‹ Vie de Saint Bernard, abbé de Clairvaux [microform]Chapitre 49 sur 118 · LA RÉFORME · texte numérisé non relu

LA RÉFORME

Le clergé séculier, les laïques même n'échappèrent pas à la sollicitude de l'abbé de Glairvaux. Quoiqu'il éprouvât une véritable répugnance à s'immiscer dans les questions de gouvernement ecclésiastique (1), il fut souvent amené parles circonstances à traiter avec les évêques euxîïiôîKôs, soit pour soutenir leurs droits, soit pour leur donner des leçons. Nous aurons plus tard l'occasion de remarquer avec quelle vigueur il défendit |contre le pouvoir civil ou contre les intrigants la liberté des élections épiscopales. L'indépendance du clergé était à ses yeux la première garantie de l'honneur de l'Église.

Entre toutes les qualités d'un évêque, celles qu'il prisait le plus étaient la science et la piété. « Qui me donnera, disait-il, des hommes lettrés et saints pour les placer comme pasteurs à la tête des églises de Dieu, sinon de toutes, au moins d'un grand nombre, tout au moins de quelques-unes (2) ! » Mais il faut bien s'entendre «ur la science qu'il préconisé ici. Il ne saurait être question de la littérature profane. Il n'était pas de ceux qui font grand état des connaissances humaines. « Les arguties de Platon et les finesses d'Aristote, » comme il parle,

(1) Cf.Bern., ep. 21 et 61.

(2) Ep. 250, n» 2.

ont bien l'air d'être pour lui de « vaines curiosités (l).j) Et quoi qu'on en ait dit, il n'a pas meilleure opinion de l'art d'Horace, de Virgile, d'Ovide ou de l'éloquence de Cicéron. La seule littérature qu'il estime à son prix est celle qui sert à sauver les âmes, c'est la littérature biblique et patristique; et les « lettres » dont il recommande l'étude aux évêques sont les « saintes Lettres. » Si, à défaut de la science et de la piété réunies, il avait eu à choisir entre les deux, nul doute que la dernière n'eût obtenu ses préférences. L'innocence conservée ou du moins recouvrée par la pénitence/jlui paraît être la parure nécessaire et par excellence du pasteur des ânîes. Les termes lui manquent pour flétrir l'impudence d'un clerc qui, après avoir mené une vie incontinente, était parvenu à envahir par intrigue l'évêché de Rodez: iln-eut pas de cesse jusqu'à ce qu'il eût fait casser cette élection (2). Un passé simplement mondain, s'il n'est expié par une rigoureuse pénitence, ne saurait davantage, d'après son sentiment, se concilier avec la dignité épiscopale. Lorsque Brunon, évêque élu de Cologne, l'interroge à ce sujet, il suspend par prudence son jugement. « L'ordre réclame, dit-il, qu'on sache garder sa propre conscience, avant de se charger de celles des autres. » Si quelque titre manquait à l'élu, ce n'était ni la naissance, — il était de la famille d'Altona, — ni la richesse, ■r^ ses biens étaient considérables, — ni la science, — Brunon excellait dans la littérature profane et sacrée, — c'était une vertu éprouvée (3). Bernard, qui le savait, par l'aveu même du coupable, cherchait en vain dans l'histoire un exemple qui autorisât ce passage subit d'une vie

(1) Jn Pentecost., serra. III, n» 5; cf. n" 3.

(2) Êp. 328-329; cf. ep. 240, n" 1; trois lettres écrites en 1145.

(3) Bern., èp. 6, 8,9; Gallia Christ., lU, 673. .

hier encore frivole à la gravité sainte de l'apostolat. Le seul exemple qui s'offrit à sa pensée était celui de l'apôtre saint Paul ; et encore il observait que « ce n'était pas là un exemple, mais bien plutôt un miracle. » Aussi pour se tirer d'embarras, il renvoya la question à la décision d'un plus sage, à saint Norbert. Que n'eût-il pas dit, s'il eût^çonnu le caractère peu régulier de l'élection de son eorresg^ndaat(l)?

L'évêque unefôis.iiit5î.^ti,de sa dignité ne peut déchoir. Entre les. vertus qui doivent foçiiieîÈ sa couronne, Bernard demande que là chasteté, la charité et FhuDailité brillent de l'éclat le plus pur (2). Il insiste peu sur l'éÈîgftvdô cette chasteté, que les/ évêques de son temps savaient appréofer et pratiquer, fon remarquera que, parmi ses invectives contre les défeùts ou les travers du clergé, il n'est pas: une de ses lettres, pas un mot même qui laisse entendre que l'incontinence, sous quelque forme que ce fût, ait atteint Vépiscopat (^

CSiant lui saint Isîdore avait déjà fait observer que là meilleure gardienne de la chasteté est la charité. Reprenant cette pensée, Bernard enseigne que, « sans la charité, là chasteté ne saurait avoir aucun prix, ni aucun mérite. La chasteté sans la charité, ajoute-t-il, est une lampe sans huile. Otez l'huile, la lamine luit plus; ôtez la charité, la chasteté ne plaît plus (4). w

La charité embrasse un double objm, la gloire de Dieu et l'utilité du prochain. « Le pontife, comme l'indique

(l)Ep. 8, écrite en 1131; GttZiia C7^m^,ÏI^, 673,

(2) Ep. 42, seu Traciatus de Moribùs et Ôfficioepiscoporum. Dans l'épître 26, Bernard recommande à l'évoque de Lausanne les quatre vertus cardinales. Cf. ep. 469.

(3) Tout au plus, y a-t-il un sous-entendu mystérieux dans le sérinon LXXVII'iw CâwMca, n° 1 : « Léviora loquimur. »

(4) Ep. 42 seu Tr-actatus, cap. m, n" 9.

l'étymologie de son. nom, est une sorte de pont entre Dieu et l'homme (1). » Par quelles voies il s'élève vers Dieu et quels trésors il y va chercher pour les répandre suries âmes, Bernard Texpliquera dans ses sermons sur le Gantique des Gantiques. Nous verrons là quel amour de Dieu, surnaturel et mystique, il exige des pasteurs et des prélats, avant qu'ils s'adonnent aux exercices du ministère actif. Dans sa fameuse lettre à Tarchevêque de Sens qui forme un véritable traité de O^cio episcoporum, il insiste particulièrement sur l'amour que l'évêque doit témoigner aux âmes qui lui sont confiées. « Il faut que le pasteur se fasse tout à tous, qu'il s'oublie et se perde en qu^elque sorte pour gagner les autres. Il faut qu'il soit infirme, avec les infirmes, qulil brûle avec ceux qui se scandalisent ; il faut qu'il devienne au besoin Juif avec les Juifs et n'ait pas peur d'être, à l'exemple de Jérémie et d'Ézéchiel, captif en Egypte ou en Ghaldée avec les coupables; il faut qu'il soit, avec le saint homme Job, le frère des dragons et le compagnon des autruches, quUl soit, chose plus grave, effacé avec Moïse, du livre de Dieu,; il faut enfin qu'avec Paul il souffre d'être anathème pour ses frères (2). » Bref le vrai zèle ne va pas sans le dévouement, et sans un dévouement absolu; c'en est la marque. Bernard voudrait que les prélats eussent constamment sous les yeux, non pas les avantages de leur dignité, mais les besoins de leurs ouailles. S'ils sont aux honneurs, c'est pour être à la peine. Gouverner pour servir, telle est la devise d'un évêque digne de ce nom : Prœsit ut prosit (3).

