CHAPITRE III
COMMENCEMENTS DE ÇLAIRVAUX.
L'arrivée de Bernard à Cîteaux, au milieu du printemps de l'année 1112, avait ouvert pour le « Nouveau Monastère » une ère de prospérité. En moins de deux ans, îa ruche conventuelle s'était remplie au point de déborder,' et, dès le mois de juin 1113, elle essaimait pour la troisième fois (1). Sollicité par la générosité du comte de Troyes, Hugues P'' (2), et de quelques autres bienfaiteurs de l'Ordre, le nouvel essaim allait prendre la direction du nord et s'abattre sur les bords de l'Aube. Bernard lui-même en était le chef. L'abbé de Cîteaux
(1) Les deux premières fondations de Cîteaux sont la Ferté-sur- Grosne (Saône-el-Loire), 17 mai ltl3, et Pontigny (Yonne), 31 mai
(2) La part de Hugues dans la fondation de Clairvaux n'est pas aisée à déterminer. La charte de donation publiée sous son nom (Ms. 2414 de la Bibl. de Troyes, Gallia Christ., IV, Inst. 155^ est apocryphe. M. d'Arbois de Jubainville en démontre l'inauthenticité par l'élude des caractères extérieurs (Essai sur les sceaux des comtes de Champagne, Paris, 1856, p. 9-10). Du contenu de la charte nous croyons pouvoir tirer la môme conclusion. Les donations de Raynaud de Perrecin, de Josbert de la Ferté, même celles de Geoffroy Félonie ou Félénie qui y figurent, n'ont rien qui nous étonne; on les retrouve dans le Cartulaire de Clair vaux. Mais ce qui est remarquable, c'est que les témoins de ces donations, dans le Cartulaire, sont différents des témoins qui figurent dans la prétendue charte de Hugues. Or, l'authenticité du Cartulaire est inattaquable. — - Sur les bienfaits de Hugues en faveur de Clairvaux, cf. Bern. ep. 3i,
n'avait pas craint de confier au jeune profès, malgré son inexpérience et sa frêle santé, la conduite de douze religieux, pour la plupart plus âgés que lui. Ce choix était fait pour déconcerter les anciens et les habiles du cloître ; mais les réflexions pessimistes qu'il suscita n'ébranlèrent aucunement la résolution du clairvoyant Etienne, et l'avenir se chargea de lui donner raison (1).
Parmi les moines qui formaient le cortège de Bernard, nous distinguons ses trois frères, son oncle Gaudry, son cousin Godefroid de la Roche et un frère du nom de Guibert (2). Leur départ se fit avec la solennité et dans l'ordre accoutumés. Etienne, ayant prig sur l'autel un crucifix, le remit aux mains du nouvel abbé qu'il venait d'instituer; et Bernard sortit processionnellement de l'église et du monastère, suivi de ses compagnons qui. emportaient précieusement sous leurs tuniques les Ob'jets nécessaires pour la célébration du service divin, reliques des saints, vases sacrés, ornements sacerdotaux et livres liturgiques. Après une ou deux journées de marche, les pieux pèlerins, qui figuraient par. leur nombre le collège apostolique, atteignirent les confins du plateau de Langres, pénétrèrent dans la vallée de l'Aube et, traversant la Ferté, où demeurait Josbert, un parent de Bernard (3), puis Ville, où florissait une autre branche: de sa famille (4), s'arrêtèrent dans le voisinage de ce village, à une distance d'environ quatre kilomètres. En cet endroit débouchait, sur la rive gauche de l'Aube, un vallon d'une profondeur de mille à douze cents mètres,
(i) Bern. Vita, lih. l, c. y, n" 2o.
(2) Bern. Viia, c. vi, nv27; vu, n" 31; ix, n" 45; lib. IV, n» 10; VUaIV% lib. II, n» 3; Ghifflet, dans Migne, p. 1399.
(3) Be?*», Fe^âî, lib, i, c, IX, n» 43.
(4) Cf. ChroniconClaramll.,aA ann. 1184, Migne, col. 125o,
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connu sous le nom de « vallée de l'Absinthe. » Malgré les broussailles qui en fermaient l'entrée et qui lui donna,iènt un aspect sauvage, il attira l'attention dés voyageurs et piqua leur curiosité. Un ruisseau l'arrosait; la lumière le baignait. Largement ouvert à l'orient, il allait se rétrécissant vers l'ouest, et là, borné brusquement par un coteau ombragé d'arbres séculaires, il se bifur^ quait en deux gorges étroites, l'une aride, tournée vers le nord-ouest, l'autre égayée par un mince filet d'eau, au sud-ouest. Deux coteaux de hauteur à peu près égale le fermaient au nord et au sud (1). Il eût été difficile de trouver une vallée mieux éclairée; du matin jusqu'au soir la lumière, reflétée parles collines qui l'encadraient, s'y. emmagasinait avec la chaleur. Les ombres ne commençaient à l'envahir, en s'allongeant de l'ouest à l'est, qu'à l'heure du crépuscule. Avant que la nuit tombât, les rayons du soleil couchant, que la forêt allait raccour- "cir et masquer, « enfilaient toute la vallée, » comme avaient fait le matin, en sens opposé, les rayons du soleil levant.
La profonde solitude et la splendide clarté de ce désert, environné d'une ceinture de forêts tranquilles, charma les austères disciples' de Giteaux. Bernard n'ignorait pas qu'il avait mis le pied sur le domaine du comte de Troyes. C'est là qu'il résolut de fixer ses pas et de planter sa tente. Le 25 juin 1115 (2), il jetait au centre même de la vallée de l'Absinthe les fondements d'une abbaye qui, après Citeaux, devait être la plus illustre de l'Ordre. Cinq ou six semaines furent employées à tracer l'enceinte d'un cimetière, à installer un autel et à
(1) Bern. Vila, cap. v, n"* 25; cap. vri, n" 35,
(2) Nous suivons ici l'opinion reçue qui a pour elle foutes les probabilités. Cf. 1'^ édition, i. I, p. 63, note.
construire les fragiles cabanes qui devaient abriter provisoirement la nouvelle colonie-
En même temps se posait une question pressante. Le nouvel abbé, à ce qu'il semble, n'était pas encore prêtre. On peut croire que Bernard, qui allait placer sa chapelle sous le vocable de Notre-Dame, était désireux de recevoir l'ordination sacerdotale vers l'époque de l'Assomption de la Sainte Vierge. Or, par une coïncidence fâcheuse, l'Ordinaire du lieu, Joceran, évêque de Langres, avait à cette date quitté son diocèse, pour assister le 15 août au concile de Tournus. Son absence inopportune, sinon imprévue, jetait Bernard dans l^ëmbarras. Il lui fallait chercher dans le voisinage un autre pontife consécrateur. Ses frères consultés désignèrent d'une commune voix pour cet office un prélat que sa réputation de science et de piété plaçait au premier rang parmi ses contemporains, l'illustre écolâtre de Notre-Dame de Paris, le saint fondateur du cloître de Saint- Victorj l'éminent évêque de Châlons-sur-Marne, Guillaume de Ghampeaux. Suivant cet ingénieux avis, Bernard se mit en chemin pour Ghâlons, accompagné d'un religieux du nom d'Elbold. Entre les deux moines ressortait le plus frappant contraste, nous dit Guillaume de Saint-Thierry; l'un jeune encore, mais déjà affaibli par les austérités, le front modeste, l'œil timide, la figure émaciée et pâle, inspirait là compassion non moins que le respect; l'autre, au Contraire, déjà avancé en âge, couronné de cheveux blancs, mais d'une santé robuste et d'une taille élégante, semblait attester par la fermeté de son allure qu'il était né pour le commandement. Plusieurs furent trompés par ces apparences; en particulier, les clercs, chargés d'in- •^ troduire les deux visiteurs auprès de l'évêque de Ghâlons, furent confus d'apprendre qu'ils avaient adressé
au disciple les hommages qu'ils croyaient -avoir rendus au maître. Guillaume de Ghampeaux, plus perspicace, eut à peine aperçu Bernard, qu'il reconnut en lui « l'homme prédestiné, » servum Dei. Il entoura le jeune ahbéde prévenances et d'honneurs. Les longs entretiens qu'il eut avec lui, confirmant sa première impression, lui firent pressentir la haute vocation et la grandeur future de son hôte.
