LA FAMILLE CISTERCIENNE
Idées générales de Bernard sur la vocation religieuse.
Environ quinze ans après la fondation de Clairvaux, Bernard écrivait : « Le monde est rempli de moines (1). » Le seul diocèse de Langres comptait dès lors, en effet, quatorze monastères très florissants (2) ; et le nombre allait s'en accroître encore par les soins de l'infatigable abbé.
'Ce progrès de l'ordre monastique a été le rêve de toute sa vie. Prétendre qu'il voulut faire du monde chrétien un couvent immense est une exagération; mais on ne le ; calomnie pas, en lui prêtant l'intention d'arracher à la , vie du siècle le plus d'âmes possible. S'il n'entre pas dans sa pensée d'imposer à tous les fidèles baptisés l'obligation de suivre les conseils évangéliques, du moins il est aux aguets pour surprendre dans les cœurs qui s'ouvrent à lui le moindre signe de vocation religieuse.
Deux sortes d'âmes lui paraissent appelées à quitter le
(1) De Laude novx militix, ad Milites TempU, cap. i, n° 1.
(2) Gf. Gallia Christ., IV, 657 et 199; Bern,, ep. 489.
siècle : les âmes faibles et les âmes d'élite; les unes p nécessité, les autres par vertu; les unes pour se mettre l'abri des tentations extérieures, les autres pour rempli une mission extraordinaire ; toutes deux pour développg plus aisément et plus complètement en elles les tale.^^ .,surnaturels que Dieu leur a confiés. Le cloître est aiMf{.Jî4l à la fois une « cité de refuge (1) » et un séminaire p^$ J \ •perfection. .^ ^}^^4
La vie qu'on y mène est particulièrement glorieigfen\2 presque royale (2). Ceux qui y sont admis forment ^^' .'^| prement « la Chevalerie du Christ (3). » Heureuses Mfc''' 4 âmes à qui Dieu accorde un si haut privilège et qu|#p5 f^J comprennent rexcellence! Qui pqtest capere capiat. G|^%^É « une sorte de second baptême » et un gage presque assuré de salut (4).
Dans les desseins de Dieu les femmes n'en sont pas exclues plus que les hommes. Le douzième siècle, à la vérité, compte relativement peu de monastères de femmes. Au temps de la fondation de Clairvaux, le diocèse de Langres n'en possédait que deux ou trois (5). Mais cette institution se développera de plus en plus et deviendra très prospère dans les âges suivants. L'Ordre cistercien contribuera pour sa part à cet accroissement,../» : par la fondation de couvents féminins astreints, commo ^ <' les monastères d'hommes, à l'observation rigoureuse da'tMi. la lettre de la Règle bénédictine. Tart, près de Dijon, fut^r' vers 1125 le premier établissement de ce genre (6). Maii|', *;,
(1) « Urbes refugii. » De convei^s. ad clericos, c, xxi, n° 37.
(2) Cf. ep.l03, n« 1; ep. 208. ' ^
(3) « Christi militia. »Ep. 2, n° 4; ep- 441.
(4) Lib. de pxxcepto et dispens.^ cap. i et xvii, n' 54.
(5) Cf. Gallia Christ, IV, p. 657-658, 745-749. (Q)Ibid., p. 848-849; Chifflet, Genus illustre, p. 443-444, Migne,
p. 1409.1410, Cf. Gallia Christ., IV, 572.
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déjà, lès épouses, sœurs, nièces des compagnons de Bernard, sa propre sœur Hombeline et sa belle?sœur Élisa-^ beth, étaient entrées dans les couvents bénédictins de 'ïïuUy-les-Nonnains (1), de Lairé et du Puits-d'Orbe (2). JGette grave question de la vocation religieuse des feinmes e pouvait donc rester étrangère à la pensée du jéuiie bbé. Il est remarquable cependant que sa corresponance contient peu de lettres qui se réfèrent à cet objet, ela tient sans doute à la rareté même des vocations relir gieuses féminines, « rareté surtout frappante chez i«s familles nobles, » fait observer l'abbé de Glairvaux. Aussi félicite^t-il avec une complaisance non dissimulée une vierge du nom de Sophie qui sacrifiait pour le cloître tous les avantages de la fortune et de la naissance, tout réclat de la « gloriole » humaine, comme il parle. Gë sacrifice, que « si peu » ont le courage de faire, vous rendra, lui écrit-il, « bien plus illustre » que l'honneur «d'être sortie d'une grande famille. Ce naérite, qui vous appartient en propre et ne vient pas de vos aïeux, est d'autant plus précieux qu'il est plus rare (3). »
La vie religieuse, à laquelle l'abbé de Glairvaux conviait si chaleureusement ses contemporains, s'offrait^ tant aux hommes qu'aux femmes, sous diverses formes; la forme érémitique, solitaire ou proprement monastique, et la forme cénobitique. A laquelle le saint réformateur donnait-il ses préférences?
La vie érémitique, qui illustra les déserts de l'Egypte et de la Palestine au quatrième siècle et qui n'est plus guère aujourd'hui qu'un souvenir, avait encore ses parti-
^ (1) Cf. Jobin, Hist. dii prieuré de JuUy-les-Nonnains, Paris, 1891.
(2) Cf. Gauf. Fragm., Migae, 525-526; Bern. VU., lib. I, cap.. m, n" iO] GalliaChrist.iïy, li9.
(3) Bp. 113, n« 1.
sans au douzième siècle. On rencontrait çà et là, dans les bois, près de la source des fontaines, et toujours assez loin des villes, des solitaires ou même des recluses qui } n'avaient d'autre société que les bêtes et les oiseaux d€is(' forêts, recevaient parfois la visite et l'aumône d'un pas-j sant et vivaient habituellement du travail de leurs mains./ Tel par exemple le moine Martin, qui céda son ermitage à Godefroid de la Roche pour la fondation de Fontenay (Il et se retira sans doute ensuite plus avant dans la forêt voisine; tel encore l'ermite Guido, qui offrit sa retraite de Prémontré, d'abord à l'abbé de Glairvaux, puis à saint Norbert (2).
Bernard, sans être ennemi de cette séquestration, la redoutait pour les femmes. « Quand on veut mal faire, écrivait-il à une religieuse qui estimait que sa vertu serait plus en sûreté dans un désert que dans un cloître opulent, le désert a aussi son abondance, le bois a son ombre et la solitude son silence. Le mal que personne ne voit, personne ne le reprend. Mais quand le reproche n'est plus à craindre, le tentateur s'approche plus sûrement, l'iniquité se commet plus librement. Dans un couvent, au contraire, si vous faites quelque bonne action, personne ne vous en empêche ; mais si vous voulez faire le mal, cela ne vous est pas possible; tout le monde est là pour le voir et pour vous en reprendre... Reconnaissez donc, ma fille, dans votre dessein, une .ruse du démon. Le loup habite dans le bois. Pénétrer seule, pauvre petite brebis, dans les ombres du bois, c'est vouloir être la proie du loup (3). »
(1) Chifflet, Genm illustre, Migae, p. 1461 et 1473.
(2) Bern., ep. 253, n° 1; cf. epp. 55, 233; Bern. Vita, lib. YII, cap, II, n» 3.
(3) « In neraore lupus habitat. Si sola ovicula- umbras nemoris pe* netras, prœda vis esse lupo. » Ep. 115, •■ - .
Pour les hommes, la solitude est moins redoutable. Cependant l'abbé de Glairvaux estime qu'elle n'est pas ; sans danger, et il veut qu'un ermite, en s'y confinant, prenne, pour protéger sa vertu, des précautions infinies. Un de ces solitaires lui écrivit un jour pour lui demander, par manière d'adoucissement à la règle^ qu'il s'était imposée, la permission de s'entretenir avec quelques femmes qui subvenaient à ses besoins par leurs aumônes. Bernard refuse net de se prêter à cet accommodement pernicieux. « Pas de conversation avec les femmes ; n'admet-
' tez même pas leurs visites; le travail de vos mains doit > suffire à vous sustenter. Que si cela ne suffit pas pour vos somptuosités, vous n'auriez pas dû commencer ce que vous n& pouvez achever (1). »
Le régime par excellence de la vie religieuse au douzième siècle, c'est le régime cénobitique. Non qu'il soit uniforme sotis tous les cieux ou seulement dans toutes les parties d'une même province : très variables sont les exercices qu'il comporte. Mais quelle que soit la diversité de ses formes, elles ont toutes ceci de commun que ceux qui s'y assujettissent, hommes o.u femmes, sont réunis en société sous une même règle. La seule Règle de saint
(: Augustin, diversement entendue ou modifiée, a produit, nous le verrons, les chanoines réguliers d'Aroaise, de Saint-* Victor, de Prémontré, etc. L'ordre des Chartreux offre quelques points de ressemblance avec celui de saint Benoît. Enfin les Cisterciens forment, à côté des Glunis-
-^ tes, une branche nouvelle de la grande famille bénédictine. Les âmes qui désertent le siècle trouvent ainsi à leur portée des asiles aussi sûrs que variés. L'abbé de Clairvaux n'a pas la prétention de les attirer toutes dans son
f (l)Ep.404. \. . / ;
cloître. Il professe au contraire expressément que l'Esprit souffle où il veut et que « chacun, pour vivre dans sa vocation, doit aller au lieu que Dieu lui a montré (1). » En ,,^^4^ cela sa pratique est conforme à son enseignement; nom- f^lï» bre de ses disciples, reconnus impropres au régime de '*^ GlairvaU35:, ont été dirigés par lui vers d'autres monastères du voisinage (2).
