‹ Vie de Saint Bernard, abbé de Clairvaux [microform]Chapitre 46 sur 118 · CISTERCIENS ET CLUNISTES, APOLOGIE A GUILLAUME · texte numérisé non relu

CISTERCIENS ET CLUNISTES, APOLOGIE A GUILLAUME

'Après vingt ans d'épreuves, l'Ordre cistercien avait enfin pris son essor. A partir de l'année 1118, il se multiplia rapidement sur tous les points de la France. Quand Pierre le Vénérable fut appelé à gouverner l'Ordre de Cluny (1), le « Nouveau Monastère » était déjà représenté par dixneuf maisons (2); et les années suivantes virent encore accroître ce nombre dans des proportions surprenantes. Pour qu'une telle prospérité ne nuisît pas à la discipline de l'Ordre, il fallut songer à déterminer les règles qui relieraient les maisons entre elles et les rattacheraient toutes au chef d'Ordre, à Cîteaux. C'est à quoi saint Etienne et les abbés des quatre premiers monastères, la Ferté, Pontigny, Clairvaux, Morimond, donnèrent tous leiifrs soins. Dans le pressentiment de leur progrès futur, ils avaient rédigé, au plus tard en 1118, en même temps qu'une charte d'union, dite Charte de chanté, les règlements qui devaient donner à leur réforme son caractère particulier et distinguer les Cisterciens parmi tous les membres de la grande famille bénédictine (3). C'est cette charte et ces règlements que le pape Galixte II confirma

(1) 22 août 1122. Pet. Venerab., De MimcuUs, lib. II, cap. 12.

(2) Cf. Janauschek, Orij'm. Cisferc, I, 286.

(3) « Antequara abbatiaû Cistercienses florere inciperent, domnus Slephanus et fratres sui ordînaveruat, » etc. (Caria charitaiiSy Praef.). C'est-à-dire entre 1115 et 1118; cf. Guignard, les Monumexi'ts primi-

T t 100 VIE DE SAINT BERNARD.

SOUS le nom de Constitutio et de Capitula i^SiV une bulle donnée à Saulieu, le 23 décembre 1119 (1).

Ge qui frappe à première vue dans la Constitutio et les Capitula, c'est le mode d'organisation et d'administration de l'Ordre, en même temps que la tentative de réaction contre les Us et Coutumes des autres maisons bénédictines.

Il fallait d'abord sauvegarder le principe d'autorité sans lequel aucune société ne saurait vivre; mais pour ^satisfaire à ce besoin, il ne parut pas nécessaire de re- I mettre aux mains du supérieur général, comme on le \ faisait à Cluny, un pouvoir souverain sur toutes les mai- J sons de l'Ordre. L'Ordre cistercien se gouvernait lui- -même par les Chapitres généraux annuels, et l'abbé de Iciteaux, président de droit de cette auguste assemblée, 1 ne veillait personnellement à l'exécution des lois capitu- ( laires que dans les maisons issues de sa propre maison ; les abbés des filles de Gîteaux remplissaient le même office vis-à-vis des abbayes de leur filiation. Citeaux n'échapp&»pas~plus«q«£JesjaHJtejmâisons à l'applicltton des règlements établis ;-une..fois,l! an, en dehors de l'époque du Chapitre j^ks^ abbés de k dé Clair-

vaux et. de.. .Morimond;visitent l'abbaye, tous quatre ensemble, et leur inspection s'étend à tous les degrés et à tous les membxes..de lîadmM^

« le grand abbé, » « le Père universérSe l'Ordre. » De l^a sorte, il sera visible qu'une môme Règle gouverne topâtes les volontés et que celui qui en est l'interpiète et r|r-

tifs de la règle cistercienne, p. lxii-lxiii. Par les règlements ou Capitula dont' parle la bulle de Calixte II, il faut entendre les dix premiers articles des Consuetudines qu'on retrouve presque mot pour mot dans la Carta charitatis ou dans VExordium Cisterçiensis CœnobiL CL Gnignar A, ibid.,f xxxv-xli. (1) JafFé, Reg., n°6795 5 Manrique, Annal. Cist., 1, 116.

'N, CISTERCIENS ET CLUNISTES. iOl

I gane principal est lui-même responsable de ses fautes I devant ses inférieurs devenus ses pairs, qui ont le droit I de le blâmer, de lui infliger des censures et au besoin de ^-^ononcer sa déchéance (i).

Le lien qui^i&toutes les maisons cistercieimes^à l'àbbaye-mère estpS&foent un lien de^^ar^^atèrneHe. Non seulement Etienne Hardii^T^lgnoncT^^MéHïBntl à prélever la moindre redevance sur les monastères de son Ordre (2), mais il ne juge même pas utile d'intervenir partout, à titre de supérieur général, dans l'affaire pourtant si grave et si essentielle des élections abbatiales. En cas de veuvage d'une abbaye, ce soin regarde spécialement l'abbé du monastère dont cette abbaye est la fille, et après lui ou plutôt avec lui les abbés de sa filiation et les religieux orphelins. Quand Godefroid, par exemple, fondateur de Fontenay, résignera ses fonctions pour rentrer à Clairvaux, vers 1125, ce sera Bernard avec les abbés de Troisforitaines et de Foigny, qui présideront au choix de son successeur. La même loi régit i'élection abbatiale de Gîteaux. Seulement, durant la vacance du siège, les abbés de la Perte, de Pontigny, dé (Clairvaux et de Morimond sont appelés â remplir en >mmun la charge de supérieur général (3).

(1) Caria Chant., ap. Guignard, ouv. cit., p. 81-84. Dans un manuscrit du commencement du treizième siècle, Bibliolh. de Dijon, n» 351, la Charte de Charité se trouve divisée en 12 chapitres. Julien Paris la donne en 5 chapitres (Nomasticon cisterciense, p. 65-70). Noter le titre de major abbas qui s'applique d'abord à l'abbé de Gîteaux, puis par extension aux abbés des maisons-mères, «nc^'or abbas de cujm domo domus illa exivit. Le titre de pater universalis totius ordinis se lit dans Herbert, De Miraculis, lib. II, cap. 25, Migne, p. 465, n" 17. ^

(2) « NuUam terreuse commoditatis seu rerura temporalium exac-V^ tionem iraponimus, » etc. Carta <7ftan7., Guignard, p. 79-80.

(3) Carta Charit., Gm^nard, p. 82-83. ' \

> Ce système de gouvernement monacal, si net et si simple, que le patriarche des moines d'Occident n?aùrait pas désavoué, était pourtant une nouveauté. Jusque-là ' dans l'Ordre bénédictin tous les efforts tendaient à grandir le prestige et fortifier l'autorité du supérieur général. y€luny, par exemple, dont la gloire était alors à son \ apogée, exerçait sur les innombrables maisons de sa dé- Jpendance répandues dans toute TEurope, une autorité jdirecte immédiate, à laquelle, malheureusement, il était (/parfois trop facile de se dérober. C'est alors^qjj^ar un \dUfè=,gMle~JÉtienBe4ïaràifig~et*s6s^0Bftp«gnons imaginèrent de pratiquer une sage décentralisation, se contentant d'unir toutes les maisons de l'Ordre par une charte, excellemment appelée « Charte de charité. » Un 'avénîFprôchain devait leur donner raison. ;En moins de j/cent ans l'Ordre comptait plus de cinq cents monastères ; / et, malgré cette prodigieuse extension, les liens qui ratl-'t) tachaient à Citeaux, à des degrés divers, tous les mem- \ bres de cette grande famille, n'étaient ni moins solides, Vi plus relâchés qu'à la mort des fondateurs. , -^^

Les règlements de discipline, joints ii la Charte de Charité, ne furent pas moins remarqués que la Charte j elle-même. Par manière de protestation contre la décadence des mœurs monastiques, les Cisterciens essayèrent, nous l'avons déjà dit, de faire revivre dans leurs /'" Sabbayes non seulement l'esprit, mais encore la lettre de ^^ ^a Règle de saint Benoît. Costume, travail, pauvreté, J tout reprit chez eux un air de rigueur antique. De là un I contraste saisissant entre leur dénûment et la richesse V^ou même le luxe des autres Bénédijîtins. Ce contraste éclate jusque dans les choses du culte. Pendant que les Clunistes, amis du beau, parent leur immense basilique de tout ce que l'art offre de plus achevé et déploient

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dans les cérémonies liturgiques des ornements du plus^^^grand prix, les Cisterciens, partisans de la sévérité, font ' vœu d'écarter de leurs obscures chapelles tout <^ qui petit flatter les regards curieux et enchanter les âmes ^faibles. La peinture et la sculpture en sont bannies, , comme choses vaines et bonnes pour les séculiers, La . même proscription s'étend aux fins tissus et aux métaux- [précieux; les croix ntêmes ne sauraient être lamées d'argent ni de cuivre, elles doivent être en bois (1). ^^Tel se présente au douzième siècle dans son puritanisme rigide l'Ordre cistercien. Il ne s'impose nulle part ni à personne. Avant de s'introduire dans un diocèse, il sollicite le consentement de l'Ordinaire et se soumet à sa juridiction. En cela encore, il se distingue des Glunistes qui, exempts de l'autorité épiscopale, ne relèvent que du souverain pontife (2).