De ce jour fut nouée entre l'évêque et le moine une amitié qui ne fit que se resserrer avec les années et que la mort du premier, arrivée six ans plus tard, ne devait pas même rompre. « Ils ne furent plus qu'un seul cœur et une seule âme dans le Seigneur, » nous dit un témoin. Tout fut commun entre eux ; Glairvaux devint eçi quelque sorte la propre maison de l'évêque, et Ghâlons l'hôtellerie des religieux de Glairvaux. Aujourd'hui, c'est surtout Guillaume que l'on estime honoré de cette intimité ; en 1115, Bernard en recueillait tous les avantages. Ce fut l'exemple de Guillaume de Champeaux qui. attira sur lui d'abord l'attention de la province de Reims, puis celle de toute la France du nord. Tous apprirent d'un si pieux évêque à le révérer comme un envoyé de Dieu, Angélus Dei (1). ■
Mais avant que son nom et ses vertus se révélassent au monde, Bernard devait subir plus d'une épreuve amère. La construction de son monastère et la direction spirituelle de ses religieux réclamèrent d'abord tous ses soins. Rien ne lui faisait augurer que la vallée de l'Absinthe dût jamais attirer des flots de moines ou de novi-
(1) Bern. Vita, lib. I, cap, yii, a°-31. Méglinger pense, coi»me nous {lier Cist., n" 61), que Bernard fut ordonné prêtre à Châlons : A Catalaunensi episcopo in sacerdoiem siMûl atque abbateminiiiakis: ' . ' ' ■ \
COMMENCEMENTS DÉ CLAIÏIVÀUX. 69
ces. Aussi les premiers bâtiments claustraux furent-ils éleyés sur un plan un peu mesquin, où la communauté se trouva bientôt fatalement à l'étroit (i). La chapelle même ne reçut aucun caractère monumental. Elle est aujourd'hui complètement rasée. Mais les diverses planches de dom Milley et la description que dom Méglinger nous en a donnée après sa visite de Vannée 1667, nous peuvent en fournir encore une idée exacte. Située à Fangle sud-ouest des constructions comprises sous le nom de Monasterium vêtus, elle formait un carré piarfait. On y accédait par une porte extérieure et par l'escalier du dortoir, l'une et l'autre à l'est. 'Toute la richesse de son ameublement consistait en trois autels, une croix de bois et quelques vases sacrés. L'autel principal était consacré â la sainte Vierge, patronne de l'abbaye. Dom Méglinger le vit encore au dix- septième siècle dans un parfait état de conservation : les disciples de saint Bernard l'avaient seulement orné d'un retable en bois. Les autres autels, placés, le premier entre les deux entrées,
(1) Sur le premier emplacement de Clair.vaux, voir, contre l'opinion insoutenable de M. Guignard (Migne, t. CLXXXV, p. 1701-J713), notre travail imprimé dans le t. XLIX des Mémoires de la société académique de l'Aube, 1885, p. 339-359. Dans notre étude sur Saint Bernard, et l'Art chrétien (Rouen, Cagniard, 1886, p. 8-9), nous nous étions laissé égarer par l'opinion reçue, qui voit encore dans l'enclos du Monasterium vêtus la chapelle du premier monastère, enclavée parmi plusieurs logements modernes. Un second voyage à Glairvaux nous a permis de rectifier ce jugement. La prétendue chapelle, qui n'est peut-être même pas une construction du Glairvaux primitif, est une simple prison, carceres sxculares, voisine du pressoir, toràular. Il faut placer la chapelle un peu plus à l'ouest, et à gauche du ruisseau qui traverse l'enclos. Voir dans les trois planches de Dom Milley : planche I, n" 18, carceres saeculares, n" 13, capeMa; planche II, n" 20, iorcular publicutn et carceres, a" 17, capella', planche* III, n» 23, carceres sœculares, n» 21, sacellum. Nous reproduisons la planche première, au chapitre xiv.
le second vers l'angle sud-ést, étaient dédiés l'un à saint Benoit, l'autre à saint Laurent. Du reste nul travail d'ornementation, ni sculpture, ni peinture (1). Rien, pas même la lueur d'une lampe (2) n'égayait l'aspect du froid monument, à peine éclairé par quelques étroites fenêtres; et, quand Innocent II le visita en 1131, il ne put admirer que les quatre murs nus.
A là chapelle était contigu, nous l'avons dit, un: édifice à double étage, dont le rez-de-chaussée servait de réfectoire et de cuisine. Ce réfectoire ne fut jamais pavé; et la lumière n'y pénétrait que par de rares fenêtres, hautes et larges d'environ une palme. Le dortoir auquel on accédait par un escalier étroit et raide occupait tout l'étage supérieur. Chaque frère y avait son lit, sorte de coffre formé de quatre planches, long de cinq ou six pieds et large de moitié. On eût dit une rangée de cercueils ou les moines devaient apprendre vivants à dormir le sommeil de la mort (3).
(1) Cf., sur la situation de la chapelle et ses entrées, plan de dom Milley, n°' 22-23; sur son ameublement, Méglinger, Iter Cisterc, n° 69; Bern. Vita, lib. I, cap. xii, n° 58; Exordium Cist. Cénob., ap. Guignard, p. 7d-74; Instit., cap. gen., ibid.., n" x, xui, xx, Lxxx, p. 252, 253, 255, 272 Quant aux peintures du retable, signalées par Méglinger et représentant la sainte Vierge et saint Jean à mi-corps, elles sont sûrement postérieures à saint Bernard. Cf. Consuetud., c. XX, ap. Guignard, p. 255; Nomasticon Cisterciense, p. 252. Le chapitre général poussait si loin l'horreur de la peinture, qu'il crut, en 1J57, accorder une grande faveur, en permettant de peindre en blanc les portes des églises. Cf. Martène, Thésaurus Anecdot.,W, 1246.
(2) Ce fut seulement en 1240 que l'entretien d'une lampe dans les églises cisterciennes devint obligatoire (Cf. Nomasticon Cisterc, p. 277J. Jusque-IA, d'après les Us {Consuetud,, cap. 90) et le chapitre de 1152 (Martène, Thésaurus Anecdot., IV, 1245), « lampadem tara die quam nocte ardentem in oratorio, qui voluerit et potuerit, habeat. » ■
(3) Méglinger, lier Cisterc, n" 66, p. 1608.
A rentrée du dortoir et sur le palier même, qui communiquait, par un escalier, avec le réfectoire et la ,chapelle, Bernard fit construire deux cellules, la première à son usage, la seconde pour les hôtes de marque qui visiteraient l'abbaye. Par l'exiguïté de ses dimensions et surtout par sa forme irrégulière, celle qu'il choisit comme demeure ressemblait plutôt à une prison qu'à une chambre^ nous dit dom Méglinger. L'escalier par sa courbe l'entamait en un coin. C'est dans cet angle que Bernard imagina d'installer son lit, où un morceau de bois recouvert de paille lui servait d'oreiller. Le toit qui, d'un autre côté, sans plus de maçonnerie, tenait lieu de muraille, s'abattait à l'intérieur sur un plan incliné; et, sous ce toit, dans le mur qui le supportait, était taillé, à un pied d'élévation du plancher, l'unique siège que renfermait la cellule. Grâce à cette singulière disposition, lorsque le pieux abbé voulait s'asseoir ou se lever, il lui. fallait courber la tête, sous peine de se heurter aux poutres.; Une étroite lucarne faîtière (nous dirions aujourd'hui une tahatière) qu'on ouvrait ou fermait à volonté, éclairait seule cet obscur réduit (1). Triste et peu enviable mansarde 1 C^est pourtant là que vécut pendant près de trente ans le plus grand homme du douzième siècle; telle était la retraite après laquelle il soupirait avec tant d'ardour, lorsque les besoins de l'Église ou de son Ordre lui faisaient un devoir de s'en éloigner.
En dehors des édifices que nous venons de nommer, il serait difficile de reconstituer, même avec le plan de Dom Milley, les bâtiments claustraux qui formèrent le Glairvaux primitif ou, comme on dit plus tard, leMonasierium vêtus. Moulin, four, bibliothèque n^ont pas laissé
(i) Iter Cisierc, n" 61.
de trace. Guillaume de Saint-Thierry mentionne uniquement le cellier et la demeure des hôtes. Nous savons que Gérard fut choisi pour être cellérier et qu'André eut pour office la garde de la porte (1).
Ces diverses constructions exigèrent de loiigs rnois, sinon plusieurs années, mois terribles et fertiles en incidents émouvants. Habitués comme nous le sommes à considérer le monastère de Clairvaux dans tout Téclat historique de sa gloire, nous n'imaginons guère les crises qu'il eut à traverser, avant d'arriver à cet état de prospérité qui nous étonne. Le travail et le jeûôe, la faim et la soif, le froid et la nudité sont à la base de cet édifice imposant, œuvre de treize pauvres moines. Occupés sans relâche aux ouvrages de charpente et de maçonnerie, Bernard et ses compagnons étaient dans l'impossibilité de se procurer même la maigre nourriture que leur permettait la Règle cistercienne. Faute de notoriété, ils ne pouvaient compter sur les aumônes régulières du dehors. Leur nourriture ordinaire consistait en, un pain d'orge, de mil et de vesce. Et plus d'une fois ils furent réduits à manger pour tout mets un plat de feuilles de hêtres ou de racines; un plat de faînes était un grand régal (2).