Existe-t-il une hiérarchie entre ces divers Ordres religieux? On n'en saurait douter. Leur dignité se mesure sur le degré de perfection morale et la somme de sacrifices' que chacun d'eux représente; les Ordres les plus sévères remportent sur les Ordres d'une observance plus large. Les Chartreux, par exemple, occupent, au regard -de l'Église, un rang plus élevé que les Chanoines réguliers; et dans le seul ordre bénédictin l'abbé de Clairvaux n'hésite pas à attribuer la prééminence aux Cisterciens, non par un vain sentiment d'amour-propre ou par esprit de corps, mais parce que ces religieux observent la Règle plus strictement et plus littéralement que ne le font les Glunistes et les autres moines noirs (3).
De cette théorie, en apparence frivole et bonne à en- v;l trétenir dans l'Église l'esprit de coterie et une inégalité contraire à l'Évangile, découlent au contraire des conséquences pratiques fort justes et appropriées aux besoins
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(1) Ep. 395, n» 1 ; cf. n» 2.
(2) Ep. 408; il envoie à Guillaume, abbé de Saint-Martin de Troycs, chanoine régulier, un religieux incapable de suivre la Règle de Clairvaux. De même dans l'épître 442 il envoie à un abbé bénédictin duos '¥ adolescentes bonam quidem voluntatem habentes, sed viribus corporis ad nostrum Ordinem nequaquam sufflcientes,
(3) « Forte vult allquis de Cluniacensibus institutis ad Cisterciensium sese stringere paupertatem eligens pra^ illis nimirum consuetudinibus magis Régules puritatem » {De Prascepto et dispensât., cap, XVI, n" 46). « Districtionem lilteratoriam profitenlur Cistercienses » (Ibid., n° 47). Cf. n» 39.
BERIJARD ET LA REFORME CISTERCIENNE. l'iX
de l'âme qui tend à la perfection. Si cette âme n'a jamais le droit d'aspirer à descendre, il ne lui est pas toujours interdit d'aspirer à monter. De là pour elle la pos^ ibilité de commuer ses vœux (1). Bernard adii^et en rincipe comme légitime et agréable à Dieu lé passage es Prémontrés et des Bénédictins dans l'ordre Gisterien. En pareil cas, « quitter son monastère, c'est encore ne manière de déserter le siècle »; c'est en quelque orte une seconde conversion (2). Ce principe est sans oute périlleux dans l'application; et, pour en prévenir Me& abus, il convient d'en limiter l'usage. L'abbé de J|CÎlairvaux réprouve tout changenient qii serait l'effet i^l^'un pur caprice. Pour qu'un religieux puisse sans péché bandonner sa résidence et rompre son vœu de stabilité, faut qu'il montre des signes incontestables de vocalipon extraordinaire et soit muni, s'il est possible, du Mbnsentement de son supérieur. La même liberté s'étend Si profès qui se verrait réduit à l'impossibilité morale f^ remplir dans son monastère les engagements qu'il a ç'ôntractés devant Dieu. C'est dans ces cas, en somme "â&sez rares, que Bernard consent à recevoir à Glairvaux 'J^s transfuges des autres Ordres (3). Et s'il n'observe pas i3:éi;UJours scrupuleusement les conditions qu'il pose luifîftfême pour la légitimité de ces admissions, il ne faut -lyijir dans ces inconséquences que des erreurs de fait,
|,'4'(l) « Non arbitror... Deum exigere quodcumque sibi promissum
'''b'ôhura, si pro eo melius aliquid fuerit persolutum. Enimvero aliçuî
forte debenti vobis duodecim nummos, numquid si pro eis die çoR^ti-
tùto^marcam solveret argenli, juste irasceremini? » Ep. 57; cf. ép.
417, dont l'épître 444 n'est qu'un doublet.
(2) « Et tu velut e saecularibus unus inonasterium tanquam sgsçulum deserens, » etc. Ep. 3i, n" 1.
(3) CL De prseceplo et dispens., cap. îvi, tout entier; Bern,, epp^ 32-33, 67-68, 267.
qu'il est le premier à déplorer. Témoin son épitre 293 à Pierre de Celle, 396 àTévéque de Toul; témoin surtout sa lettre à l'abbé Alvise, après la mort du moine Godwin. Quoiqu'il eût pris mille précautions avant d'admettre à la profession ce déserteur d'Anchin, il ne se contente pas de fournir au vénérable abbé dés explications et des excuses; il se jette encore à ses pieds avec des ' larmes de repentir : « Sachez, lui dit- il, que je ne porte pas impunément le malheur d'avoir offensé, si. légère-ment que ce fût. Votre Révérence... Prosterné à vos genoux, les épaules nues, les mains chargées de verges, je n'attends qu'un signe de vous pour frapper et demander ma grâce en tremblant. Veuillez nous récrire et nous dire si vous avez ces satisfactions pour agréables (1) . »
Il serait difficile d'indiquer au juste le nombre des moines étrangers admis à Glairvaux ; ce qui est sûr, c'est qu'en général le recrutement du monastère se faisait d'autre sorte. Les séculiers, clercs ou laïques, lui fournissaient son plus riche contingent; c'était du milieu du monde que sortaient ces élus du cloître.
Mais que de liens parfois il leur fallait rompre, avant de répondre à l'appel de la grâce î Bernard ne souffrira pas qu'ils hésitent un seul instant à sacrifier pour Dieu' soit les biens, soit les dignités, soit même les joies les plus légitimes qui les retiennent dans le siècle.
Lui, qui ne voyait dans « l'or et l'argent qu'un peu de terre blanche et rouge, à laquelle l'erreur des hommes pouvait seule attacher quelque prix (2), » ne trouvait pas de termes assez forts pour flétrir la lâcheté de ceux qui reculaient d'effroi devant le sacrifice de ces richesses
(1) Ep. 65; cf. ep, 66 sur le même sujet adressée à Geoffroy, abbé de Saint-Médard, qui devint évêque de Châlons en Jt31.
' « dont la possession, disait- il, est une charge, l'amour une souillure, là perte une cruelle souffrance: » « Eh quoi, ajoutait-il, ne vaut-il pas mieux les mépriser avec honneur que de les perdre avec douleur? N'est-il pas -plus prudent de les céder à l'amour du Christ que de. les céder à la mort? Ne savez-vous pas qu'elle est là en embuscade, cette voleuse, à laquelle vous ne pourrez vous soustraire, ni vous ni vos biens (1)? » Ainsi parlait-il au frère de l'un de ses moines, qui tardait à venir rejoindre son aîné à Glairvaux.
La science profane ou même l'enseignement dés lettres sacrées est encore un de ces obstacles qui ferment l'accès de la vie religieuse ou le rendent difBcile. Qu'estce pourtant, pense Bernard, que cette lumière froide et pâle qui ne saurait faire germer un « grain de vie, » etne fait pousser que « la paille de la gloire (2)? ?).yautr elle qu'on la préfère au soleil de justice, dont la -chaleur fait éclore toutes les vertus? Et quel fruit de rérudition espère-t-on recueillir à l'heure du jugement? « Je vo.us plains, mon bien cher Gautier, écrivait-il à un brillant professeur de littérature qui hésitait à sacrifier sa chaire; je vous plains, quand je songe aux vaines études sous lesquelles vous accablez la grâce de votre jeunesse, la finesse de votre esprit, l'éclat de votre science, et, ce qui vaut mieux que tout cela chez un chrétien, la pureté et la noblesse de vos mœurs; je vous plains quand je songe qu'au lieu de consacrer de si grands .dons au Christ ^qui en est l'auteur, vous les faites servir à des choses -qui passent. Et si, ce qu'à Dieu ne plaise, une mort inopinée ; venait à vous les ravir,, qu'emporteriez-yous aye,c vous .de tout ce labeur. que vous avez accompli surla terre, et
(1) Ep. 103. . .:
(2) Ep. 108, n» 2. ^. ., . . .;
quel compte rendriez-vous à Dieu des talents qu'il vous a confiés? Car rien de tout cela n'est à vous, et si vous vous l'appropriez par usurpation, il y a quelqu'un qui vous en demandera compte. Je le veux cependant. Je suppose qu'il vous soit permis d'attacher pendant quelque temps la gloire à votre nom, de vous complaire dans la louange qui vous suit, de vous faire appeler par les hommes maître et rabbi, de vous créer enfin un grand nom sur la terre. Que vous restera-t-il de tout cela après la mort, sinon un simple souvenir? Et encore ce souvenir ne vivrâ-t-il que sur la terre, car il est écrit : « Ils ont dormi « leur sommeil, tous ces riches, et ils n'ont plus rien « trouvé entre leurs mains. » Or, si c'est là le terme de toûé vos labeurs, permettez-moi de vous le dire, qu'aurez* vous de plus qu'une bête de somme? De votre palefroi aussi, quand il sera mort, on racontera qu'il fut un bon cheval (i) I »
C'est jusqu'à cette comparaison peu flatteuse pour l'orgueil humain que l'abbé de Glairvaux rabaisse la vanité de la gloire littéraire.
