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CHAPITRE YIIÏ

Concile de Troyes (1128).

En moins de dix années, Bernard avait acquis une célébrité qui le plaçait au premier rang parmi les abbés de sa province ou même des provinces avoisinantes. Bientôt nous le verrons mêlé à toutes les questions politico-religieuses qui agiteront la France et la chrétienté, et rien dans l'Église ne se fera sans lui. Il s'en faut cependant que ces occupations extérieures aient été de son goût. Outre son amour de la solitude, l'état chancelant d'une santé toujours fragile lui commandait le repos et le recueillement du cloître ; et ses lettres témoignent de la résignation, disons mieux, de la satisfaction avec laquelle il subissait cette nécessité (1), qu'il considérait comme une faveur du ciel. ,

Après son internement de 1118, à plusieurs reprises il retomba malade et faillit mourir. A vrai dire, il était atteint d'une gastrite incurable que ses jeûnes et ses

(1) « Mihi propositum est nequaquam egredi de monasterio, nisi certis ex causis » (ep. 17, écrite en il 26; cf. Jaflfé, Regesta, n" 7259- 7261); « Date operam ut prorsus amovear ab hujusmodi, quatenus liceat mihi pro meis atque vestris orare deiictis, » etc. (ep. 52, écrite Ters 1128, avant le conflit avec Louis le Gros); ep. 48, n" 3; ep. 21, écrite soit avant le concile de Troyes (13 janvier 1128), soit plutôt avant le concile de Châlons (2 février 1129); cf. ep. 48, n" l.

.BERNARD ET LES TEMPLIERS. Aôâ

veilles ne faisaient qu'aggraver. A peine sorti de- la cellule isolée où l'avait confiné la volonté de ses supérieurs et de Guillaume de Ghampeaux, il avait repris le cours de ses mortifications « avec une nouvelle âpreté, nous dit son historien, comme pour regagner le temps perdu. » Il portait sur sa chair un cilice qu'il quitta par crainte de se singulariser, lorsqu'il s'aperçut que ses moines avaient surpris son secret. Jour et nuit il priait debout : attitude tellement pénible que ses pieds finirent par enfler. Son estomac ne pouvait supporter la nourriture prescrite par la Règle ; ses repas consistaient en un peu de lait avec du pain, un peu de soupe aux légumes ou de bouillie, comme on en donne aux enfants. Bientôt même sa gastrite devint si aiguë, qu'il rejeta ses aliments. Il fallut lui creuser près de sa stalle dans la chapelle un trou destiné à recevoir, pendant les ofQces, les restes d'une digestion mal faite, heureux quand la violence du mal pe le contraignait pas à garder absolument le lit ou la cellule (1).

G'est pendant les intermittences de cette cruelle maladie qu'on aperçoit Bernard, à de longs intervalles, à Dijon, à Langres, à Ghâlons, à Auxerre, à Reims, à Foigny (2), en un mot dans tous les lieux où l'appelaient les

(1) Bern. Vita, lib. I, cap. vm, n"' 38-39.

(2) Bernard était à Langres en 1121 (cf. Cartulaire de Claïrvaux, Grangia abbatiae, IV; Migne, t. CLXXXV, p. 977-979). Il est témoin à Dijon, en octobre 1123, dans une charte de Hugues [Gallia Christ., IV, 681-682; le mois est indiqué dans un ms. de Baudot, ancien archiviste du départ, de la Côte-d'Or). Il assiste à la bénédiction de l'église de Foigny, le II novembre 1124 {Bern. Vita, lib. I, cap. xi, n» 52; Gaufridi Fragm., ms. 7\- Gallia Christ., IX, 628). Il est témoin dans une charte en faveur de Molesme donnée par Hugues d'Auxerre, le 3 août 1126 (2» Carttd. de Molesme, archiv. de la Côted'Ôr, p. 122; cf. charte suivante, p. 122''). Il est témoin à Langres (Garême 1125) de l'accord passé entre les chanoines séculiers de Saint- Etienne de Dijon et leur nouvel abbé régulier, Herbert (Fyot, Histoire

"devoirs de sa charge et les intérêts de l'Église. Un jour, en rentrant du Chapitre de Giteaux, il fut pris d'une fièvre intense qui le mit subitement aux portes du tom- , beau (i). Ses enfants et ses amis, au nombre desquels Guillaume de Saint-Thierry, appelés en toute hâte, crurent comme lui que sa dernière heure était proche. Sa tête était tout endolorie; un ruisseau de salive épaisse s'échappait de ses lèvres entr' ouvertes. Parfois la souffrance lui arrachait des plaintes étouffées. Cependant, s'étant assoupi, il eut un songe dans lequel il se vit transporté sur un rivage où l'attendait un vaisseau, prêt à prendre la mer. Trois fois il essaya de s'embarquer, mais toujours le navire s'éloignait de la rive et enfin il disparut pour ne plus revenir. A ce signe, Bernard comprit que le temps de son « passage » n'était pas encore ■venu. Ce même jour, à l'heure de la conférence du soir, comme ses souffrances redoublaient, il dit à l'un des deux frères chargés de le garder : « Allez à l'église et priez pour moi. » Le religieux obéit, tout en s'excusant de son indignité, et s'agenouilla successivement devant les trois autels qui ornaient la chapelle, l'autel de la sainte Vierge, celui de saint Benoît et celui de saint Laurent. Or, pendant qu'il priait, Bernard eut le sentiment de la présence réelle des trois patrons du monastère : il les vit pénétrer dans sa cellule, s'approcher de son lit, et sous les caresses de" leurs mains ses douleurs se dissipèrent; en un instant la salive qui l'inondait cessa de couler; il était guéri, nous dit son biographe (2). Plusieurs de ses lettres antérieures à 1128 mentionnent

de S.-Étienne de Dijon, p. 108-109, Preuves, p. 91 ; Bern., ep. 59, écrite en 1129; Gallia Christ, IV, 755).