Le jeune abbé entretenait de son mieux, par la parole et par l'exemple, au sein de ses religieux, la foi en l'avenir du monastère. Cependant l'extrémité de la misère^ les rigueurs de l'hiver peut-être, finirent par déconcerter la congrégation naissante. Voyant leurs provisions de bouche, les feuilles et les faînes épuisées, leurs vêtements et leurs chaussures usés et impropres même au raccommodage, les pauvres moines, exténués, en proie à la faim
(1) Bern. Vita, lib, I, cap. vu, n" 27, 30. Il est possible que le cellier lût dans la région du torcular du plan de dom Milley, n° 19.
(2) Bern. VUa, lib. I, cap. v, n» 25; Vita IV% lib. II, n'^ 2 et 4.
et au froid, laissèrent échapper des paroles de découragement et supplièrent Bernard de les ramener à Cîteaux. Vainement l'intrépide abbé essayait-il de relever leur courage par l'espoir des récompenses éternelles ; ils s'obstinèrent à vouloir déserter ces lieux inhospitaliers, dévenus véritablement pour eux une « vallée d'amertume. » Dans le sentiment de son impuissance et de l'inutilité de ses consolations, Bernard eut recours à Dieu qui prit encore une fois pitié de son serviteur. Pendant qu'il priait et mêlait à ses soupirs l'expression d'une confiance que ses frères abattus ne savaient plus partager, plusieurs personnes vinrent, à quelques heui^'jes d'intervalle, apporter à la communauté les secours si impatiemment attendus (1).
Cet état de noire détresse ne dura vraisemblablement qu'une année. La récolte de la moisson, si maigre fûtelle, dut l'adoucir un peu. Les historiens de saint Bernard notent cependant encore plusieurs crises que traversa le monastère au cours des années suivantes. Un jour le sel vint à manquer. Lé saint abbé appela Guibert, l'un de ses,m6ines : « Mon fils, lui dit-il, prenez l'âne,—c'était le seul animal que possédât le monastère, -—allez à la foire et achetez-nous du sel. » — « Et de l'argent? » répondit Guibert. — « Mon fils, reprit Bernard, voilà bien longtemps que je n'ai ni or ni argent. Il y a là-haut quelqu'un qui tient ma bourse et mes trésors entre ses mains. » Guibert eut envie de rire. « Si je m'en vais à vide, répliqua-t-il, je reviendrai à vide. » — « Ne crai-: gnez rien, mon fils, lui dit l'abbé; mais ayez confiance. Celui qui a nos trésors en garde vous accompa^era'et; vous procurera lé moyen de vous acquitter de votre boni-
(1) Vïto/P,lib. II, n» 5. . ,-■
mission. » Guibert s'inclina sous la bénédiction de son supérieur et partit avec Tâne, pour se rendre à la foire deReynel. Ses doutes n'étaient pas dissipés. Or, comme il approchait du terme de son voyage, il rencontra aux abords d'un village un prêtre qui le salua ainsi : « D*6ti étes-vous donc, mon frère, et où allez- vous? » Guibert confia sans hésiter à l'inconnu la détresse de son couvent et son propre embarras. Vivement touché de ce récit, le prêtre l'emmena dans sa maison et lui donna la moitié, d'un muid de sel, plus une somme de cinquante sous* On devine avec quelle joie Guibert retourna au monastère et s'empressa de raconter à son supérieur ce qui lui était arrivé. « Je vous le disais et je vous le répète, repartit Bernard, il n'y a rien de plus nécessaire au chrétien que la foi ; ayez la foi et vous vous en trouverez bien tous les jours de votre vie (1). »
La Providence vint de la même façon, une autre fois encore, au secours du monastère. C'était à l'approche de l'hiver, et Gérard, chargé du cellier, manquait d'argent pour les achats nécessaires à l'entretien des religieux. Sa seule ressource fut de se plaindre à son frère. Bernard, dont la bourse était vide, essaya de le consoler et l'exhorta pieusement à la patience. « Combien vous faut-il, pour parer aux premiers besoins? » demanda-t-il. — « Douze livres. » Sur cette réponse, il le renvoya et se mit en prière. Quelques instants après, Gérard lui-même avertissait son frère qu'une femme de Châtillon demandait à lui parler. Elle venait recommander aux prières des religieux son mari gravement malade; et, par manière d'aumône, elle offrait précisément à l'abbé les douze livres désirées. Bernard profita de cette occasion pour donner
{\} m§JV% lib. 11, n° 3.
COMMENCEMEIVTS DE CLÀIRVÂUX. 75
à son cellériei' une leçon de confiance en Dieu (1).
Il nous est impossible de déterminer à quelle époque les revenus d» manastère suffirent aux besoins des religieux. Nous savons seulemenfe |»r6»iUlaume de Sainte Thierry que, dix ans après sa fondation, ils ne récëEàllfflÉ pas encore tout le froment nécessaire à leur maigre alimentation et au service des pauvres (2). Ils en étaient quittes pour manger quelquefois du pain d'avoinei Un religieux du prieuré de Glémentinpré, étant venu les visiter, fut stupéfait de voir de quel pain se nourrissaiiBnt les serviteurs de Dieu, et il en remporta un morceau comme échantillon pour l'offrir à ses frères. Geuxrci partagèrent son étonnement et son adçniration. Touché de compas^ sion, le prieur, le vénérable Eudes, fit atteler sur-lechamp chevaux et ânes de son couvent, pour pprter aux pauvres de Jésus-Christ du pain et d'autres provisions. Ce fut l'origine de rapports fréquents et d'une véritable fraternité entre Clairvaux et Glémentinpré (3).
La prospérité peu à peu croissante de Clairvaux n'apporta guère de changements dans le régime de la communauté. Pour être plus abondante et plus régulièrement servie, la nourriture dés moines ne devint guère meilleure. Le laitage, le poisson et les œufs restèrent longtemps plats inconnus. « Même le jour de Pâques, on ne servait que des haricots et des pois (4). » Une extrême sévérité présidait, en outre, à la préparation de ces aliments : point de poivre, ni de cumin, genre d'épice alors
(i) Bern. Vita, lib. I, cap. vi, n» 27; Fragm, Gaufridi, p. 7*.
(2) « Usqne ad annum illum (il s'agit de la famine 1125-1126) nunqùam eis laboris sni annoha suffecerat. » Bern. Vita, lib. I, cap. x, n" 49,
(3) ViiaIV%%\i. II, n" 4.
(4) Fastredi ep., n" 2, ap. Migne, CLXXXII, p= 705,
très apprécié (1). Pour tout assaisonnement, du sel et de l'huile; Guillaume de Saint-Thierry en ajoute deux autres : « la faim et l'amour de Dieu (2). » L'abbé jugeait que ses frères devaient s'estimer heureux de se nourjrir de pain bis. «Si vous connaissiez, disait-il, les obligations des moines, il faudrait arroser de larmes toutes les bouchées que vous mangez. Nous sommes entrés dans ce monastère pour pleurer nos péchés et ceux du peuple. En mangeant le pain des fidèles, nous contractons, pour ainsi dire, l'obligation de pleurer leurs péchés, comme s'ils étaient les nôtres (3). » Du reste, faute de vin ou de bière que permettait la Règle, on se contentait de l'eau de la fontaine (4).
De telles rigueurs pouvaient affaiblir ou même ruiner les tempéraments les plus robustes. Bernard, qui donnait à ses religieux l'exemple de la plus rude austérité, succomba bientôt sous le poids du jeûne et de la fatigue, Son estomac refusa la nourriture, et en quelques mois sa maladie mal soignée prit un caractère alarmant. Guillaume de Ghampeaux, étant venu le visiter, comprit sans peine que ce délabrement de sa santé était dû à l'excès de ses mortifications. Persuadé que tout espoir de guérison était perdu, si le malade ne consentait à suivre un régime plus doux, il voulut lui imposer le repos, les ménagements et les soins que son corps réclamait si impérieusenient. Mais Bernard, tout entier au souvenir de sa profession encore récente, refusa de se relâcher des rigueurs de la Règle. Il fallut que l'évêque de Ghâlons allât chercher auprès du
(1) Institut, cap. gêner., n' 63, ap. Guigaard, p. 268.
(2) Bern. Vita^l, vii, n» 36. Cf. Bern. gp. 1, n" 12. (8) Fastredi êp., loc. cit., n» 4.
(4) « Yinum non est monacharum, » disaient les frères de Bernard. Vita IV\ lib. II, n" 10. Cf. Régula S. Benedicti,ÂO.