La leçon indirecte donnée par ces nouveaux pénitents blancs aux moines noirs de tout l'Ordre bénédictin né pouvait manquer de parvenir à son adresse. Soit défaut^'' de tact, soit esprit de corps ou sentiment de puérile va^ nité, certains Cisterciens eurent encore l'imprudence de i la souligner par une critique mordante des usages clunistes. La paix, qui doit régner entre tous les ordres religieux, en reçut une fâcheuse atteinte. Il suffisait, ce semble, que le nouvel Ordre s'appliquât à donner au monde le spectacle d'une réforme irréprochable, sans se mêler de réformer les autres ou de les dénigrer : quand

(1) Sur ces premiers règlements cisterciens, cf. Exordium, cap. xv et xvn, ap. Guignard, p. 71-74; InstUuta Genemlis CapituU, cap. 1iO, ibid.i 250-252; cf. p. xxxvi-xii. Cf. Pétri Venerab., lib. ï, ep. 28, p. 112-116.

(2) Corta C^anf., Prcef:, ap. Guignard, p. 79. Cf. Pétri Venerab., lib. I, ep. 28, ap. Mlgn0/ pV 115 et 137. Sur les exemptions, et Ber-' ^ nard, i)e ojfjÇcio epwcoporMm, cap, IX.

il s'agit de faire le bien, répigramme est toujours de trop.

Les Clunistes, piqués au vif, ripostèrent avec force. Pour le bonheur de leur cause, ce fut un homme d'une extrême modération, le plus pacifique de son temps, qui leur servit d'organe : nous avons nommé Pierre le Vénérable. Ami de la tranquillité, prudent et souple, d'une bienveillance universelle, d'une charité sans mesure, sachant se plier aux circonstances et aux événements, habile à tourner les difTicultés au lieu de s'y heurter, ne • se départant jamais des principes d'une raison fine et judicieuse, n'aspirant point aux réformes périlleuses et préférant à des efforts constants d'héroïsme la régularité d'une vie simple et unie, l'abbé de Cluny, à peine élu et

^installé dans sa charge, avait pris à tâche de ramener doucement ses religieux, non à l'austérité primitive de la Règle cinq fois séculaire de saint Benoît, mais à une : observation exacte des récents et sages règlements de saint Hugues et de saint Odilon (1). Son premier soin avait été de déraciner lés principaux abus introduits dans sa communauté par son indigne prédécesseur, l'abbé Pons. Mais il n'entrait pas dans ses desseins de suivre la voie étroite que les censeurs de Cluny prétendaient lui tracer. Aussi leurs critiques lui parurent-elles empreintes de vanité; et il entreprit de justifier, à l'en-

/ contre de leurs idées réformatrices, les usages de sa maison, et, par une habile manœuvre, au lieu de se ^ défendre, il commence par attaquer, %(. Pharisiens, s'écrie-t-il (2), vous avez; une posté-

'^(1) Bernard (ep. 277) atteste que Pierre le Vénérable entreprit la réforme de son monastère, pêne ab întroitu suo. 1 (2) Pétri Yenerab., lib. I, ep. 28, loc. cit., p. 116. Plusieurs ont cru que celte lettre était postérieure à VApologia Aq l'àbbé de Clair- -

i£y^cKïg::iWà-i4;i^ -, X"^'

nïi^rVôus voilà revenus aii monde ! Ce sont vos fils, ceux qui se mettent hors de pair, s'élèvent au-dessus des autres; le prophète leur avait déjà fait dire : « Ne me « touchez pas, je suis saint. » Mais voyons, dites -moi, stricts observateurs de la Règle, comment vous targuez- - vous d'y être si fidèles, vous qui n'avez nul souci de ce petit chapitre où elle enjoint au moine dé s*estimer le plus vil et le dernier des hommes, et cela non seulement dans ses discours, mais au fond du cœur? Avez- vous ces sentimejQiâ*.|yiâadJKatt^^ et de vous exalter vous-naêmes, de les mépriser et de

vou^'^OTapliire dans vos mérites? Avez-vous oublié ce que dit l'Evangile : « Quand vous aui|ez accompli tous « les préceptes, confessez que vous êtes des serviteurs « inutiles; » ce que dit Isaïe : « Notre justice est sem- « blable à un vêtement souillé »? Et vous, ô saints, hommes uniques, seuls moines véritables, perdus au milieu de tous ces religieux faux et corrompus, vous vous dressez dans votre isolement, vous portez avec orgueil \m '<î0s*iœse^*'iîCJtïféWTSa6îîïer^rp^^ <^li2ïï!Jii-^aawm«.d^maafe^ blanches au milieu des frocs noirs. Et cependSnt ces habits de couleur noire, nos pères les avaient adoptés par humilite4;^fvg%oSOIJBM1^^^^.Y^^^ vous croyez donc meiileurs que nos pères! Ce grand et admirable saint Martin, ~ un vrai moine, celui-là ! — lit-on qu'il allât vêtu de blanc et d'une robe courte, et non plutôt de longs habits noirs? Vous le voyez donc, vous aimez mieux paraître les

vaux; mais le début et surtout la fin où l'auteur demande à Bernard son avis : « Erlt anaodo tuum, si aliter senseris, » etc., prouve que l'abbé Ù.Q Clairvaux n'était pas encore iniervenu dans le débat. Du reste, les griefs énumérés par Pierre le Vénérable ne répondent qu'imparfaitement à ceux qui sont articulés dans VApologia,

défenseurs ïjue d'être les observateurs de là It^M^^fâM^^ êtes atteints et convaincus de la violer, puisque, a.u mépris de ses prescriptions, vous renoncez aux livrées de la /pénitence et de l'humilité, pour prendre celles qui, dans l'Écriture, annoncent la joie et le triomphe. » '

Après cette brusque sortie, Pierre le Vénérable aborde la discussion raisonnée des accusations dont son Ordre ^' est l'objet. « Vous nous reprochez, dit-il, den'être pas soumis à^l'îujitpritéé^ Et pour qui prenez- vous

^^^^JIiî[â2ÏÏÊ«5££25^®^ Connaissez-vous uiï évêque plus digne et plus véritablement évê'qué quritrélùi-ï^^ pas àlui que î^ulM a confié îa suprématie sur

tous les autres? N'est-ce pas à lui qu'il a été dit : « Je te « donne les clefs du royaume des cieux »? Or, c'est cet évêque que nous nous glorifions d'avoir pour pasteur, c'est à lui seul que nous faisons profession d'obéir; lui seul peut nous interdire, nous suspendre, nous excommunier. L'autorité du saint-siège a sanctionné ce privilège ; les décrets de plusieurs pontifes conservés dans les archives romaines en font foi (1).

./C> \Vous nous reprochez de porter des pelisses et des mlîMres'iîmïrîWë^^^ — Si la

Règle ne'T?enfëiFine aucune défense à ce sujet, au nom de • quelle autorité osez-vous nous attaquer? Écoutez ces paroles : « Qu'il jpil„âpiUii^j3^LJ&ère^s d^s^ « appropriés à la nature et au climat, davantage dans les « pays, froids, moins dans les pays chauds. » C'est là coiïîme on le voit, un point lai8séMa„diAQî:MiôJQK.de l'abbé. S'âïïtorisant du silence de la Règle, l'abbé peut égale-* ment permettre l'usage des caleçons et choisir à son gré les couvertures de lits ; et, pour dire toute ma pensée,

(1) Pétri Venerab., lib. 1, ep. 28, p. 137-141.

priver dans nos climats les moines de pelisses ou seulement leur conseiller de n'en pas porter, serait une cruauté, où tout au moins une imprudence (1).

nôtre^nonrriture. r^r SainlBenoît n'a pas donné à cet égard une règle absolue et rigoureusement uniforme. Il a même voulu qum « tint compte dés nê^gôins de chacun des frères. » C'est au supérieur à y pourvoir, selon que le travail, la fatigue d'un voyage, l'état maladif, ou toute autre cause l'exigent (2).

« Vous nous reprochez de négliger le travail des mains auquel se sont constammenrîivfés'ïïès" ermites et les V anciensnnoiirës;"'^"XarTlepe'"n^â"p ordonné le travail pour lïïf-même, mais afin de chasser l'oisiveté, qui est y renff^me~de TâïnF.*TrirToFs~êi^ esprit, quand /

on se livre à un exercice qui atteint ce but. Le Christ y n^a?t-il pas montré sa préférence j>our les j)ccupatiSns y

spiritueltîesrpui^'êxem^l^e de ta et Marie? Croyezvous êtrfr^di, njeilleurs juges et de plus sïïrs îiîterprètes/

fa'ïOïv^doH^^^e^-miiits^tèreHîe-^ratiqaa^uére le travail manueltEn évitant l'oisiveté au moyen de la prière j de la psalmodie, de la lecture ou d'autres travaux intellectuels, nous restons, aussi bien que vous, fidèles à la Règle (3). »

Bref, ÇiçgxiJ|^JinJraye^tJî3aeLq^^ tue et^

quejsIe^Uisspjîitqmjn^^^ » Il refuse aux Cisterciens le droit de se dire seiil^ les fils du Patriarche des moines de rOccident. Dans sa pensée leur interprétation de la

(1) Pétri Venerab., lib. I, ep. 28, p. 120-124, 158. Cf. Bened;^ JReg., cap. 66,

(2) Ibid,, p. 124-129. Cf. Bmeà. iîôj'., cap. 39-40.

