RELIGIEUX
En même temps que l'autorité de Bernard croissait dans son Ordre, son crédit s'affermissait dans toutes les provinces voisines, tant auprès des Ordres religieux que du clergé séculier.
Un prestige nouveau environna bientôt son nom ; le bruit se répandit, entre 1122 et 1124, que sa vertu opérait des miracles. Ses historiens ont noté avec soin ces phénomènes extraordinaires. Le premier cas de ce genre fut la guérison, au moins partielle et momentanée, de son parent, Josbert, chevalier de la Ferté et vicomte de Dixon, frappé subitement de paralysie et privé du même coup de l'usage de la parole. L'alarme était grande auprès du moribond. Josbert ne laissait pas une réputation de haute probité ; comme un grand nombre de barons de son temps, il avait abusé de son autorité pour pressurer les petits et les faibles ou niême pour attenter aux droits des égliseê. On se demandait avec terreur en quel état il allait comparaître devant le souverain juge. Bernard, mandé en toute hâté, et absent de Glairvâux, ne put arriver à la Ferté qu'après trois jours d'attente et de mortelles angoisses. La douleur de la famille l'émut profondément. Plein de confiande en la miséricorde de Dieu, il rappela à l'entourage les droits de la justice éternelle. « Vous savez
comme moi, dit-il, de quelle façon cet homme a grevé les églises et les pauvres ; que ses héritiers s'engagent à réparer ces iniquités, et il recouvrera la parole, il se confessera et recevra les sacrements. » L'autorité de ce langage surprit les assistants, autant qu'elle les rassura; et, pendant que Josbert le jeune s'engageait au nom de son père à donner satisfaction aux pauvres et aux églises, Guy, frère de l'abbé de Glairvaux, et son oncle Gaudry, témoins effrayés de ses promesses, le gourmandâient tout bas dé sa témérité. -Mais lui, sans s'émouvoir : « Tranquillisezvousy répondit-il, Dieu peut faire aisément ce que vous avez tant de peine à croire. » Et après s'être préparé par une fervente oraison, il monta à l'autel pour célébrer la messe. Or, au moment où il achevait le saint sacrifice, on vint lui annoncer que Josbert, ayant recouvré la parole, démandait à le voir. Le moribond ratifia les engagements de son fils, se confessa avec larmes et componction et reçut les sacrements des mains du saint àbbé; il vécut encore deux ou trois jours et garda la parole jusqu'à son dernier soupir (1),
A quelque temps de là, Bernard passait par Ghâteàu- Landôn avec son frère Guy et son cousin Godefroid, lorsqu'un jeune homme qui avait au pied un ulcère ou fistule lui fît voir sa plaie, le priant de la guérir. Touché de tant de confiance, Bernard marqua l'ulcère du signe de la croix et s'éloigna : « Quelle présomption, lui dit son frère, de croire à l'efficacité de cet attouchement! » Le pieux abbé ne répondit rien; mais, raconte Godefroid, lorsque nous
(1) Bern. VUa,\\h. I, cap. ïx, n" 43; cf. Vila secunda, cap. x, n" 36; Gaufrid. Fragmenta, ms., i^. &'-1\ Ce fait, étant le premier miracle de Bernard, selon Guillaume de Saint-Thierry, eut lieu avant la consécration de l'église de Foigny {Bern. Vita, lib.J^, cap, xi, n" 62; cf. Gauf. Fragm., p. 1^), c'est-à-dire avant le 11 novem1)re 1124 (cf. Gallia Christ.', IX, 628-629),
revînmes à Château- Landon quelques jours plus tard, nous trouvâmes le jeune homme guéri (1).
• Dans l'ingénuité et la profondeur de sa foi, sans songer aucunement à se prévaloir du don des miracles, l'ahbé de Glairvaux n'hésitait jamais à demander à Dieu par la prière la guérison des siens. Un jour, on l'appelle auprès d'Humbert, le futur abbé d'Igny, qui se débattait dans une épouvantable crise d'épilepsie. Plusieurs frères avaient grand'peine à tenir le malade au lit. « Que faisons-nous ici? dit le pieux abbé, allons prier. » Il se rendit à la chapelle et siir-le-champ le malade s'endormit : le lendemain, il reçut la communion des mains de Bernard et, à partir de ce moment, il ne ressentit plus les atteintes du mal cruel qui l'affligeait depuis son enfance (2). ■
Ces guérisons et quelques autres du même genre, par leur soudaineté frappante sinon par leur caractère surnaturel, attiraient Vattention publique. Gérard et Guy, frères de Bernard, et son oncle Gaudry, scandalisés du bruit qui se faisait autour de son nom et craignant que la vanité n'enflât son cœur, lui reprochaient amèrement de se prêter avec une complaisance trop visible au rôle de thaumaturge. Dans sa candeur le pieux et timide abbé s'inclinait sous l'injure, sans rien dire. Tant d'humilité ne désarmait pas l'ironie des siens et plus d'une fois leurs sarcasmes furent si durs et si blessants qu'ils lui arrachèrent des larmes (3). '
Bernard trouva un jour l'occasion de se venger de son
(1) Bern. VUa, lib. I, cap. ix, n» 45.
(2) Ibid., cap. X, n° 48; cf. Gaufrid, Fragm., p. 1^. A noter que ce récit est supprimé dans la seconde Recension de la VUa prima et dans la VUa secunda. Pent-èlre Humbert éprouva-t-il une rechute à la fm de sa vie.
(3) Bern. VUa, lib. I, cap. ix, n" 45. '
oncle. Gaudry, étant tombé malade, éprouvait des douleurs si aiguës, qu'il ne put s'empêcher de recourir à son tour, comme l'avaient fait tant d'autres, aux prières de son neveu. Celui-ci feignit d'abord de croire à une plaisanterie et rappela au malade les reproches qui accablaient tout récemment encore le faiseur de miracles. Mais les instances et les soupirs de Gaudry lui firent voir ■ que ces récriminations, si douces fussent-elles, n'étaient pas de saison. Il consentit enfin à prier pour son oncle et, lui ayant imposé les mains, il le délivra sur-le-champ de la fièvre (1).
' Grâce aux cent voix de la renomnîéè, qui publiait ces merveilles de monastère en monastère, Bernard, vers H26, jouissait déjà universellement de la réputation d'un . fc^omme de Dieu, » comme on disait alors. Les lettres qu'il reçoit à cette date sont pleines de témoignages qui le prouvent. Sa modestie en est effrayée et il ne Sait comment s'en défendre. Tous ses efforts vont à détruire cette haute et redoutable opinion qu'on a de lui. « Je ne saurais m'en réjouir, écrit-il à un cardinal, et j'en ai bien plutôt honte : car je sens qu'on vénère et qu'on aime en moi, non pas ce que je suis, mais ce qu'on pense de moi. En m'aimànt ainsi, ce .n'est pas moi qu'on aime, mais à ma place quelque chos'e, un je ne sais quoi, qui n'est sûrement pas moi (2). »:iO ; >
Malgré ces protestations sincères et répétées, l'opinion publique s'obstinait à l'entourer de confiance et de respect. De là l'influence extraordinaire qu'il exerça sur la réforme religieuse, d'abord dans son voisinage, puis dans les provinces du nord de la Gaule.
(1) Bern. Vita, lib. I, cap. x, n» 46.