Chapitre réuni à Citeaux l'autorisation de faire suivre à son ami le traitement qu'il jugeait nécessaire. Les abbés, confiants en sa sagesse, firent droit à sa requête si juste et si délicate. Il révint à Clairvaux, muni de pleins pouvoirs sur Bernard, le déchargea pour une année du gouvernement de l'abbaye, le dispensa de l'observance de la Règle et, pour qu'il ne fût pas tenté de se mêler aux exercices de la communauté, il lui fit construire en dehors de l'enclos du monastère, vers l'est, à une distance d'environ quatre cents mètres de la chapelle, une petite cellule isolée, où le bruit du travail manuel, de la psalmodie et des prières
conventuelles ne pût arriver (1). ''
Là, Bernard fut remis aux mains d'un médecin, qui avait acquis quelque célébrité dans le voisinage. Par malheur, ce « physicien, » comme on disait alors, était un charlatan indigne de la confiance que lui accorda Guillaume de Ghampeaux. Le traitement, on pourrait dire les mauvais traitements, qu'il fit subir à son malade, devinrent pour celui-ci une source de douleurs souvent plus vives que la maladie même. En somme, le repos fit plus pour sa guérison que tous les remèdes. Cependant Bernard n'oubliait pas qu'il était sous l'obéissance, et il suivit sans se plaindre les prescriptions de l'empirique ignorant qui lé martyrisait. La sérénité ne l'abandonna pas un seul instant. C'est à cette époque que Guillaume de Saint-Thierry, de qui nous tenons ces détails, visita pour la première fois, avec un abbé de ses amis, Clairvaux et saint Bernard. a Je le trouvai, nous dit-il, dans sa cellule, sorte de cabane semblable aux loges qu'on assigne ordinairement aux
(l) Bern. Vita, lib. I, cap. vu, n^ 32. La cellule de Bernard était placée derrière le rond-point de l'église du second monastère (Voyage littéraire de deux Bénédictins j l, 29). Gf. Méglingery Itèr Cisterc:, n" 61, et plan de ddm Milley, n° 62.
i lépreux dans les carrefours. Mais J'en atteste Dieu, cette /
chambre m'inspira, à cause de celui qui l'habitait, autanjt de respect que si je me fusse approché de l'autel du Sei-r
;: gneur. Je me sentis pénétré d'une si douce affection pour
l'homme de Dieu, j'éprouvai un si grand désir de partager sa pauvreté, que si on m'en eût donné la permission^ dès ce jour rnême je me serais attaché à son service. Il nous accueillit avec des marques de joie; et comme nous nous informions de l'état de sa santé : « Je vais très bien, » nous dit-il avec un fin sourire : « moi qui jusqu'à présent commandais à des hommes raisonnables, je suis, par un juste jugement de Dieu, condamné à obéir à une brute, » cuidam besiiœ datus ad obediendum. La qualification allait à l'adresse de son médecin. « Nous mangeâmes avec lui. Il nous semblait qu'on dût traiter avec beaucoup de ménagement un malade aussi délicat. Mais, voyant que par ordre de ce médecin on lui présentait des aliments auxquels une personne bien portante et affamée eût à peine voulu toucher, nous en ressentîmes une vive indignation, la règle du silence nous empêcha seule de murmurer tout haut et d'accabler d'injures le sacrilège et l'homicide » qui abusait ainsi de son autorité, « Quant à Bernard, victime passive et résignée, il prenait tout ce qu'on lui servait, indifféremment ; tout lui semblait également bon, » La longue habitude de mépriser le plaisir du goût avait éteint en lui la pointe de la saveur. « Son palais ne distinguait plus les aliments. Il avait notamment, pendant plusieurs jours, mangé de la graisse — du saindoux {!) , — pour du beurre . Une autre fois, il but de l'huile au lieu d'eau, sans s'en apercevoir. L'eau seule avait
(1) « Sanguinem crudum...noscitur comedisse»(£eî'u. Ftto, lib. I, cap. VII, n° 33). Sanguinem est une faute de lecture pour sagimen. Gf.Wiiïeï^ Bernard von Clairvmix,], 12^, noie S.
'. COMMENCEMENTS J)E CLAIRV^UX. ^ 79
pour lui quelque saveur, parce qu'elle rafraîchissait en passant sa gorge desséchée (1), »
Les hôtes de Glairvaux, dont le nombre s'était accru sensiblement pendant les années 1116-1117 (2), devenus orphelins, ou du moins privés pour nn temps de leur père, trompèrent les ennuis de la séparation par un redoublement de ferveur. Guillaume de Saint^Thierry, qui les visita à cette époque, c'est-à-dire vraisemblablement en 1118 ou 1119 (3), a décrit leur retraite avec un grand bonheur d'expression. « La solitude où demeuraient les serviteurs de Dieu, nous dit-il, est environnée d'une forêt sombre, et resserrée entre deux montagnes qui rétreignent de manière à lui donner l'apparence d'une grotte profonde, semblable à celle qu'habitait notre père saint Benoit, lorsqu'il fut découvert par des bergers. En descendant à Glairvaux, » par la route de Bar au nord-ouest, « on reconnaît Dieu à l'aspect des maisons, et le vallon muet publie
} par la simplicité et l'humilité des édifices l'humilité et la simplicité des pauvres qui l'habitent. Dans ce vâl^ pieuplé d'hommes, où il n'est permis à personne d'être oisif^ où tous travaillent, où chacun a sa besogne particulière, f règne au milieu du jour un silence, pareil au silence du milieu de la nuit, interrompu seulement par le bruit des travaux ou par le chant des itères occupés à lèuer Dieu. Cette discipline du silence, bien connue des visi-
I teurs, frappe tellement les séculiers eux-mêmes, qu'ils n'osent plus, en pénétrant dans cette enceinte, proférer
(1) Bern. Vita, lib. I, cap. vu, n" 32.
(2) IMd., cap. XIII, n" 65.
(3) L'exil de Bernard dura un an {Bern. Vita,ïùi. I, cap. vu, n» 32 ; viu, n" 38], il commença vraisemblablement peu après la fondation de Troisfontaines qui eut lieu en octobre 11 18. Cf. c. xin, n° 64.
une parole qui ne soil en harmonie avec la sainteté du ^ lieu(l).)) . \;
A cette peinture de Glairvaux Guillaume de Saint- Thierry joint. le tableau des mortifications des moines; Il noie môme à ce sujet les excès où ils tombèrent, et il nous apprend que leur abbé, qui les avait d'abord préci--^ pités dans l'exercice des vertus héroïques, dut à la fin employer toute son autorité pour refréner l'indiscrétion • de leur zèle.
Bernard n'a pas fait difficulté de reconnaître et de corriger les défauts de sa première méthode de direction. Trompé par l'excellence même de sa propre vertu, il avait cru qu'il pouvait exiger de ses frères une pureté sans tache, une vertu sans défaillance, en un mot l'héroïsme à l'état habituel et continu : rêve à coup sûr digne d'une grande âme, mais trop beau pour devenir, sans miracle, * là loi d'une communauté. Aussi, lorsqu'il recevait les coiifidences de ses moines, était-il étonné « de rencontrer des hommes là où il croyait avoir affaire à des anges. » Dans sa simplicité, il estimait que les tentations, les illusions d'une imagination déréglée ne pouvaient franchir l'enceinte d'un cloître. A ses yeux, quiconque y était sujet n'était pas un vrai religieux ; c'en était la marque.
Il fallut renoncer à ces préjugés d'un faux et dangereux mysticisme. Les moines lui apportant chaque semaine l'aveu de faiblesses ou d'imperfections que leur constante bonne volonté ne parvenait pas à prévenir, il finit par apercevoir l'inévitable loi de la fragilité humaine. « L'humilité des disciples servit de leçon au maître, » noù^ dit Guillaume de Saint-Thierry, Et tel fut l'effet de^ cette ré- vélation, que Bernard, déconcerté, eût renoncé à la direc-
(1) 5em. Fîte, iib. 1, c. vu, n» 35.
' - COMMENCEMENTS DE CLàltlVAUX. 81
tion de ses frères, si une inspiration céleste ne l'eût contraint à conserver sa maîtrise. Mais il est à remarquer, qu'à partir de ce jour, la vertu par excellence qu'il recommande aux directeurs des âmes, c'est la « mesure. » Nul doute que la mesure ne devint pareillement peu à peu sa règle suprême, et un principe qu'il eut dorénavant tous les jours devant les yeux (1).
Mais sa sévérité outrée portait ses fruits. Entraînés par les efforts qu'ils avaient faits pour atteindre la perfection idéale qui leur était proposée, les moines de Glairvaux raffinèrent sur les moyens de se mortifier. A force d'entendre répéter que les plaisirs de la chair sont la mort de l'âme, ils avaient fini par se persuader que tout ce qui flatte les sens doit être rejeté indistinctement avec une égale horreur. Sur ce principe, et « dans la simplicité de leur ferveur novice, » regardant comme un poison tout aliment savoureux, ils refusaient de prendre la nourriture où ils trouvaient quelque goût agréable, « réprouvant ainsi les dons de Dieu, » remarque leur historien. Ce n'était pas assez que leur pain fût « plus terreux que farineux » et leurs légumes exempts de tout assaisonnement autre que le sel et l'huile, il fallait encore qu'un mélange amer en corrompît la saveur, afin que le palais eût sa souffrance, comme les autres sens.