D'autres liens plus forts retiendront-ils une âme religieuse dans le monde? Liens coupables peut-être ou du moins dangereux comme l'amour d'une femme (2), liens naturels et, ce semble, légitimes, tels que l'amour d'une mère? Bernard demande que l'on rompe l'un et l'autre avec une égale générosité. Il a même trouvé, pour exprimer en pareil cas le devoir de la piété filiale, des mots à faire trembler. « Abandonner une mère, dit-il, cela paraît inhumain; mais demeurer avec elle, quand Dieu vous appelle, ne lui est pas avantageux à elle-même, puisqu'elle devient ainsi pour son fils une cause de
(1) Ep..l04, n" 1 et 2.
(2) Cf. epp. 415 et 292.
perdition et qu'elle met en même temps son salut en péril. Si donc on la quitte, c'est pour son bien, et c'est une marque qu'on l'aime davantage. Bref, bien qu'il soit impie de mépriser sa mère, c'est cependant une très grande piété de la mépriser pour le Christ; car celui qui a dit : « Honore ton père et ta mère, » a dit également : « Celui qui aime son père et sa mère plus que moi n'est « pas digne de moi (1). »
Si l'abbé de Glairvaux tient ce langage, ce n'est pas qu'il méconnaisse la profondeur et la délicatesse du sentiment qui unit un enfant à sa mère. Nous le vêtirons écrire aux parents de Geoffroy de Péronne pour essayer d'adoucir par quelques paroles de tendresse l'amertume de' leur sacrifice (2). Ce qu'il ne peut souffrir, c'est que, résistant à Dieu, un père et une mère poussent la cruauté, « la frénésie, » comme il parle, jusqu'à empêcher leur fils de suivre sa vocation religieuse. La douceur, l'attendrissement, les marques touchantes de la piété filiale ne sont plus alors de saison. Fallût-il passer pour barbare, il n'est plus permis de céder aux sentiments naturels, même les plus légitimes en apparence. « Dût votre père, écrit Bernard au jeune Hugues, comme autrefois saint Jérôme au jeune Héliodore, dût votre père se coucher sur le seuil de la porte; votre mère, lès cheveux épars, les vêtements déchirés, vous montrer les mamelles qui vous ont allaité, votre petit neveu se suspendre à votre cou, passez pardessus le corps de votre père, passez par-dessus lé corps de votre mère, et marchez; et, les yeux secs, volez à l'étendard de la Croix. Le plus haut degré de piété filiale, en pareil cas, est d'être cruel pour le Christ (3). »
(1) Ep. 104, n° 3.
(2) Bp. 110.
(3) «Phreneticorum lacîirymis ne movearis. » Ep. 322, adressée à
Et ce sacrifice ne souffre pas de retard. Le moindre délai non justifié prend aux yeux de Bernard le caractère d'une grave imprudence. Le siècle a tant de pièges ! il est si pernicieux pour les amis.de Dieu! Si la mort allait surprendre à l'improviste l'âme trop lente à s'en dégager ! « Fuyez, je vous prie, écrivait le saint abbé à un sousdiacre de l'Église romaine, ne restez pas plus longtemps dans le chemin des pécheurs. Gomment pouvez-vous vivre, où vous n'oseriez mourir (1)? » Et à un jeune élève des écoles, épris de littérature et trop confiant peut-être dans les promesses d'une santé florissante : « Je ne puis vous accorder de délai, car rien n'est plus certain que la mort et rien n'est plus incertain que l'heure de la mort. Ne me parlez pas de votre âge encore tendre. S^ouvent les fruits sont enlevés aux arbres avant la maturité par la /main des hommes ou par un simple coup de vent (2). »
Un événement douloureux, qui vint justifier, comme par une permission de la Providence, ses prédictions et ses alarmes, donna encore une nouvelle force à l'argument qu'il tirait de la caducité de la vie. Entre les recrues quelui fournissait ou lui promettait l'Angleterre, ses lettres mentionnent un jeune homme de grande espérance, prévôt de l'église de Beverley près d'York, nommé Thomas, qui lui avait été signalé par un compatriote, déjà moine à Clairvaux. Bernard prend acte du désir que le
Hugues, neveu.de saint Hugues et futur abbé de Bonnevaux au diocèse de Vienne {Gallia Christ., XVI, 209-210; Bern. vita, lib. IV, cap. VII, n* 40). Hugues fit son noviciat à Mézières, près de Beaune (Côted^Or) et non au Miroir (Siaône-et-Loire), comme le veut la Semaine religieuse d'Autun (n"' du 23 et du 30 mai 1885). Le texte de la Vie du B. Hugues est formel : Macerige. Cf. Aeta SS., l avril, p. 46-47.
(1) « Quomodo vivere potes, ubi mori non audes? » Ep, 105; cf. ep. 11?.
(2) Ep. 412, n" 1.
v ' ^ ' BERNARD ET LA. RÉFORME CISTERCIES^E. 147 ù^
Brillant dignitaire de l'Église avait exprimé, de quitter Béverléy pour le cloître ; et quand il eut obtenu une promesse définitive, il en pressa l'exécution avec une touchante impatience et un redoublement de charité. « Les paroles ne me suffisent pas, lui écrit-il, il me faut des œuvres : ce n'est pas aux feuilles ni aux fleurs, mais au fruit, que l'on reconnaît l'arbre bon ou mauvais. Nous désirons votre présence, nous l'attendons, nous l'exigeons. Sôùvenez-vous de votre proniesse et ne refusez pas plus longtemps, à ceux qui vous aiment sincèrement et qui vous aimeront éternellement, la douceur de vous posséder... Vous m'appelez votre abbé; j'accepte ce titre, pour les services qu'il me permettra de vous rendre. Mais si vous ne lé trouvez pas mauvais, agréez comme condisciple celui que vous choisissez pour maître. N'ayons tous les deux qu'un seul maître, le Christ (1). »
Faut-il croire que ce spectre de la mort qui effrayait Bernard laissa le prévôt de Beverley insensible? Au moins est-il sûr qu'elle surprit le néophyte et l'emporta dans la fleiïr de l'âge, avant qu'il n'eût accompli son vœu? Ber^ nard fut vivement frappé de la soudaineté du coup, et il ne manqua pas, dans la suite, de rappeler ce terrible événement, comme une preuve de la nécessité de répondre] sans temporiser à l'appel de Dieu. « Vous me rappelez, écrivait-il à Thomas de Saint-Omer, vous me rappelez cet autre Thomas, jadis prévôt de Beverley, qui, après s'être lié, comme vous, par un vœu et de toute sa ferveur à notre Ordre et à notre maison, se refroidit peu à peu, et fit si bien, qu'il disparut enlevé par une mort subite et horrible, à la fois séculier et prévaricateur, c'est-à-dire doublement fils de la géhenne... La lettre que je lui ai
(l).Bp. 107, Ro» 1-2 et 13; cf. ep. 411, même sujet.
écrite en vain existe encore. Heureux s'il m'eût écouté!... Si vous êtes sage, sa folie vous servira de leçon (1). »
Le conseil, cette fois, ne fut pas perdu. Malgré les réclamations des religieux de Saint-Bertin, qui revendiquaient Thomas de Saint-Oroer en qualité d'oblat de leur maison, celui-ci entra à Glairvaux. On connaît la théorie de Bernard sur ces sortes de transitions. En droit, le vœu personnel du jeune homme, émis devant Dieu dans toute la liberté de la conscience, dirimait l'engagement de simple oblation, que ses parents avaient formé pour lui, à l'heure où il était encore incapable de s'associer à leur volonté. « Aussi bien, ajoutait-il, de cette façon, le vœu des parents reste entier, et leur oblation n'est pas annulée, mais remplie au contraire et plus que remplie, )> cumulata (2).
Rapports de Bernard avec ses religieux novices
et profès.
Une fois admis dans le cloître, après les interrogations d'usage, les « conscrits (3) » de la vie religieuse commençaient leur noviciat. L'épreuve était rude. Il leur fallait se défendre à la fois contre les tentations du dehors et celles du dedans. Au dehors, les plaisirs ou l'amitié essayaient de les ressaisir. Parfois même, c'étaient un père et une mère qui employaient toutes les industries de leur tendresse pour arracher leur fils à sa vocation. Bernard alors
(1) Ep. 108, n-" 3 et 4.
(2) Bp. 382; cf. ep. 393, adressée sur la même question à Alvisfr d'Arras; l'épître 108 se réfère au même objet.
(3) « Civis conseriptus. )) Ep. 64, n"^ 1 et 2.
s'armait d'une sainte colère et enflait la voix, pour flétrir cet égoïsme qui pouvait être aussi fatal au salut de l'enfant qu'à celui des parents. « Père dur, mère cruelle, écrit-il au nom de l'un de ses novices (1), qui mettez votre consolation dans la mort de votre fils, qui aimez mieux me voir périr avec vous que régner sans vous! Quoi! vous osez me rappeler dans ce péril auquel j'ai échappé avec tant de peine! Merveilleux aveuglement : la maison brûle, le feu me menace par derrière, je fuis et on m'empêche de sortir; échappé, on me conseille de rentrer; et qui me le conseille? ceux-là même qui sont au milieu de l'incendie. fureur ! si vous Voulez votre
mort, pourquoi désirez-vous aussi la mienne? Pourquoi n^imitez-vous pas ma fuite, au contraire, pour n'être pas vous-mêmes incendiés? »
Exempt des tentations du dehors, le novice n'échappait pas à celles du dedans; il se trouvait souvent aux prises avec le démon de la tristesse. L'abbé de Glairvaux surveillait avec une clairvoyante tendresse le combat intérieur d'une âme effrayée de la solitude, et versait presque toujours à temps dans la plaie le baume qui guérit : témoin Geoffroy d'Auxerre, qui ne supporta la crise, que grâce à la délicatesse du traitement qui lui fut appliqué (2).