(2) Ep. 18, n° l.'''\
Entre tous les hommes qui subirent son ascendant, nul ne lui fut plus étroitement attaché que le bénédictin Guillaume, abbé de Saint-Thierry près de Reims. L'ilpo- %ia, nous l'avons insinué, n'est que le fruit dé leurs ;idées communes sur la nécessité d'une réforme monastique. Il fallut toute l'adresse et le sens pratique de Tabbé de Glairvaux pour empêcher son ami de dépasser le but qu'ils visaient de concert. Nul doute que Saint- Thierry ne soit devenu, par le rétablissement de la discipline, le modèle des abbayes bénédictines proprement dites. Mais cette restauration ne suflisait pas à la ferveur personnelle de Guillaume. Son rêve était de se démettre de ses fonctions, pour vivre tranquillement à Glairvaux sous la conduite de Bernard. Mais toujours celui-ci lui interdit d'abandonner le poste que la Providence lui avait confié. « En pareil cas, lui écrivait-il, lé plus sûr est de faire la volonté de Dieu, en mettant de côté la vôtre et la mienne. Mon avis est donc que vous gardiez ce que vous avez, que vous demeuriez où vous êtes..., et que vous usiez de votre autorité pour faire le bien (1). » En dépit de ces conseils, Guillaume finit par prendre de force le congé qu'il avait vainement sollicité; et, à défaut de Glairvaux dont les portes lui étaient fermées, il choisit pour retraite, en 1135 (2), l'abbaye cistercienne de Signy, où il se livra sans entraves aux études théologiques, et d'où nous le verrons s'élancer avec feu contre Abélard en 1140.
L'abbaye royale de Saint-Denis, la plus illustre de France après Gluny, fut aussi Fune des premières à recueillir et à mettre en pratique les idées réformatrices
(1) Ep. 86; cf. épître 452 doublet de la précédente.
(2) Cf. Notes de Mabillon à l'épître 85, et Gallia Christ., ÏX, 187.
vquéa propageait rApo%ia. Les désordres qù'Abélard avait signalés (1) sous radministration de l'àbbè Adam, s'étaient perpétués durant les premières années de la prélature de son successeur. Suger devait, à la véritéy bientôt faire voir au monde de quelle vigueur il était capable; et TÉglise et l'État allaient sentir les heureux effets de son gouvernement. Mais d'abord il se livra tout V entier aux choses de la politique, et la discipline de son monastère était le moindre de ses soucis. Louis le Gros, qui avait deviné en lui un homme d'État, l'attirait à la cour et le mêlait de plus en plus à la direction des affaires publiques. Bientôt « sa situation fut celle d'un premier ministre tout-puissant. Si l'exercice de cette vaste influence était profitable au bien de l'État, elle fut par contre très nuisible à la bonne tenue de la maison de Saint-Denis, et les restes de la discipline faillirent disparaître dans l'invasion soudaine des mœurs et des préoccupai ions séculières. L'antique wîowHer ressembla plus que jamais à une cour princière, non seulement par le train somptueux qu'on y menait, mais encore par la , nature des affaires qui y furent traitées (2). » Ainsi que le roi, les gens d'armes, les officiers de la couronne avaient leurs entrées libres jusque dans le cloître. Les femmes mêmes n'en étaient pas rigoureusement exclues. L'abbé de Glairvaux va jusqu'à dire que la jeunesse des deux sexes y venait folâtrer. Bref, le royal monastère, pour emprunter une image à Homère et à la Bible, n'était plus que « l'officine de Vulcain et la synagogue de Satan (3); » ce sont encore les expressions de l'abbé de Glairvaux. Suger, cependant, sans prendre garde à ces
{\) Histor, calamit., ap. Hist. des G., XIV, 285-286.
(2) Vétault, Suger, Tours, 1872, p. 166.
(3) Bern., ep. 78, n'"'' 4 et 5.
désordres et tout enivré de sa puissance, menait un train djB grand seigneur et étalait en public ce que saint Bernard ne craint pas d'appeler, dans une lettre qu'il lui adresse, « un faste insolent (1). »V Apologie avait déjà dénoncé et flétri ce luxe effréné des abbés mondains, cet attirail et ce domestique nombreux dont ils se faisaient suivre envoyage. « On eût dit, à les voir passer en tel équipage, non pas des supérieurs de communautés, mais de puissants châtelains en expédition de guerre ou en partie de plaisir. N'était-ce pas une honte pour l'Église que tel abbé (et il s'agit évidemment ici de Suger) se fît escorter dans ses marches de soixante chevaux et plus (2)?»
, A ces traits l'abbé de Saint-Denis, s'il lut YApologia, — et vraisemblablement il la lut, — dut aisément se reconnaître. Est-ce de cette lecture que lui vint la lumière? Et dans quelle mesure les accents indignés de l'abbé de Glairvaux contribuèrent-ils à lui inspirer l'horreur de sa vie toute mondaine ! Il est impossible de le déterminer. Quoi qu'il en soit, tout à coup le.brillant ministre de Louis le Gros, comme éclairé d'en haut, rompit avec ses habitudes de frivolité, et, non content de s'assujettir luimêine aux rigueurs de la discipline monastique, se mit en mesure d'appliquer, sans faiblesse et sans délai, à toute sa maison la Règle bénédictine. En moins de quelques années la réforme était accomplie. Mais aussi, avec un réformateur autorisé et si propre au commandement^ qui eût pu douter du succès de l'entreprise? Tel, dit l'abbé de Glairvaux, un capitaine qui voit ses soldats plier devant l'ennemi, se jette dans leurs rangs, se mul-
(1) Bern., ep. 78, n" 3.
(2) Apolog., cap. xi.
tiplie, rallie les fuyards, communique à- tous l'ardeur qui l'anime, et finalement remporte la victoire. « l'heureuse nouvelle! écrit-il à Suger. Tous les serviteurs de Dieu se réjouissent et s'étonnent du changement si com^ plet et si saint que la main du Très-Haut vient d'opérer en vous... Mais qui donc vous a proposé une si haute perfection? Gar, je vous l'avoue, si je désirais apprendre de vous de si grandes choses, je n'osais cependant l'espérer. Qui croirait que d'un seul bond, pour ainsi dire, vous avez su occuper le sommet des vertus, atteindre le comble des mérites?... Quoil c'étaient vos errements et lion ceux des vôtres que critiquait le zèle des. sages; c'était à vos excès et non aux leurs qu'ils s'attaquaient; c'était votre personne seule et non votre abbaye qui soulevait un murmure général. Vous seul étiez en cause. Vous n'aviez qu'à vous corriger pour faire taire toutes les médisances... Vous n'aviez qu'à déposer votre faste et à changer votre train de vie pour apaiser l'indignation de tous. Et voilà que vous avez satisfait à toutes les exigences et au delà, en donnant au monde le spectacle non seulement de votre conversion, mais encore de la conversion de toute une communauté, et de quelle communauté!... Maintenant l'austérité, la discipline et l'étude fleurissent dans cet asile. Le souci des affaires séculières en est soigneusement banni et l'on y médite dans un perpétuel silence sur les choses du ciel. Le seul allégement aux austérités et à la rigueur de la discipline est dans la douceur de la psalmodie et du chant des hymnes... La maison de Dieu n'est plus ouverte aux gens du monde, et les curieux n'ont plus d'accès dans le sanctuaire. Plus de bavardage avec les oisifs, plus d'ébats de la jeunesse folâtre comme naguère. Les seuls enfants du Clhrist remplissent désormais ce lieu saint... Je suis heu-
SAINT BEHNARD. — T. I. 11
lOA ; VIJS : «JK «AiiS 1 JBISRIN AKU.
