CR1TIQU:|É DES DOCUMENTS. , XLIII
Ces expressions un peu vives, qui débordent la pensée, mais qui parlent si naturellement des lèvres au cours d'une conversation intime, convenaient mal, parait-il, à un saint. Partant, on les ôte de son histoire. G'est en suivant ce procédé d'élimination et en le poussant à bout, que certains hagiographes sont parvenus à nous créer des portraits de saints ou de saintes, très corrects, si l'on veut, mais aussi très raides et absolument dénués de caractère et de vie, sortes de fantômes de la sainteté qui tiennent à la fois de l'idéal et du squelette.
Alain, hâtons-nous de le dire, ne va pas jusqu'à cet excès. Son récit est plein et animé. Mais on y aperçoit l'intention de canoniser le fondateur de Glairvaux; dessein bien légitime sans doute, mais peu favorable à l'impartialité de l'historien dont l'unique but doit être de dire toute la vérité. L'auteur de la Secunda Vita a dissimulé les défauts de son héros, ou ce qu'il considère comme tel. Encore quelques années, et d'autres écrivains viendront qui, pour un motif analogue, prêteront à ce héros une puissance qu'il n'avait pas ou du moins des œuvres qu'il n'a pas faites. Bernard, alors, sera déjà canonisé; mais cet honneur mérité lui attirera des hommages immérités. Sa vie, proposée au culte de l'Église, sera décomposée et faussée par le prisme de l'imagination de quelques-uns de ses admirateurs, et, avant la fin du douzième siècle, elle tombera dans le domaine de la légende.
Nous possédons trois ouvrages contenant la vie de saint Bernard avec des traits d'un caractère légendaire. Ce sont la Viia Bernardi de Jean l'Ermite (1), le Liber miraculo-
(1) Dans Migne, t. CXXXV. 531-550.