^ Mais bien que Bernard s'ingéniât à aplanir les difficultés de la vie cénobitique, il se gardait de rien faire qui pût altérer la sincérité de l'épreuve d'où dépendait l'avenir de ses novices : il ne leur épargnait aucune des rigueurs de la discipline cistercienne.
En renonçant au monde, ses disciples devaient savoir
(1) Ep. Itl, n° 2.
(2) Gaufridi Fragm., Migne, 527-528; Gaufridi Sermo, n" 3, ibid,, p. 575; cf. Bern. Vita, lib. I, cap. xiv; n" 68,- lib. III, n" 26.
qu'ils renonçaient avant tout à la fréquentation des femmes. Sur ce point, la doctrine de l'abbé de Clairvâux était des plus sévères. « Ce n'est pas un médiocre mérite, écrivait-il, que de ne pas toucher à une femme (1). » I La Règle prévoyante avait, pour protéger la vertu des moines, mis entre eux et les filles d'Eve une barrière ) inviolable. Il était interdit aux femmes, on se le rappelle, f de pénétrer non seulement dans les lieux réguliers, mais I encore dans l'enceinte des granges ou fermes de l'abbaye. Bernard veille avec un soin scrupuleux et une sorte de pieuse frayeur à l'exécution de cet article : « Ceux qui, formés à l'école de Dieu, ont longtemps lutté contre les tentations du diable, ont des raisons, écrivaitil, pour redouter la cohabitation des hommes et des femmes ; instruits par leur propre expérience, ils peuvent dire avec l'apôtre : « Nous n'ignorons pas les ruses du « malin (2). » Et comme le prévôt de Guissy, de l'ordre de Prémontré, lui demandait un jour son avis sur l'exploitation d'un moulin, où les simples convers avaient affaire à des femmes : « Si vous m'en croyez, répondit-il, de trois choses l'une, ou vous interdirez absolument aux femmes l'accès du moulin, ou vous le confierez à des étrangers et non à ces convers, ou enfin vous en ferez tout à fait l'abandon (3). » On peut être assuré que celui qui donnait une décision si rigoureuse eût châtié sans rémission, chez les siens, toute faute contre le vœu de chasteté.
Mais cette séquestration était la moindre des épreuves des Cisterciens. Leur corps, aussi bien que leur esprit, était soumis à un régime de pénitence perpétuelle. On se
(1) De prsscepto et dispensât., cap. xv, n° 42.
(2) Ep. 79, nM.
(3) Ibid., n° 3; cf. ep. 254, n" 1.
rappelle quelle morlification leur réservait la cuisine du monastère. Il arrivait parfois que certains vétérans dépréciaient les mets qui leur étaient servis. Le châtiment ne se faisait pas attendre. Bernard se chargeait de rappeler ces délicats au sentiment et au respect de leur vocation. « Hippocrate et compagnie, s'écriait-il un jour en pleine chaire, enseignent à sauver la vie en ce monde ;. mais le Christ et ses disciples enseignent à la perdre. Choisissez entre le Christ et Hippocrate. Or voici que i^ ' votre choix se trahit par vos paroles : telle chose me fait mal à la tête, aux yeux, à la poitrine, à l'estomac. Vraiment! avez- vous lu cela dans l'Évangile? C'est la sagesse : de la chair qui vous a enseigné cela. Mais écoutez ce qu'en pensent nos médecins : « La sagesse de la chair est « ennemie de Dieu. » Est-ce que je suis chargé de vous enseigner la doctrine d'Hippocrate, de Galien, voire d'Épicure? Je suis disciple du Christ et je parle à des disciples du Christ. Vous annoncer une autre doctrine que celle du Christ, ce serait me rendre coupable. Épicure célèbre la volupté de la chair; Hippocrate apprend à maintenir le corps en bon état : deux choses que mon Maître enseigne à mépriser... Quoi! vous êtes moine, vous renoncez à la volupté, et votre souci de chaque jour,' ^.^ c'est d'étudier la diversité des complexions et les diffé-" rentes propriétés de la nourriture que l'on vous sert! Les légumes, dites- vous, engendrent des flatuosités, le fromage charge l'estomac, le lait fait mal à la tête, ma poitrine ne peut souffrir l'eau crue, les choux entretiennent l'humeur mélancolique, les poireaux allument la bile, et les poissons d'étang ou d'eau bourbeuse ne s'accommodent pas avec mon tempérament. Mais qu'est-ce donc? Dans toutes les rivières, dans tous les champs, dans tous les étangs, dans tous les jardins, trouvera-t-on
bien quelque chose que vous puissiez manger? Songez un peu que vous êtes religieux et non pas médecin, et qu'il s'agit de votre profession et non pas de votre tempérament. Vous m'objecterez le disciple de saint Paul, à qui l'Apôtre permettait l'usage du vin par égard pour sa santé. Oui, mais celui-là n'était pas moine; c'était un évêque dont la vie était nécessaire à l'Église naissante. Pour tout dire, c'était Timothée. Donnez-moi un autre Timothée, et je lui donnerai, si vous voulez, de l'or même à manger et du baume à boire (1). »
Que répondre à un directeur qui ajoutait à ces sévères paroles l'exemple d'une extrême sobriété, et qui refusait à son propre corps, amaigri par le jeûne et les fatigues, les soins même les plus nécessaires?
L'humilité du costume cistercien pouvait être une autre pierre d'achoppement pour la vanité de quelques-uns de ses disciples. Bernard, qui se plaisait à ridiculiser ce qu'il appelle « la gloire des vêtements (2), » s'appliquait dans ses entretiens à relever le prix de la pauvreté; et pour montrer l'excellence de cette vertu, il n'hésite pas à faire venir du ciel ses titres de noblesse. « Jésus^Ghrist n'est- il pas le premier des pauvres? Vous auriez peut-être cru, dit-il un jour à propos de l'Incarnation, qu'il fallait un magnifique palais, pour recevoir le Roi de gloire? Erreur; ce n'est pas avec de telles pensées que le Verbe a quitté son trône royal.. C'est dans les langés qu'il se plaît; voilà, au témoignage de Marie, les soieries d'un nouveau genre dans lesquelles il aime à être enve-
(1) In Cawf. Serm. XXX, n°« 10-12. Le D' Deutsch (Theologische Liieraturzeiiung, 1896, n*» 24) a conclu de ce passage que le fromage, le laîtet le poisson étaient des mets habituels à Clairvaux. Nous persistons à croire qu'ils n'étaient que des mets d'exception; cf. p. 43.
(2) « Yestium gloriam. » In Adventu, Serm. III, n" 2 ; cf. Super Missus est, Eomïl.iy, n" iO.
loppé (1). » Faire du manteau de la pauvreté un vêlement pour couvrir le Christ qui habite en nous, quelle consolante pensée pour les pauvres de Glairvaux! Aussi ne faut-il pas s'étonner que Bernard ait particulièrement honoré cette vertu, qu'il appelle quelque part « la sainte pauvreté (2). » Nous ne sommes plus loin de saint François d'Assise qui, détachant la Pauvreté de la croix où elle s'était élevée avec le Christ, l'embrassait comme une amie et l'appelait sa « chère Dame. »
Là mortification du corps n'est rien sans celle de l'esprit : tout au plus est-elle propre à inspirer des sentiments d'orgueil et de complaisance' en soi-même. Aussi Bernard fait-il une guerre implacable à l'esprit, à ce qu'il appelle la volonté .propre. « La volonté propre, dit-il, est une lèpre, une lèpre affreuse, et d'autant plus pernicieuse qu'elle est plus cachée. J'appelle volonté propre celle qui est purement la nôtre et ne s'accorde ni avec celle de Dieu ni avec celle des hommes : ce qui arrive lorsque nous faisons notre volonté, non pour être agréable à Dieu ou utilé7aux hommes, mais pour satisfaire nos caprices personnels. A cette volonté est directement opposée la Charité, qui est Dieu. Qu'est-ce que Dieu hait et punit^i si ce n'est la volonté propre ? Supprimez la volonté propre ^"^ et il n'y aura plus d'enfer : » Cesset propria voluntas et infernus non erit (3).
Pour assouplir cette volonté et la mater, il n'y a qu'un moyen : l'obéissance. Le vœu d'obéissance était, de tous les vœux des moines de Glairvaux, le plus compréhensif. Par là, leur vie tout entière était ordonnée vers la perfec-
, (1) In Vigil. Nativit. Domini, Serm. I, n» 5.