reux d'avoir assez vécu, non pas pour voir ces choses, puisque je suis loin de vous, mais pour les savoir avec certitude. Plus heureux encore êtes-vous, mes frères, vous à qui il a été donné de les accomplir. Et béni soit par-dessus tous celui qui en a pris l'initiative et à qui en revient toute la gloire!... Peut-être vous inquiéterezvous, très cher,, de nos louanges; vous auriez tort; car elles ne ressemblent en rien aux flatteries de ceux qui appellent bien ce qui est mal et mal ce qui est bien... Nos faibles éloges procèdent de la charité et ils ne dépasr . sent point, que nous sachions, les limites de la vérité. Du reste, si nous nous sommes déchaîné avec tant de hardiesse, audacier oblairavimus^ contre le mal, quand nous Tavons vu, pouvons-nous, maintenant que nous sommes témoin du bien, garder le silence et ne pas lui rendre témoignage? Ne serions-nous pas convaincu d'ai-"^^ mer mieux mordre qu'amender, si nous nous taisions en présence du bien, après avoir tant réclamé contre le mal(l)?»
Entraîné par son propre mouvement, après un premier effort, Suger ne devait plus s'arrêter dans la voie des réformes. Pour ne citer que quelques monastères, Argenteuil, Gompiègne et Sainte-Geneviève (2) ressentirent les effets de son zèle, aussi ferme que modéré. Et Bernard ne manqua pas, quand il fut lié plus intimement avec lui, de lui adresser de nouveau ses encouragements et ses éloges.
Les « aboiements » de Tabbé de Glairvaux, pour user de son langage, eurent un retentissement profond, non seulement à Gluny, àReims et à Saint-Denis, mais encore
(1) Bern., ep. 78, n'» 1-8.
(2) Sur la réforme de Sainte-Geneviève, cf. Beriï. epp.. 369-370,
dans tout l'Ordre bénédictin. Certaines abbayes, Molesme par exemple et Saint-Bénigne de Dijon, n'avaient pas à redouter ses « morsures; » une discipline sévère y régnait, dès avant l'apparition de VApologia. Molesme cependant ne îé laissait pas indi#éi?ent; ses lettres témoignent de l'intérêt actif qu'il portait au monastère^ eft 4e l'affection qu'il avait vouée à l'abbé Guy (1). D'autres abbés qui n'osaient appliquer la réforme à leurs maisons furent traités avec moins de ménagement. Au Saint-Sépulcre de Cambrai et à Pouthières (Aube), nous voyons Bernard intervenir avec son programme, C'est lui, nous dit-on, qui désigna Parvin, moine de i Saint- Vincent de Laon, pour succéder à Fulbert, abbé du Saint-Sépulcre, justement destitué (2). Dans la réforme de Pouthières, il ne craint pas de faire appel au bras séculier, sans consulter l'abbé du monastère, qui proteste contre cette double ingérence d'un moine étranger et du pouvoir civil. Pour justifier la hardiesse de sa démarche, Bernard fut obligé de l'expliquer par une lettre. Son dessein, écrit-il, n'était pas de contrarier les" vues de l'abbé Gérard, mais bien plutôt de l'aider à imposer son projet de réforme, en lui faisant prêter màin-forte par le comte de Nevers, le fondateur de sa maison et son avoué naturel (3).
Mais cette intervention du pouvoir civil dans les affaires du cloître n'était, aux yeux de tous, même au douzième siècle, qu'un pis aller. Combien plus profondes et plus efficaces étaient les réformes accomplies discrètement et de concert, soit entre tous les membres de la même ab-
(1) Bern., epp. 4344, 60, 80. Le 3 août 1126, Bernard est témoin, à Auxerre, dans une charte en faveur de Molesme, 2^ cartul. de Mo~ lesme, p. 122% Archives de la Côte-d'Or.
(2) Bern., ep. 48, n"' 1-2. Bernard se défend d'avoir contribué à l'expulsion de Fulbert, mais non à l'élection de Parvin;
, (3) Ep. 81.
baye, soit entre les diverses communautés d'un même Ordre ! A cet égard, nul spectacle ne fut plus consolant, que celui qu'offraient vers le même temps les ermites de Fontemoi (diocèse d'Autun), les moines noirs de Saint-Nicolas (diocèse de Laon) et les religieux de Saint-Bertin (diocèse d'Arras). Sur tous ces points à la fois la sollicitude de Tabbé de Clairvaux était en éveil. Sous Tinfluence de son action, les ermites de Fonlemoi finirent par embrasser la Règle cistercienne et fondèrent en 1128 le monastère de Rèigny (diocèse d'Auxerre, aujourd'hui de Sens) (1). A Saint-Nicolas, son rôle ne fut pas moins sensible. Après avoir encouragé Simon, l'abbé du monastère, à presser l'observation de la Règle bénédictine, il lui fait remarquer que tous les religieux ne sont pas appelés à la même perfection. Il prend en quelque sorte parti pour les âmes infirmes et plaide en leur faveur. « Invitez-les, dit-il, à une . plus étroite observance, mais ne les y forcez pas; » invitandi sunt ad arctiorem vitam, non cogendi (2). On reconnaît là sa ligne de conduite habituelle. Il ne veut pas que, sous prétexte de réforme, les religieux soient contraints de mener une vie plus austère que celle à laquelle ils se sont engagés par leur profession. C'est la teneur même de cette profession qui détermine rigoureusement leurs devoirs. Mais, toutefois, sous le bénéfice de cette réserve, l'obligation de progresser dans la vertu est la même pour toutes les communautés. « Dans cette voie, disait-il aux moines de Saint-Bertin, quiconque n'avance pas recule (3) ; » et il félicite les généreux reformateurs d'avoir entrepris de faire revivre dans leur abbaye la beauté des
(1) Cf. Janauschek, Orig. CisL,I, 15.
(2) Bern., ep. 83; les epp. 84 et 406 sont adressées au môme abbé.
(3) « Non proficere sine dubio deficere est. » Ep. 385. /
anciens jours. Sa lettre renferme un des plus vifs éloges qu'il ait faits de la discipline monastique.
Vers 1130, un moine que Pierre le Vénérable, qui se connaissait en hommes, ne craint pas d'appeler r« émule de l'abbé de Clairvaux, » Geoifroy, abbé de Saint- Médard (1), futur évêque de Ghâlons, prit l'initiative de tenir à Soissons, à l'imitation des Cisterciens, un Chapitre général de tous les moines noirs de la province deReinas. Est-il téméraire de penser que Bernard ne fut pas étranger à ce projet? Ce qui est sûr, c'est qu'il fut invité à prendre part à la réunion. Retenu par ses occupations, il n'hésite pas à tracer de loin le programmé de réformes que l'assemblée doit remplir. Avant tout, il la met en garde contre les tièdes, dont le courage est énervé par des • habitudes de vie relâchée et qui ne manqueront pas de critiquer les mesures de salut que l'on adoptera. U ne. faut pas qu'une fausse crainte arrête le bras prêta frapper les abus. La devise d'un moine doit être celle de saint Paul : « En avant! » Semper ad ea qiiœ ante sunti a Arrière ceux qui vous disent : « Nous ne voulons pas être meilleurs que nos pères », et qui de la sorte font enten-r dre qu'ils sont les fils de pères tièdes et dissolus. Que si •les ancêtres dont ils se glorifient sont des saints, qu'ils imitent la sainteté de ceux dont ils préconisent les dispenses comme une règle. Du reste, Élie a dit : « Je ne suis pas meilleur que mes pères ; » mais il n'a pas dit qu'il ne voulait pas devenir meilleur qu'eux. Ne l'oublions pas, dans l'inconstance de cette vie mortelle, rien ne demeure dans le même état. Il faut nécessairement monter ou descendre; quiconque essaie de "s'arrêter tombera inévitablement. Sûrement, celui-là n'est
(1) Petr. Venerab., lib. II, ep. 43. Cf. Bern., ep. 66, et notes.