Mais l'obstacle au dévouement, c'est l'orgueil; c'est

{i)Ibid.

(2) Ibid., cap. iv, n" 13.

(3) Ep. 655; cf. ep. 368 : « Judicium grave his qui prxsunt, si non

pourquoi le saint docteur essaie d'inspirer aux évêques le culte de l'humilité, cette vertu qui « reçoit toutes les autres, les conserve et les consomme (1). » L'orgueil, que saint Augustin a si bien défini « un amour déréglé de sa propre excellence, » prend dans le haut clergé deux formes redoutables : l'ambition et le luxe.

L'ambition est un fléau de tous les temps. Avec quelle exactitude d'observation l'abbé de Clairvaux en décrit les ravages î « ambition toujours sans bornes, s'écriet-il, combien dans le clergé, de tout âge et de tout ordre, doctes ou ignorants, se précipitent vers les cures ecclésiastiques, comme si, quand ils obtiennent une cure, de rien ils ne devaient pi us avoir cure !... Lorsqu'ils ont gravi dans l'Église les premiers degrés des honneurs, acquis soit au prix de leur mérite, soit à prix d'argent, soit en vertu des prérogatives de leur race, ils ne s'arrêtent pas là; leurs cœurs brûlent de s'étendre plus au large et de s'élever plus haut. Par exemple, à peine un clerc est-il devenu doyen, prévôt, archidiacre d'une église, non content d'une seule dignité, il s'applique à en acquérir plusieurs, tant dans cette église que dans plusieurs autres. Et à tous ces titres, si l'occasion se présente, il préférera la seule dignité èpiscopale. Sera-t-il enfin rassasié? Devenu évéque, il désire être archevêque. S'il y arrive, il rêve alors je ne sais quoi de plus haut encore, prêt à entreprendre de laborieux voyages, à éblouir par ses somptuosités les familiers de la cour de Rome et à s'y acquérir ainsi de coûteuses amitiés (2). »

eliam prodesse Jaborant. » Ce mot est emprunté à la Règle de. saint Benoît, cap. 64.

(1) « Humilitas virtutes alias accipit,... serrât acceptas,.,, servalas consommât. » De Officio episcop., cap. v, n° 17.

(2) Z)e O/^cio epûc, cap. Tii, no 27.

L'abbé de Glairvaux signale un autre genre d'ambition plus rare et dont nous ne connaissons qu'un seul exemple à cette époque, le désir dé gouverner plusieurs diocèses à la fois. « Voilà une ambition incroyable^ s'écrie-t-il, si les yeux n'en faisaient foi. Mettre la faux dans lé champ du voisin, quelle injure pour les âmes et pour l'Église (1)! » Évidemment, il vise dans cet endroit l'évêque de Noyon qui, s'appuyant sur un antique privilège, empêchait le rétablissement de l'évêché de Tournai, réclamé par les Tournaisiens, Mais, à vrai dire, plusieurs obstacles s'opposaient à cette restauration devenue nécessaire. Le roi de France lui-même n'était pas étranger au maintien de l'état de choses (2). Vingt ans plus tard, l'abbé de Glairvaux finira par triompher de toutes les difficultés, et d'accord avec l'évêque de Noyon donnera satisfaction complète aux. Tournaisiens (3).

Ce que Bernard redoutait le plus pour les prélats éminents, c'était l'amour de l'indépendance. « Votre race, votre âge, votre science, votre chaire, et surtout la prérogative primitiale, écrivait-il à l'archevêque de Sens, ne pourraient-ils pas devenir aisément pour vous un foyer d'insolence, une occasion d'orgueil? Oui, mais ils. peuvent être aussi une occasion d'humilité (4). » Si grand qu'il soit, un métropolitain n'a-t-il pas au-dessus de lui le souverain Pontife? Il semble que l'abbé de Glairvaux ait pressenti l'avènement du gallicanisme : car il prend soin de mettre le primat de Sens en garde contre les ad-

(1) lUd., cap. VII, n" 28.

(2) Herimanni Tornac. Hisioria, etc., ap. H. des G., XIII, 404-410.

(3) Bernard essaya cette restauration dès 1140, après le concile de Sens, et fit à cette époque une visite à l'évêque de Noyon. La tentative n'aboutit qu'en 1146. Cf. Heriman, loç. cit., p. 407-410; Jaffé, Regesta, n?V8886-8893, 8943.

. (4), De O/^doepiscop., cap. VIT, n° 25.

versaires de la suprématie pontificale. « On vous dira, observe-t-il, gardez l'honneur de votre siège. 11 convient que l'Église qui vous est confiée conserve au moins sa dignité; vous n'êtes pas plus incapable que votre prédécesseur. Si elle ne grandit point par vous, au moins qu'elle ne décroisse point. » Bernard fait voir le sophisme contenu dans cette flatterie et le réfute. Au nom du Christ, il déclare que, s'il faut rendre à César ce qui est à César, il faut aussi rendre à Dieu ce qui est à Dieu. « Si vous, dit-il, malgré votre dignité, vous rendez vos de^ voirs au successeur de César, c'est-à-dire au Roi, en assistant assidûment à sa cour, à ses conseils, à ses affaires, à son ost, pourquoi serait-il indigne de vous d'être vis-à-vis du Vicaire du Christ, quel qu'il soit, dans la dépendance que l'antiquité a établie entre les Églises? « Ce qui est, « dit l'Apôtre, a été ordonné par Dieu. « Que ceux qui vous dissuadent de subir ce qu'ils appellent cette ignominie apprennent ce que c'est que de résister à l'ordre de Dieu (1). » On voit poindre ici le germe du gallicanisme, et les précurseurs des conseillers de Philippe le Bel se laissent apercevoir dans l'entourage de l'archevêque de Sens. Mais l'abbé de Glairvaux les fait rentrer dans l'ombre; leur heure n'était pas encore venue.

En même temps que l'orgueil et l'amour de l'indépendance, Bernard combat le luxe des évêques; il leur apprend, s'ils l'ignorent, et leur rappelle, s'ils l'oublient, que l'épiscopat est un ministère à exercer et non un domaine à exploiter (2). Tout évêque qui méprise les richesses et honore la pauvreté, fût-ce par crainte de la mort, est sûr de son approbation: il ne peut s'empêcher de féliciter Atton, évêque de Troyes, qui dans une mala-

(1) De Officio epwcop., cap. viir, n» 31.