Bernard, avisé de ces mortifications abusives, qui s'étaient probablement glissées dans le monastère pendant son exil d'un aii, s'empressa de les réprouver à son retour. Son blâmé ne fut pas accepté sans protestation; on craignit qu'il n'accordât trop à la nature, par un excès de condescendance pour la faiblesse humaine. Sur ces entre-
(1) Bernardi Vita, lib. I, c. vi, n» 28-29. « Mater virtutum discretio. v In Cant., serm. XXIIÏ, n? 8; cf. serm. XLIX, n» 5.
faites, l'évêque de Ghâlons étant venu à Glairvaux, on soumit la question à son jugement. Comme on le pense bien, Guillaume, ennemi-né de tous les excès, abonda . dans le sens de Bernard et donna tort aux. religieux. « Yoyez, l6ur dit-il, le prophète Elisée et ses disciples, ■ les enfants des prophètes; eux aussi menaient dans le désert une vie d'ermites. Or, comme un jour, à l'heure du repas, ils trouvèrent dans la marmite, où cuisait leur dîner, un goût d'amertume insupportable, le serviteur de Dieu y jeta un peu de fleur de farine, et l'amertume disparut. Quelle leçon pour vous ! Votre marmite ne contient rien d'amer. Si votre nourriture a quelque saveur, c'est à la grâce de Dieu que vous le devez. Prenez donc en toute sécurité et avec reconnaissance ce que Ton vous sert. Refuser de le faire par esprit de désobéissance ou d'incrédulité, c'est résister à l'Esprit-Saint (1). »
Cette sentence, conforme au sentiment du jeune abbé, ne fit qu'augmenter son prestige. En somme, Bernard se réjouissait intérieurement de n'avoir à reprendre en ses subordonnés d'autre défaut qu'une aberration de zèle et de générosité. De quel regard satisfait il put dès lors contempler son œuvre! Par ses soins l'âge d'or, nous dit son historien, renaissait dans le coin d'un vallon, et ce vallon au nom sinistre, jadis hanté par les voleiirs, méritait de porter désormais un nouveau et gracieux nom qu'il ne devait plus perdre, le nom de Glairevallée, Claravallis, Glairvaux (2). • ^
Insensiblement, en effet, ce lieu était devenu célèbre, et un rêve de Bernard recevait chaque jour son accom-
(1) Bern. Vita, lib. I, cap. vu, n» 36-37.
(2) Bern. Vita, lib. I, cap. xm, n" 61. Il semble que l'abbaye reçut dès le premier jour le nom de Clairraux; dans une charte de 1116 [Gallia Christ., X, Instr. 161-162), elle porte déjà ce nom.
plissement. Les religieux étaient peu nombreux encore, lorsqu'une nuit i entre l'office de Matines et celui de Lau-; des, le pieux abbé sortit de la chapelle et dans une promenade solitaire se mit en oraison, songeant à l'avenir de son abbaye. Tout à coup ses yeux se fermèrent, et il lui sembla qu'une foule immense, composée d'hommes de tout âge et de toute condition, descendait des collines avoisinantes, emplissait toute la vallée et finissait par en déborder l'enceinte. Cette vision l'inonda de joie (1).
Il ne fut pas longtemps sans voir l'effet des promesses qu'elle contenait. Dès 1116, dans une dojses prédications à Ghâlons-sur-Marne, il avait converti « une multitude de nobles et de lettrés, clercs et laïques, » qui le suivirent sur-le-champ à Clairvaux. L'école de Ghâlons qu'illustrait l'enseignement d'Etienne de Vitry, en fut dépeuplée ; Etienne lui-même, étourdi par une telle désertion, ne trouva d'autre ressource, pour se consoler, que d'aller rejoindre ses meilleurs disciples, qui recevaient déjà « dans la demeure des hôtes » les leçons préparatoires au noviciat. Bernard l'admit à la même épreuve, bien qu'il doutât de la solidité d'une vocation dont les motifs n'étaient pas d'une irréprochable pureté. Il pouvait même craindre que la défection prévue d'Etienne n'en entraînât quelque autre. Mais l'Esprit le rassura, nous dit son biographe; et, de fait, lorsque le célèbre professeur, à bout de courage, après neuf mois de noviciat, quitta Clairvaux, il ne se trouva personne parmi ses disciples pour imiter sa faiblesse (2).
Le bruit de ces événements eut un retentissement jusque dans les cloîtres des autres ordres monastiques; et
(1) Bem. Vita, hh, I, c. v, n» 26; Gauf. Fragm., p. 6\
(2) jBern. Vita, lib. I, cap. xiii, w 65.
ronyit des religieux abandonner leur Règle pour se ranger sous la discipline plus sévère de l'abbé dé Clairvaux. Tel fut Humbert, futur abbé d'Igny, qui vint en 1117 frapper à la porte de la nouvelle abbaye cistercienne, après yingt années de profession dans le monastère bénédictin de la Chaise-Dieu (1). Tel Raynaud ou Raynard, le futur abbé de Foigny. Tel enfin un groupe de Chanoines réguliers de Horricourt en Champagne (Haute-Marne), soumis à la Règle de saint Augustin. L'incorporation de ces derniers souffrit, il est vrai, quelques difficultés, qui furent vite aplanies par l'intervention de l'Ordinaire, Guillaume de Champeaux. Fort de l'appui de ce prélat qui avait favorisé lui-même le départ des fugitifs, Bernard repoussa comme une injure les réclamations de leur abbé. Partant de ce principe, qu'un moine peut toujours, sans manquer à ses engagements, embrasser une Règle plus sévère que celle de l'Ordre où il a fait profession, il répondit que les transfuges étaient en sûreté sous son aile et que l'épreuve du noviciat déciderait seule de leur sort. Il est probable qu'ils usèrent de leur liberté, pour revêtir, au bout d'un an, i'habit cistercien. Gela mit un terme aux revendications de l'abbé de Horricourt (2).
n est deux noms qui brillent entre tous ceux que Ber^ nard put inscrire vers cet époque sur les registres de sa famille religieuse, celui de Nivard et celui de Tfescelin. Nivard avait enfin atteint l'âge prescrit par la Règle cistercienne pour l'entrée en religion (3); et Tescelin, qui :
(1) Exordium magnum, dist. III, cap. iv. Humbert mourut en 1147 ou 1148, après avoir passé trente ans dans l'Ordre : « Nobiscum triginta annis » {In obitu Humb., Bern. serm., n" 2).
(2) Bern. ep.S.
(3) « X3bi paululum crevit, factus est et ipsè noyitîus apud Cistercium : et suscepto post anni spatium habitu, redditus est fratribus in
venait de marier son unique fille, Hombeline, à un gentilhomme bourguignon, se vit tout à coup réduit par cette dernière séparation à la plus complète solitude (1). Déjà penchant vers la tombe, le vénérable vieillard, que désolait la vue de son foyer désert, regardait autour de lui et cherchait où mourir. Des pensées de retraite convenaient à son âge. Où reposerait-il mieux qu'au milieu de ses enfants? Bernard, dit-on, dans un de ses voyages en Bourgogne, peut-être à l'occasion du Chapitre de Cîteaux en 1119 ou 1120, lui suggéra l'idée de rejoindre sa famille à Glairvaux. Tescelin suivit ce conseil (2), et l'on vit, chose touchante, le généreux père, pendant un an, à l'école de son humble fils. L'époux d'Aleth mourut peu de temps après sa profession, selon la tradition communément reçue. Le nécrologe cistercien honore sa mémoire le 23 mai. D'après le nécrologe de Saint-Bénigne, on célébrait son obit le 11 avril.
De toutes les personnes qui, dix ans plus tôt, avaient peuplé le château de Fontaines, une seule restait dans le siècle : c'était Hombeline. Oubliant les leçons d'Aleth, la jeune châtelaine avait contracté peu à peu des habitudes frivoles et sacrifiait à la mondanité. Or, un jour, il lui prit fantaisie de revoir ses frères et de visiter cette « claire vallée » dont on chantait partout la gloire. Elle s'y présenta en grand équipage, s'imaginant peut-être qu'elle fe-
ClaravaJle. » Gauf. Fragm,, M[igne, p. 525. Cf. Bern. Vita, lib. 1/ cap. m, n» 17.
(1) Hombeline ne se maria qu'après le départ de Nirard : « Supererat de domo illa pater senior cum filia. » Bern. Vita, loc. cit.