déjà plus bon, qui ne veut pas devenir meilleur (1). » La main de Tabbé de Clairvaux se retrouve donc partout dans ces tentatives de réforn)ie. qui caractérisent le second quart du douzième ^ièclè.Nbus sommes loin d'avoir indiqué tous les services qu41 rendit au seul Ordre bénédictin. On le voit encore Sser de son autorité auprès du souverain pontife, pour e>sa.yer d'arrêter là décadence du célèbre monastère de Saint-Oyan ou Saint-Glàude (2). Sa correspondance nous le montre pareillement en relations avec l'abbé de Saint-Jean de Chartres (3), avec Lelbert de Saint- Michel en Tiérache(4), avec l'abbé de Liesse, au diocèse de Cambrai (5), etc., etc. Et combien d'autres faits nous échappent, parce que les documents n'en ont pas gardé la trace !
Pendant que l'Ordre de saint Benoit refleurissait ainsi, comme au soleil d'un printemps nouveau, d'autres. Ordres,' moins illustres mais déjà glorieux, rivalisaientiiELvec lui de zèle et de vertu sous des règles diverses. La ifirânde- Chartreuse et les nombreuses communautés de Chanoines réguliers, au premier rang desquelles brille Prémontré, sont la manifestation la plus haute de cet esprit de renaissance religieuse. On ne s'étonnera pas de voir l'abbé de' Clairvaux s'associer à leurs efforts et leur communiquer son ardeur. Seul l'Ordre de Grandmont parait être de-; meure totalement en dehors du cercle de son influencev
(1) « Aut ascendas necesse est, aut descendas; si atten'tas stare, ruas» necesse est. Minime pro certo est bonus, qui melior esse non vult,' et ubi incipls nolle fieri roelîor, ibi etiam desinis esse bonus. » £p. 91-, cf. ep. 254, n» 5 : « Nolle proficere, nonnisi deficere est; » ep. 34, n* 1 : « Nerao quippe perfectus, qui perfectior esse non appétits »
(2) Ep. 291, adressée à Eugène III» . .
(3) Ep. 82,
(4) Ep. 399, écrite avant 1130, Gallia Christ, IX, 601.
(5) Ep. 400.
LA RÉlê-ORMÈ PE§ ORDRES RELIGIEUX. 187
Il ne connut pas personnellement saint Bruno. Mais la réputation de sainteté de ses disciples lui inspira le désir de visiter la érande-Ghàrtreuse. A la Chartreusej noh moins vif était le désir de le voir. Il y eut d'abord un échange de lettres. Getté correspondance témoigne dès pensées qui étaient habituelles aux deux maisons et des sentiments qui leur étaient communs. Ce sont de véritables traités sur la perfection et l'amour de Dieu. « J'ai lu votre lettre, écrit Bernard au vénérable Guignes et à ses confrères; chaque syllabe que je roulais dans ma bouché allumait une étincelle dans mon cœuïi. » La réponse qu'il leur adresse est d'un style un peu convenu; et, quoiqu'il parle de la charité, « la mère des amitiés, » comme il s'exprime, on sent qu'il, s'adresse à des inconnus. Son exposé est didactique et froid; on y chercherait en vain un cri du cœur. Plus tard, quand il reprendra le même th^me dans le Traité i)e diligendo Deo ou dans les sermoiis sur le Cantique des Cantiques, il sera bien autrehient éloquent. Mais ici ce qu'il nous faut remarquer, c'est sa théorie déjà nette, qu'il développera pleinement ailleurs, sur la genèse de l'amour dans le cœur humain. jctL'amour, dit-il, commence parla chair, s'il finit par l'esprit. Ainsi l'homme s'aime d'abord lui-même pour luimênle, car il est chair et ne sait encore goûter que la chair. Pdis, voyant qu'il ne peut se suffire, il sent qu'il lui faut lin aide, cherche Dieu par la foi et l'aime. A ce second degré, il aime Dieu, non encore pour Dieu, mais pouf soi-même. A force d'honorer et de fréquenter ainsi Dieu par la pensée, la lecture, l'oraison et Tobéissance pour ses propres besoins, Dieu lui devient peu à peu sensible et doux; et, quand il a goûté combien le Seigneur est suave, il passe au troisième degré, qui consiste à aimer Dieu non plus pour soi, mais pour lui-même. Vrai-
semblablement on s'arrête à ce degré et je ne sais si, en cette vie, personne a jamais atteint parfaitement le quatrième, où l'homme ne s'aime plus lui-même que pour Dieu. Que ceux-là nous le disent qui l'ont éprouvé ; pour moi, je l'avoue, cela me parait impossible . »
L'état du pur amour, où l'âme s'oublie totalement pour Dieu, n'existe pas effectivement en ce monde; mais que les saints en fassent parfois des actes, c'est ce qu'on ne saurait nier. L'abbé de Glairvaux l'enseignera lui:^même expressément plus tard. Et déjà sûrement les Ghartrëux voyaient en lui une de ces âmes d'élite pour qui le mysticisme théorique et pratique n'avait plus de secrets. Le pieux abbé est obligé de protester contre la réputation de sainteté que le messager de la Chartreuse lui avait faite . auprès de Guignes et de ses frères. "• Ayez pitié de moi, ajoutait-il, et croyez bien qiie je ne suis pas tel qu'on le pense et qu'on le dit (1). » ■
A quelque temps de là, les fils de saint Bruno eureni|ki, joie de juger par euxrmêmes de la vérité du portrait qu'oii leur avait tracé. Bernard put enfin accomplir le pèlerinage, longtemps rêvé, de la Grande-Chartreuse. Il s'arrêta, en passant, à Grenoble, et rendit visite à l'évêque saint Hugues. Les chroniqueurs ne pouvaient manquer de noter la rencontre de ces deux personnages si ressemblants par leur vertu, malgré la différence d'âge. Dans le baiser de paix qu'ils se donnèrent, n'est-il pas touchant de voir les blancs cheveux de l'évêque se mêler à la blonde couronne du moine? Ils tombèrent d'abord à genoux l'un devant l'autre, frappés d'un mutuel respect, nous dit Geoffroy. Mais "après ce premier mouvement d'humilité, leurs étreintes n'en furent que plus chaudes. Ils étaient
(i)Ep. 11.