(8) LU). I, ep. 28, p. 128-130, Cf. Sened, Reg., cap. 48,

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Règle bénédictine est étroite, presque mesquine. « Vous êtes des éplucheurs de syllabes, leur dit-il, et vous. voulez faire de Dieu un épilogueur, semblable à vous (1). »

Las de discuter des points de détail, où Taccord entre les deux maisons ne pouvait guère être établi, il convie ses adversaires à remonter avec lui aux principes mêmes de la vie religieuse et il pose cette distinction qui éclaire tout le débat ! « Na sflvfiyj-vni|s y^s g n^jl y a d es règles qui^jiejch|flge»|«|amâ^^ varia-

bles, selon les temps et les lieux? Entre les préceptes immuables, je compte l'amour du prochain, l'humilité, la chasteté, la vérafil||. jQlus^^^^ ne

peuvent jamais fléchir. Mais à côté de ceux-là n'y a-t-il pas Ses règles variables? Kisfcce nasJUi charité et. les nécessités du bien qui doivent llemMalertoujours? Pourquoi a-t-on abrogé, par exemple, la loi qui défendait aux évéques de changer de siège, si ce n'est pour veiller plus charitablement aux intérêts des églises?... Pourquoi at-on rapporté la règle qui ne permettait pas de préposer aux églises les hérétiques et les coupables, même après qu'ils avaient Changé et fait pénitence,- sinon par une charité qui veille au salut du grand nombre? La charité!: la charité ! voilà la grande loi de tous les cH^îgements

hunidir^rs'CJîrïïS^rT^^^r^^

le rJ^^Et^î^rmeu-a'ilîît^rF^aïrfrëônteuaU la

loi et les prophètes,, pensez- vous que la Règle de saint

Benoît soit seule au-dessus de la charité?.,.. La-jctoitë

W,PAi:ligâ4â,tomiIâRk&^ les uns

*iffi«?iî^ft;î«(^'a'(a

à la charruCv les autres à la viffne, d'autres à la forêt;

(1) « Syllabarumdiscussores... Quid aliud quaïç Deum verbprum venatorem... esse videri vultis? » /6id., p. 425. .^

r ' cis'i*ÊïidiEîî& ET cLrNisïES. iôÔ

« Ceux-ci doivent allumer le feu, ceux-là apporter de l'eau ; il en est enfin -qui vont au marché. La-43i^[e,.defàmiUe donne des ordres différents, nmkjaîiLjQa,^jSQntrarient pas et concourent également à la prospérité de la maison. - La charité en use de même ; elïé^ri'ordïïimîB^teTrqtrë dans l'intérêt de la maison de Dieu et} ne se contredit pas, lorsqu'elle varie ses ordres, selon ^les, temps et lés per-. sonnes. G est elle qui; né héffligeant aucun moyen de procurer je sâlut 4esihomme^v . a «permis^u^Q^^ fession les novices avant la fin de l'année de pr6bàtion( qu'on donnât- aux religieux les vêtements exigés par la rigueur du climat ou de la saison, qu'on délaissât les travaux manuels pour l'étude (1). »

Il n'est pas douteux que Pierre le Vénérable ait été compris par celui auquel il adressait son Apologie. ÎGé destinatairen'était autre que l'abbé de GlairvauXvBernard gémissait en secret de voir que la réforme dont il était l'un des principaux chefs^ au lieu de stimuler le' ?èlè%s Ordres rivaux, jetait par la faute dé quelques-uns de ses frères la perturbation dans les esprits. '''"■':■'• y'

Lui-même cependant n'échappait pias au reproché d'intransigeance ; et, quoiqu'il fît profession de respecter toutes les formes de la vie monastique, on l'accusait d'établir entre Gîteaux et Gluny une comparaison peu flatteuse pour cette dernière itistitutioii. La fameuse lettre à son cousin Robert donnait à ces soupçons Un fondement réel, et peu à peu on s'accoutuma à le considérer comiiie Tadversaire-né de tous les moines nbirs.

Sous cette forme exagérée , raecusatîon était à coup sûr calomnieuse. Ses amis s'eii émurent. Guillaume de Saint- Thierry, qui appartenait lui-même à l'Ordre bénédictin, .,- ■

(I) Lib. f, ep. ?8, p. 148-154.

/ iiÔ VIE DE SAINT BERNARD. ' ' , ^

lui conseilla de donner à un bruit si fâcheux un démenti public et solennel. La question était fort délicate. Bernard n'jétait pas d'humeur à désavouer ce que sa lettre à Robert contenait de justes critiques contre Cluny. Il lui répugnait encore davantage de paraître autoriser par son silence les excès de langage et le manque de charité que Pierre le Vénérable reprochait justement aux Cisterciens. En tout cela le point difficile à trouver, c'était la mesure. « Je ne vois pas bien, dit-il à Guillaume de Saint-Thierry, ce que vous demandez de moi. Si je vous ai compris, il me faut faire réparation aux Glunistes qui nous accusent d'être leurs détracteurs; il me faut aussi reprendre dans leur nourriture et leur habillement tous les abus que vous me signalez. Gomment le faire sans scandale? et comment ^échapper au reproche de me contredire moi-même (1)?» \l Bernard n'a pas évité le scandale, si on peut qualifier ainsi la tempête qu'il a soulevée par son Ajpo/o^ie; mais quiconque examinera sans parti pris cet opuscule, trouvera que la contradiction qu'on a voulu y voir est plus apparente que réelle.

L'abbé de Glairvaux commence par se justifier lui- -même du reproche d'intolérance. « Puis-je me taire, s'é- 7 crie-tril (2), quand on nous accuse, nous, les plus misé- Y râbles des hommes, d'oser sous nos haillons et du fond \de nos cavernes juger le monde et insulter dans l'ombre de notre indignité aux lumières de la terre? Quoil sous une peau de brebis, nous serions donc, je ne dis pas des / loups ravissants, mais des insectes nuisibles, des vers ) rongeurs qui vont déchirant la vie des gens de bien, non .boint en public, — - ils ne l'oseraient, — mais en cachette,

{i)'Apologia àd Guillelmum, inter Traciaius, Opuscul. V, Pr^fat., ap. Migae, t. CLXXXII, p. 895-897.

(2) Apoîogia, cap. i et ii. '

,, CISTÈBLCIBNS-^T CLUNISTES. tH

non point par des clameurs d'indignation, mais par les chuchotements de la calomnie... S'il en est ainsi,. si nous dénigrons avec une jactance pharisaïque des hommes qui valent mieux que nous, à quoi nous serviront tant de privations dans le manger, tant de pauvreté dans rhabillement, nos fatigues quotidiennes dans le travail des mains, ces jeûnes, ces veilles perpétuelles, en un mot toutes ces \ austérités qui caractérisent notre genre de vie? Ne pour vions-nous donc trouver une voie plus commode pour aller en enfer? Si nous devons y descendre, que ne prenions-nous le chemin de tout le monde?...

~~« On va me suspecter peut-être, mais j'oserai répéter à la face de tous ce que je vous ai déjà dit à l'oreille : quel est l'homme qui m'ait jamais entendu parler publique'^ ment ou murmurer en secret contre l'Ordre de Gluny? Quel est-eelui: dW'^ëB'ïïfe^hres'qiie'^e'n^aie*^^ plaisir,

reçuaxeaiwraêîW;»JfflW^^^ •

humilité? Je l'ai dit et je le répète : leur genre de vie est saint, honorable, remarquable par sa puréTé7~înspiré par l'Ésprit-SâintÇ êminemméïït^ropre , non mêdîocnier aptus, à sauver les âmes. Je me souviens d'avoir reçu quelquefois l'hospitalité dans les monastères de cet Ordre : que le Seigneur rende à ses serviteurs les soins et le respect qu'ils m'ont prodigués. Je me suis recommandé à leurs prières; j'ai assisté à leurs conférences; j'ai eu souvent, avec plusieurs d'entre eux des entretiens spirituels, soit en public au chapitre, soit en particulier dans leurs cellules. Ai-je jamais, en public ou en secret, essayé de dé-^ tacher un religieux de cet Ordre potïrrattïrerdans le

eux qui, désireux d'entrer chez nous, venaient frapper à ^Mttê^A^Siejas^rgavo;^!^^ son.OtJlâiRlsfcfej^^e^^ deux de .