(2) Sur la légende peu vraisemblable d'après laquelle Bernard employa les instances et lès menaces pour convertir son vieux père, voir Etienne de Bourbon, Anecdotes historiques, éd. Lecoy de la Marche, Paris, 1877, p. 28; MIgne, t. CLXXXV, p. 967-968. Il faut s'en tenir à Guillaume de Saint-Thierry, Bern. Vita, lib. I^ cap. iv, n" 30.
rait ainsi plus d'honneur à ses hôtes. Mais Bernard, à qui le luxe avait toujours inspiré une sainte horreur, ayant appris que sa sœur avait revêtu, pour le voir, une toilette éclatante, refusa de reconnaître en elle la fille d'Aleth et lui fit. répondre qu'il était occupé à d'autres soins qu'à satisfaire la vaine curiosité d'une femme du monde. André, chargé de notifier cette décision, enchérit encore sur le blâme de son frère. « Qu'est-ce que cette pompe et ces ornements? dit-il à sa sœur; est-ce que tout cela recouvre autre chose que de l'ordure? » Atterrée par ces reproches auxquels elle était si peu préparée, Hombeline fit un retour sur elle-même. L'exemple de sa pieuse mère lui revint en mémoire ; son sang généreux bouillonna sous l'affront, et elle éclata en sanglots : « Oui, je ne suis qu'une pécheresse, s'écria-t-elle, mais c'est pour les pécheurs que le Christ est mort. C'est parce que je suis coupable, que je recherche la conversation des saints. Si mon frère méprise mon corps, que le serviteur de Dieu ait au moins pitié de mon âmel Qu'il vienne et qu'il ordonne; tout ce qu'il ordonnera, je suis prête à le faire. » Bernard n'at-r tendait que ce mot pour céder à un désir qui était celui de son propre cœur. A peine l'écho en était-il parvenu jusqu'à lui, qu'il appela ses frères et vint avec eux saluer, à la porte du monastère, une sœur toujours aimée. Qii devine quel fut l'objet de son entretien : les vertus d'Aleth en firent tous les frais. Hombeline, à qui se révélèrent alors les joies et le charme austère du sacrifice, en sortit décidée à mener dorénavant dans le monde une vie toute retirée et tout adonnée aux bonnes œuvres. Son mari était homme à comprendre une telle résolution. Il entra dans les desseins d'Hombeline, et au bout de quelques années, il lui permit de suivre plus librement ses goûts cénobitiques et de s'ensevelir dans le monastère de Jully-les-Non-
nains, où elle vécut et mourut en odeur de sainteté- (1).
Cependant Glairvaux subissait les effets de son étonnante prospérité et, comme Gîteaux, débordait à son tour. Dès 1116, Bernard, nous en avons la preuve, avait prévu l'heureuse et prochaine nécessité où il serait réduit de fonder, avec les nombreux novices qu'il formait alors, une ou plusieurs colonies cisterciennes. Dans cette vue, il avait accepté le don d'un terrain que Hugues de Vitry lui offrait par l'entremise et vraisemblablement sur la demande de Guillaume de Ghampeaux dans la forêt de Luiz. En 1117, les fondements du monastère de Troisfontaines, que la générosité et les largesses des abbés de Saint- Pierre de Châlons, de Saint-Oyan, de Gluny et des chanoines de Gompiègne devaient successivement enri^ chir,. étaient déjà jetés; et le 10 octobre 1118 douze moines de Glairvaux s'y installaient définitivement sous la conduite de Roger, l'un de ces convertis de la première heure, que Bernard avait arrachés par son éloquence à l'école d'Étiènne de Vitry (2). L'évêque de Ghâlons recevait de la sorte, en récompense de sa précieuse collaboration, les prémices de l'œuvre cistercienne dans la Champagne.
La fondation de Pontenay au diocèse d'Autun (aujourd'hui de Dijon), dans le voisinage de Montbard, suivit de près celle de Troisfontaines (3). On a remarqué que plusieurs circonstances donnaient à l'établissement de cette nouvelle colonie un caractère particulièrement familial : c'est, en effet, un cousin de Bernard, Godefroid
{!) Bern. Vità, lib. I, cap. vi, n° 30. Sur Hombftline, voir Jobin, Saint Bernard et sa famille, Tp, i29-ii9.
(2) Janauschek, Ongf. Cisterc.,^. ^] Gallia Christ., IX, 956-957; ,;x:, Inst., p. 161-2, 169-170; Bern. Vita, lib. I, cap. xiii, n" 64.
(3) 29 octobre 1119; Janauschek, Orig. Cist., p. 8.
88 VIE DE «AINT BËRMÂRB.
de la Roche, qui fut chargé de la diriger, et le principal concessionnaire du terrain n'était autre que Raynard, seigneur de Montbard et oncle maternel de Tabbé de Clair vaux (1).
Deux ans plus tard (2) s'élevait à quelques kilomètres de Vervins, au diocèse de Laon (aujourd'hui de Soissons), le monastère de Foigny, à la tête duquel Bernard plaça Raynaud. C'était un poste avancé vers la Flandre où il devait un peu plus tard faire de si brillantes conquêtes. Malgré le généreux appui de l'évêque de Laon, Barthélémy de Vir, les commencements de l'abbaye furent extrêmement pénibles. Pendant quelques années les moines n'eurent d'autre abri qu'un modeste logement qui leur servait à la fois de réfectoire et de dortoir. On garda longtemps dans le pays le souvenir des visites de l'abbé de Glairvaux et du miracle, célèbre sinon certain, qu'il accomplit lors de la bénédiction de la chapelle (11 novembre 1124), en excommuniant les mouches qui laçaient de troubler la cérémonie.
L'établissement de ces trois monastères, en moins de trois années, témoignait de la puissante vitalité de l'abbaye-mère. Une telle prospérité eût fait oublier à Bernard toutes les épreuve^ qu'il eut pendant ce temps à traverser, si un chagrin plus cuisant que les autres ne fût venu altérer la sérénité de sorTSmë et troubler son bonheur. Parmi les hôtes que Glairvaux avait accueillis en ces années héroïques, l'histoire nomme un transfuge illustre,
(1) Gliifflet, Genus illustre^ p. 540; ap. Migne, p. 1461. Sur la part de l'évêque d'Autun, de l'ermite Martin et de l'abbé de Molesme dans cette fondation, voir Chifflet, p. 540 et 563; GalUa Christ, IV, 492 et 391.
(2) L'installation des moines de Glairvaux à Foigny est du 11 juillet 1121; Janauschek, OHfl', Cis^., p. 10.
Robert de Ghâtillon. Sa défection forme un épisode intéressant qui veut être raconté.
Robert était le cousiri germain de Bernard (1). Tout jeune encore, ses parents l'avaient voué à Cluny. Mais d'après la Règle de saint Benoît, lorsqu'un père ou une mère voulaient consacrer à la vie religieuse un de leurs enfants en bas âge, ils étaient tenus de rédiger un aiste de donation à peu près en ces termes : « Nous consacrons ce nouveau-né ou cet adolescent au service de Notre- Seigneur Jésus-Christ en présence de Dieu et de ses saints, afin qu'il persévère tous les jours de sa vie. ?> L'acte éÏMTPpacé dans un pan de la nappe d'autel, qu'on enroulait autour des mains de l'enfant; le pr?^"^élébrait la messe et offrait ensemble le saint sacrifice et le jeune oblat (2). Or, rien de semblable n'avait eu lieu dans ( Toblation de Robert. « Jamais, lui écrit plus tard son ^cousin, vos parents n'ont signé en votre nom la pétition prescrite par la Règle. Jamais ils n'ont enveloppé votre ,main, avec la pétition même, dans la nappe de l'autel, 'afin de vous offrir ainsi en présence de témoins (3). » L'enfant grandit, sans souci du vœu fort problématique qui l'attachait à Gluny. Le siècle le retenait encore à quatorze ans, lorsque le.bruit de la conversion de Bernard retentit à ses oreilles comme un appel à la vie religieuse. ("Attiré dans le cercle où étaient entrés tant d'autres mem- \jDrès de sa famille, il vint avec eux, librement et en toute 1 connaissance de cause, frapper à la porte de Gîteâux. On "%e vit qu'un obstacle à son admission : son jeune âge. Il te ajourné à deux ans. Ce temps écoulé, vraisemblable-
(1) « Carne propinquus. » Bern. ep. 1, n» 9, et note de Mabillon; cf. ep. 32, n» 3.
(2) Benedicti Régula, cap. 59, ap. Guignard, p. 47.
- (Z) Ep. i, n° .8.
ment au printemps de l'année 1114, il put franchir le s^uil de la communauté. On pourrait croire, d'après J'épitre première de saint Bernard, qu'il acheva son noviiiat à Clairvaux. Ce qui parait sûr, c'est qu'au bout d'un Jan, il fut admis à la profession et revêtit l'habit monacal (1).