^ LA RÉFpRME DES ORDRES RELIGIEUX. 189
sj bien faits pour s'entendre qu'en quelques heures ils devinrent « un cœur et une âme, » et ne se séparèrent qu'à regret, « après, avoir joui pieusement l'un de l'autre dans le Christ (1). »
Un accueil noii moins chaleureux et un spectacle non moins édifiant attendaient l'abbé de Clairvaux à la Grande- Chartreuse. La discipline qu'il avait là sous les yeux était une sorte de mélange, ingénieusement combiné, de la vie érémitique et de la vie cénobitique. Les disciples de saint, Bruno ne vivent qu'à demi en communauté ; chacun d'eux a sa cellule particulière où il travaille, prie, fait sa cmsine, mange et dort. Le matin seulement tous les moines se réunissent en chœur à l'église pour la messe et l'offiee ; et, le jour de fêtes à douze leçons, ils mangent au réfectoire et entendent un sermon. Bref, leur Règle offre tous les avantages de la solitude, .sans en avoir les inconvénients. Pour l'austérité, ils ne le cèdent guère aux Cisterciens : leur travail seul parait moins pénible; même alimentation, sauf trois jours par semaine où ils se nourrissent uniquement de pain et d'eau; même couleur de ^ vêtement, sous lequel ils portent un cilice qu'ils ne quit- - tent ni jour ni nuit. Un silence perpétuel enveloppe leur vie monotone et crucifiante (2). On conçoit que Bernard se soit senti tout de suite à l'aise dans ce lieu de pénitence et cette atmosphère de piété. Il reconnut dans la Grande-Chartreuse un digne émule de Gîteaux et dans les fils de saint Bruno des frères selon son cœur. L'onclion et la sagesse de ses entretiens furent pareil-
[{) Bern. Vita, lib. III, cap. ii, n° 3.
(2) Sur cette Règle qui offre quelques traits de parenté avec la Règle de saint Benoît, selon Guibert de Nogent, cf. Guibert, dans Migne, t. CL VI, p. 854 et 1082-1083 1 Jacques de Vitry, Histor. occident., p. 310: -^ '''^i' ■ *' '
lement pour ses hôtes un sujet d'édiflcation. Une chose cependant faillit les scandaliser dans cette visite. On remarqua que le cheval qui l'avait apporté était revêtu d'un harnais fort riche. Comment expliquer un tel équipage au service d'un abbé qui se montrait si sévère contre le luxe? Grande fut la surprise de Bernard, quand on lui en fît l'observation. Son palefroi était un cheval d'em-prunt, que l'un de ses oncles, moine cluniste dans les parages de Glairvaux, lui avait prêté pour lé voyagé; L'animal lui avait été naturellement offert tout équipé* Et le cavalier avait achevé sa route, comme il l'avait entreprise, sans avoir seulement jeté les yeux sur les harnais de sa monture. Quand le prieur de la Chartreuse et ses religieux eurent reçu cette explication, ils furentremplis d'admiration pour leur hôte, qui leu? donnait ainsi le plus ingénument du monde une preuve presque inconcevable de l'habituelle modestie de ses regards (1). Cette visite est vraisemblablement la seule que Bernard ait faite à la Grande-Ghartreuse. Plus tard on le voit s'excuser de n'avoir pu la répéter (2). Guigues mort, il semble même que ce soit une autre maison de l'Ordre, la Chartreuse des Portes, qui obtint les gages les plus nombreux de sa prédilection. Bernard, le second prieur de ce nom, devient son correspondant; leurs lettres respirent toujours le même esprit. Le mysticisme en est l'objet; les sermons sur le Cantique des Cantiques en furent l'un des fruits les plus savoureux. C'est à Bernard des Portes que l'abbé de Glairvaux soumet ses premiers essais sur cette matière, et c'est de lui, écrit-il expressément, qu'il attend l'ordre de continuer ou d'abandonner son œuvre. On connaît la
(1) Serm VUa,Vùi. III, cap. ii, n" 4.
(2) Cf. Bern., ep. 12.
réponse (i). Les Chartreuses montrèrent ainsi dès l'origine qu'elles entendaient être, comme Saint- Victor de Paris et comme Glairvaux, des foyers d'amour divin et des écoles de mysticisme.
- Toute semblable par l'esprit, quoique différente dans la forme, fut l'action que l'abbé de Glairvaux exerça sur les diverses congrégations de Chanoines réguliers^ Ces religieux dont la vie retenait quelque chose de la liberté et des occupations séculières suivaient, comme on sait, * la Règle dite de saint Augustin. On sait aussi que cette Règle n'est pas à proprement parler de saint Augustin, au moins dans la forme où elle nous est parvenue. Le saint docteur n'avait sans doute pas prévu que la lettre fameuse qu'il adressait à une communauté de femmes révoltées contre leur supérieure, pour les rappeler à leur devoir et leur tracer un règlement de vie, serait plus tard adaptée, avec quelques variantes insignifiantes, aux besoins des communautés d'hommes. Les clercs du monastère épiscopal qu'il avait institué à Hippone ne durent avoir dans le principe d'autres constitutions que ses exemples et ses avis quotidiens. Mais après sa mort, il était naturel que ceux qui conservaient son culte et désiraient codifier une règle propre au clergé des cathédrales ou des collégiales, cherchassent dans ses écrits l'expression exacte de sâ pensée sur la vie religieuse- L'épitre 211 répondait de tout point à ce dessein. Il suffit d'en retrancher les quatre premiers alinéas qui marquaient sa destination particulière, pour en faire un code religieux d'une application générale (2). Augustin y des-
(1) Bern., epp. 153-155, Sur les deux Bernard des Portes, cf. Mabilion, notes aux épîlres 153 et 250; Le Couteuh, Annal, II, 132.
(2) Régula ad servos Dei. La modification la plus grave, introduite 4ans l'épître 211 pour en faire là Régula, regarde l'usage des bains;
cend jusqu'aux plus menus détails de la vie pratique en communauté; et ce qui prouve la sagesse de ses prescriptions, c'est qu'après avoir régi le monastère d'Hippone, elles passèrent la mer, traversèrent les âges, servant de loi à une foule de sociétés religieuses que le zèle chrétien enfantait partout.
En s'appropriant la Règle de saint Augustin, les Chanoines réguliers du moyen âge y apportèrent quelques ' modifications ou améliorations, selon le degré de perfection auquel ils voulaient atteindre, ou selon le genre d'occupations spéciales auxquelles ils entendaient se livrer. Dans sa forme la plus bénigne, elle comprenait la vie en commun, sous un abbé .ou prévôt, avec les vœux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance. Deux grandes œuvres se partageaient la journée ordinaire des Chanoines, la prière et le ministère paroissial. Leur « Office de ia nuit » ne dépassait jamais neuf leçons, et la Règle leur permettait de regagner après Matines leur chambre et leur lit, recreaiionis causa. Comme la communauté acceptait le service des églises, les frères consacraient leur temps libre au soin des âmes, à la manière des curés de paroisse. Rien de bien effrayant dans leurs mortifications; ils mangeaient de la viande trois jours par semaine, et lé reste du temps ils se nourrissaient non seulement de légumes, mais encore de poissons, de laitage et d'œtifs. Leurs vêtements étaient aussi chauds que solides. Ils
On remarquera qu'Augustin permet aux religieuses l'usage des bains une fois le mois, semel in mense (Ep. 211, n» 13), tandis que la Uegula (n" 9) semble ne l'accorder qu'aux malades ; Lavacrum etiam corpoti, eum infirmitatis nécessitas çogit, minime denegetW, plus sévère en cela que là Règle même de saint Benoît (cap. 36). Cela seul nous paraît indiquer que la Régula est postérieure à saint Augustin. Le P. Godefroid Madeleine {Histoire de saint Norbert, p. 176) en cite un manuscrit du septième siècle.
LA RÉFORME i)ES ORDRES, religieux:. 193
portaient, chemises, caleçons, surplis et pelissons, couchaient sur des matelas et gardaient, pour dormir, chemises et caleçons (1).