VOS frères chez vous? Ne sont-ce pas mes conseils qui ont e^ipêché deux abbés (vous les connaissez, et vous savez combien ils me sontchers) d'abandonner leurs postes pour

C^passer à notre observance? Gomment donc peut-on me "S soupçonner et m'accuser de condamner un Ordre que je

^recommande même à mes amis? »

Cette déclaration, dont on ne saurait sans injustice contester la sincérité, montre combien Bernard était étranger aux mesquines rivalités de l'esprit de corps. Considérant cette riche variété de familles religieuses qu'on voit fleurir ensemble dans- la chrétienté, il les compare à la tuniqu^ du Christ, tunique aux mille couleurs et cependant sans couture, et proclame hautement le droit égal de toutes ejt de chacune à l'existence (1) . « Mais alors, lui dit-on, pour-^ quoi n'embrassez-vous pas toutes les observances, puisque vous les approuvez toutes? — « J'en embrasse une seule par la pratique et toutes les autres parla charité (2). »

Une si éclatante profession de foi aurait sufii pour désarmer Pierre le Yénérable ; mais afin de donner aux Glunistes une plus complète satisfaction, Bernard prend à partie les membres de son Ordre, qui avaient imprudemment suscité la querelle. « Il y e|i;,,a-jLIJGffi^nouj, s'écrie-til, qui, au mépris de cette parole : « Ne jugez point jusqu'à «ce que le Seigneur soit venu. » .insullentj paràit-il, aux autres Ordres ; j 'ai tort de dire qu'ils sont de notre Ordre ; ilsTie sont" uaucun Ordre. Leur vie est régulière peut-être, mais leur langage respire l'orgueil. Vous ne vous rappelez donc plus la parabole du Pharisien et du Publicain; vous vous croyez les seuls justes, les seuls saints, les seuls

(1) Apologia, cap. m, n» 5 et 6; cap. i, n" 7.

(2) « Cur, cum omnes Ordines laudem, omnes non teneo.Xaudo enim omnes et diligo, ubicumque pie et juste vivitur in Ecclesia. Unum opère teneo, cœterbs charitate. » Apologia, cap. iv, n' 8.

moines; tous les autres ne sont que des violateurs- de la Règle. Et d'abord, qui vous a chargés de juger autrui? Puis, vous qui êtè^ si fiers de votre Ordre, qu'est-ce qu'un Ordre où chacun se mêle de chercher curieusement une paille dans les yeux de ses frèresj avant d'avoir rejeté la poutre qui est dans son œil? Vous qui mettez votre gloire dans la Règle, pourquoi donc, au mépris de cette Réglé, critiquez-vous lesjulïBs?.. . vous reprochez aux Clunistes leiitrs habits, leur régime, leur gëK^^^ qui ne

sont f âsT'dil^^^^^^ Conformes à la Règle.' èôît; mais le

défaut de charité est-il donc nlu s conforme à la Règle?..; Quelle aberration ! Vous mettez tous vos soins à vêtir vos corps suivant la Règle; et contrairement à la Règle, vous négligez d'orner votre âme. C'est donc là tunique, c'est donc la coule qui font le moine, et non pas la piété, l'humilité, véritables vêtements spirituels? Couverts de vos tuniques et pleins de vous-mêmes, vous n'avez pas assez de mépris pour les pelisses; comme si l'humilité, enve^ loppée de fourrures, ne valait pas mieux que la superbe en tunique!... Vous nourrissez votre corps de fèves et' votre esprit d'orgueil; puis vous condamnez les mets i accommodés au gras; comme s'il ne valait pas mieux user d'un peu de graisse dans ses aliments, que de s'emplir de légumes jusqu'à n'en pouvoir plus (1). Est-ce à dire que parmi nos règles, celles qui regardent l'esprit doivent nous faire oublier celles qui ont trait au corps? Nullement; iifautjtbserver lesjjiiês.>et^ô^nas«,négliffer les autrès. Mais s'il fallait sacrifier les unes ou les autres, nul doute que nous devions abandonner les secOMe^ pour les / . g^e^|||g|J^irtt4A que le

.ieSn.^#ilajia^ar!tiâca,tiQn des sens (2). »

(1) « Usque adructura. » Apologia, cap. vi, n" 12.

(2) Apologia, cap. v et vi.

Après cette leçon infligée aux pharisiens de Gîteaux et clans laquelle Pierre le Vénérable eût aisément reçonnii ses proprés pensées, l'abbé dé Clairyaux se sent à l'aise pour signaler et censurer les dérèglements dé l'Ordre bénédictin. L'abbé de Gluny, en faisant l'apologie dès usar ges de sa maison, n'avait sans doute pas eu l'intention d'en autoriser les abus; mais il semblait par son silence avoir- voulu en quelque sorte les dissimuler. C'est cette omission volontaire ou inconsciente que Bernard prétend réparer; il ôte tous les masques, non pour le vain plaisir de frapper un Ordre rival, qu'il fait profession de révérer, mais pour appeler l'attention de ses chefs sur la réforme dont la nécessité s'impose. A ceux qui se voileront la fs^ee pour ne rien voir et qui, au lieu de reconnaître le mal pour y apporter remède, crieront au scandale, il répond simplement d'avance avec saint Grégoire : « Il vaut mieux être l'occasion d'un scandale, que de sacniféTTif^érite (1. » Sous le bénéfice de ces ônsefvlîïbns et avec ces réserves expresses, il s'attaque résolument aux désordres qui déshonoraient tant d'abbayes bénédictines, à commencer par la nourriture et le vêtement (2).

«Oh! dit-il, que nous sommes loin des temps où vivalent les disciples de saint Antoine ! Quand ils*se visitalent, de lom en lom^Jiar cnaritepteue^^ 1 avidité avec laquelle ils recevaient les uns (îè^aîËfêl'le pain de 'ame, qu'ils onMi^ient la na^mium^^î^^^ pas-

saient des jours entiers sans manger; mais leur espi-it était rassasié... Aujourd'hui, quel est celui qui cherche, qui distribue le pain du ciel? Jamais il n'est question des saintes Écritures, jamais du salut des âmes; ce ne sont

(1) « Mellus est ufc scandalura oriatiir quam reritas relinquatur, » In Ezecb., Homil. VII; Bernard. ipoZog'., cap. vu, n» 15.

(2) Apolog., cap. viii, n« 16. ,

igli^uéi^es bagatelle

iM irènî emporte. Dans vos repsâjift^ndant que la bouche s'emplit d'âlimB]at|.^4es. 4?reilles se repaissenrïïé vaines paroles ; on apporte plats sur plats ; et pour vous dédom- ■ map]rte!^ï*aBstm(Ke "te ^

soit mterdite, on vous .sert d énormes poissons a deux jr^ggJses.Etes-vous rassasiés de premiers, on vous en offre d'autres, qui vous font oublier (|ue vous avez goûté les précédents. Le palais, stimulé par des sauces dé mué velle invention, sent, atout moment, comme s'il était à jeun, se réveiller ses désirs. L'estomac se charge sans qu'on y pense et la variété prévient le dégoût.;. Qui dira, par exemple, toutes les manières dont on apprête les œufs? on les tourne, on les retourne, on les délaie on les durcit, on les hache, on les frit, on les rôtit, on les farcit, on les sert tantôt seuls,, tantôt mêlés à d'autre , aliments. Et pourquoi tout cela, si ce n'est dans l'unique fin d'éviter le dégoût?. i. Et l'eau, faut-il en parler, jpuisqu'il n'est plus admis qu'on en mette dans son vin? Chose bizarre ! à peine sommes-nous moines, nous "voilà malades de l'estomac; nous n'avons garde alors d'oublier que l'apôtre nous conseille l'usage du vin^ l'usage )nodéfé, il est vrai; mais je ne sais pourquoi nous oublions l'épithète. Encore si l'on se contentait d'une seule espèce de vin, fût-il du vin pur! J'ai honte de le dire; voué rougirez de l'entendre peut-être; ayez au moins le s courage de vous corriger. Trois ou quatre fois par repa,s, j on vous apporte une coupe à demi pleine. Vous la su^io- ! dorez, vous la dégustez, et avec un flair aussi rapide! qu'infaillible, vous choisissez toujours le vin le plus gé- \ néreux. Mais ce n'est pas tout, et faut-il croire que d^ns / certains monastères il est d'usage, aux grandes fêtes, de / servir des vins mélangés de miel ou saupoudrés d'épi- \

tl6 VIÈ DE SAINT BERNARD. *

ces? Dira-t-on encore qu'on fait cela par ménagement pour son estomac?... Après ces repas, on se lève de Aabl«s'^'les-->vd^eS'^gonfléesvia4Ma,ia^rde,^ et . pour quoi ^^i^^kiâia^^^ïiyte^î^i^^ S'il faut dans cet état aller à rofficé,;pourr.a-t-on chanter, et de quel, nom appeler les plaintes qu'on tire de sa poitrine (1) ? »