(2) Ep. io3, 11° l; ep. 141, n" 2. Sur le mépris des richesses et de l'argent, cf. ep. 103, n" 2; 7ni(Zt'ewiM, Serm. IV, n» 1. i^)IntemporePasc}iœ,SeTïa.ïU,n''3. .
tion, et pas un de leurs actes n'échappait à la Régie. Il faut voir dans cet assujettissement volontaire autre chose qu'un abaissement de la personne et de la dignité humaine. Nulle part la raison n'a eu plus d'empire sur la conduite des hommes que dans les monastères. C'était à bon escient que les élus du cloître se condamnaient ainsi à l'heureuse impuissance de trahir jamais leurs devoirs de chrétiens. Par leur engagement, ils se fixaient pour ainsi dire dans le hien, ou du moins s'obligeaient à poursuivre sans relâche l'idéal entrevu de la perfection. « Heureuse nécessité, dit Bernard après saint Augustin, heureuse nécessité qui conduit forcément au mieux (1)! »
Il ne faut pas oublier, du reste, que la liberté des religieux était protégée par la Règle contre tout abus d'autorité. L'abbé, aussi bien que les autres moines, avait pour maître cette Règle dont il était l'interprète ofiîciel. Il ne lui était pas permis de s'en écarter, sous quelque prétexte que ce fût, même dans un but, en apparence louable, de perfection plus éminente. Ici nulle place à l'arbitraire. Tout ordre, qui n'était pas conforme à la lettre et à l'esprit de saint Benoît (2), était par cela même frappé de caducité; aucun religieux n'était tenu de s'y soumettre, en vertu de ce principe, que « la teneur de la profession est la mesure de l'obéissance (3). »
Mais, même dans ces limites, le champ était encore assez vaste pour que l'autorité de l'abbé s'exerçât sur ses frères d'une façon crucifiante. Toutes ses prescriptions
(1) « Félix nécessitas quse cogit in mellus! » De prœcepto et dispen.sat., cap. i, n" 2; Augustin., ep. 127.
(2) « Omnes ma^stram sequantur Regulam. » De preecept, et diS' pens., cap. iv, n» 10; Bened. Reg., cap. 3.
(3) « Modus est obeditionis ténor professionis. » De prwcepto et disp., cap. Y, n" 11.
. devenaient alors obligatoires, et chaque infraction à ses préceptes prenait le caractère d'un^ faute (1). Quelle mortification de la volonté dans cette perpétuelle" néces-
; site d'obéir! — Quelle inévitable occasion de péché! dira-t-on. Mais aussi quelle abondante source de mérites! Ici encore Bernard applique le mot du divin Maître : (^wf potést capere capiat. A ceux qui étaient tentés de murmurer contre la loi de l'obéissance, à cause de la presque impossibilité de l'observer, il répond : « Vous auriez dû prévoir cela, avant votre profession (2). » Du reste, il fait remarquer que les légères violations de la Règle, qui échappent à la faiblesse de la nature humaine, sont amplement compensées et rachetées par les mérites incalculables d'une conduite habituellement régulière et sainte (3).
Dans la pensée de Bernard, la multiplicité des prescriptions aidait au progrès de l'âme, bien plus qu'elle ne pouvait lui nuire. « Plus le joug du Sauveur, qui est léger par lui-même, vient à s'accroître, disait-il, plus il est facile à porter. Est-ce que le grand nombre des plumes, loin de charger les petits oiseaux, ne les aide pas au contraire à prendre leur vol? Déplumez-les, et vous les ver- ' réz de tout le poids de leur corps tomber par terre. Ainsi de la discipline du Christ : elle porte plutôt qu'on ne la porte (4). »
Pourtant l'abbé de Clairvaux ne se dissimulait pas que, prise dans sa rigueur, la Règle cistercienne était très, onéreuse à la nature humaine. Avoir renoncé aux affec-
(1) IMd., cap. IX, n» 21. Cf. cap. i, n" 2; cap. xii, n° 30.
(i) De prœcepto et dispensât., cap. x, n° 23.
(3) JôJd., cap. xiii, n" 33.
, (4) « Nonne et aviculas levât, non onerat, pennarum sive plumarum numerosilas?.., Ipsa sic portât, polius quam portatur (disciplina Christi). » Ep. 385, n° 3. Cf. ep. 72, n» 2.
tions de la famille, s'être condamnée à la prison du cloître, s'engager à ne jamais faire sa volonté, jeûner toutfe l'année, travailler sans relâche, prier nuit et jour, garder un silence perpétuel, éviter même le rire pour ne pas violer la Règle : c'était là, il faut en convenir, une vie qui dépassait la mesure des forces de l'homme. Bernard en fit souvent l'aveu devant ses frères assemblés. « Oui, disait-il, il est certain que tout ce que vous avez à supporter est au-dessus des forces humaines, contre la coutume et outre la nature (1). » « Aux yeux des gens du siècle, écrit-il encore, nous avons l'air de faire des tours de force. Tout ce qu'ils désirent, nous le fuyons, et ce qu'ils fuient, nous le désirons, semblables à ces jongleurs et à ces danseurs qui, la tête en bas, les pieds en haut, d'une façon qui n'a rien d'humain, se tiennent debout et marchent sur les mains, et attirent ainsi sur eux les yeux de tout le monde. Ce n'est pas ici un jeu d'enfants; ce n'est pas une pièce de théâtre où par des gestes efféminés et grossiers on provoque les passions, on représente des actes déshonnêtes; c'est un exercice agréable, honnête et grave, qui peut avoir pour spectateurs les habitants dû ciel et les charmer (2). » Bref, les Cisterciens se regardaient déjà comme les jongleurs de Dieu, joculatores Dei, pour nous servir du nom que, cent ans plus tard, saint François d'Assise appliquera à ses frères Mineurs.
Parmi ceux qui se livraient à ces exercices héroïques, il était inévitable que plus d'un perdît parfois l'équilibre. Mais Bernard était toujours là pour les relever d'une main délicate et d'un cœur indulgent. Il soigne les bles-
(i) Sermo in Psalmo : Qui habitat, Prœf.; Serm. VI, n° 1; Serm. IX, n" 1; Quasimodo, Serm. I, n" 7; Dédicace, Serm. I, n" 2. Cf. ep. 385, n° 5.
(2) Ko. 87, n" 12.
ses, comme une mère ferait son enfanta Sans excuser les inàladresses et les fautes, il se ferait scrupule de les traiter avec sévérité. Ce n'est jamais qu'à regret et pour remplir un devoir de sa charge qu'il reprend les coupables (1). Son blâme est toujours' discret et opportun. Si on lui résiste, il cède et attend patiemment que le coupable soit disposé à entendre la vérité. « Adresser un reproche à quelqu'un qui s'en offense et qui riposte, ce n'est plus, disait-il, de la correction fraternelle, c'est de la dispute, c'est une rixe (2). » La colère est trop mauvaise conseillère, pour que l'abbé /jde Glairvaux en ait suivi jamais les inspirations. Malgré la violence de son tempérament il inclinait toujours pour la douceur et la miséricorde. Nombre de ses lettres sont pleines de ce sentiment, qui déborde réellement de son cœur. « Si la miséricorde, écrivait-il un jour, si la miséricorde était un péché, je crois que je ne pourrais pas m'empêcher d'être miséricordieux (3). »
Parfois pourtant, il fallait sévir à tout prix. La Règle l'avait prévu. Aux fautes légères, peines légères ; mais aux fautes grièves, peines graduellement proportionnées. L'exclusion de la table, l'exclusion de l'office divin, les verges et la prison, enfin l'expulsion du monastère, marquaient les diverses étapes de la chute des délinquants (4j. Dans quelle mesure ces punitions furent-elles appliquées
(1) /îi Canf.,'Serm. XLII, n" 2.
(2) Beni. Viia, lib. III, cap. vu, n" 26. Cf. InCant. Serm. XLIi; no' 3-5.
(3) « Etiamsi peccatum esset misereri, et si multum Tellein, non possera non misereri. » Ep. 70, date incertaine entre 1128 et 1133. Cf. Gallia Christ., IV, 985; IX, 957.
(4) Bened. Reg., capp. 23-28; cf. Bern.epp. 72, n» 1; 102, n" 1 et 2; 478, n» 1 et 2 ; 325. Noter dans l'épître 102 les mots : « duris verborum et verberum correptionibus » (n° 1) et « abscindatur ut ovis morbida...; melius est enira ut pereat unus quam unitas » (n» 2).
à Glairvaux, on ne saurait le dire. Les archives du couvent sont restées muettes sur ce sujet. Ce qui est vraisemblable, c'est qu'au temps de la première ferveur du monastère et durant toute la vie du fondateur, la prison fut d'un usage fort restreint et l'expulsion plus rare encore. Bernard nous fait clairement entendre que Glairvaux était une forteresse imprenable, contre laquelle le Malin dirigeait vainement la violence de ses assauts (1). C'est à peine si les chroniques mentionnent, comme événements extraordinaires, quelques expulsions ou désertions (2). Arrivé au terme de sa carrière, le saint abbé put, à l'exemple du divin Maître, se rendre ce glorieux témoignage : « Seigneur, j'ai gardé ceux que vous m'avez donnés, et aucun d'eux n'a péri, hors le fils de la perdition (3). »
IIÏ Bernard et les premières filles de Glairvaux.
Par la fondation successive de Troisfontaines, de Fontenay et de Foigny, le cercle de son ministère abbatial se trouvait considérablement agrandi. Le progrès spirituel de ces trois premières filles de Glairvaux lui tient au cœur, non moins que celui des enfants qui restent près de lui. S'il détache une colonie de la maison mère, il ne s'en détache pas pour cela : emisit, non dimisit, écrit son historien (4). Ses disciples partent munis d'instructions
(1) Dédicace, Serm. -III, n" 3.
(2) Bern. Vita, lib. I,cap. xiii, n" 65 ; lib. III, cap. m, n" 20; lib. VII, cap. XXI, p. 433. .
(3) Joann., xvii, 12.
(4) Bern\ Vita, lib. I, cap. xiii, n» 64.
préoises dont il surveillera de loin Texécution. Trois mois peuvent les résumer : la par ol«, l'exemple et là prière, surtout Jâ prière. Telle est la recommandation qu'il adresse à l'un de ses religieux, devenu abbé (1). C'est là en quelque sorte leur viatique.