(2) « Ministerium, non dominium. » De officio episcop., cap. i^ n» 3.

die grave avait distribué tous ses biens aux pauvres (1). Mais combien ce détachement lai parait plus beau quand la charité seule l'inspire ! A Gilbert TUniversel, un maître illustre de ce temps, qui en montant sur le siège de Londres s'était spontanément dépouillé de sa fortune, il écrit avec une sorte de ravissement : « Que maître Gilbert devienne évêque, il n'y alà rien de bien surprenant; mais que l'évêque de Londres vive pauvre, voilà qui est vrai-' ment magnifique (2) ! »

^t éloge dé quelques membres de l'épiscopat prend évmemment pour le corps en général^le caractère d'une critique. C'est qu'en effet la plupart des évêques, issus de grandes familles, continuaient parfois à mener dans l'Église le train qu'ils avaient accoutumé de mener dans le monde. Bernard^ qui ne pouvait souffrir la pompe extérieure du culte, condamnait à plus forte raison le luxe des ministres sacrés. G*est principalement contre la somptuosité des équipages, des habits et de la table qu'il dirige ses attaques.

Le costume des évêques et des chanoines de notre temps ne trouverait certainement pas grâce devant ses yeux. Au douzième siècle, nombre d'évêques portaient en été un pelisson d'hermine, orné de gueules ou parements rouges autour du cou, sur la poitrine, et sur les manches (3). L'abbé de Clair vaux s'arme d'un texte de

(1) Ep. 23; cf. ep. 100.

(2) Ep. 24, écrite vraisemblablement au début de l'épiscopat de Gilbert, c'est-à-dire vers 1128 ou 1129. D'après Henri de Huntingdon, Gilbert laissa cependant une réputation d'avarice (H. des G., XIV, 266). •

(3) « Horreant murium rubricatas pelliculas, quas gulas vocant, manibus circuradare sacratis... Respuant et apponere pectori. Pudeat et €ollo circumtexere, » etc. {De Offlcîo epîscop., cap. ii, d^ 4). Mabilion explique justement ce texte, à l'aide d'une parabole faussement attribuée à saint Bernard : « Pascal! tempore arminiam pelliceam dédit

212 VIE DE SAINT BEllNARD.

saint Paul pour flageller cet usage : « Pas de vêtements précieux! s'écrie-f-11, non in veste pretiosa. Et' ne me dites pas que ce texte s'applique au sexe vil. Pourquoi portez-vous des toilettes de femmes y muliebria insignia/ si vous ne voulez pas qu'on vous applique lé reproche qui tombe sur elles? Est-ce que les médecins ne se servent pas du même fer pour opérer les rois et les hommes dii peuple? Est-ce qu'on fait injure à la tête, si on coupe les cheveux avec les mêmes ciseaux qui servent à rogner les ongles? Si vous ne voulez pas qu'on vous traite comme des femmes, cessez de tomber dans la même faute qu'elles. Faites-vous honneur de vos propres œuvres, et non de broderies et de pelleteries... Vous me fermerez la bouche, en disant que ce n'est pas à un moine de juger des évêques. Plaise à Dieu que vous me fermiez aussi les yeux, afin que je ne puisse pas voir ce que vous me défendez de condamner... Mais quand je me tairais, les pauvres, les nus, les faméliques se lèveraient pour vous crier avec un poète païeii : « Dites-moi, pontifes, « que fait l'or au frein de vos chevaux? » Pendant que nous souffrons misérablement du froid et de la faim, pourquoi tant d'habits de rechange, étendus sur vos perches ou ployés dans vos armoires? Nous sommes vos frères, et c'est de la portion de vos frères que vous repaissez ainsi vos yeux. C'est notre vie qui forme votre superflu. Tout ce qui s'ajoute à vos vanités est un vol fait à nos besoins. Vos chevaux marchent chargés de pierres pré-

(sponsus sponsee) circa collum et circa manum rubeis gulis prœparatam. Igitur pellicea sponsœ de arminio fit, quod candiduna est... ; circa collum et usque supra pectus et circa manum rubeis gulis ornata est. » Cf. Bern., ep. 2, n" 11 : « Varia griseaque pellicea a collo et maaibus ornatu purpureo diversificata. » Le vai?' était fourni par le ventre de" l'écureuil du nord, et le petit-gris par son dos.

; ' LE CLERGÉ ^SÉCULIER ET LES laïques. ,213

cieuses, et vous. n'avez cure de nos membres nus. Des anneaux, des chaînettes, des clochetfes, des courroies clouées d'or et d'argent et tant d'autres choses aussi brillantes que précieuses pendent au cou de vos mules; et vous n'avez pas assez de piété au cœur pour procurera vos frères un misérable ceinturon qui recouvre leurs flancs (1)!^

La leçon est éloquente; on ne peut qu'y applaudir. Elle était dans la tradition des docteurs ecclésiastiques. Néanmoins? nombre de prélats à qui on la rappelait faisaient la sourde oreille.yA plusieurs reprises encore, 1 -abbé de Glairvaux crut devoir la répéter aux murs mêmes de son cloître, persuadé sans dbùte que les palais épiscopaux qui en recevraient l'écho finiraient par s'en émouvoir. Au milieu de son mystique exposé du Gan^ tique des Cantiques, il s'interrompt tout à coup et éclate en ces termes : « Ils ne sont pas tous amis de l'Époux, ceux qui ont l'air d'être les suivants de l'Épouse, comme on dit vulgairement. Un poison infect circule aujourd'hui dans tout le corps de l'Église, d'autant plus désespérant qu'il est plus étendu, d'autant plus dangereux qu'il est plus profond. Si c'était un hérétique qui se levât ouvertement contre l'Église, elle le mettrait dehors et il se dessécherait; si c'était un ennemi violent, elle pourrait lui échapper en se cachant. Mais maintenant qui rejettera-t-elle? A qui se dérobera-t-elle? Tous sont ses amis et cependant tous sont ses ennemis ; tous sont de la maison, et pas un n'est pacifique ; tous sont ses proches et tous recherchent leur propre intérêt. Ils sont les ministres du Christ et ils servent l'Antéchrist. Ils marchent dans les honneurs, enrichis des biens du Seigneur, mais sans

[i] De Officio episcop., cap. ii, n»' 4, 6, 7.