Bien que ces mœurs et ces règlements fussent loin de l'austérité de la Règle bénédictine, Bernard, qui connaissait l'état de faiblesse générale de la nature humaine, faisait des vœux pour qu'ils se répandissent autour de lui et parvinssent à supplanter peu à peu, au moins dans les grandes villes, le genre de vie ordinaire du clergé séculier. Lui-même travailla à les propager. On le voit en U25 prendre une part active à la/itransformation des Chanoines séculiers de Saint -Etienne de Dijon en Chanoines réguliers, et il parait comme témoin de Télèction du nouvel abbé, Herbert, qui fut investi de ses pouvoirs par l'évêque de Langres, le jour de Pâques (2). Sa corres-' pondance témoigne, pour les années qui suivent' (3), de l'intérêt qu'il porte à la congrégation dont il avait encouragé et béni les débul^.
A Épernay, une. réforme du même genre est due en partie au prestige dé son autorité. L'abbaye de Saint-Martin de cette ville, desservie au cominencement du douzième siècle par des Clânôines séculiers, relevait, pour le temporel, du comte de Champagne, qui, en sa qualité d'avoué et d'héritier des fondateurs, revendiquait le droit dénommer le supérieur de la communauté. A ce titre,
(1) Jacques de Vitry, Hist. occident., p. 319-320.
(2) Cf. Bern., ep. 59 et note de Mabillon; Pérard, Recueil, p. 86-87. Noter que la scène se passe à Langres et non à Dijon, coname le dit Vignier, Chronicon Lingon.y^. 106-107.
(3) Cf. Pérard, ouv. cit.j p. 97-106; Petit, ouv. cit., II, 13-15; Fyot, Histoire de saint Etienne de Dijon, preuv., n°* 136-144. Il résulte de ces pièces que Bçrnard était à Langres le 17 août 1129, in natali S. Mammèiis,et assista un peu plus tard la môme année au synode de Dijon.
il avait, après la mort du prévôt Warin, placé à la tête \ des chanoines le fils même de son sénéchal, Waleran ~^. de Baudement. Mais à peine celui-ci, qui avait cons- ^
cience de son intrusion, eut-il connu l'abbé de Glairvaux, qu'il sentit naître en lui une vocation plu^ haute. Décidé à quitter sa communauté pour embrasser la Règle cistercienne, il légua à ses confrères, en partant, un peu de son esprit et leur fit accepter ses plans de réforme. Thibaut lui-même entra dans ses vues, et pour en rendre l'exécution plus facile, il renonça généreusement aux droits qu'il avait jusque-là exercés sur la maison. Les Chanoines furent autorisés à suivre la Règle de saint Augustin et à élire désormais eux-mêmes leur abbé ou prévôt. Leur choix se porta sur un chanoine de Saint-Léon de Toul, qui recueillit la succession de Waleran aux fêtes de la Pentecôte de l'année 1127 et appliqua sans retard à Ëpernay les règlements de son Ordre, pendant que l'abbé démissionnaire allait faire à Glairvaux l'apprentissage d'une vie beaucoup plus austère (1).
Où la Règle de saint Augustin est en vigueur, Bernard se borne à en encourager la pratique. Surtout il ne souffre pas qu'on laisse tomber les bonnes traditions dont elle est l'inspiratrice. Quand l'église de Tous-lés-Saints, à Ghâlons, vint à perdre son supérieur en 1125, il écrivit en toute hâte à l'évêque Eble, pour lui recommander le choix d'un prévôt « idoine. » Fallût-il conrir toute la province, ou même comme jadis Guillaume de Ghampeaux aller jusqu'à Gluny pour le rencontrer, il n'y aurait pas à hésiter à entreprendre le voyage. « Il est bon sans
(1) Charte de Thibaut datée de 1127, ap. d'Achery, Spicilégium, XIII, 305-306. Les auteurs au Qallia Christ. (IX, 283-284; X, Inst., p. 39) ne connaissent que la confirmation de celte charte par l'archevêque de Reims en 1128.
doute qu'un supérieur sache gérer les affaires temporelles; un tel homme n'est pas difficile à trouver, et bien des chanoines s'en 'contenteraient; mais il importe avant tout que le chef d'une communauté soit soucieux du salut des âmes et habile dans l'art de les gouverner. » Le vœu de Bernard fut comblé. L'élu, du nom d'Eustache, réunissait toutes les qualités qui font les bons prélats; sous son administration la réforme fut introduite à Tousles-Saints (1).
Entre les chanoines qui furent également selon le cœur de l'abbé de Clairvaux, il faut/i nommer encore un religieux du Mont-Saint-Éloi, près d'Arras, Ogier. Cette distinction flattait le pieux chanoine. Il eût aimé a entretenir un commerce épistolaire avec son illustre ami. Mais Bernard n'était guère enclin aux épanchements inutiles ou de commande. « A quoi sert, disait-il, d'exprimer et de faire valoir par de vaines et transitoires petiteiS paroles des amitiés vraies et éternelles? » Ogier, déçu, se rabat sur les questions doctrinales; il n'est pas plus heureux. Sûrement à trente-cinq ans, l'abbé de Clairvaux ne se* sentait pas la vocation de docteur : « L'office d'un moine f et d'un pécheur, répond- il, n'est pas d'enseigner, mais ( de pleurer. Quoi de moins docte que d'enseigner ce qu'on ne sait pas; et ignorant, je le suis. La seule chose à laquelle je puisse vous inviter et vous provoquer, non parla parole, mais par l'exemple, en ce temps de carême, vous et tous ceux qui veulent avancer dans la vertu, c'est de vous apprendre à garder le silence, en me taisant moi-même (2). »
Nous ignorons quel était l'objet de la consultation
(1) Bern., ep. 58; cf. Gallia Christiana, IX, 876 et 948.
(2) Ep. 90 et 89, n" 2.
d'Ogier. C'était l'époque où Bernard allait publier son Apologia. Le chanoine du Mont-Saint-Éloi en eut la primeur (1). Il fallait qu'il eût déjà "donné des preuves manifestes de sa science et de sa piété, pour que Bernard lui confiât ainsi son manuscrit avec droit de corrections, avant même d'en adresser la copie à celui qui en était l'inspirateur, à Guillaume de Saint-Thierry.