Un trait nous prouve jusqu'à quel point sa sollicitude paternelle était éveillée. Peu de temps après la fondation de Troisfontaines, il s'entretenait avec son frère Guy des besoins de la nouvelle maison; l'état mental des religieux le préoccupait particulièrement. Tout à coup, il eut comme le pressentiment d'un malheur et poussa un profond soupir. Gomme il était au lit, malade : « Va, dit-il à Guy, va à la chapelle, prie Dieu et dis-moi ce qu'il t'aura révélé dans l'oraison, touchant nos frères de là-bas. >) Guy, tout surpris et effrayé, s'excusa en disant : « Je né suis pas de ceux qui peuvent obtenir par leurs prières une telle faveur. » Cependant, Bernard ayant insisté, il se rendit à la chapelle, se jeta à genoux, pria de toute la ferveur de son âme et attendit avec patience la réponse du ciel. Les noms de treize religieux passèrent successivement devant le regard de son esprit; tous le remplirent de joie, sauf deux pour lesquels il sentit chanceler! sa confiance. « Malheur à nos deux frères! » s'écria Bernard, en apprenant le résultat de la mystérieuse épreuve. Et l'événement prouva que son pressentiment ne l'avait pas trompé (2). c
Il serait impossible d'écrire l'histoire de ses relations avec le premier abbé de Troisfontaines; sa correspondance n'en a pas gardé la trace. La seule de ses lettres qui fasse mention de Roger est un compliment de con-
(1) Ep. 201. Toulfe la lettre à lire.
(2) Bern, VUa, lib. I, cap, xiii, n" 64.
doléance adressé aux moines de Troisfontaines, pour les Gonsoler de la mort du jeune fondateur (1).
Lés épîtres 69 et 70 sont destinées à Guy, successeur de Roger. La seconde est une leçon de miséricorde, au sujet d'un moine récalcitrant. Dans la première se trouve résolue une question de rubrique, qui a trait au sacrifice de la messe. Nous ne voulons y noter qu'une phrase, qui jette un jour singulier sur la vie intérieure des monastères". Guy, célébrant la messe, avait, par distraction, oublié de consacrer le vin. Quoique son innocence formelle fût bien constante, Bernard ne lui enjoint pas moins de réciter chaque jour pendant un temps déterminé, par manière d'expiation, les sept psaumes de la pénitence, en se prosternant sept fois, et de se donner de môme sept fois la discipline. Une peine semblable est infligée au servant de messe. Chose plus remarquable encore, Bernard demande, si l'accident est connu de la communauté, que chacun des frères se donne la discipline, pour se conformer à cette parole de l'Écriture : « Portez les fardeaux les uns des autres. »
Ge Guy, qui fut transplanté en 1133, vraisemblable-^ ment sur le désir de l'abbé de Glairvaux, de Troisfontaines à Giteaux, devait trahir misérablement les espérances dé l'Ordre. Au bout de quelques mois, sa conduite souleva l'indignation générale. Il fut déclaré indigne et frappé de déchéance. Son nom disparut des diptyques; cent ans plus tard les Cisterciens ne le prononçaient encore qu'avec horreur (2).
Cependant Bernard veillait sur les autres filles de Clairvaux. C'est pour Fontenay qu'il compose, à la demande de l'abbé Godefroid, le traité De Gradibus Humilitatis et
(1) Ep. 71. Roger mourut en 1127. Gàllia Christ, ^ IX, 957, (2j GalUa Christ,, IV, 985; Exord. Magn., dist. I, cap. xxm.
Superbiœ, son premier grand ouvrage (1). Cet écrit se répandra dans toutes les maisons de sa filiation; et de la sorte toutes entendront un écho des sermons qu'il a prononcés à Glairvaux.
Le Traité de l'Humilité renferme, en effet, avec quelques variantes et dans un ordre plus régulier, lés idées qu'il développa devant ses moines pendant les premières années dé son ministère (2). A l'exemple de saint Benoit, dont il commente la Règle, il pose l'humilité comme base de la perfection évangélique. « Je suis la voie, la vérité et la vie, » avait dit le Sauveur. La voie, c'est l'humilité qui mène à la vérité, et j^ar la vérité à la vie . de la gloire. Sans l'humilité, l'homme s'ignore lui-même et ne saurait connaître ni son prochain ni Dieu. Qu'est-ce en effet que l'orgueil? Saint Augustin l'a dit : « C'est l'amour de sa propre excellence (3). » Or, tout le monde en convient, l'amour est aveugle. Pour parvenir à la vérité, l'homme doit donc devenir humble, c'est-à-dire inépriser sa propre excellence. De là cette définition caractéristique : « L'humilité est une vertu qui rend l'homme vil à ses propres yeux par la connaissance très vraie qu'il a de son état. » Eumilitas est virtus qua homOiy verissima sui cognitione sihi ipsi vilescit (4).
Dans la première partie de son Traité, l'abbé de Clairvaux développe ces pensées en neuf chapitres. Les treize chapitres de la seconde partie sont consacrées à l'explication des douze degrés de l'humilité, indiqués parla Règle
(1) Geoffroy {Bern. Vita, lib. ïll, cap. vui, n" 29) dit expressément que ce traité est le premier ouvrage de BeinàTà, primuvi opus ejus.
(2) « Ea quse de Gradibus hurailUatis coram fratribus locutus fucr ram, pleniori tractatu dissererem. » De Gradibus Eumilit., prœf.
(3) De Gradibus Humil., cap. iv, n° 14. Cf. Tract. De officio episcop., cap. V, n° 19.
(i) De Gradibus Humil., cà^. 1,11" 2.
de saint Benoît. Mais, au moment d'aborder ce travail d'analyse psychologique , Bernard s'aperçut qu'il était , beàiicoup plus aisé de définir une vertu par son contraire que par son essence. Au lieu des douze degrés de t'humilité, il décrit donc les douze degrés de l'orgueil qui, d'après lui, sont la curiosité, la légèreté d'esprit, la folle joie, la jactance, la singularité, l'opiniâtreté, l'arrogance, la présomption, l'hypocrisie, la révolte, la licence et l'habitude de pécher. Nous devoir à cette méthode quelques portraits qui ne dépareraient pas la galerie des Caractères de la Bruyère.
Voici, par exemple, le type de la jactance^ qui figure le quatrième degré de l'orgueil : a II faut que ce moine parle (OU qu'il éclate ; il est plein de paroles et son esprit l'étoUffe. Il a faim et soif d'auditeurs à qui il étale ses vanités, à qui il fasse connaître ce qu'il sent, ce qu'il est et ce qu'il vaut. A-t-il l'occasion de parler, si l'entretien roule sur les Lettres, il cite les anciens et les modernes; les maximes volent, les mots ampoulés résonnent. Il prévient les questions, il répond à qui ne l'interroge pas. Il fait la demande et la réponse et coupe la parole à son interlocuteur... S'il cause, ce n'est pas pour édifier, mais pjour faire étalage de sa science... II. n'a pas souci de vous instruire, ni d'apprendre de vous ce qu'il ignore; il lui suffit qu'on sache qu'il sait ce qu'il sait. Est-il question de religion, aussitôt il vous cité des visions et des songes. Il fait l'éloge du jeûne, recommande les veilles et par-dessus tout exalte l'oraison; il disserte sur la patience, sur l'humilité, sur toutes les vertus avec ^ une abondance qui n'a d'égale que sa vanité. Si la conversation tourne à la plaisanterie, ce thème, qui lui est plus familier, le rend plus loquace encore. Sa bouche devient un ruisseau de vanité, un fleuve de bouffonnerie.
Bref, ce bavardage est de la jactance; retenez le nom et
fuyez la chose (1). »
<• La singularité ne déplaît pas moins à l'abbé de Glair-
' vaux. Aussi a-t-^il trouvé, pour la peindre, des traits que ne désavoueraient pas|es plus fins psychologues : « Celui
. qui s'élève avec jactance au-dessus des autres rougirait de ne pas se distinguer par quelque action en dehors du communr La Règle commune du monastère et les exemples des anciens ne lui suffisent pas; ce n'est pas qu'iliienne à être meilleur que les autres, mais il tient à le paraître. Il est plus satisfait de jeûner une seule fois, quand les autres prennent lé déjeuner, que de jeûner toute une semaine avec tout le monde. Il préfère
,une petite prière, faite en particulier, à toute la psal- ,. modie de la nuit. A table, il jette souvent les yeux' autour de Ivii pendant le repas, et s^il voit un religieux qui mange moins que lui, le voilà tout triste de se voir vaincu ; il se prive alors sans pitié du nécessaire, aimant mieux souffrir de la faim que de perdre la gloire. Aperç6it-ir quelqu'un de plus maigre, de plus pâle que lui, il se tient pour vil et n'a plus de repos. Et comme il ne peut voir son propre visage, il se regarde les mains eti' les bras, se palpe les côtes, se tâte les épaules et les . reins, pour se faire, selon la grosseur ou fa petitesse de ses membres, une idée de la pâleur et de la couleur de Sa figure. Exact poiir toutes ses pratiques particulières, il est indifférent à celles que la Règle prescrit. Il veille dans son lit; au chœur il dort. Et comme il a sommeillé toute la nuit, pendant que lès autres chantaient Matines, après l'office, quand les autres se reposent dans le cloître, il reste seul dans la chapelle; il crache, il tousse, et de
(l) De Gradihus HumiL, cap. xiii.
son coin remplit par ses soupirs et ses gémissements les oreilles de ceux qui sont dehors. Par ces singularités, il se fait une réputation vaine auprès des simples, qui le béatifient et de la sorte Finduisent en erreur (1). »
Quelle justesse d'observation ! et comme la fausse dévotion est prise sur le fait et démasquée ! Tous les travers qu'engendre l'orgueil défilent ainsi sous le regard implacable de l'abbé de Glairvaux qui les saisit au passage et les fixe d'un trait. Nous recommandons spécialement encore aux moralistes le portrait du moine hypocrite qui trompe son supérieur par la feinte humilité avec laquelle il fait l'aveu de ses fautes. Bernard avait déjà remarqué avant la Rochefoucauld que « l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu, » hommage forcé, sans doute, mais d'autant plus précieux. « C'est une bien glorieuse chose, dit-il, que l'humilité, puisque l'orgueil cherche à lui emprunter ses traits pour échapper au mépris. » Gloriosa res humilitas, quâ ipsa quoque superbia palliare se appétit, ne vilescaf (2).