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rendre au Seigneur l'honneur qu'ils lui doivent. De là,' cet éclat de courtisane que nous avons tous lés jours sous les yeux, ces costumes d'histrions, cet apparat de roi. De là cet or aux selles, aux mors et aux éperons; les éperons sont plus brillants que les autels. De là ces tables avec des plats et des coupes splendides; de là ces repas et ces ivresses; et les cithares et les lyres et les flûtes,, et ces vases qui débordent, et ces bassins qui regorgent, et ces tonneaux de vins fins, et ces bourses toujours pleines. C'est pour cela qu'ils veulent être et qu'ils sont prévôts des églises, doyens, archidiacres, évoques et archevêques (1)... Combien me donnez-vous de prélats qui ne soient pas plus occupés à vider la bourse qu'à déraciner lès vices de leurs subordonnés? Et ce que je dis là"* n'est encore que le moindre mal (2) ! »

Juste ciel! Bernard pouvait s'arrêter sur cette révélation ; sa conscience devait être soulagée. On trouvera peut-être même que, par son caractère un peu vague et

fr suite très général, son accusation dépasse la mesure, iformer l'épiscopat d'après le modèle même offert par 5 premiers apôtres, tel était son rêve, son idée fixe. Mais l'idéal qu'il avait sous les yeux était trop parfait, pour qu'il goûtât jamais la satisfaction de le voir réalisé. « Un bonévêque est un oiseau rare, » écrit-il à plusieurs reprises (3). Réflexion triste et qui serait dure pour le douzième siècle, s'il fallait la prendre dans toute sa rigueur. Mais on ne doit jamais oublier que le tour piquant qu'il donne à sa pensée reflète parfois inexactement la vérité des choses. En fait, son époque et particulièrement sa région ne sont pas dépourvues de bons évêques. Si

(1) InCant., serm. XXXIII, n" 15; cf. Qui habitat, &eTïa. VI, n" 7.

(2) In Cant., serra. LXXVU, n"' 1 et 2.

(3) « Rara avis est ista. » Ep. 249; cf. ep. 372.

nous prenons pour point de repère le début du pontificat d'ïniiocërit II, nous trouvons sur les sièges archiépiscopaux de Lyon, de Reims, de Sens, de Rouen et de Tours, Pierre I, Raynaud II (1), Henri (2), Hugues d'Amiens (3), et Hildebert (4), tous hommes éminents dont Bernard lui-même a tracé l'éloge. Puis viennent au bout de sa plume les noms qu'il loue encore très justement, de Barthélémy, évêque de Laon (5), de Geoffroy, évêque de Chartres (6), de Geoffroy, évêque de Ghâlons (7), d'Alvise, évêque d'Arras (8), de Guillenc, évêque de Langres (9), d'Etienne, évêque de Paris (10), d'Atton, évêque de Troyes (11), de Burchard, évêque de; Meaux (12), de Jôslin, ^que de Soissons, de Hugues, évêque d'Auxerre (1^}/En somme, nous n'apercevons guère, dans son voisinage, que deux prélats dont il ait cm devoir dênon-

(t)Gfc GaZMa C/ins«., IV, 115-117; IX, 83-84.

(2) Cf; It^Officio epîscop., cap. i, et Bern., ep. 49. Il est vrai que l'archevêque <ift Sens s'attira plus tard une très rude semoncie de l'abbé de Clairvaux,, ep. 182. Mais en 1139, l'accord est rétabli, car Henri fait une donation à l'abbaye de Pontigny sur la demande de Hugues d'Àuxerre et de Bernard de Clairvaux [Quantin, Cartulaire de l'Yonne, I, p. 838-339); L'êpttre 316 est également adressée à Henri archevêque de Sens, date incertaine.

(3) Bern., ep. 25, écrite en 1130 ou 1131.

(4) Bern., ep. 122-123, écrites avant 1130.

(5) Sur Barthélémy de Vir, évêque de Làon,cf. Bern., ep. 489, écrite trois ans après la démission de Barthélémy qui eut lieu en 1151 (cf. note); de Florival, Barthélémy de Vir, Paris, 1877,

(6) Bern., ep. 42 seu De Officio episcop., cap. i, n° 2 ; De Conside rat., lib. IV, cap. v, n° 14.

(7) Cf. Bern., ep. 66 et 91. ,,

(8) Cf. Gallia Christ., III, 324-326.

(9) Bern., ep. 59; Gallia Christ., IV, 770-772.

(10) Bern., ep, 45-47.

(11) Bern., ep. 23, 432-439,

(12) De Of/icio cptscop., cap. I, n" 2.

(13) Sur Joslin et Hugues, cf. Gallia Christ., IX, 357-360; XIï, 290-1.

cer vers ce temps la conduite scandaleuse : Simon, évêque de Noyon, qui s'obstinait à garder, par amour du lucre, ré veché de Tournai; et Henri, évêque de Verdun, qui, ne pouvant se laver de l'accusation de simonie, fut contraint de donner sa démission au concile de Cbâlons (1) (2 février 1129). De cette simple comparaison de chiffres, il reste constant que la proportion entre les bons et les mauvais évêques de ce temps est tout entière à l'avantage des premiers. Et si l'abbé de Glairvaux, qui a contribué par ses exemples et ses leçons à ce résultat, ne parait pas le remarquer, c'est qu'il est ébloui par l'idéal dé sainteté parfaite qu'il a constamment sous les yeux (2). En parcourant les degrés de la hiérarchie, il rencontre immédiatement au-dessous des évêques les dignitaires des églises, les doyens, les archidiacres, les prévôts, les chanoinesi Que d'abus encore à signaler au sein des chapitres cathédraux! Le mode de leur recrutement est loin d'être parfait. Si quelques Clercs parvenaient aux honneurs et aux bénéfices par la force même de leurs mérites, combien n'avaient d'autres titres à leur élévation que leur naissance ou leurs richesses I II n'était pas rare de voir « des écoliers et des adolescents imberbes promus ainsi aux plus hautes dignités ecclésiastiques, à peine soustraits à la férule, comme parle l'abbé de Glairvaux, déjà destinés à commander aux prêtres; plus heureux d'échapper aux verges que d'avoir obtenu un principat et moins fiers d'avoir acquis un magistère que de n'être plus soumis à celui des autres. Mais ce n'est là qu'un début. Avec le temps, ils deviennent peu à peu insolents; ils apprennent vite à s'emparer des autels, à vider la

(1) Bern., ep. 48, n» 1, et notes de Mabillon.

(2) « Displicet in pulcherrimo corpore non solum morbus, sed et naJFUs. » Ep. 250, n° 1.

bourse de leurs subordonnés, ayant pour maîtres dans cet art, et d'excellents maîtres, l'ambition et l'avarice (1). » Bernard nous montre ces doyens, ces prévôts et ces archidiacres, accaparant les différents bénéfices d'une même église ou bien encore un seul bénéfice dans plusieurs églises à la foi? (2).