-Au portrait du moine gourmand ou gourme t,.succè'de celuidu moine ami. du luxe et enclin à la coquetterie. L'abbé vdeGlairvaux en.trace le profil avec la même vigueur de style et la' même finesse de trait. « Dans les vêtements, on ne cherche pas de quoi se couvrir, mais de quoi se parer. Onj^4^hab|||^c^^||antissent moins du ^^^jgj^fe^ll^jgijllgjpijL^la vanité. Malheïï^uË moine que je suis ! Faut-il que j'aie assez vécu p:our voir notre Ordre' déchoir à ce point, cet Ordre qui fut le premier dans l'Église, que dis-je? par où l'Église a commencé, qui a eu les apôtres pour fondateurs, et pour premiers membres des hommes que Paul appelle toujours des saints 1.,, Chacun d'eux n'avait que ce qui lui était nécessaire; rieu/poùr la curiosité, à plus forte raison rien pour la vanité ; en fait de vêtements, rien que ce qu'il fallait pour couvrir la nudité et garantir du froid. Au^ raient-ils acheté des habits de galebrun et d'isembrun? Se seraient-ils servis de couvertures de lit en fourrure de chat ou de bouracan?... Hélas! nous avons perdu jusqu'aux dehors de notre ancienne piété. Notre habit, qui devrait être l'insigne de l'humilité, est devenu une enseigne d'orgueil. C'est à peine si dans nos provinces nous trouvons encore des étoffes dignes de nous vêtir. Le chevalier et le moine prennent chacun la moitié du même drap, l'un pour sa chlamyde et l'autre pour sa

(i) 4poZo9^., cap. IX, n"' 19-21. -

CISTEBCIENS ET CLUNISTES. 117

coule. Un homme du monde, un grand même, fut-il roi, fût-il empereur j ne dédaignerait pas nos yêtements, à la forme près. ;

« La religion, direz- vous, n^gs|,4)4,^^l|ans le costume, maisldan&le Gœuri^SfiïT mais quand, pour acheter une coule, voiïspârBSiïfëï les villes, les foires et les marchés, quand vous fouillez toutes les boutiques, rémuez toutes les marchandises, déployez des monceaux d'étoffes, lés tâtant des doigts et les approchant des yeux pour les examiner aux rayons du soleil, quand vous rejetez tous les tissus grossiers et de couleur sombre, pour acheter, à quelque prix que ce soit, les tissus les plus fins et les plus brillants, je vous en prie, faites-vous cela par déli- : catesse de goût ou par simplicité? La chose n-e^ pas douteuse, le cœur vain met sur le corps la marque à^^z. if v^mté*.J3e&s;vètem'6ntreffêffitofî1nMïiren de

l'ânïè^^'Vioûs ïïlïïnez pas tant de souci du corps, si déjà vous n'aviez négligé le soin de votre âme dénuée dé vertus (1). »

Rien d'étonnant qu'une pareille vanité se glisse dans l'âme des simples moines, quand les supérieurs semblent l'autoriser par leur exemple. Jusqu'ici l'abbé de Clairr vaux n'a fait qu'esquisser le portrait de religieux couverts par l'anonyme et en quelque sorte irresponsables. Mais tout à coup on voit se dresser dans le tableau qu'il ébauche les figures imposantes des abbés grands seigneurs et même, si l'on en croit la tradition, celle d'un abbé ministre, Pons, abbé de Gluny, et Suger, abbé de Saint-Denis (2). « Je parlerai ; dussé-je passer pour présomptueux, je dirai la vérité. Gomment la lumière s'est-

(i) Âpolog., cap. x, n<" 24-26. Cf. Pétri Yenerab. Staiuta. n" 16, Migne, p. 1030.

(2) Of. Bern. ep. 78, n' 3.

elle obscurcie? Gomment le sel de Ja terre s'est- il affadi? Ceux dont la vie devrait nous indiquer la voie de là vie nous donnent l'exemple de l'ostentation : ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles. Quoi donc! est-ce une np|a^na,4toiiilité.4e>=^optg^i^^^ pompe,

avec une telle escorte, à cheval et entouré de cette foule

empçêgséE3£.ial§M.|;J^ suite

suffirait à deux évêques.Qte mens, si je n'ai pas vu un abbé traîner après lui soixante chevaux et plus. Vous diriez, à les voir passer, non des pasteurs de couvents, mais des seigneurs de châteaux, non des directeurs d'âmes, mais des gouverneurs de provinces. Il faut porter, dans leur bagage, du linge de tablé, des coupes, des aiguières, des candélabres, de grands coffres remplis de tous les ornements de leurs lits. Dès qu'ils vont à y quatre lieues de chez eux, il leur faut tout leur mobilier, comme s'ils partaient pour l'armée ou quils dussent traverser un désert. Est-ce que le même vase ne pourrait ^servir à la fois pour l'eau qu'on verse sur leurs mains et ^ pour le vin qu'ils boivent? Ne pourraient-ils voir clair, J sans des chandeliers d'or ou d'argent? Ne pourraient-ils 5 dormir sans toutes ces riches tentures? Le même valet I ne pourrait-il panser leur cheval, les servir à table et ^ faire leur lit? Pourquoi tout cet encombrement? Serait- \ce pour être moins à charge à vos hôtes? Portez donc aussi votre nourriture avec vous, afin de leur épargner toute dépense (1) ! »

Après cette satire de la mollesse et du luxe des moines bénédictins, on s'attendrait à voir leur terrible censeur étendre sa critique jusque sur leurs mœurs privées. Le silence qu'il garde à ce sujet est le meilleur éloge qu'on

(i)Apoloff.,csLp.xi. ...

puisse faire de leur moralité. Pour que cet impitoyable vengeur dé la chasteté monastique , que l'ombre seule du vice effarouchait, ne leur reprochât aucun désordre, il fallait que leur réputation fût bien intacte, pute et sans tache. Nulle considération ne l'eût empêché de flétrir le vice de l'incontinence, s'il en avait saisi la trace dans les niaisons de l'Ordre de Glurty./

Rien, en effet, n'arrêtait sa verve une fois émue; la suite de son Apologie va nous en donner la preuve. Emporté par son zèle et prévenu contre tojU^ce qui offrait l'apparence du luxe dans les monastères,^&b4 de Clair- ^^ vaux se déchaîne contre l'architecture des grandes églises bénédictines et semble faire le procès à l'art même, en ce qu'il prod«i|itde plus riche et de plus exquis au douzième sièeleiF~ ^

Çlest douteux qlifil connût Gluny, à l'époque où nous sommes (!)> autrement que par ouï-dire. Mais l'église construite par saint Hugues est, à coup sûr, avec l'église de Saint-Remy de Reims, l'un des monuments auxquels il fait allusion dans son Apologie. Ce n'est pas encore cette basilique dont les proportions égaleront cent ans plus tard celles de Saint-Pierre de Rome, mais c'est déjà l'un des chefs-d'œuvre de l'architecture romane (2). Sa largeur moyenne est de cent dix pieds et se partage en cinq nefs. Sa longueur est de quatre cent dix pieds. Bâtie en forme de croix archiépiscopale, elle possède deux: croisées, la première, longue de près de deux cents pieds,

(1) Sur la date de la composition de l'Apologia (1123-1125), cf. 1" édition, 1. 1, p. 115, note 2.

(2) Sur la basilique de Cluny, voir Lorain, Histoire de l'abbaye de: Cittîiy, Paris, 1845, ch. ix, p. 58-77. Cf. Cluny au onzième siècle y par Cucherat, Autun, Michal Dejussieu; Xiolkt-LQdiac, Dictionnaire d'archifectnre, î, ihSi

large de trente, la deuxième longue de cent dix pieds et plus large que la première. Sur la croisée principale s'élèvent trois clochers : au midi le clocher de l'eau bénite, au nord le clocher de Sainte-Gatherine, au milieu du sanctuaire le clocher du chœur; les deux pre-. miers de forme octogone, le troisième plus grand que ' les deux autres, de forme quadr angulaire, tous appartenant à la plus élégante architecture romane. Un quatrième clocher, appelé le clocher des lampes, occupe le centre de la deuxième croisée.

Si l'on pénètre dans la basilique, on se sent coihme perdu dans la vaste nef éclairée par un demi-jour qui tombe de trois cents fenêtres. L'imagination est saisie par l'immensité mystérieuse du monument. La voûte principale a plus de cent pieds d'élévation. Une forêt de piliers (soixante piliers), flanqués, de trois côtés, de colôiines engagées, soutiennent tout l'édifice.

Nous serions infini, si nous voulions en décrire toutes les beautés. Mais le chœur et quelques œuvres d'orfèvre- {/ rie ou de peinture méritent une mention spéciale.

Le chœur comprend environ le tiers de la grande nef. Au milieu se dresse le sanctuaire, hardiment porté par huit colonnes de marbre de trente pieds d'élévation. Six surtout sont précieuses, trois de cipolin d'Afrique, trois de marbre grec de Pentélie, -veiné de bleu. Leurs chapiteaux sont sculptés avec toute la variété de l'art roman.

