BERNARD A CITE AUX
versets dont je parle. Les endroits où ils se trduvaient sont assez visibles, car les grattages opérés sur le parchemin en conservent la trace. Par l'autorité de Dieu et de notre Ordre, j'interdis à qui que ce soit de traiter sans respect ce livre si laborieusement préparé, de le crayonner ou d'y insérer la moindre note à la marge (1). »
Saint Etienne, dans ces lignes, ne semble viser directement que sa Recension de l'Ancien Testament. Il n'est cependant pas douteux qu'il ait retouché, selon la même méthode, le Nouveau qui présente dans son- manuscrit des corrections analogues (2). Ce travail de revision se rattache à un système général de réforme bibliographique, que les fondateurs du « Nouveau Monastère » avaient décrétée, pour établir l'uniformité dans toutes les maisons de l'Ordre. En arrivant à Cîteaux, les seuls livres qu'ils eussent entre les mains étaient des bréviaires et des missels. Après le départ de saint Robert, ils durent demander comme une grâce à leurs frères de Molesme l'autorisation de conserver leur Psautier jusqu'à la Saint -Jean de l'année suivante, pour en prendre copie (3). Leur bibliothèque liturgique était donc tout entière à former. Ils en prirent occasion pour établir, au moyen d'études comparatives, sur les manuscrits qu'ils
(1) Ms. 9 bis, t. II, fol. 150 et suiv., Bibliotk. de Dijon, Migne, Patrol latine, CLXVI, 1373-1376.
(2) Voir Martin, Saint Etienne Harding et les premiers JRecen' seurs'de la Vulgate latine, Amiens, 1887, n° 8% Extrait de la Revue des sciences ecclésiastiques, p. 33-34; Samuel Berger, Quant notitiamlinguxhebraicsehahuerint Christiani medii sévi temporibus in Gallia, Parisiis, 1893, p. 9-11, et surtout Denifle, Archiv fiir Literatur und Kirchengeschiçhte des Mittelalters, 1888, t. IV,.p, 26S et suiv. ,471 et suiv., particulièrement p. 473-474.
(3) Exordium,^. 96. Ce breviarium serait, selon la tradition, le " fameux Psautier de Cîteaux, dit de saiat Robert [Biblioih. de Dijon, . n" 12, aiïciea fonds-, n" 30 du catalogue Omonl),
pjirent consulter, un exemplaire -type, auquel chaque livre liturgique devait être absolument conforme. Et par ces « livres qu'il n'était pas permis d'avoir différents » dans les monastères cisterciens, il faut entendre « le Missel, l'Épistolaire, la Bible (Teic/Ms), le Gollectâire, le Grraduel, l'Antiphonaire/la Règle, l'Hymnaire, le Psautier, le Leclionnaire et le Calendrier (1). » La composition de Texemplaire-type de chacun de ces ouvrages et les transcriptions du texte définitif occupaient évidemment encore les loisirs studieux d'Etienne et de ses moines au temps du noviciat de Bernard. Quelle part prit-il pj3rsonnellement à ces travaux? Nous ne saurions le dire ; peutêtre aucune. Mais à coup sûr, il ne resta pas indifférent au mouvement scientifique qui entraînait les esprits autour de lui.
En sa qualité de novice, il se contenta sans doute d'étudier la Règle, l'Écriture Sainte et les Pères (2). « Il lut la Bible en toute simplicité et livre après livre, » nous dit son biographe. L'étude des Pères et des commentateurs orthodoxes ne venait qu'au second rang dans son estime et dans ses goûts. Il trouvait un plaisir délicat à poursuivre et à saisir de lui-même dans le texte sacré la pensée de l'Esprit-Saint. « Les choses ainsi goûtées à leur
(1) Carfa c/iariffliw, ap. Guignard, p. 80; Instituta, cap. iii, ibicL, p. 250. Nous avons vu comment s'était faite la Recension de la Bible, Une note {Biblioth. de Dijon, n» 12, anciens fonds, fol. 10) nous fait observer que les Cisterciens moditièrent le Calendrier du Psautier de saint Robert : « Ordo non acceptavit precedens Kalendarium nec sequentem lilaniam. » Ils adoptèrent le Martyrologe d'Usuard, en y introduisant quelques additions ou corrections. Le manuscrit n" 82 de la Bibliolhèque de Dijon, 114 du catalogue Oinont, contenait non seulement le Bréviaire, le Missel et les Us, édités par Guignard, mais encore le. Psautier, les Cantiques, l'Hymnaire, l'Antiphonaire et le Graduel, cinq ouvrages perdus.