Tout son zèle et toute son éloquence ne parvinrent pas à déraciner cet abus. Le mal qu'il flétrissait avec tant de raison était entré si avant dans les mœurs, que les meilleurs parmi les grands ne se faisaient aucun scrupule de le commettre. Pour ne citer que deux, exemples qui se passent de commentaires, le roi de France, Louis le Gros, né craignit pas d'investir son jeune fils, Henri, le futur cistercien, des plus riches bénéfices de son domaine; à peine ordonné sous-diacre, il le créait archidiacre d'Orléans, archiclave de Saint- Martin de Tours; abbé des églises royales de Notre-Dame d'Étampes, de Notre-Dame de Gorbeil, de Notre-Dame de Melun, de Saint-Mellon de Pontoise, etc. (3); Thibaut de Champagne, lui-même, l'un des princes les plus pieux de son temps, poussa la simplicité jusqu'à solliciter l'appui de l'abbé de Glairvaux pour procurer à son quatrième enfant, Guillaume aux Blanches Mains, encore en bas âge, non pas une, mais plusieurs dignités ecclésiastiques. On devine l'accueil que reçut sa demande. « Vous savez que je vous aime, lui répondit Bernard : mais il ne vous est peut-être pas avantageux que j'offense Dieu pour vous ; or, ce serait l'offenser sans aucun doute que de faire ce que vous me demandez. Le cumul des bénéfices n'est légitime, même chez un adulte, qu'avec une dispense et pour de graves raisons...

(1) Be OffbCio episcop., cap. vn, n' 25; cf, Bern., ep. 268.

(2) De Offtcio episcop., n" 27. .

(3) Cf. Gallia Christ., IX, 726.

V ijii uiu i3a.xr\ X ujjiUiii Ait.i/<

S'il vous plaît de poursuivre votre dessein, épargnez-moi en cela ; vous avez, si je ne me trompe, assez de puissance et assez d'amis pour atteindre votre but. Vous aurez de la sorte fait ce que vous vouliez et moi je n'aurai pas péché. Excusez- moi auprès de la comtesse, en lui montrant ma lettre (1). » A défaut de l'approbation et du secours de l'abbé de Glairvaux, Thibaut, on le pense bien, n'en arriva pas moins à ses fins : son fils fut pourvu des bénéfices convoités; il devint siriiultanément chanoine de Cambrai et de Meaux, prévôt des chapitres de Saint-Quiriaee de Provins, des cathédrales de Soissons et de Troyes (2). Bernard avait évidemment prévu ce résultat de son abstention et l'inutilité de ses critiques. Il dut se résigner. Sa conscience lui rendit le témoignage qu'il avait rempli son devoir. Il ne tenait pas à lui, ses écrits l'attestent,' qu'un pareil abus fût à jamais extirpé de toute l'Église de France.

Il avait encore à cœur une autre réforme. Substituer, dans les cathédrales ou les paroisses, des Chanoines réguliers aux Chanoines séculiers était une entreprise hardie et digne de son zèle. Il y réussit en plusieurs endroits, nous l'avons vu. Où cette réforme était impossible, il essaya du moins de ramener les Chapitres à la pratique des vertus apostoliques. Le vice qu'il leur reproche et qui lui est- particulièrement odieux, c'est le luxe et la mondanité. « Quels sont les biens dont vous usez? écrit-il à un jeune chanoine de Lyon. Des bénéfices de l'Église? Soit,' vous vous levez pour les vigiles, vous allez à la messe, vous assistez au chœur pour l'office du jour et celui de la nuit; vous faites bien. De la sorte vous ne recevez pas gratis la prébende de l'Église. Il est juste que celui qui

(1) Bern., ep. 271.

(2) Gallia Christ., VIII, 1145.

sert à l'autel vive de l'autel. Je vous accorde donc que si vous remplissez votre offlpe, vous avez le droit d'en vivre; mais ce que je n'accorde pas, c'est que l'autel serve à votre luxe et à votm pompe, c'est que vous en tiriez de quoi acheter des freins dorés , des selles peiEtes, des étrier & d'argent, des pelissons de vair et de gris que relèvent encore des parements rouges au cou et aux mains. Bref, ce que vous retenez de l'autel, en surplus de ce qui vousest nécessaire pour la nourriture et le vêtement, n'est pas à vous; c'est un vol, c'est un sacrilège... A l'exemple de l'Apôtre, contentons-nous de vêtem^^nts qui nous couvrent; n'en faisons pas des parures qui respirent la mollesse ou l'orgueil, et qui nous donnent l'air de vouloir ressembler aux femmes ou d'essayer de leur plaire (1). »

Ici encore, l'abbé de Glairvaux enveloppe dans une même réprobation et le luxe des chanoines et leur costume. De son texte, il ressort que le chapitre de Lyon portait un camail semblable à celui de certains évêques.. Ce que le réformateur ne tolérait pas chez les princes del'Église, à plus forte raison il n'était pas disposé à le souffrir chez des dignitaires inférieurs. Mais son blâme risquait de n'être pas entendu. Le riche costume des chanoines était appelé à traverser encore de longs siècles.

Un défaut plus choquant du clergé de cette époque était de suivre, dans le choix et la coupe de ses vêtements, le caprice de la mode. Certains évêques même n'échappaient pas à cette faiblesse. L'Église n'ayant pas encore fixé le costume ecclésiastique, chacun s'habillait à sa guise. Legoût au douzième siècle était aux couleurs voyantes ; les robes étaient multicolores, et, chose plus gi-ave, ce vêtement fantaisiste « par une fente énorme mettait les Jam-

(l) Ep. 2, n» 11; cf. note, p. 210.

bes à nu presque jusqu'à l'aine. » On ne s'étonnera pas que l'abbé de Clairvaux ait professé pour un tel costume une horreur qui tenait du dégoût. « Dieu s'occupe des mœurs et n'a cure des habits, » disaient les clercs coupables. « Oui, répondait l'inflexible abbé, mais un tel habillement révèle un défaut de délicatesse et des mœurs peu graves (1). » Les conciles particuliers fulminèrent en vain contre ces habitudes mondaines et vraiment messéantes (2). L'abus ne devait être supprimé que le jour où le costume des clercs fut réglé d'une façon précise pour l'Église universelle par le concile de Trente.

Le clergé inférieur, prêtres, diacres, sous-diacres, sauf exception, ne tombait pas sous le coup des mêmes censures. Sa pauvreté le garantissait contre le luxe. Mais il souffrait d'un autre mal beaucoup plus déplorable. Malgré les vigoureux efforts de Grégoire VII et de ses successeurs, malgré l'apostolat des Ordres religieux et les censures des conciles (3), la plaie.de la clérogamie n'avait pas disparu de la chrétienté. L'Église de France qui, autant et plus qu'aucune autre, s'appliquait à la panser ne parvenait pas à la guérir. Pour atteindre le mal dans sa racine, le concile de Latran de 1123 (4) et celui de Reims de 1148 (5) déclarèrent que l'admission aux ordres majeurs, considérée communément jusque-là comme un

(1) De Consideratione, lib. III, cap. v, n»» 19-20; De Offlcio episcop., cap. 2, n" 4. Notez les mots pelUcula discolor et fissura enormis pêne ingu'ma nudat; cf. note de Mabillon, dans Migne, 771-772.