Après avoir parcouru ainsi tous les degrés de l'orgueil, l'abbé de Glairvaux s'excuse, auprès de son correspondant, d'avoir suivi une voie qui parait être tout opposée à celle de saint Benoît. Mais en somme la diversité n'est qu'apparente et la voie suivie est la même. Elle se nomme « voie de la vérité » pour ceux qui la gravissent, et a voie de l'iniquité » pour ceux qui la descendent (3). « Vous me direz peut-être, frère Godefroid, qu'en décrivant ainsi les degrés de l'orgueil, au lieu des degrés de l'humilité, je n'ai satisfait ni à votre demande ni à ma promesse. A cela je réponds : Je ne puis enseigner
(1) De Gradibus Humilit., cap. xiv.
(2) De Gradibus Humilit., cap. xviii, n»' 46-47.
(3) Ibïi., cap. IX, n° 27.
que ce que j'ai appris. Je n'ai pas pensé qu'il me convint de décrire les ascensions, moi qui sais mieux descendre que monter. Toutefois, en y regardant bien, dans ce chemin de descente peut-être trouverait-on une vraie montée. Si, allant à Rome, vous rencontriez un homme qui en revînt, et que vous lui demandiez votre. chemin, qu'aurait-il de mieux à faire que de vous montrer par où il est venu? En nommant les châteaux, les villages, les fleuves, les montagnes par où il a passé, et qui marquent sa route, il vous indique la vôtre; vous reconnaîtrez, eh allant, les mêmes lieux qu'il a traversés en venant. De même dans ma voie descendante vous 'trouverez peut-être les degrés ascendants, et il vous suffira de les gravir pour les lire dans votre cœur mieux que dans mon traité. Amen (1)! »
Ce traité n'était pas destiné aux seuls moines de Fontenay; Poigny le lut, comme on peut le conclure d'une lettre de Bernard à l'abbé Raynaud (2). D'autres lettres attestent les relations étroites qui unissaient Foigny à la maison mère. Raynaud, préposé un peu malgré lui à la tête d'un monastère, se plaignait doucement à son seigneur et père de la séparation et des soucis que lui im- ,. posaient ses nouvelles fonctions. « Soyez persuadé, lui répond Bernard, que je n'aurais pas souffert qu'un com-: pagnon tel que vous, si cher, si nécessaire et si docile, fût éloigné de moi, si le Christ n'eût pas été en cause I » Et il le gronde paternellement de ne pas savoir suppor- -ter en silence les fatigues et les tracas de sa charge. « N'est-ce pas assez, dit-il, que je souffre de ne plus vous voir, de. ne plus jouir de votre présence qui était; ma
(1) De Gradibus humilit., cap. xxii, n" 57.
(2) « Opuscula meâ quse habes. » Ep. 74.
consolation, pour que vous m'accabliez encore par le récit de vos douleurs et de vos angoisses? J'ai partagé mon fardeau avec vous, comme avec un fils et un fidèle coad- Juteur. A vous de voir comment il -faut porter la charge paternelle. Si vous la portez de façon que j'en sois plus accablé encore, c'est une charge pour vous, sans que j'en sois déchargé. »
Raynaud s'étonnait de rencontrer, sous sa juridiction, des moines tristes, pusillanimes et enclins à murmurer. Beau sujet de plainte l reprenait l'abbé de Glairvaux : « Ceux qui sont bien portants n'ont pas besoin qu'on les porte et ne sont pas à charge, par conséquent. Mais c'est avec les autres qu'il faut montrer que vous êtes père et abbé. Consolez^ exhortez, gourmandez; ainsi vous ferez votre oeuvre, vous porterez votre fardeau, et vous guérirez ceux que vous porterez de la sorte (1). »
Raynaud éprouva sans doute quelque honte de s'être attiré par sa pusillanimité cette leçon de courage; il prit le parti de souffrir en silence et il tint si bien sa résolution, que l'abbé de Glairvaux en vint presque à regretter son blâme et se plaignit alors de ne plus recevoir de nouvelles de Foigny (2). Gomme ces documents où l'on surprend le cœur de Bernard en flagrant délit de contradiction sont l'expression vraie de la sollicitude paternelle !
Malgré la prééminence de sa dignité, il se plaçait avec les abbés qui avaient été ses disciples sur le pied d'égalité; et il récuse formellement les titres de « seigneur et de père » que Raynaud de Foigny lui avait décernés. « Appelez-moi votre frère et co-serviteur, disait-il. Je ne nie pas que j'ai pour vous l'affection d'un père; mais
l'autorité, non (1). » Pour Raynaud, cependant, ce titre devait redevenir littéralement vrai. Le fondateur de Foigny, las de sa charge, s'en démit vers 1131, et il obtint de Bernard la faveur de venir terminer ses jours à Clairvaux (2).
Grise de l'abbaye de Morimond.
Les affaires générales de l'Ordre troublèrent de bonne heure la paix intérieure dans laquelle Bernard aimait à s'établir. Dès l'année 1124 (3), il apprit mystérieusement, par la confidence d'un moine nommé Adam, que l'abbé de Morimond, Arnold, songeait à déserter son poste, et, sous prétexte d'aller fonder un nouveau couvent en Palestine, tentait de débaucher les meilleurs d'entre ses frères pour les entraîner à sa suite (4). Un tel départ, préparé dans l'ombre, offrait les caractères d'une lâche désertion. Morimond, qui s'était illustré au dehors par la fondation de plusieurs monastères (S), subissait alors une crise intérieure. Ses revenus étaient insuffisants; des voir sins jaloux et rapacès empiétaient sur son domaine ; et sur ce domaine ingrat, amoindri ou contesté, les frères
(1) Ep. 72.
(2) Gallia Christ,^ IX, 630; Bern. Vita, lib. VU, cap. xiii et xvi. ■ Nous avons encore une autre lettre de Bernard à Raynaud, ep. 413
(doublet, ep. 453).
(3) Tous les historiens ont jusqu'ici, après Manrique, placé cet événement en 1125. Mais l'épitre 359 adressée à un pape dont le nom a G pour initiale prouve qu'il faut le reporter au pontificat de Calixte H, au plus tard en 1124.
(4) Ep. 5, n» I; ep. 6, n° I; ep. 359.
(5) Bellevaux, 22 mars 1120; La Cresle, 30 juin 1121; Camp ou Vieux-Camp, 31 janvier 1123. Cf. Janauscliek, Orig, Cisterc, I, 8, 10, 11.
convers promenaient une mollesse qui déconcertait les prévisions et les calculs du ceilérier. Arnold, qu'inquiétait déjà une telle situation financière, rencontrait en outre chez plusieurs profès une opposition qui minait soûr- . dément son autorité morale (1). Pris de dégoût pour son abbaye, il s'enfuit avec l'élite de ses moines, sans demander l'autorisation de son évêque ni celle de l'abbé de Gîteaux (2), entre les mains desquels il avait fait vœu d'obéissance et de stabilité. Il essaya seulement, pour rassurer sa conscience, d'extorquer par des raisons équivoques le consentement de la cour de Rome (3). La nouvelle de ce départ clandestin et précipité tomba à Clairvaux comme lin coup de foudre, avant même que Bernard averti ait eu le temps de traverser le dessein des fugitifs. Grande fut la consternation des Cisterciens. Arnold était l'une des plus fortes colonnes de l'Ordre. Par sa naissance, il était allié aux plus nobles familles de l'Allemagne, et son frère Frédéric occupait le siège archiépiscopal de Cologne (4). L'extension qu'il avait donnée à la famille bénédictine du côté du Rhin avait attiré sur lui l'attention de la Germanie et présageait encore de nouveaux progrès. Un tel succès semblait fait pour prémunir le fier abbé contre les tentations de découragement. Mais sa vanité était aussi grande que son zèle. Il ne sut pas supporter l'humiliation passagère que des embarras d'administration, qui d'ailleurs n'étaient pas insurmontables, menaçaient de lui infliger, et pour se dérober à la honte d'une catastrophe financière, il se précipita dans une aventure mille fois plus scandaleuse.
(1) Bern., ep. 141, nM.
(2) Bern., ep. 4, n° 3; 7, n° 5.
{3)Bern., ep. 7, n°7; ep. 359.