Il semblait qu'une telle épreuve si virilement supportée fût un gage de persévérance. Mais les austérités de Clairvaux, par leur âpreté et leur continuité, étaient capables d'ébranler un moine que n'avait pas encore aguerri l'expérience de la vie. Le premier moment de ferveur passé, le jeune Robert^senJit^^
delapromesse que ses parents avaient jadis faite à Gluny lui reviiît^én mémoire. Alor^s'établit dans soii esprit une fâcheusB'";cSffpiiiiii.on~entre ..les,, m^^ des
Glunisteset les rigueurs de la Règle cistercienne. Yainement Bernard, qui s'aperçut de ses défaillances, sans peut-être *en^eviner la cause précise, essayait-il de le, relever par l'éperon de sa parole. Livré trop souvent à ses réflîelOûnOoIEâiHs^^lîoEer profond dé-
cour^^pnt. Pour comble, un jour, la tentation qui l'o^bâidâit^-pj^it^JuieJûxme,,^
logue trouva un écho pernicieux. Durant une absence de Bernard ,«^.,â^^ de Gluny, Bernard
d'Ùxelles, « envoyé par le prince des prieurs, » comme ■parie emphatiquement l'abbé de Clairvaux. « Il se présente avec les dehors d'un agneau et l'âme d'un loup dévorant. Il trompe les gardiens qui le croient du troupeau. Hélas ! hélas! il entre et le voilà seul à seul avec la petite brebis. La brebis ne songe pas à fuir. Que dirai-je? il l'attire, il l'Mèche, il la, flatte. Prédicateur d'un nÔuverEvangUe,
"iSS^iriM,
(1) i>. 1, H" 8. Mabillon [Annal, benedict., Y, 605) estime que Robert fut envoyé à Clairvaux, aussitôt après sa profession.
A l'entendre^ la pauvreté volontaire est un état misérable ; les jeûnes, les veilles, le silence, le travail des mains sont folie. En revanche, il décore l'oisiveté du nom de contemplation ; la gourmandise, la loquacité, la curiosité, tous les genres d'intempérance deviennent du savoir-vivre. Est-ce que Dieu, ajoute-t-il, prend plaisir à nos crucifiantes mortifications? En quel endroit la sainte Écriture ordonne-t-elle de se tuer? Qu'est-ce qu'une vie de religieux qui consiste à bêcher la terre, à scierlebois, à porter du fumier?... Pourquoi Dieu a-t-il crééjles aliments, s'il / n'est pas permis d'en user? Pourquoi nous a-t-il donné \un corps, s'il nous a défendu de le nourrir? D'ailleurs, envers qui sera-t-il bon, celui qui est mauvais pour luimême? Quel est l'homme qui ait jamais haï sa chair? » f Ces sophismes mal déguisés, qui exaltaient la disci- ; pline relâchée de Gluny aux dépens des mœurs çistert ciennes, trouvèrent, on le devine, un facile accès dans t| le cœur de Robert. « Le trop crédule enfant, continue \Bernard, se laisse séduire et suit son séducteur qui l'em- \mène à Gluny. Là on lui coupe les cheveux, on le rase, on le lave; on lui ôte ses habits grossiers, sales, usés; on lui met des vêtements neufs, élégants, précieux. Ainsi paré, on le reçoit dans la salle de communauté avec honneur, avec respect, en triomphe. On lui donne le pas sur tous ceux de son âge, même sur plusieurs anciens; c'est à qui le flattera, le choi^a^ le complimentera le fûïus. Tous les frères sont au coS&lSWla joie; on dirait Y^des vainqueurs en Bjfésence de leur Bfltmf %, l'heure du I partage des dépoiBllies. 6 bon Jésus, que n'a-t-on pas V^fait pour perdre cette pauvre petite âme (1) !»
(î) Ep. i, n"4 et5. .
'^ Le départ de Tlobert accompli en de telles circons-
( tanees ressemblait fort à un véritable enlèvement. Aussi
y le premier soin de l'abbé de Gluny, qui redoutait le re-
<[ tour offensif et les réclamations des Cisterciens, fut-il
I de prendre ses sûretés du côté de Rome. Le seul titre
I qu'il pouvait invoquer à l'appui de son droit était le
V don d'une pièce de terre que les parents de Robert
^avaient fait à l'abbaye. Titre fort contestable à coup
sur; mais les ambassadeurs^deJ'Abbé Pons le firent si
bien valoir Me le pape Calixte II, convaincu qu'il s'a-
gissliit, en cette affaire, d'un véritable oblat, transfuge
de Cluny après avoir rompu des engageDoients irrevo-
câl)lp7dè^îa Ko^^^ des vœux prononcés
""dans rôràrë dè~ Cîteaux-^^^^ dans
le nousel-asilirqïï'irs'était-ebBisir- " - -^,. -.„.- ---r tlette£:d|écisi6n^^^^ à Glairvaux, y jeta la
conÉIP^ation. Gômme;;la^:cau se avait'lï^^ bat contradictoire et sans audition de la partie lésée ,
feflaM en âjppeia, dans son for intérieur, du jugement de Rome au tribunal de Dieu. « La promesse des parents de Robert, dit-il, ne peut pas dirimer la profession que celui-ci a faite à Glairvaux. Par conséquent, la profession renouvelée à Gluny est nulle et criminelle,' et le jugement de Rome sera jugé par Celui qui juge les justices. » Dans son indignation, il alla jusqu'à soupçonner les Glunistes d'avoir employé auprès de leurs juges des moyens de corruption, wanwpia/ pour obtenir une sentence favorable (1).
Cependant il renonça à la périlleuse ressource d'un nouveau |)roces et prit îê ' gâïti de se taire. Peut-être espëraît-iï que le remords lui ramènerait le transfuge.
(1) Ep. i, ii«6-8.
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COMMENCEMENTS DE. (3LAIBVAUX. «d
La prière accoisa quelque temps son chagrin. Mais à la un son émotion mal dissimulée, péniblement contenue, fut la plus forte : il fallut qu'il rompit le silence et qu'il livrât passage à la douleur qui l'étouffait. Il sortit de l'enclos du monastère, accompagné du futur abbé de Rievaulx, Guillaume, se dirigea vers la forêt à l'ouest, et là, s'asseyant sur la colline, à l'abri de tous les regards indiscrets et de tous les bruits de ce monde, il dicta d'un seul trait, malgré une averse qui faillit l'interrompre, in imbre sine imbre (1), la lettre suivante, la plus touchante et l'une des plus longues de toutes ses lettres. « Assez et trop longtemps, ô mon cher 'fils Robert, j'ai patienté, dans l'espérance que le bon Dieu daignerait vil'siter ton âme et la mienne : ton âme en lui inspirant lune salutaire componction, la mienne en me procurant Cajole de te savoir converti. Mais jusqu'ici mon attente 4, été frustrée et je ne puis plus cacher ma douleur, Réprimer mes anxiétés, dissimuler mon chagrin. En dépit des convenances, c'est moi, l'offensé, qui viens trou- I, ver celui qui m'a blessé ; dédaigné, celui qui m'a méî/'pïisé; je prie celui qui devrait me prier. Mais la douleur, f- 4ïiand elle est excessive, peut-elle délibérer, consulter f la raison, avoir souci de sa dignité? Elle ne connaît plus ni lois, ni jugement, ni mesure, ni hiérarchie. L'âme alors ne sait qu'une chose, c'est qu'elle voudrait être délivrée de ce qui la fait souffrir ou recouvrer ce dont elle déplore la perte. »
\ (1) Geoffroy (Fragmenta, ai^. Migne, 526-527) et Guillaume de Saiut- Thierry (5erw. Vita, lib. I, cap. xi, n» 50) ont raconté comment celte lettre a été miraculeosement préservée de la pluie, cum undique plueret. A Pendroit même fut construite une chapelle qu'on voyait encore au dix -huitième siècle {Voyage liit. de deux Bénédictins, I,' 186; Iter Cisterc, n*» 70). Cf. Yàcandard, Le premier emplace^ ?nenf i?é.C/fltrî?aw;», loc. cit., p. 357'358.