(2) Texte du concile de Reiras de 1148, dans Bernard, De Consider., lib. III, cap^ v, n" 19; cf. note de Mabillon, citée plus haut.

(3) Cf. conciles de Reims, de 1119, canon v; de Rouen de 1128, ap. Orderic Vital, lib. XII, cap. 23; de Reims de 1130, canons iv et v; de Reims de 1149, canons m et vu.

(4) Canon vu, ap. Labbe, Concilia, X, 899.

(5) Canon vu, ibid., p. 1111; cf. Bern., ep. 203.

simple empêchement prohibant au mariage, formait un empêchement diriraant, et que toute union contractée par un simple sous-diacre, à plus forte raison par un diacre ou un prêtre, serait frappée de nullité. Mais il îàU lait faire entrer cette doctrine dans les mœurs; et la chose n'était guère aisée (1). Si l'on en croit un historien de saint Bernard, la clérogamie ou du moins l'incontinence était, malgré les canons, malheureusement trop fréquente dans les presbytères de campagne (2). Et un sermon de l'abbé de Clairvaux, son fameux discours de Conversione ad clsricosj nous donne à entendre quelle mal n'était pas moindre dans les grandes villes, au moins à Paris. Plusieurs pages de son éloquente diatribe méritent d'être citées ici. « Voyez, dit l'orateur, voyez cet homme qui n'a pas encore rompu avec le péché et qui traîne après lui là longue chaîne de ses iniquités! N'est-il pas un de ceux à qui le Seigneur a dit : « Malheur à vous qui riez maintece nant, car vous pleurerez! » Ce qu'il convoite, ce n'est pas la justice, c'est l'argent; ses yeux ne voient que les grandeurs. Il a une faim insatiable des dignités, il n'a soif que de la gloire humaine.

« Parlerai-je de la pureté de son cœur? Plût au ciel qu'il ne fût pas une colombe séduite, qui n'a plus son cœur! Plût au ciel que la tunique de son corps fût trouvée immaculée et qu'en ce point au moins il eût suivi le précepte : « Soyez purs, vous qui portez les vases du Seigneur. » Nous n'accusons pas tout le monde, mais nous ne pouvons davantage excuser tout le monde. Lé Seigneur s'est réservé plusieurs milliers de ministres fidèles. Si leur justice ne nous excusait à ses yeux, il y a longtemps que nous aurions été détruits comme Sodome, que nous

(1) Cf. In, (Paw^., serra. XXIII, n» 12.

(2) « Siciit mùltis consuetudinis est. » Bern. Vita, lib. VII, cap. xxi.

aurions péri commeGomorrhe.- A la vérité, l'Église parait s'être étendue, Tordre très saint du clergé s'est également accru, le nombre de nos frères s'est infiniment multiplié. Mais, Seigneur, si vous avez multiplié votre race, il semble que ses mérites aient diminué en proportion de son accroissement. On court de toutes parts aux saints ordres ; et ces fonctions redoutables même aux esprits angéliques, les hommes s'en emparent sans respect et sans réflexion. Ils osent porter la couronne céleste, tandis que l'avarice les asservit,.que l'ambition les gouverne, que l'orgueil les domine et que la luxure même les tient sous son joug. Plût au ciel qu'ils ne fussent pas victimes de vices qu'on ne nomme pas (1)1 Ah! qui 'donc a reconstruit Sodome et Gomorrhe? Qui donc a élargi les murs de la turpitude ? Malheur! malheur 1 l'ennemi des hommes a soufflé partout et répandu sur le corps de l'Église les cendres exécrables de ces villes dévorées par un feu de soufre ; de cette lave impure et fétide il a souillé même quel ques-nns des 'ministres sacrés. Hélas! race choisie, sacerdoce royal, nation sainte, peuple racheté, qui donc, à la na,issance du christianisme, si largement comblé de faveurs spirituelles, aurait jamais pu croire qu'un jour on trouverait en vous de telles souillures !

« Et ils entrent avec cette tache dans le tabernacle du Dieu vivant; et ils demeurent dans le temple avec cette tache, profanant le sanctuaire du Seigneur et se préparant un jugement rigoureux! Plût au ciel que ceux qui n'ont pas le courage de rester chastes ne se fussent jamais engagés témérairement dans la profession religieuse çt n'eussent jamais osé s'enrôler dans le célibat! Ne valait-il pas mieux pour eux se marier que de brûler intérieure-

(1) Saint Berijard, plus hardi, les nomme.

ment, et se sauver dans les rangs les plus humbles du peuple fidèle, que de vivre honteusement dans les sublimés dignités de la cléricature, où ils seront si sévèrement jugés! Tous ne sont pas dans ce cas sans doute, mais sûrement il y en a beaucoup qui paraissent avoir abusé de la liberté de leur vocation pour favoriser la chair, et qui, négligeant le remède du mariage, sont tombés en toute sorte de péchés (1). »

Dans ce beau mouvement oratoire, il n'est pas aisé de démêler la nue vérité ; une simple statistique ferait mieux l'affaire de l'historien. De l'ensembléi du texte, il semble au moins ressortir que Je mal est une exception. Bernard conipte -encore par « milliers, » multa milliaj les clercs qui échappent à la contagion de l'incontinence. C'est là un progrès considérable sur le siècle précédeht.

L'abbé de Glairvaux ne borne pas au clergé sa tentative de réforme; il l'étend, dans la mesure de ses forces^ aux laïques, grands et petits, seigneurs et memi peupre.- Âux grands, il prêche la justice et la charité; aux petits' également la charité et la justice, mais en outré la résignation.

Nous verrons plus loin de quels maux souffrait la société féodale. Si les grands seigneurs, ordinairement très soucieux de leurs droits, étaient moins respectueux des droits du peuple, leurs agents abusaient avec plus de facilité encore de k faiblesse des manants, serfs ou colons. , L'impôt légitime ne suffisait pas toujours à leur avidité. De là des; exactions, des mal^ consueiudinesf comme on disait alors, qui ruinaient le paysan et l'artisan et leur arrachaient des plaintes ^ans fin. La liste serait longue des

(1) DeConversione, cap. xix-xx, n" 33-36. Cet ouvrage, selon nous, fut composé après le voyage de Bernard à Paris, mentionné par Geoffroy, Fm^?«(3W«û:, ap.vMigne, 527-528, c'est-à-dire en 1140.

iniquités qui atteignaient de même l'industrie naissante et jusqu'aux foires et marchés. Les écrits de saint Bernard renferment peu d'allusions d>ux faits de ce genre;. niais quelques exemples suffiront à nous montrer les sentiments qiie lui inspiraient les injustices seigneuriales et quels remèdes il essayait d'y apporter.