(2) Bened. Reg., cap. 58 ; Bern. Vita, lib. I, cap. ix, n°, 34.
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source ont plus de saveur, » disait-il (1). Si plus tard on remarque dans ses écrits un style d'un tour biblique, il ne faut pas s'en étonner. Lui-même nous en indique le secret par un mot; typique, nmmaiioj9MZmorMm (2);^ les expressions de rÉcriture Sainte lui sont familièresv .: c'est à force de les avoir « ruminées ». ; .
La Règle monastique favorisait singulièrement cette méthode de travail. Pendant le temps consacré aux labeurs manuels, au milieu du silence des plaines et des heures, le moine avait-il rien de mieux à faire que de ^ repasser en son cœur les textes qu'il avait recueillis de ses lectures ou retenus de sa méditation du matin? Les mots ainsi approfondis se gravaient d'une manière inef^ façable dans sa mémoire. Bernard faisait sûrement allusion à ce travail intime de la pensée, quand il disait qu' « il n'avait jamais eu d'autres maîtres que les chênes ' et les hêtres. » Ce mot plein de finesse a tronàpé bien deS historiens. Il a fait croire que l'abbé de Glairvaux était, à ^ sa manière et comme la plupart des grands génies, un i - amant de la nature. Rien de plus faux (3). La mortification qu'il a constamment exercée sur tous ses sens le rendit de bonne heure insensible aux magnifiques spectacles que l'univers offre au regard de l'homme. N'avonsT
(1) Bern. Vita, loc. cit.
{2) la FestoSS, PefrietPauU, Serm. Il, n° 2.
(3) « Quidquid in Scripturis valet, quidquid in eis spiritualiter sentit, maxime in silm et in agris medUando et orando se confiteT , tur accepisse; et in hoc nullos aliquando se magistros habûisse, nisi ., quercus et fagos, joco ilto suo gralioso inter amicos dicere solet. »
,'p ', Bern,' Vita, lib. I, cap. iv, n" 23. « Exjierto crede : aliqnid amplius ^ '; invenies in silvis quand in libris. Ligna et lapides docebunf te quod a magistris audire noti possis. » Bern. ep. 106, n" 2. Ces deux textes s'éclairent l'un l'autre et se passent de commentaire. Les mois que ;, nous avons soulignés montrent à quoi se réduit cet amoar de la
'; nature que l'on prêle si gratuitement à saint Bernard, ,
nous pas observé qu'il portait la modestie des yeux jusqu'à n'oser les lever au plafond de sa cellule et les fixer sur le chevet de la chapelle? Plus tard, il côtoiera de même toute une journée le lac de Lausanne sans y prendre garde (1), tant son esprit était occupé intérieurement! Ne l'oublions pas, la terre n'a pour lui aucun charme; lorsqu'il y jette un regard furtif, ce n'est que pour remonter aussitôt par la pensée vers le ciel. Les chênes et les hêtres ne lui ont jamais raconté d'autres merveilles que celles qu'il avait déjà vues dans ses parchemins. Les images vives et pittoresques qu'on rencontre parfois dans ses écrits ne sont que des emprunts bibliques ou des souvenirs d'enfance et de jeunesse. Bref, il fut par excellence un homme de recueillement et de méditation; et des deux livres que Dieu amis sous nos yeux pour nous instruire, la nature et la Bible, il n'a jamais bien su lire que le second.
Au milieu de ces occupations graves qui remplissaient les journées de Bernard durant son noviciat, on peut se demander quelle part la Règle accordait à ce que nous appelons vulgairement la récréation. Les Cisterciens né connaissaient pas ce genre d'exercice. On a prétendu récemment qu'ils consacraient certaines heures de loisir à faire des vers. Nous avons démontré ailleurs l'invraisemblance d'une telle assertion (2). Ces heures de loisir n'ont jamais existé. Chaque jour, il est vrai, soit après la cœna en été, soit après Yépres en hiver, tous les frères se réunissaient pour faire en commun ce qu'on a nommé depuis « la collation », c'est-à-dire une petite conférence ou une lecture pieuse, choisie dans l'Écriture sainte ou
(1) Bem. Viia, lib. I, cap. ii, n" 4.