Ogier s'était en effet acquis un renom de sagesse en dehors de son Ordre et de son diocèse. En 1125, l'évêque de Noyon, qui gouvernait également l'église de Tournai, jeta les yeux sur lui pour introduire dans la paroisse Saint-Médard de Tournai des Chanoines réguliers. La fondation du monastère de Saint-Nicolas-des-Prés est son œuvre; il dirigea la maison en qualité d'abbé pendant quatorze ans (2). Sa démission qu'il offrit et imposa même à son évêque lui valut une lettre de véhéments reproches de l'abbé de Glairvaux. « S'exonérer ainsi, écrit Bernard, c'est se déshonorer... Il ne fallait pas accepter la garde du troupeau du Seigneur , ou bien, une fois acceptée, il ne fallait pas l'abandonner... Voilà, ajoute-t-il ironiquement, mon avis, voilà toute la sagesse du très élégant et très éloquent docteur que vous avez pris la peine de consulter de si loin. » Sur un point seulement, l'abbé de Clairvaux approuve sa détermination. Ogier, en « cessant d'être maître, ne rougissait pas de redevenir disciple, » et il avait eu le courage de se replacer sous la
(1) Ep. 88, n° 3, L'ordre dans lequel Mabillon, après Geoffroy, a publié les épîtres 87-90, toutes quatre adressées au chanoine Ogier, nous paraît diamétralement opposé à la vraie chronologie; elles ont paru dans l'ordre inverse : 90, 89, 88, 87 et les trois premières avant la fondation de Saint-Nicolas-des-Prés, c'est-à-dire au plus tard en 1125. Sur Ogier, voir encore l'épître 93, écrite vraisemblablement en
(2) Gaiïia (7/îns«,, m, 297, Jnsfr., p. 65-67,
conduite de son ancien abbé. Excellente pensée î écrit Bernard. « Si vous avez jugé que vous étiez impropre à être lé maître des autres, du moins vous ne vous êtes pas fié davantage à vous-même et vous avez renoncé à vous diriger. Vous avez eu raison, car celui qui se constitue son propre maître se fait le disciple d'un sot. » Qui se sibi magistrum constituit, stulto se discipulum subdit {i). Aux congrégations diverses, qui se greffèrent au douzième siècle sur la Règle augustinienne, l'abbé de Clairvaux ne ménage pas davantage les témoignages de son estime et de sa confiance. Nous veitrons bientôt quels liens étroits l'unirent aux Chanoines réguliers de Saint- Victor de Paris. Cet Ordre qui, en joignant l'étude à la prière, la science à la piété, gardait l'esprit de son fondateur Guillaume de Champeaux, devait lui être particulièrement cher. La parenté d'esprit fait quelquefois plus en. pareil cas que la similitude de Règle. Or Saint- Victor promettait d'être la plus grande école mystique du siècle. Sûrement, l'abbé de Clairvaux le pressentit dès qu'il connut les disciples de Guillaume, Hugues par exemple.- L'austérité de l'Ordre n'était pas, plus que son enseignement théologique, fait pour liii déplaire. Les Chanoines de Saint-Victor ne toléraient qu'à l'infirmerie l'usage de là viande. Vêtus de chapes noires et de tuniques de laine blanche, ils se servaient aussi de peaux d'agneaux et de chemises de lin. Si leur occupation principale était le labeur intellectuel, ils ne dédaignaient pas le travail des mains, auquel ils consacraient quelques heures par jour, l^a nuit, ils se levaient d'aussi bonne heure que les Cisterciens, pour chanter l'oflice. Bref, la Règle augustinienne donnait chez eux la main à la Règle bénedic-
(1) Ep. 87, écrite en 1139. Cf. Gallia Christ., loc. cit.
tine (1). Rien d'étonnanl. par conséquent que Bernard ait fayorisé de tout son pouvoir leur expansion, et en partibulier leur introduction dans le chapitre de Notre-Dame de Paris.
La réforme d'Aroaise au diocèse d' Arras, entre Péronne et Bapaume, attira pareillement son attention. Les principaux points de règle, qui distinguent cette congrér gation de l'institution primitive des Chanoines réguliers, regarde la nourriture et le vêtement. Abstinence de viande et usage de tuniques de laine au lieu de chemises, telles sont les plus grandes mortifications corporelles de l'Ordre. D'autres qualités, d'un caractère purement spirïluel, le firent remarquer dès l'origine (2). Aussi sa diffusion fut-elle rapide dans le nord de la France, jusqu'en Allemagne et en Irlande. Et ce n'est pas sa moindre gloire, que Tévêque de Langres, Guillenc, d'accord avec l'abbé de Clairvaux, se soit adressé à cette congrégation pour implanter la Règle de saint Augustin à ChâtillonsurrSeine. Vers 1134-1136, les chanoines d'Aroaise furent substitués aux Chanoines séculiers qui avaient élevé le glorieux fils d'Aleth et de Tescelin. Ils ne démentirent pas les espérances que l'on fondait sur eux; et tel fut le succès de leur ministère, que Godefroid, le disciple de saint Bernard, devenu évoque de Langres, supprima la paroisse de Saint-Martin de Ghâtillon pour soumettre la ville entière à leur juridiction pastorale (3).
Cependant de toutes les tiges que la réforme avait
(1) Jacques de Vitry, Ilist. occident, p. 328-329. Cf. Vétàult, L'Ab" baye de Saini-Victor de Paris^ Clans Positions des thèses, 1866-
(2) Sur la réforme d'Aroaise, nommé encore Tronc-Bérenger, cf. Gallia Christ,, III, 433-434; Jacques de Vitry, loc. cit., p. 325,
{S) Gallia Christ, lY, 170-772r
greffées vers ce temps sur le vieux tronc augustinien, la plus, riche en fleurs et en fruits fut sans contredit la congrégation de Prémontré. Ce fut aussi celle dont le progrès réjouit le plus le cœur de l'abbé de Glairvaux. Gomment s'en étonner? Avec Norbert, la Règle de saint Augustin atteignait son plus haut degré de rigueur cénobitique. Pour la nourriture et le vêtement, elle ne différait guère de la Règle cistercienne. Les Chanoines de Prémontré ne mangeaient jamais de viande, sauf en cas de maladie* De la fête de la Sainte-Croix (14 septembre) à Pâques, ils jeûnaient comité les Cisterciens, et Tunique repas qu'ils faisaient était composé de deux pulmentaf œufs, poissons ou légumes. Comme les Cisterciens, ils dormaient tout habillés et tout chaussés, caligis calceati. Le jour ils étaient vêtus de chapes en laine blanche. Leurs occupations seules les distinguaient proprement des moines de Glairvaux. Après l'ofiice de nuit, ils retournaient au dortoir pour prendre encore quelque repos. Le travail manuel ne leur dérobait que peu d'heures dans la journée; ils consacraient la majeure partie, de leur temps à l'étude, à la prédication, au service des paroisses (1). ;
Le fondateur de l'ordre, Norbert (2), devait être, dé son vivant^ comparé, égalé même à l'abbé de Glairvaux (3). Après l'éclat dé sa conversion, qui émut tout le Chapitre dé Xantén (Westphalie) dont il était l'un des membres
(1). Cf. Jacques de Vitry, 5*s<. occirf., p. 322.
(2) Sur saiat Norbert, voir^cto Sanct., Junii, t. ï; Histoire de «aw^ iVorôeri, par Godefroid Madelaine,
(3) Cf. Heriman, De MiraçuUs S. Marian Laudun., lib. III, cap. 6- 10. Au ichap. 7, Heriraan va jusqu'à placer Norbert au-dessus de Bernard. « Si quis diligenter attendat, puto quod Norbertum prœcellere : non negabit. » Ap. d'Achery, Opéra Guib. de Novigento, p. 527 et suiv.
iiUU ' VIE DE SAINT BERNARD.
les plus en vue, et qui fut un coup de. surprise pour la cour de l'empereur Henri V, il avait cherché sa voie pendant cinq ans, de 1115 à 1120. Quand il se fixa dans le diocèse de Laon, sous l'œil favorable de l'évêque Barthélémy de Vir, rien n'annonçait encore sa grandeur future. Bernard, qui se dessaisit alors, en sa faveur, des droits qu'il possédait sur le lieu dit de Prémontré, dans la forêt de Voas (ou Goucy), dut se féliciter plus tard dje saJiibéralité (1).