Devant le grand autel, étincelle un candélabre de cuir vre, d'une grandeur étonnante et d'un rare travail, tout revêtu d'or, orné de cristaux et de bérils. La tige, qui a environ dix-huit pieds, porte six branches terminées par des lis et des coupes et forme elle-même la septième branche : c'est un don de la reine Mathilde, épouse de

Henri d'Angleterre, don vraiment royal et digne du monument qu'il orne (1).

A Saint-Remy de Reims, même style, même genre d'ornementation, même profusion d'œuvres artistiques. Trois choses surtout y devaient choquer sinon le. goût, aii moins la piété de l'abbé de Glairvaux : l'éclat des candélabres, le prix des reliquaires: et la décoration. des pavés. Toutes ces richesses ont disparQ mais les descriptions qu'on en a tracées nous en font vivement sentir la perte. Du ^avé, en particulier, on a pu écrire, encore au siècle dernier qu'il « était île mieux historié et le plus excellent qui fût en France (2). » £^.

L'abbé de Glairvaux n'appréciait guère ce genre de beauté. Architecture, peinture, ameublement, il critique tout, sans merci. Il semble qu'il vise d'abord Gluny; il commence par attaquer, comme en passant et sansap^ pnyer, « la hauteur de l'église, sa longueur exagérée, ces somptueux ornements, ces riches peintures qui attirent le regard des fidèles, dissipent leur dévotion et lui rappellent, dit-il, les cérémonies judaïques. » Ce qui l'irrite surtout, c'est l'ornementation des temples et la ^richesse des objets d'orfèvrerie. « Dites-moi, pauvres, s'écrie-t-il (si tant est que vous soyez des pauvres I), que fait l'or dans un sanctuaire?... Pour qui, je vous le

(1) « Nostrum candelabfttm... ex dorio reginas MatMldis habemus. '» Biblioth. Gluniac, col. 16i0, D.

(2) \oir MdiTlot, Histoire de la inlle, cité et université de Reims, II, 541-544 ; Didron, Annales archéolog., X, 67 ; Mabillon, ap. Migne, t. CLXXXII, p. 915, note 123. Cf. sur le pavé de Sainl-Symphorien de Reims, que Bernard a également vu, Didron, loc. cit., p. 237..Selpn Marlot, le pavé historié de Saint-Remy fut commencé en 1090; inais nous devons dire que Longuet (Cong'rè* archéologiques de France, 1861, XXVllI* session, tenue à Reims, p. 17 et suiv.) le rajeunit de près d'un siècle, ,

demande, tout cet étalage?... Les reliquaires sont tout couverts d'or ; les yeux se repaissent de cette vue... On

/''expose les images des saints : plus elles sont parées, plus elles semblent vénérables. Le peuple court les baiser et se retire, plus frappé de la beauté du travail que de la sainteté de l'objet.On suspend dans l'église, je; ne dis pas des couronnes, mais de grandes roues garnies de : lumières, étincelantes de pierres précieuses. En guise de candélabres, on dresse des arbres gigantesques d'airain massif, ciselés avec un art infini, où les cierges

^ jettent moins d'éclat que les pierreries. Que se prometon de tout cela? La componction des visiteurs ou leur admiration?... Encore si nous respections les saintes images! Mais elles forment le pavé , du temple et on r marcbe dessus! Ici on crache sur le visage d'un ange, là les traits d'un saint s'effacent sous le pied des passants. A quoi bon ces vives couleurs, ce dessin si correct, si tout cela doit être souillé par la poussière (1)? » Ces magnificences, d'ailleurs, ne recouvrent-elles pas un piège auquel le pieuple et les moines se trouveront pris à la fois, quoique d'une façon différente? Pour parler sans détour, « n'est-ce pas l'avarice, dit-il, qui a inspiré tout cela? Et ne cherchons-nous pas les présents des peuples plus que leur édification? — Comment? direz- vous. — D'une manière qu'on ne saurait trop admirer. Il y a un art de semer l'or, qui le multiplie : on le dépense pour qu'il rapporte; à mesure qu'on le répand, il s'accroît. La vue de ces somptueuses et merveilleuses vanités porte les hommes plus à donner qu'à, prier, . L'argent attire l'argent, car je ne sais commentip il se fait qu'on offre plus volontiers ses dons aux églises

(1) Apolog., cap. XII, n" 28 et suiv.

OÙ l'on voit déjà plus de richesses étalées. Pendant que les yeux se repaissent des reliquaires tout couverts d'or, les bourses se délient comme d'elles-mêmes. Montrez une très belle image de saint ou de sainte, on la croira d'autant plus sacrée qu'elle est plus riche en couleur, Le peuple court la baiser et se sent invité à faire son offrande. Est-ce là le fruit que les disciples de saint Benoît espèrent recueillir de leurs chefs-d'œuvre » : Simplicium oblationem? Une telle amorce causerait un grave dommage à la chanté. La vertu des religieux en souffrirait autant que la bourse des laïques.

Les circonstances ne rendent- elles pas plus criante encore et moins excusable la conduite des Glunistes? Quel contraste entre le luxe de leurs édifices et la misère répandue autour d'euxl « vanité des vanités! s'écrie saint Bernard. folie plus encore que vanité! L'ÉglisC' resplendit dans ses murailles et manque de tout dans ses pauvres! Elle revêt d'or ses pierres et laisse ses enfants nus 1 Avec l'argent des indigents on charme le regard des riches! Les curieux trouvent de quoi satisfaire leurs passions et les malheureux n'ont pas de quoi vivre! »

Si les plaintes du saint abbé sont légitimes, beaucoup"? de juges lui pardonneront de s'être élevé avec tant de force contre la magnificence, contre ce que d'autres appelleront le luxe de Cluny. Ses reproches, en ce cas, retomberaient moins sur l'amour du beau que sur la négligence d'un devoir plus impérieux, oublié ou dédaigné. ,06 n'est pas quand le peuple a faim, qu'il faut lui servir des. chefs-d'œuvre : le moindre grain de froment ferait mieux son affaire.

v^>routefbis, nous soupçonnons l'abbé de Clairvaux d'à- j

^ voir exagéré la misère de son époque, pour faire plus ai

son aise le procès de l'art bénédictin.^ L'art est un luxe,;

il est vrai ; c'est le luxe de l'esprit, le superflu du cœur ; mais c'est, il faut l'ayouer, un superflu bien nécessaire. Et s'il fallait attendre, pour oser en jouir, que la pauvreté eût disparu de la terre, il y aurait lieu de craindre que l'esprit humain ne fût à jamais privé de l'un de ses alir ments les plus délicats.

L'abbé de Glairvaux exigeait-il de son siècle un pareil sacrifice? Non, hâtons-nous de le dire, il ne songe pas à proscrire absolument la pompe du culte et la décoration des églises. Deux motifs lui font un devoir de les admettre en principe : la gloire de Dieu et l'intérêt des âmes.

IÇhose remarquable, malgré la vivacité de son antipathie pour tout ce qui frappe les sens, Bernard n'abordé cette grave question de l'art chrétien qu'avec timidité^ et mêle à la hardiesse de la critique les réserves les plus expresses. A peine a-t-il fait entendre un mot de blâme sur les dimensions et l'ornementation de la basilique hugonienne, qu'il s'empresse de se rétracter, comme s'il craignait que la plume n'eût trahi sa pensée et qu'on ne se méprît sur ses véritables sentiments. « Je passe sous silence, dit-il, tous ces somptueux ornements, ces riches peintures, etc.; je le veux, tout cela est pour la gloire de Dieu (1). » Ce tour de phrase, cette prétermission, comme parlent les grammairiens, marque une indifférence fort peu respectueuse à l'endroijt des chefs-d'œuvre de Gluny et de Reims; mais elle prouve que l'abbé de Glairvaux absolvait l'art, au moins par respect pour le but qu'il poursuit..

Ce but est double fil ne consiste pas seulement à glo-' rifier Dieu, comme nous venons de le dire, mais encore

{i)Àp6log., \oc. cit.

CISTERCIENS ET CtTJNISTES. 125

à élever les âmes. Saint Bernard partage cet avis. S'il n'admire pas lui-même les merveilles des églises bénédictines, il comprend que d'autres en soient frappés et édifiés, il s'étonne seulement que des hommes spirituels n'aient pas un goût plus relevé. Que les œuvres de l'art servent à attirer le peuple et le portent vers Dieu, soit : les bbmmes charnels ne se laissent toucher qu'aux choses sensibles. « Mais nous, s'écrie-t-il, — je suis moine et je parle à des moines, — nous qui avons quitté les rangs du peuplé, qui avons renoncé aux richesses et à l'éclat du monde pour l'amour du Christ, nous qui, pour possé^ der lé Christ, avons foulé aux pieds comme du fumier tout ce qui charme les yeux, tout ce qui flatte les oreilles, toutes les jouissances de l'odorat, du goût, du toucher, de qui prétendons -nous réveiller la dévotion par ces ornements? Parce que nous sommes encore mêlés aux gens du monde, sommes-nous donc encore à l'école de leurs œuvres et servons-nous encore leurs idoles? »

Ainsi, l'abbé de Clairvaux n'interdit qu'aux religieux et aux parfaits les choses dé l'art, ce qu'il appelle « le culte des idoles. » En revanche, il en proclame l'utilité pour les simples et les ignorants, et le recommande même comme un moyen d'éducation morale.

