputation si universelle, que Nicolas de Montiëramey ne peut s'empêcher de pousser des cris de joie, en apprenant l'entrée à Glairvaux d'une si précieuse recrue (3). Beaudoin de Châtillon-sur-Seine verra se réunir sur sa tête, à quelque temps de là, les suffrages unanimes de tout un diocèse, et occupera avec l'assentiment de Suger, le beau siège de Noyon, laissé vacant par la mort de Simon, frère du comte de Vermandois (4). Nous
(1) P. de Smedt, Principes de la critique historique, p. 46.
(2) Gallia christ., V, 517 et suiv. Cf. Hûffer, Die Wunder, etc., p. 769-770.
(3) « -Yerumne eiit tantœ nobilitatis sanguinem et tantœ utilitatis bominem abscondi in tabernaculo tuo... Lsetentur cœli et exultet terra, » etc. Migne, t. CXCVI, p. 1623-1625,
(4) Cf. Lettre du chapitre de Noyon à Suger, Migne, t. CLXXXVI, p. 1371.