Tu diras que tu ne m'as ni blessé, ni méprisé, que ,| c'est moi au contraire qui t'ai maintes fois blessé, qu'en : fuyant tu n'as fait que te soustraire à mes mauvais trai-
tements, que la fuite en 'pcreîï'°cas n'est pas la faute de celui qui s'échappe, mais celle du persécuteur. Soit, « je n'y contredis point, je laisse de côté ce qui est fait. Pourquoi, comment cela s'est-il fait, je ne le recherche pas, je ne discute pas les torts, je n'examine pas les raisons, j'oublie les injures. Tout cela avive plutôt le dissentiment qu'il ne l'apaise. Ge que j'ai le plus à cœur, ^ fe'est ce que je vais dire. Que je suis malheureux dé . ajS^ plus te posséder, de ne plus te voir, de vivre sans ; ^^^ toi! Mourir pour toi serait ma vie; vivre sans toi, c'est Ijll,^'^ mourir. Ainsi je ne te demande pas pourquoi tu es W- \ piarti; je me plains seulement que tu ne sois pas encore \ revenu. Viens et nous ferons la paix; reviens et tout ; '^^sera oublié; reviens, te dis-je, reviens, et je serai joyeux fet je chanterai : « Il était mort et il est ressuscité; il I « était perdu et il est retrouvé. »
" x< Je le veux, c'est ma faute si tu m'as quitté; j'étais trop austère pour un adolescent si délicat; j'ai poussé la dureté jusqu'à l'inhumanité. C'était là, si je m'en souviens, les reproches que tu murmurais jadis en ma présence et que maintenant encore, paraît-il, tu répètes loin de moi. Je ne fen fais pas un crime, peut-être me serait-il facile de m'excuser et de te répondre avec l'Écriture : « Dieu châtie ceux qu'il aime; » et encore : /fic Les coups d'un ami valent mieux que les baisers d'un t « ennemi. » Mais, encore une fois, je l'admets, je suis '\cause de ton départ. Prends garde pourtant; tu deviendrais coupable à ton tour, si tù n'accordais le pardon à mon repentir et l'indulgence à mes aveuxvJ'ai pu quelquefois te traiter avec trop peu de ménagements,
COMMENCEMENTS DE CLÀIRVAUX. 95
Jamais avec malveillance. Craindrais-tu pour l'avenir de /retrouver chez moi le même défaut de mesure? Sache f que je ne suis plus le même, et si tu es changé comme je le crois, tu me trouveras changé aussi; tu ne trou- \ yeras plus le maître que tu redoutais autrefois, mais un \ami que tu pourras embrasser en toute sécurité. Ainsi, \ue ton départ soit arrivé par ma faute, comme tu le ppnses, ou par la tienne, comme d'autres le croient ^ bien que je ne t'en accuse pas, ou enfin par ma faute et la tienne, ce qui me semble plus probable, désorais, si tu refuses de revenir, il n'y aura que toi d'inex-» ensable. Veux-tu échapper à toute resporisabilité? Reviens. Si tu te reconnais coupable, je te pardonne; en r^our pardonne-moi mes torts que j'avoue : autrement ce serait pousser trop loin l'indulgence pour toi, de re^ connaître ta faute et de la dissimuler, ou trop loin la dnreté envers moi , de ne pas vouloir me pardonner /près les satisfactions que je t'offre. »
' f 'iBiernard continue sur ce ton suppliant. Pour ménager tamour-propre du coupable, il n'est pas d'artifices de style auxquels il n'ait recours. Il va jusqu'à lui fournir des excuses, et, palliant sa faute, il rejette tous les torts /Sur le prieur et l'abbé de Cluny : « Quel est, s'écrie-t-il Mans un mouvement de lyrique indulgence, quel est lé J cœur robuste qui eût résisté aux moyens de séduction Remployés pour corrompre Robert? »
l Cependant la vérité ne perdait pas ses droits; et, après un long détour, l'abbé de Glairvaux en vient à examiner la cause secrète et, en somme, la cause principale delà fuite de son cousin : «Écoute ton cœur, lui dit- il, discute tes intentions, consulte la vérité : en conscience pourquoi es-tu parti? Pourquoi as-tu quitté ton Ordre, tes frères, ta maison; pourquoi m'as-tu quitté, moi, ton proche pa-
rent par la chair et ton parent plus proche encore par l'esprit? Était-ce pour vivre plus chastement, plus parr faitement? En ce cas, sois tranquille, tù n'as pas regardé en arrière. Mais s'il en est autrement, ne t'abuse pas, tremble plutôt; car, pardonne-moi de te le dire, abandonner ta Règle pour une autre moins sévère, c'est là, sans aucun doute, regarder en arrière, c'est prévariquer, c'est apostasier. »
Le mot était dur à entendre; Bernard se hâte d'en adoucir la violence par une nouvelle effusion de tendresse : « Si je te dis tout cela, mon enfant, ce n'est pas pour te confondre; je t'avertis seulement comme on fait un fils qui est bien cher. Car tu peux avoir plusieurs maîtres en Jésus-Ghrist, tu n'as pas plusieurs pères. Je t'en prie, c'est moi qui t'ai engendré à la vie religieuse, ce sont mes paroles, c'est mon exemple. Puis je t'ai nourri de lait; c'était la seule nourriture, enfant, que tu* pusses encore supporter. Plus tard, devenu plus grand, ge t'aurais donné du pain, si tu avais voulu attendre. Mais,
nélasl combien tôt et maladroitepentJtXâl.ê*^ sevré! Je crains fort què^'fouTcê" que réchauffaient mes caresses^ fortifiaient mes exhortations, affermissaient mes prières, ne s'évanouisse promptement, ne défaille et ne périsse. - Peut-être en serai-je réduit dans mon malheur à pleurer non pas tant l'inutilité de ma peine que la chute lamentable de mon enfant qui se damne. J'étais réservé au même sort que la femme du Livre des Rois Aord l'enfant fut dérobé par sa compagne qui avait étouffé le sien. Toi aiissi tu as été arraché de mon sein : je gémis dé cet enlèvement, je redemande ce que la violence m'a ravi. Je ne puis pas oublier mes entraillés; on m'en & déchiré la meilleure part; se peût-il que le reste ne souffre pas 11 torturé? Que dis-je? ce n'est pas Seulement l'os de' mes; /
OS, la chair de ma chair qu'ils m'ont enlevé ; c'est la joie de mon coeiif,>c'est le fruit de ma vie, c'est la couronne de mon espérance, et, je le sens, c'est la moitié de mon kme, ^yanimsemeœ dimidium.
Il ne suffisait pas de faire au transfuge des avances d'amitié : nul doute qu'il eût déjà pris goût à la vie aisée et relâchée de Gluny ; il fallait lui indiquer les moyens de rompre ces habitudes de mollesse. Bernard prévoit cette difficulté et y répond : « Que faire ? me diras-tu ; accoutumé déjà à ce régime si doux, je ne puis reprendre un genre de vie plus austère. Que faire? Lève-toi, içeins tes reins, secoue ton oisiveté, remue tes bras, en un mot travaille et bientôt l'exercice rendra à ta nourriture la saveur que ^'ïa paresse lui ôte... Les choux, les fèves, la soupe de i( légumes, le pain d'avoine et l'eau claire donnent des nausées aux paresseux, mais paraissent délicieux à celui qui travaille. Déshabitué de nos tuniques, tu en as peut- Mre horreur, soit à cause du froid des hivers, soit pour la chaleur de l'été. Mais n'as-tu pas lu ces paroles de Job : « Qui craint le givre sera couvert de neige. » Songe aux pleurs éternels et au grincement de dents, et la natte de paille ou le.lit de plume te seront indifférents. Si enfin tu veilles la nuit pour chanter les psaumes, comme le prescrit la Règle, il faudra que ton lit soit bien dur pour que tu n'y dormes pas paisiblement. Et si pendant le jour tu travailles des mains, comme tu l'as promis par ta profession, il faudra que tes aliments sbient bien mauvais pour que tu ne les manges pas volontiers.
« Allons, debout! soldat du Christ, debout! secoue la poussière, . retourne au champ de bataille que tu as déserté. Le Ghrist a eu beaucoup de soldats qui, ayant commencé avec courage^ sont restés fermes jusqu'au bout et lont vaincu; niais il en est peu qui, ralliés après, avoir.
1^ fui, se soient engagés une secondé ibis dans le péril I' qu'ils avaient d'abord évité, et qui aient mis à leur tour !fur\\ leurs ennemis en fuite. Mais, puisque ce qui est raje est 5{ ; précieux, je me réjouis que tu puisses être du petit nombre à qui une gloire si rare est réservée... l'heureux I combat que Ton soutient pour Jésus, avec Jésus! Là, ni
leS: blessures, ni les coups, ni les meurtrissures, ni mille 1/ morts, ^ on pouvait les recevoir, rien enfin, hors une fuite honteuse, nft peut nous ravir la victoire. On la perd en fuyant; on ne la per(î pas en mourant. Heureux celui i ; qui meurt en combattant : il n&sugm't que pour être couronné (1)! »
Commencé par un sanglot, Fappel que Bernard; ajires- ^^ sait à son cousin finit par un coup de clairon. Mais la "^douceur fut aussi vaine que la force. Bernard ne reçut
'). aucune réponse. On peut présumer, à la décharge de ( Robert, que la lettre ne lui parvint pas. L'abbé Pons, qui \ faisait bonne garde autour de lui, dut intercepter un I message si éloquent et si dangereux par cette éloquence \même. Ce ne fut que longtemps après l'élection de Pierre le Vénérable, au plus tôt en 1128, que le fugitif enfin converti regagna Glairvaux, avec l'agrément de son supérieur (2). Si tardive que fût cette réparation, elle combla Bernard de joie. Il fut plus que jamais attentif à cultiver l'âme de Robert; il rendurcit à la peine, l'enracina dans la foi, et plus tard, quand il put compter sur la solidité de sa piété, il le fit abbé de la Maison-Dieu (Nerlac) au diocèse de Bourges (1136).
(1) Bern. ep.i.
(2) Cf. Pétri Venerab., iib. VI, ep.- 35. Pierre le Vénérable fut élu , abbé de Cluny le 22 août 1122 {Chron, Cluniac, a^p. Hist. des G,, j' XII, 315). De la chronologie combinée des lettres 32-33, 37-38 et 56 u de saint Bernard nous croyons pouvoir conclure que Robert n'était ^ pas encore rentré à Clairraux au commencement de Tannée 1128.
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