Cette remarque était importante pour bien saisir la limite et l'étendue de ses critiques. Elle explique et jus-i tifie, jusqu'à un certain point, la distinction qu'il établit entre l'architecture épiscopale et l'architecture monà' cale, qui, répondant à des besoins divers, doivent pré senter des caractères différents : l'une, la joie, la richess et la pompe; l'autre, la sévérité, la pauvreté, le dénû ment (1). V

(1) « Et quidem alla causa est episcopopum, alia monachorum. Scimus namque quod illi, sapientibus et insipientibus debitores cum siiit,

Saint Bernard condamne dans les monastères toute espèce de représentation figurée; à plus forte raison proscrira-t-il la sculpture symbolique dont le caractère religieux est, à première vue, moins facile à saisir. A l'entendre, c'est là une forme dé l'art aussi coûteuse qu'inepte (1), et le seul fruit certain qu'on en puisse retirer est la dissipation des moines. « Dans les cloîtres, dit- il, sous les yeux des frères occupés à lire, à quoi bon ces monstres ridicules, ces belles horreurs, et ces horribles beautés? A quoi bon ces singes immondes? ces lions farouches? ces centaures monstrueux? ces êtres demihumains? ces tigres tachetés? ces guerriers combattant? ces chasseurs qui jouent de la trompe? Ici vous voyez plusieurs corps réunis sous une seule tête; là plusieurs têtes sur un seul corps. Plus loin vous apercevez un quadrupède avec une queue de serpent, et ailleurs un poisson avec tine tête de quadrupède. Ici, c'est up animal dont la moitié antérieure représente un cheval et le reste une chèvre. Là, c'est une bête à cornes qui porte une croupe de cheval. Enfin dé tous côtés apparaît une si grande et si étonnante variété de formes, qu'il est plus agréable de lire sur les marbres que sur les manuscrits, et de passer ses journées entières à admirer ces choses, l'une après l'autre, que de méditer la loi de Dieu. »

C'est sur cette dernière réflexion que Bernard clôt son Apologie. Le~ cycle de ses observations est achevé. Dans cette revue qui embrasse tant de sujets divers, on ne peut méconnaître que, si la vérité générale est observée, plusieurs critiques de détail manquent de mesure et

carnalis populi devotionem, quia spirilualibus non possunt, corporalibus excitant ornamentis. Nos vero, » etc. 4;PoZo^.,l. c.

(1) « Si non pudet ineptiarum, cur non piget expensarura? » Apologiayïi^^ 29* •

prennent un air de pamphlet. La verve du satirique s'y est donné carrière. Peut-être l'abbé de Glairvaux a-t-il insisté trop complaisamnient sur les défauts qui désignaient certains membres, voire certaines maisons, plutôt que l'Ordre entier, à Tattention publique. Quand il s'agit de faire un portrait exact, la première loi de l'art est de se garder de mettre les taches dans une trop vive lumière. A plus forte raison cette loi s'impose-t-elïe au moraliste, qui se propose avant tout de convertir ceux qu'il peint. Les hommes n'aiment pas de se voir en laid; ils aiment encore moins de se voir enliaidis, ne fût-ce que par un simple jeu de lumière ou de perspective. Au lieu de bénir le miroir qui grossit ainsi leur difformité, ils sont ordinairement tentés de le briser.

Tel était le sort qui attendait Y Apologie. Après ravoir lue, les Cluni^tes, ne pouvant la déchirer, crièrent àl'ou^ trage et à la calomnie (1). Mais heureusement les membres les plus sages et les plus autorisés de l'Ordre comprirent qu'ils auraient mauvaise grâce à accueillir par le dédain et la colère la forte leçon qui leur était donnée (2). Pierre le Vénérable entra résolument dans la voie de réforme qui lui était indiquée. Contre les Cisterciens il avait défendu la Règle de son monastère, en en mon- . trant l'esprit large ; contre ses propres religieux il la dé- ' fendra d'une autre façon, en en pressant rigoureusement rexécution. Ce même abbé qui naguère justifiait le régime alimentaire de Cluny, trouvera bientôt, pour flétrir les moines gourmands de son Ordre, des traits qu'on croirait empruntés à V Apologie à Guillaume. Même tour

(1) cf. Pétri Venerab., lib. IV, ep. 18;inter Bernard., ep. 229. ^<^ '■'

(2) Mabillon (Preef. ad Apolbg., n" 6) fait remarquer que l'Apologie inspira 9iux moines noirs l'idée de se réunir aussi en cliapîtres généraux. ÇC Bern., ep. 91. .

oratoire, même accent d'indignation, même ironie vengerésse (1); C'est que les réformateurs, ont tous un air de famille. - ^y

Fidèle à cet esprit de ferme discipline, Pierre le Vénérable convoqua, nous raconte Orderic Yital, les principaux représentants des moines noirs à Cluny pour le troisième dimanche de carême de l'année 1132, afin d'examiner de concert les abus qui avaient pu s'introduire dans lés diverses maisons de l'Ordre. Deux cents prieurs et douze cents frères se rendirent à son appel (2). En dépit du mauvais vouloir plus ou moins ostensible des uns, à la satisfaction et aux applaudissements des autres, une réforme sérieuse fut jugée nécessaire et décidée en principe, et l'abbé de Cluny en rédigea lui-même les statuts.

Le silence fut rétabli à l'infirmerie, dans la démeure des novices, dans les officines du monastère, dans lé cloître et dans la sacristie. Des deux conversations autorisées chaque jour dans le cloître, celle du soir fut supprimée comme inutile et propre seulement à favoriser la dissipation (3).

« L'antique et saint travail des mains » fut remis en honneur. Il n'était pas rare de voir, à l'heure delà lecture, à côté des religieux graves, occupés à méditer, ou à écrire, d'autres frères moins studieux perdre leur temps à bavarder ou dormir appuyés contre les murs du cloître. A ces oisifs pour lesquels le travail intellectuel avait si peu d'attrait, Pierre le Vénérable propose de choisir entre les exercices manuels les plus variés (4).

(1) Lib. VI, ep. 15. Lettre extrêmement curieuse.

(2) Orderic Vital, Hist. eccles., XIII, cap. 4, Migne, p. 935.

(3) Pétri Venerab. Statuia, n"' 19-22, Migne, col. 1031-1032.

(4) « Statutum est ut sanctum et antiquum opus manuum, » etc. Statuia, n" 39, p. 1036-1037. Cf. Pétri Venerab., lib. I, ep. 20.

Dàûsfiin cloître b^riédic^^

diverses réclament les bras et rindustrie des travail-

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L'attenfion des prieurs fut encore appelée sur la nourriture et le vêtement des religieux. Des frères robustes poussaient parfois la mollesse jusqu'à feindre la maladie, afin d'obtenir le bénéfice du régime confortable de l'infirmerie. Pour couper court à cet abus, l'usage de la viande fut interdit à tous ces faux malades (1). Oii supprima également, pour la communauté entière, l'usage de la graisse dans les aliments du vendredi (2). En même temps disparut du menu des grandes fêtes le vin mêlé de miel et d'épices dont les, moines de. Gluny étaient si: friands. Pierre le Vénérable permet cependant d'en user le Jeudi Saint, en raison d'une vieille coutume qui avait apporté cet adoucissement aux mortifications de la semaine sainte (3).

Le luxe ne fut pas mieux traité que la gourmandise. Il fallut renoncer aux vêtements de grand prix :■ les étoffes de gâlebrun et d'isembrun, le vair et le gris, ces fourru- \ res si. recherchées au moyen âge, furent prohibés ; prohibées les simples fourrures de chats ou d'animaux étrangers; prohibées les garnitures de lits en drap d'écarlate ou de couleurs diverses, en drap de bouracan ou de bureau, fabriquées à Ratisbonne (4).

La réforme atteignit jusqu'aux équipages des moines : il fut interdit aux simples religieux ou même aux prieurs d'avoir en voyage plus de trois chevaux à leur service;.

(1) Siatuta, n° 12, p. 1029. Sur ces faux malades, cf. Bern., Apo- Zop',, cap. IX, n" 22*

(2) statuta, wio, ç. i02S, ^ [i) lUd.^n" 11, p. 1029.

(4) /èîc?., n°' 16-18» p. 1030-1031,

quatre ou cinq au plus étaient accordés par distinction au grand Prieur de l'ordre (1).

De tels règlements donnaient pleinement raison à l'abbé de Clairvaux et prouvaient qu'en somme il avait frappé juste. Les Glunistes le sentirent ; et plus d'un, à qui l 'austérité souriait médiocrement, accueillit par des murmures les nouveaux Statuts. Les mécontents reproclièrent à Pierre le Vénérable de se laisser entraîner, « à la suite des Cisterciens et des autres novateurs, dans la voie d'une réforme outrée. Le doux abbé prit ce blâme intéressé pour un éloge indirect; et en dépit des censeurs subalternes, il poursuivit son œuvre, nous dit Orderic Vital, et regarda comme une honte de renoncer à ses plans (2) ».