A la cour du comte Thibaut de Champagne, où il a son franc parler, il n'hésite pas à faire appel au glaive pour frapper « les oppresseurs des pauvres. C'est là, dit-il, le devoir élémentaire de quiconque porte l'épée (1). » La mesure est violente, mais il s'agissait évidemment de coupables qui ne pouvaient être réduits que par la force. Aux intendants plus à portée de l'autorité souveraine, il est facile d'appliquer un autre châtiment; il suffit de leur ôter leurs charges, si elles ne sont pas héréditaires.

Mais pour parler de ce ton aux grands, il fallait être sûr d'être écouté. Tous les seigneurs n'ont pas pour l'abbé de Clairvaux la même déférence que le comte de Champagne. La comtesse de Nevers et ses clients causent à la foire de Vézelay un grave dommage, en empêchant les marchands de s'y rendre. Bernard s'en plaint à la comtesse elle-même ; mais de peur que sa requête ne la blesse, il prend un autre tour. « Nous vous avertissons et vous prions, dit-il, de ne plus rien faire de semblable à l'avenir. » Et il insinue habilement que le comte de Nevers, devenu moine à la Grande-Chartreuse, aurait à souff'rir de ces iniquités (2). Ainsi évoqué à propos, le souvenir d'un époux aimé ne pouvait que toucher la comtesse Ida.

(1) « Hurailiare pauperum oppressores... rationem gladii intelligere quasi elementarium iastruxit. » Bern. Vita, lib. Il, cap. vni, u" 52. Cf. Bern., ep. 279 à Henri, comte de Champagne : opus principis faeis.

(2) Bern., ep. 375, écrite après 1147.

Bernard plaidait quelquefois avec plus de hardiesse la cause de la justice violée. On se rappelle comment^ au lit de mort de son parent Josbert de la Ferté, il demanda avec insistance la réparation des dommages causés et la suppression des exactions abusives, des usurpatœ consuetudines (1). Chose remarquable, c'est pour faire rendre gorge à un seigneur inique, qu'il accomplit son premier miracle. Bref, tous ses soins vont à faire pénétrer dans la conscience des détenteurs du pouvoir et de la fortune l'idée de la justice.

Il y joint une autre leçon, celle icle la charité. A cet égard, son influence ne s'exerça sur personne plus profondément que sur le comte Thibaut de Champagne. Si les contemporains sont unanimes à louer l'extrême générosité de ce puissant baron, il faut savoir gré à l'abbé de Glairvaux d'avoir, de concert avec le fondateur de Prémontré, développé en lui cette belle vertu de bienfaisance. En tout temps le trésor et les greniers de Thibaut étaient ouverts aux vrais nécessiteux. Deux religieux de Prémontré avaient la charge de faire, en son nom, de périodiques, pour ne pas dire de perpétuelles distributions , d'aumônes, parfois en argent, le plus souvent en nature, vêtements, chaussures, etc. (2). Bernard, qui fut souvent témoin des largesses du comte, eut même la réputation d'être son principal aumônier, et plusieurs se plaignirent à lui de n'être pas sur la liste des gratifications. Il n'eut jamais à la vérité ce titre et ces fonctions, et il s'en défend avec vivacité (3); mais il n'aurait pu nier qu'en maintes circonstances, quand les bienfaits pleuvaient sur

(1) Bern. Vita, lib. I, cap. ix, n° 43.

(2) Bern. Vita, lib. II, cap. vm, n" 53 : notez, pour l'histoire du costume des paysans, pelles et birros et calceaménta.

(3) 5em.,ep. 416, date incertaine.

les indigents, c'était lui qui dirigeait la main du bienfaiteur. Il dirigeait pareillement ses pas ; et on nous rapporte qu'il iie se contentait pas de lui faire ouvrir sa bourse, mais qu'il lui avait appris à distribuer quelquefois luimême ses aumônes et à visiter les hôpitaux, de façon à doubler ainsi, par la douceur de sa présence, le prix de ses libéralités (1).

Quand sévissaient les famines, si désastreuses à cette époque (2), les recommandations de l'abbé de Glairvaux devenaient plus pressantes et plus multipliées. Ses biographes nous le montrent à la cour du comte comme un autre Joseph auprès d'un autre Pharaon, faisant ouvrir gratuitement aux pauvres les greniers remplis de blés (3). En pareil cas le devoir de la charité s'imposait impérieusement à quiconque jouissait de quelque aisance. Bernard le rappelle à tous, avec des arguments tirés de l'ordre surnaturel. « Tous les biens sont périssables, écrivait-il à un seigneur et à son épouse (4), sauf ceux que vous aurez fait porter au ciel par les mains des pauvres. Allons, mes très chers, amassez-vous des trésors dans le ciel, où la teigne ne dévore pas, où les voleurs ne dérobent pas, où votre suzerain lui-même, dux ipse, ne saurait rien vous prendre. Cherchez-vous des messagers? Ils sont à vos portes, tout prêts à remplir fidèlement la mission que vous leur confierez. Dieu n'a tant multiplié les calamités dans le temps présent, que pour vous fournir l'oc-

(1) Bern. Vita, lib, II, cap. vm, n'' 52.

(2) D'après la chronique de Lobbes, par exemple [Hist. des G., XIII, 583), une famine qui commença en 1143 dura sept ans avec une violence plus ou moins grande. Le Chronicon Catalaunense (ibid.^Xil^ 277) note pareillement à l'année 1146 famés valida uMque terrarum, gnalis unquam ante non fuit.

(3) Bern. Vita, lib. Il, cap. viii, n" 53.

(4) Ep. 421.

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casion de thésauriser dans ce lieu de la félicité et de la sécurité. » '^

Le luxé tarissait trop souvent la source des aumônes de la noblesse féodale. Bernard, nous le verrons dans le prochain chapitre, poursuivit avec sa verve accoutumée l'abus des équipages et du costume chez les chevaliers et les barons.^U^'épargne pas davantage la toilette des grandes dames, gpis une de ses lettres à la vierge Sophie, ou il fait à la fois l'éloge de la virginité et celui de la simplicité, il se plaît à tracer, comme pour faire ombre au tableau, le portrait des élégaiites du douzième siècle. Quelles folles dépenses représente leur costume! Leurs chainses et leurs bliauts sont taillés dans les plus fins tissus de lin et de soie; une riche fourrure, enfermée entre deux étoffes qu'elle déborde, forme leur tunique ou pelisson. Leurs bras sontchargés de bracelets ; à leurs oreilles pendent des boucles d'or où s'enchâssent des pierreries. Pour coiffure, elles ont une pièce de linge fin, dont elles s'enveloppent le chef, le cou, le haut des épaules, et dont elles laissent retomber un bout le long du bras gauche : c'est la guimpe, qui est d'ordinaire assujettie sur leur front par un chapelet, un tressoir ou un cercle d'orfèvrerie. « Et elles marchent de la sorte à jias rompus, le cou allongé , parées et ornées à la manière d'un temple , laissant traîner après elles une queue, d'étolTe la plus précieuse, qui soulève sur leurs pas des nuages de poussière. » Une telle coquetterie, de telles somptuosités scandalisent la piété de l'abbé de Glairvaux. Il ne peut comprendre qu'une femme chrétienne « emprunte à la peau des écureuils et à l'œuvre des vers une beauté tout extérieure et mensongère. » « La soie, observe-t-il, la pourpre et le faux éclat des teintures ont leur beauté sans doute, mais ne la donnent pas. C'est une beauté qu'on