(2) Vacandard, Les Poèmes latins attribués à saini Bernard, dans U Revue des Quest. hisi., 1891, t. XLIX, p. 220-224. ^
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dans la Vie des Pères. En cet. instant destiné à détendre l'esprit, la règle du silence qui pesait sur toutes les heures
V ' de la journée se relâchait un peu de sa rigueur. Là lec-
l' ture se terminait vraisemblablement par une conversation où les langues se déliaient en toute liberté. Ce délas-
' , sèment n'avait d'autres limites que celles du bon goût et de la piété. Jamais de plaisanteries, jamais de bouffonneries surtout, jamais de réflexions propres à provoquer des éclats de rire ; la Règle les interdisait expressément. Dans ces pieuses conférences, il était bien rare que les novices prissent la parole ; ils se bornaient à écouter leurs aînés, . à tirer de l'entretien leur profit spirituel ; et si le narrateur donnait à son récit un tour piquant ou enjoué, ils se
'^^ contentaient de sourire (1) . Bernard contracta dès lors, au . sein des conversations les plus diverses de caractère, cette habitude de réserve et de gravité qui le distingua, toute sa vie. Longtemps après, il répétait volontiers « qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais ri aux éclats ' depuis sa conversion et que le plus qu'il pouvait faire, » en écoutant des choses plaisantes, « était de sourire (2). » Il est probable que le fils d'Aleth ne vit pas sans émotion s'achever l'année de son noviciat. Une dernière fois, avant de franchir le pas qui allait pour jamais le séparer du monde, il dut revoir en pensée tous les articles de la Règle bénédictine, et, faisant un retour sur lui-même,
(1) BfiMeti. iîe^., cap. 5 et 42. Nous avons interprété ces deux articles de la Règle, à l'aide du Sermon XVII de saint Bernard, de Diversis, particulièrement, n" 3 : Libet confabulari, aiunti done& ïiora prœiereat, eic., et du texte suivant de Jacques de Vitry : « Silentium autem per toturai fere diem observantes mutuis collocutionibus et coUationibus spirltualibus i«nam sibi horam reservant, invicem consolantes et invicem instruehtés. » Histor. orient, etoccid., p. 300. Ofv Conswe^, cap. 81, ap. Guignard, p. i85-i8Q; Institut. ^ cap. 88, iôîc?., p. 274.
(2) Bern. VUa,l\b.m, cap. ii, n» 5. v
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prendre sous le regard de Dieu la mesure de ses forces. Était-il prêt à faire, par le quadruple vœu de pauvreté, de chasteté, d'obéissance et de stabilité, le sacrifice de ses biens et de sa personne, de son corps, de sa volonté, de sa liberté même (1)? Dans ce retom' sur lui-mêm&, dans cet examen consciencieux, il fut heureux de constater que son année de probation n'avait fait qu'affermir sa résolution première. L'abbé Etienne jugea pareillement que l'épreuve était décisive. Ce fut dans l'histoire de Giteaux un jour solennel entre tous, quand Bernard et ses trente compagnons furent admis à prononcer leurs vœux. Dès le matin, les pieux novices parurent devant le Chapitre, afin que l'abbé leur coupât les cheveux. La tonsure achevée, ils se rendirent à la chapelle. La messe commença; après l'évangile, Bernard, — lui seul ici occupe notre attention, — vint se prosterner aux pieds du Père abbé tenant à la main le parchemin qui contenait la formule de sa « pétition » et de ses engagements. Il la lut tout haut, y apposa une croix pour signature et la déposa sur l'autel du côté de l'épître. Gela fait, il retourna à sa place et récita le verset du psaume : « Recevez-moi, Seigneur, selon vôtre parole et je vivrai, et ne me confondez pas dans mon attente. » La communauté, s'unissànt à sa prière, répéta trois fois la même invocation, en y ajoutant le Gloria Patri. Puis le chantre entonna le Miserere. Pendant que le chœur continuait le psaume, Bernard se jeta aux genoux du Père abbé qui lui donna l'accolade; il fit ensuite le tour du chœur, se prosternant de la mêine façon devant chacun des frères et revint se jeter la
. (1) « Quibns nec corpora sua nec volanlates licet habere in propria potestate. »J5eMerf. Reg., cap, 33. « Quippe qui nec proprii corporis poteslalem se habiturum sciât... Non ILceat de monasterio egredi. » /J«rf,, cap. 58. V .
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face contre terre aux pieds de l'abbé qui acheva sur lui .les prières de la bénédiction. Ge fut encore saint Etienne qui lui ôta solennellenaent les habits séculiers et le revêtit de la co.ule blanche en disant : « Que le Seigneur vous couvre de ce vêtement de salut, » AmenI répondit la communauté. Aussitôt Bernard alla reprendre sa place au chœur et la messe continua (1) : c'en est fait, le fils d'Âleth était moine et moine de Gîteaux.
(1) Bened. Reg., cap 58; Consueiticl., cap. 102, Guignardj, p. 220-