L'abbé de Clairvaux, « du fond de sa caverne (3), » applaudit à ces courageux efforts, et plus tard il sut montrer, dans une lettre adressée au pape Eugène III (4), quel souvenir ému il en avait gardé.

Faut-il en conclure que les Cisterciens et les Glunistes réconciliés allaient se donner le baiser de paix et marcher d'un commun accord et d'un même pas dans le sen? tier d'une étroite observance? N'exagérons rien. Une /sourde hostilité régnera longtemps encore entre les deux "^ Ordres, si divers d'humeur, de goûts, d'esprit et d'habit (5). Les nuances qui les distinguent sont particulièrement sensibles en trois points, la mortification, le travail et le sens esthétique.

(1) Statuta, n" 40, p. 1037.

{2) Hist. eccles,, lib. XIII, cap. 4. Toutefois Orderic ajoute qu'il finit par fléchir un peu.

{d) Apolog., cap. i, n» 1.

(4) « In multis Ordinem illum meliorasse (Petrus) cognoscitur : Yerbi gratia, in observantia jejuniorum, siientii, indumentorum pretiosorum et curiosorum. » Ep. 277.

yj (5) Cf. inter Bernardin., ep. 229, écrite en 1143.

CISTÈRCIEINS ET CLUNISTES. ' 131

Cîteaux poussa l'austérité du cloître jusqu'à son extrême limite. C'est bien de Bernard et de ses pairs qu'on peut dire avec assurance qu'ils traitaient leurs corps comme « une guenille. » Tout ce que la nature peut endurer de privations et de mauvais traitements, ils le lui .. firent subir par religion. S'ils redoutaient quelque chose / , au monde, c'étaient leurs aises. En eux s'incarnait au douzième siècle ce culte du renoncement et de la souf? france qui a pris naissance au Calvaire et s'est transmis fidèlement d'âge en âge dans l'Église catholique : ce fut la part choisie de leur héritage. « Cette dose un peu forte était nécessaire à mon âme, » nous dit en toute simplicité l'abbé de Clairvaux (1).

Les C'iunistes n'éprouvent pas, au même degré, ce be- " soin de sacrifice, et entendent d'autre façon les devoirs de la vie claustrale. Le corps leur paraît réclamer certains ménagements qui se concilient fort bien avec l'accomplissement de la Règle bénédictine. A l'inverse de saint Bernard (2), Pierre le Vénérable se montre sérieusement préoccupé de la santé de ses moines (3). Volontiers il prendrait pour devise ce mot du poète : Mens sana in corpore sano. De là, dans la nourriture et le vêtement, des divergences notables (4) . Pendant que les Cisterciens conservent des airs de moines mendiants et mortifiés, les Glunistes \ offrent le spectacle de religieux aisés et bien portants.

(1) « Talem animœ mese languorem sentiebam, cui fortior esset potio necessaria. » Apolog., cap. iv, n" 7.

(2) Bern., ep. 345, n" 2; cf. ep. 491, n» 4.

(3) Cf. lib. I, ep. 28, particulièrement, p. 157-158.

(4) Sur le costume des Glunistes, voir Pétri Venerab., lib. I, ep. 28; lib. IV, ep. 17; Bern;, ep. 1; Apolog., cap. x. Sur leur nourriture, voir Pétri Venerab., lib. I, ep. 28; lib, IV, ep. 17; Statuta^n"^ 10-th; Bern., ep. 1; Apolog,, cap. ix. Cf. d'Arbois de Jubainville, Abbayes Cisterciennes, ^.i2T* - ■ ,

132 ;VIE DE. SAINT Bl^RNARP^. '.

V Les occupations des deux communautés sont aussi fort diverses. Dans l'ordre de Cîteaux le labeur qui absorbe le plus grand nombre des frères est purement manuel; la bibliothèque compte peu de copistes ou de scribes. A , Gluny le travail des mains est l'exception; c'est le travail i/ intellectuel et artistique qui domine. Et cette préférence que l'Ordre affecte pour les œuvres libérales : sculpture, peinture, miniature, orfèvrerie) transcription des manuscrits,, enseignement des lettres et des sciences (1), s'explique aisément.. Gluny est riche, immensément riche; il possède des châteaux, des villages et des serfs (2); ses revenus suffisent amplement aux besoins de l'abbaye. Pourquoi les religieux ne consacreraient-ils pas aux choses de l'esprit le loisir que leur ménage une telle prospérité? La loi du travail ne se trouve-t-elle pas de la sorte respectée? C'est d'après ces principes que Pierre le Vénérable dirige sa maison; et pour justifier sa conduite, il s'autorise expressément de l'exemple de saint Maur (3), le disciple aimé de saint Benoît. Si les Cisterciens entendent autrement la Règle, c'est, disent les Clunistes, qu'ils s'attachent trop obstinément à « la lettre qui tue..» Chose frappante, le même malentendu a provoqué en plein dixseptième siècle la même querelle entre deux fils illustres de la grande famille bénédictine. Pendant qiie l'austère Rancé, en cela fidèle à l'esprit de Glteaux, se réclamait du patriarche des moines d'Occident pour contraindre

(1) Cf. Cucherat, Cluny au, onzième siècle, p. 133-134. Sur les parvi sçholares de Cluny, cf. Pétri Venerab., Statutayn" S6j p. 1040. Sur la bibliothèque de Olairvaux, cf. d'Arbois de JubainviUe, Abbayes Cisterciennes, p» 97-98, 10M02, 105, 108; voir aussi une lettre de Nicolas de Olairvaux, ep. 35, dans Mabillon, Prâe/I ad Serni. Bev nardi, n<» xu. ;

(2) Pétri Venerab., lib.I, ép. 28, p. 142-146. (3)Lib. I, ep. 28, p. 129; cf. lib. IV, ep. 17. , .

tous les Bénédictins à reprendre la tradition de « l'antique et saint travail des mains, » Mabillon abritait, comme autrefois Pierre le Vénérable, lés travaux d'érudition qui font la gloire de sa congrégation, sous le nom désormais inoubliable et littéraire de saint Maup.

Visiblement, nous sommes ici en présence de deux sortes d'esprits absolument irréductibles l'un à l'autre ;^ et nous pouvons être assurés que leur dissentiment reparaîtra dans l'appréciation des choses de l'art,, qui sont, avant tout, des choses de goût. En fait d'art, lés Cisterciens, de parti pris, ne cultivei^t guère que l'archi^ tecture, et cette architecture est d'un aspect sévère; la majesté, seule de leurs édifices en fait la beauté. Les Glunistes, au contraire, ne croient pas que ce soit trop d'employer'toutes les ressourcés de la nature et d'appeler tous lés arts à leur aide pour rendre gloire à Dieu. De là cette profusion de statues, de vitraux coloriés, de peintures murales, de candélabres, de pierres précieuses et de lumière, qui, chez eux, frappent les sens et éveillent l'âme (1). Aux jours de leurs grandes solennités, la soie des vêtements liturgiques mêle son éclat à celui de l'or des reliquaires, des lustres, des croix et des autels; et, pendant que toute cette pompe charme les yeux, les chants sacrés ravissent les oreilles. « Tout cela étouffe la dévotion et rappelle les cérémonies judaïques, » disait l'abbé de Clair vaux; « les œuvres d'art sont des idoles qui dé- , tournent de Dieu et sont bonnes tout au plus à exciter la piété des âmes faibles et des gens du monde (2). »)

(1) Cï, Bern., Apologia, cap. xii, n* 28.

(2) /6td. Voir, sur Suger qui représente l'esprit bénédictin, , son Liber de rébus gestis, p. 199*200, éd. Lecoy. Cf. Anthyme Saint-Paul, Bulletin Urchéologique du Comité des travaux hist., 1890, p. 273-

134* VtE DE SAINT BERNARD..

Sans désavouer cette dernière pensée, Pierre le Vénérable e&time que les âmes faibles composent la grande majorité de rhumaiiité déchue et qu'elles cherchent même souvent un asile dans le cloître. Fermer le cloître aux oeuvres d'art serait priver à jamais ces âmes d'un stimulant utile à leur piété. La pompe du culte se trouve ainsi justifiée, ' à ce qu'il semble.

En somme, cette diversité de sentiments est; affaire de tenapérament moral plutôt que de principes définis* Aujourd'hui encore, comme au douzième siècle, deux écoles se partagent les âmes religieuses. Si l'une proclame avec l'abbé de Cluny que tous les arts, étant chrétiens par essence, ont leur place marquée dans le temple, l'autre, plus scrupuleuse ou plus dégagée des choses sensibles, écarte résolument du lieu saint, comme l'abbé de Çlairvaux, toutes les œuvres où l'homme met une marque trop sensible de son génie : sculpture, peinture, musique, charme de l'œil et de l'oreille, sauf peut-être par habitude les images des saints, et par inclination le chant traditionnel de l'Église.

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