228 VIE DE s SAINT BERNARD.

applique à son corps et qu'on ôte en se déshabillant (1). » Cette réflexion n'eût sûrement rien appris à celles qu'elle visait, et n'était pas faite pour les toucher. Mais Bernard n'en poursuivait pas moins son but qui était de détruire le luxe au profit du soulagement de la misère. Le luxe aboli, il lui semblait que les riches, trop souvent indifférents à la détresse du peuple, comprendraient mieux et finiraient par mieux remplir leurs devoirs de justice et de charité. C'était là, en ce qui regarde les hautes classes, toute sa théorie d'économie sociale, théorie un peu simple peutêtre, à coup sûr Incomplète ; mais son temps n'en comportait guère d'autiC|

Au peuple, il prêc^it une doctrine analogue. Le paysan du douzième siècle ressemble un peu aux paysans de tous les siècles; il est ignorant, superstitieux, âpre au gain, mais au fond il aime l'équité, pratique la charité, croit à la Providence et tient son âme onyerte aux idées de justice éternelle et de vie future (2).Aernard ne pouvait sortir de son monastère sans rencontrer ces malheureux attachés à la glèbe, dont le sort était si digne de pitié. Volontiers, en public ou en particuKer, il leur adressait la parole (3). Son thème n'était guère varié, La charité chrétienne en formait le premier point. Il ne dédaignait pas d'entrer dans les détails pratiques. Il enseignait surtout aux paysans à s'entr'aider les uns les autres, nous dit son secrétaire. « Votre voisin n'a pas de pain, partagez votre pain avec lui, jusqu'à ce qu'il puisse vous ren-

dre le même office. \Le temps lui manque-t-il pour pré-

(1) Bern., ep. 112, n"' 2-6, passim; la guimpe est citée, ep. 114, n° 3; sur le chainse ou chemise, le bliaut, la guimpe, le trcssoir, cf. Jules Quicheratjffis foire du costume en France, aux mots ludiques.

(2) Gaufridi Serm. de S. Bernardo, Migne, t. CLXXXV, p. 584-585.

(3) Bern. Vita, lib. III, cap. ui, n" 8.

parer son repas et faire cuire ses légumes, eavoyez-lui généreusement une portion des légumes que vous avez préparés pour vous (1). » C'est jusqu'à ces conseils familiers, minimes en apparence, mais si importants dans la vie quotienne du serf et du colon, que descendait l'éloquence de l'abbé de Clairvaux (2).

Contre les vices du paysan, il s'élève avec force; il essaie de lui inspirer l'horreur de tout ce qui peut souiller la pureté du foyer domestique; il le met en garde contre les sorciers dont les recettes sacrilèges sont aussi nuisibles à la bourse qu'à la foi ; surtput il le détourne des petites rapines qui sont la tentation perpétuelle dès nécessiteux. Des leçons de justice couronnent cet enseignement. Il insiste sur l'obligation de payer l'impôt. La dîme du clergé en particulier semble avoir été, dès cette époque, à charge aux paysans. Bernard en démontré la' légitimité et la haute origine. C'est une dette sacrée, dont Dieu lui-même est pour ainsi dire le créancier. Quelle audace « de frauder Celui qui pourrait revendiquer les neuf dixièmes plus justement que l'agriculteur ne revendiquerait simplement la dîme! N'est-ce pas Lui qui a fait la terre, donné des bras et des forces au travailleur? C'est Lui encore qui conserve par la gelée les semences confiées au sol, qui les arrose de pluie, les réchauffe des tièdes haleines du printemps et les mûrit au soleil d'été. S'il ne donnait l'accroissement, le laboureur perdrait sa peine. » En un temps où la foi était si vive dans les campagnes, de tels motifs pénétraient plus avant au cœur du peuple que n'eussent fait les plus belles considéra-

(1) Gaufridi /Serw., loc. cit.

(2) « Sermo... quibusque congruens auditoribus erat. Sic rusticanis plebibus loquebatur, ac si semper in rare nutritus. )) Bern. Vita, lib. m, cap. m, n" 6.

tions sur l'économie politique. Aussi bien, il ne fût jamais venu à l'esprit de l'abbé de Glairvaux de concevoir un état social d'où la pauvreté et la dime, sous une forme quelconque, fussent absolument bannies. Le servage était peut-être le seul point du régime féodal qui offensât sa bonté naturelle et son amour de la justice. De la pauvreté il se consolait et consolait les autres, rappelant justement que « Celui qui était riche est devenu pauvre pour nous et que les pauvres sont ses amis (1). »

A ces leçons en paroles s'alliait une leçon de choses infiniment plus éloquente. Quand ces colons, ces serfs, ces mainmortables, qui portaient le poids du jour et de la chaleur, étaient tentés de murmurer contre un régime Où le labeur et la misère formaient leur partage, pendant que la richesse et le bien-être étaient le lot de quelques privilégiés, quelle réponse à leurs plaintes dans le spectacle de ce monastère de Glairvaux qui renfermait en si grand nombre des fils de noble race, comme eux voués au travail, nourris comme eux, vêtus comme eux, et de plus privés, par esprit de sacrifice, des joies de la famille, cette consolation du dernier des serfs I Bernard pouvait-il offrir à ses auditeurs un modèle plus frappant de pauvreté volontaire, d'économie, de résignation, en un mot de toutes les vertus nécessaires aux déshérités de la fortune? A défaut du bien-être, il proposait le bonheur à quiconque saurait faire, comme il parle, « de nécessité vertu; » et ce bonheur était entretenu par l'espoir d'un ail delà plein de délices. De la sorte la terre confinait au ciel ; le paysan pressentait le royaume de Dieu, et voyait, des yeux de l'âme, le monde idéal « se dresser au bout du monde réel comme un magnifique pavillon d'or au bout

(1) Gaufrid. Serm.^ loc. cit.

LE CLERGE SECULIER ET LES LAÏQUES. 2dl

d'un enclos fangeux. » Ce spectacle contribuait sûrement à répandre et à entretenir dans le peuple le goût de la vie. C'est ainsi que l'abbé de Glairvaux répondait par sa parole et par son exemple à cette question, déjà posée de son temps : « La vie vaut-elle la peine de vivre? »

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