(4) « Magna nostri ordinis columna. » Bern., ep. 4, n" 2. Cf. Maiiùquc, Annal. Ciste7X.,l,8i ,
L'abbé de Cîteaux était alors en Flandre (1). Pris au dépourvu et privé de tout conseil, Bernard se tourna sans hésiter vers le souverain pontife, qu'il prie au nom dé sa congrégation d'arrêter les fugitifs. La prétention d'établir en Orient l'observance de Citeaux lui parait une idée chimérique, à supposer qu'elle soit sincère ; que le Pape s'y oppose. « Qui ne voit que des chevaliers en armes sont plus nécessaires, dans ces lieux, que des moines qui ne sont bons qu'à chanter ou à pleurer? » Si Arnold obtenait du Saint-Siège la faveur qu'il sollicite, quelle cause de ruine ce serait pour notre Ordre ! « Songez qu'à son exemple tout abbé qui sentirait la charge pastorale peser à ses épaules pourrait s'en affranchir aussitôt, surtout chez nous où le fardeau du commandement est si lourd et l'honneur de le porter si léger (2). »
Gette lettre achevée, et sans plus de. retard, l'abbé de Glairvaux se tourne vers Arnold lui-même, mais il prend un autre ton. C'est surtout aux sentiments de pieuse el fidèle confraternité qu'il fait appel : « Yoùs me désespérez, dit-il, en me défendant de vous écrire, sous prétexte que votre résolution est irrévocable. Quand même la raison ne me ferait pas un devoir de vous désobéir, ma douleur m'empêcherait de garder le silence. Au lieu de vous écrire, je prendrais même le parti d'aller vous trouver, si je savais où vous êtes, dans l'espoir que mes paroles auraient sur vous plus d'efficacité que mes lettres. Peut-être cette vaine confiance vous fait-elle sourire, tant vous avez conscience de votre opiniâtreté, que
rien, ni force, ni prière, ni aucune industrie ne saurait fléchir. Eh bien, quoique je connaisse l'obstination de votre cœur endurci, plût au ciel que je fusse à vos côtés I
(1) Bern,, ep. 4, nM.
(2)Ep. 359.
Tout ce qui m'émeut contre vous, quel que soit le fruit de^mpn audace, Je vous le jetterais à la face, non pas. seulement en paroles, mais par le visage et par les yeux. Prosterné devant vous, je presserais vos pieds, j'embrasserais vos genoux; et, me suspendant à votre cou, je baiserais cette tête si chère, courbée depuis tant d'années comme la mienne sous le joug suave du Christ. Je pleurerais, je vous prierais, je vous supplierais d'avoir pitié de la croix du Christ, d'avoir pitié de nous, vos amis, que vous avez condamnés, sans que nous le méritions, aux gémissements et aux larmes. Oh! si cela m'était donné, je fléchirais peut-être par l'affection celui qUe je ne puis fléchir par la raison... Mais, hélas! vous m'avez ravi jusqu'à la possibilité de tenter ce suprême effort (1). »
Toute cette éloquence, véritable explosion de charité fraternelle, fut dépensée en pure perte. Arnold ne daigna pas accepter le rendez-vous amical que l'abbé de Clairvaux lui proposait. Pour ne pas tout perdre dans cette catastrophe, Bernard dut se résigner à tenter le sauvetage des principaux religieux que le malheureux naufragé avait entraînés dans sa chute. Il semble qu'ils aient été alors rassemblés à Cologne ou dans le voisinage de cette ville. Bernard s'adresse en même temps à l'un de ses amis, Brunon, le futur archevêque de Cologne, et à l'un des transfuges, le moine Adam, dont l'autorité était fort grande sur ses frères (2). Mais cette tentative échoua pareillement.
Cependant saint Etienne, averti du scandale et du deuil qui frappaient son Ordre, accourut en hâte à Glairvaux, pour étudier avec Bernard et probablement avec Tabbé de
(1) Ep. 4, n« 1.
(2) Bp. 6 et 6.
la Ferté et de Pontigny (1) les mesures de salut à prendre. Avant tout, il importait de pourvoir au gouvernement de Morimond et de donner aux frères qui formaient les débris de cette malheureuse famille un protecteur et un guide. On apprit bientôt qu'Arnold venait de mourir subitement et misérctblement en Belgique (2). La succession était lourde à recueillir. L'abbé de Glairvaux, qui reconnaissait en son prieur Gaucher ou Gauthier toutes les qualités nécessaires au relèvement d'un monastère, n'hésita pas à faire,pour le bien général, le sacrifice de son dévoué et précieux collaborateur. Sur sa proposition sans doute, à coup sûr avec son approbation, Gaucher fut élu second abbé de Morimond (3).
Ce point réglé, Bernard n'estima pas que l'incident fût clos et son œuvre achevée; il se tourna de nouveau au nom de l'Ordre cistercien vers les fugitifs désormais privés de leur chef et essaya de les amener à résipiscence. Déjà l'un d'eux, nommé Henri, cédant aux remords de sa conscience, était rentré à Morimond. Trois autres, Evrard, Conrad et Adam tenaient plus particulièrement en éveil la sollicitude du saint abbé. C'est à Adam qu'il s'adresse encore une fois comme au plus influent de la troupe. Ayant appris que les rebelles alléguaient, pour légitimer leur résistance, une dispense de Rome, il établit qu'une telle faveur, arrachée subrepticement au souverain Pontife, n'avait aucune valeur en conscience. L'excuse tirée de la fidélité que tout moine doit à son supérieur n'était pas plus loyale. « Il est manifeste, écrit-
Ci) « Juxta omnium abbatum nostrorum sentenliam. » Ep. 7, n" 20.
(2) Le 3 janvier (Manrique, Annal. Cist., 1, 164). Vraisemblablement en 1125: (c Cujus prsesiimplio digno sed pavendo fine in brevi est vindicata, » dit Bernard, ep. 141, n» 1.
(3) Henriquez, J?'«sdM(ZMS, lib. II, p. 357,
irl VIE DE SAINT BETINARD.
il, qu'on ne doit pas l'obéissance à qui commande le mal. Or, n'est-ce pas un mal épouvantable que d'avoir jeté le scandale dans l'Église de Dieu? Mais que m'importe? direz-vous ; que celui-là en réponde, qui avait le droit de commander sans réplique. Le disciple n'est pas au-dessus du maître. J'étais là pour apprendre et non pour enseigner. Disciple, j'ai dû suivre mon maître; je n'avais pas à lui montrer le chemin. simplicité d'un nouveau Paul, si seulement l'autre s'était montré un Antoine I le moine obéissant par excellence, qui ne laisse pas perdre un iota des moindres paroles de ses supérieurs!... Mais, dites-moi, vous qui prétendez n'avoir pas eu à demander compte à votre abbé de ce qu'il vous commandait, si, vous mettant un glaive en main, il vous eût ordonné de le lui enfoncer dans la gorge, eussiez-vous obéi? S'il vous eût enjoint de le précipiter dans le feu ou dans l'eau, l'auriez-vous fait? Commettre un tel crime ou seulement ne pas l'empêcher, c'eût été vous rendre coupable d'homicide... Eh bien, votre obéissance, par le scandale qu'elle a causé, a été, non pas à mon jugement, mais au jugement de la vérité, pire qu'un homicide.
« Du reste, ce sont là des considérations purement rétrospectives. Votre abbé est mort; aucun lien ne vous attache plus à lui; son autorité sur vous n'a pu durer plus que sa vie : à moins que les liens qui unissent les moines à leur abbé ne soient plus forts et plus indissolubles que ceux qui unissent les époux entre eux. Vous n'oseriez le penser; je m'arrête donc; aussi bien vous n'avez pas besoin de longs discours, vous qui avez l'esprit si prompt à saisir ce que l'on dil et la volonté si prête à choisir un avis utile. Quoique cette lettre vous soit adressée spécialement, je ne l'ai point écrite pour vous seul, mais encore pour ceux à qui Dieu a prévu qu'elle serait.
nécessaire... Votre vie et votre mort sont entre vos mains, et pareillement, si je ne me trompe, la vie et la mort de ceux qui sont avec vous. Nous pensons qu'ils feront tout ce que vous ferez ou tout ce que vous voudrez. Autrement dénoncez-leur ouvertement la sentence redoutable portée contre vous par tous nos abbés : A ceux qui reviendront, la vie; à ceux qui refuseront de le faire, la mort (1). »
Appuyée indirecterbënt par la fin sinistre d'Arnold, dans laquelle on vit généralement un châtiment du ciel, la lettre de l'abbé de Glairvaux eut tout son effet; elle brisa l'obstination des fugitifs, qui, tremblant de voir la foudre dont on les avait menacés éclater sur leur, tète, reprirent le chemin de Morimond et se soumirent àl'autorité de l'abbé Gaucher. Vers le même temps entraient au noviciat quinze jeunes gens de la plus haute noblesse allemande, parmi lesquels on pouvait distinguer un prince du sang impérial, le jeune Othon d'Autriche, denii-frère de Frédéric Barberousse et futur évêque de Freîsingen (2). L'avenir du monastère était désormais assuré; de ce jour s'ouvrait pour Morimond, après la crise terrible qu'il avait subie, une ère nouvelle de prospérité.
(1) Ep. 7.. Noter (n" 3) les mots : « Liquido apparet maie imperantibus non esse parendum, » etc,
(2) Gf. Manrique, iwTi. Cist., p. 167-171; Radewic, De Gest. Frider., lib. II, cap. 2.