JLa fécondité du nouvel Ordre fut prodigieuse ; en moins de vingt ans, il donna au monde plus de cent monastères, tant d'hommes que de femmes, et un chroniqueur s'écrie que « depuis les Apôtres on n'a pas vu un apostolat aussi fructueux que celui de Norbert (2). »
Le sentiment que l'abbé de Glairvaux éprouve en présence du fondateur de Prémontré est celui d'une déférence respectueuse. Norbert lui apparaît non seulement comme un homme d'action étonnant, mais encore comme un oracle divin. « J'ai eu le bonheur de voir sa face, écrit-il un jour, et de puiser ^ondamment à ses lèvres, qui sont le canal du ciel (3). «J^e bruit courait alors que Norbert annonçait comme prochaine la venue de rAntéchrist. L'imputation était fondée; Bernard le force seulement à modifier l'expression de son sentiment. « Je m'informai, dit-il, d'où il tenait celte assurance, et il voulut bien me l'exposer; mais après avoir entendu sa réponse, je ne crus pas devoir partager sa conviction. En résumé, cependant, il m'affirma qu'il ne mourrait pas, avant d'a-
(t) Sur cette donation de Bernard, cf. Bern. ep. 253, n° 1, et note de Mabillon. L'affirmation de Bernard est trop formelle pour qu'on en conteste l'exactitude, comme on a essayé de le faire.
(2) Heriman Toinacens., ap. ^c^ SancL, Junii, 1. 1, col. 804.
(3) « De cœlesti fistula, ore scilicet ipsius. » Ep. 56. ■^.. ■
voir vu une persécution générale dans l'Église (i). S) Sous cette forme plus vague, le pressentiment de Norbert n'était que trop légitime, et le schisme d'Anaclet II, qui éclata deux ans plus tard, lui donna pleinement raison. Frappé de cette coïncidence, Bernard ne douta plus des vues prophétiques de son illustre ami. Il ne faut donc pas s'étonner que, dans une affaire de conscience extrêmement délicate, il ait répondu à Brunon, archevêque élu de Cologne, qui le consultait : « Interrogez plutôt le seigneur Norbert qui est près de vous; car cet homme est d'autant plus habile à pénétrer les secrets divins, qu'il est, on le sait, plus près de Diéi (2). »
Grand admirateur de Norbert, l'abbé de Glairvaux ne l'est guère moins des Prémontrés. Ses lettres attestent, l'estime et l'affection qu'il leur portait : «Ils sont chanoines de bonne réputation et de bonnes mœurs, » écrivait-il à Innocent II (3). Aussi est-ce de toute son âme qu'il favorise l'extension de leur Ordre. Gomme il avait donné à Norbert l'emplacement de Prémontré, il donna plus tard à ses disciples celui de Sept-Fontaines, au diocèse de Langres, et leur fit offrir par la reine Mélisende Saint-Samuel en Palestine, outre mille écus d'or pour premiers frais d'établissement (4). C'est encore avec son appui qu'ils furent introduits à Saint-Martin de Laon
(1) Ep. 56. Le P. Madelaine interprète le fait d'une façon diiîérente €l croit que « l'abbé de Glairvaux ne comprit pas tout d'abord le sens de la prophétie » {ouv. cit., p. 408-409). Mais il paraît bien, par le texte de çaint Bernard, que Norbert parlait d'abord de l'Antéchrist en personne et qu'il fut amené par les réflexions de son interlocuteur à modifier l'expression de sa pensée, A noter que, sous Pascal II, le bruit se répandit en Italie que l'Antéchrist était né, ce qui donna lieu à de .^graves discussions. Watterich, Rom. Pont. Vitse, II, 6.
(2)Bp. 8, n°4.
(3) Bonse famse et vilî» canonicis. » Ep. 178, n° 2; cf. ep. 355.
(4) Bern., ep. 253, n" 1; cf. ep. B^h.Gallia Christ., Vf, 853.
4U^ VIJ!: un bAIJNT lilSUlNAKU.
en 1124 (1), à Saint-Paul de Verdun en 1136 (2), et à Beaulieu au diocèse de Troyes en 1140 (3). 11 semblait que Cisterciens et Prémontrés dussent alors se partager la France du nord, tant était rapide la propagation des deux Ordres. Afin de ne pas nuire au développement l'un de l'autre, ils s'engagèrent par un pacte amical, le 11 octobre 1142, à respecter, dans leurs fondations, futures, le territoire des maisons déjà établies, sur un espace ou plutôt dans un rayon de deux lieues pour les abbayes et d'une lieue pour les granges (4).
A quelque temps de là, chose étrange, le pacte faillit se rompre. Des rivalités d'intérêt, la mésintelligence survenue entré plusieurs maisons des deux Ordres, l'admission de deux religieux de Prémontré à Glairvaux, tels furent les motifs qui d'abord excitèrent l'animosité, puis provoquèrent les plaintes des Chanoines et de l'abbé Hugues, contre les Cisterciens. Bernard qui, dans toutes Ces questions, où il s'était trouvé mêlé malgré lui, n'avait Jamais eu en vue que la paix et la gloire de Dieu, ne put croire que des causes si futiles amenassent une scission. Il avait trop souvent et trop hautement proclamé sa vraie pensée sur les changements de monastère pour qu'on se méprit sur la nature et la légitimité des admissions qu'on lui reprochait. Quant aux autres griefs, mettant la charité au-dessus de tout, il offrit aux disciples de saint Norbert les satisfactions qu'ils exigeaient et plus encore. Puis il
(1) Gallia Christ., IX, 662; X, 191. Bernard signe comme témoin dans la charte de fondation donnée par l'évêque de Laon.
(2) Bern., ep. 253, nM; ep. 178, n» 2. Pierre le Vénérable, lib. II, ep. 11, s'oppose à cette introduction des Réguliers à Saint-Paul de Verdun.
(3) Bern., ep. 253, nM.
(4) Manrique, 4nncL Cîst..,hi3l-iS3. L'original se trouv-e aux Archives de la Haute-Marne, fonds de la Chapelle aux Planches, 7* liasse.
laisse éclater son émotion et termine sa lettre sur un ton attristé : « Mes frères, dit-il, quoi que vous fassiez, j'ai résolu de vous aimer toujours, même sans être aimé de vous. Que celui qui veut rompre avec un ami en cherche les occasions; pour moi, tous mes efforts sont et seront de ne jamais donner à aucun de mes amis un juste motif de rupture. Ei puisque selon le prophète l'union est une bonne chose, glutino bonum est, vous pourrez dénouer ou plutôt rompre notre amitié; moi, jamais. Je m'atta^ cherai à vous malgré vous ; je m'y attacherai, quand même je ne le voudrais pas; je me suis lié par un lien solide, par une charité sincère, par cette charité qui ne périt jamais. Qu'on me trouble, je serai pacifique; qu'on m'accable d'injures, j'accablerai de services; je vous en rendrai malgré vous, je vous en comblerai malgré votre ingratitude et je vous honorerai malgré vos mépris. Et maintenant mon âme est triste, parce que je vous ai offensés pour des riens, et elle sera tristejflsgu'â ce que votre indulgence la relève. Si vous tardez, j'irai et je me coucherai devant votre porte; je frapperai sans relâche, j'insisterai à temps et à contre-temps, jusqu'à ce que j'aie mérité ou que j'aie arraché votre, bénédiction (1). »
Après une si loyale explication et une amende honorable si touchante , le malentendu ne pouvait subsister. La paix fut rétablie et se maintint désormais entre les deux Ordres.
(1) Ep. 253, n" 10, écrite vers 1150.