(1) Gaufrid. Fragm., ms. Bibl. nation., p. 9.

(2) Bern. Vita, lib. I, cap. xii, n" 57-58; Gaufr. Fragm., loc. cit.

d'autres périls de mort auxquels il échappa (1). Sa saiité était vraisemblablement fort ébranlée encore, quand s'ouvrit, le 13 janvier de cette année, le concile de Troyes (2), où l'Ordre naissant des Templiers devait recevoir sa confirmation et sa Règle. L'abbé de Glairvaux y assista, et c'est à lui que les évêques et le cardinal Mathieu qui présidait l'assemblée, confièrent les fonctions de secrétaire ; cependant ce fut un moine du nom de Jea^ Michel qui sous sa dictée non seulement rédigea les statuts synodaux, mais encore traça les premiers linéaments de la Règle du Temple (3). î:

Déjà précédemment, l'attention de Bernard avait été appelée sur les Templiers. On connaît les origines de cet Ordre militaire, association d'abord laïque, née d'une p'ensée essentiellement chevaleresque. Quelques Français, au fier courage, en tête desquels il faut nommer Hugues de Payns (4) et Godefroid de . Saint-Omer, frappés de l'état de désolation et d'insécurité où, malgré les succès de la première croisade, se trouvait la Terre Sainte, entreprirent de leur propre mouvement de faire îa police des routes et des citernes, et de protéger les pèlerins contre les attaques des Sarrasins et des bandits

(1) Dans l'épîti-e 90, n" 2, Bernard assure qu'il a élé gravement malade : ita ut jamjam succidi metuerem; ailleurs nous lisons : febre redeunte, ita ut mori timerem, ep. 118. La maladie le retient à différentes époques, 8 septembre {ep. 86); Avent {ep. 446); au temps de la Septuagésime [Bern. Vita, iib. I, cap. xii, n" 59-60); Carême {ep. 89). Tous ces accidents paraissent antérieurs à-1128.

(2) Le concile s'ouvrit le jour de la fête de Saint-Hilaire, qui se célébrait alors le 13 janvier. Cf. épître 37 un peu postérieure au aoncile : de nostrainfirmUate vos sollicitîim, etc.

(3) Labbe, Concïïm, X, 923 etsuiv.; des G., XIY, 231-233; de Giivmn, La Règle du Temple, "^.11-20.

(4) Payns, arrond. et canton de Troyes, départ, de l'Aube,

iiOD VIE DE SAINT BERNARD.

qui infestaient le nouveau royaume de Jérusalem (1). Le roi Baudoin^ qui prisait fort leurs services (2), se les attacha en pourvoyant à leur nourriture et en leur assignant une demeure, d'abord dans son palais, puis dans le voisinage d'un couvent de Chanoines réguliers, sur remplacement même du temple de Salomon (3). De là leur nom de Templiers. Le caractère religieux de leur mission prenant de jour en jour à leurs yeux plus d'importance (4), ils s'engagèrent par un vœu solennel, formé en présence du patriarche de Jérusalem, à combattre les ennemis de Dieu, « dans l'obéissance, la chasteté et la pauvreté (5). » C'était joindre aux exercices laborieux de la vie militaire les obligations non moins rudes de la vie monastique.

Le recrutement du nouvel Ordre fut, à son début, fort pénible. Son nom parvint cependant de bonne heure en France. Mais l'idéal qu'il proposait à nos chevaliers avait quelque chose d'insolite, qui devait tout d'abord les surprendre; et il n'est pas sûr que l'abbé de Glairvaux, qui devait plus tard en faire un si brillant et sincère éloge, en ait du premier coup saisi toute la beauté. Lorsque le comte de Champagne, Hugues, abandonna son fief pour entrer dans l'Ordre en 1125, Bernard ne put s'empêcher de marquer l'étonnement que lui causait une pareille résolution. Il semble qu'il hésite à l'en féliciter. « Si c'est

(1) WiUelmus Tyrens., Hist., lib. XII, cap. 7; Gualt. Mapes, De Nugis curialmm, cap. 18, éd. Wright, 1850, p. 29.

(2) Hugues assiste Baudoin dans un traité contre Tyr, Fontes Rer. Austrisû, XII, n." 41, p. 94. Cf. Prutz, Entwicklung und Untergang des Tempelherrenordem, p. 4.

(4) Quoique l'association date de 1119, en 1123 Hugues de Payns signe encore comme laïque (Delaborde, Diplômes de N.-D. de Josa» phat, n" 12, p. 37).

(5) Guillaume de Tyr et Gualt. Mapes, loc. cit.

à cause de Dieu, lui écrit-il, que de comte vous êtes devenu chevalier, et de riche pauvre, nous vous en félicitons, comme il est juste... Mais penser que votre agréable présence nous a été enlevée par je ne sais quel jugement de Dieu, que nous ne pourrons plus vous voir même par intervalle, vous, dont nous aurions voulu n'être jamais séparé, c'est là un coup que nous ne supportons pas sans douleur. » Peut-être l'abbé de Clairvaux avait-il nourri secrètement Tespoir de donner lui-même asile à son bienfaiteur. Il ne serait pas difficile de retrouver dans sa lettre l'expression voilée de son désir et de ses regrets : « Avec quel plaisir nous aurions pourvu à la fois aux besoins de votre corps et à ceux de votre âme, s'il nous eût été donné de vivre ensemble! Mais puisqu'il en est autrement, il nous reste de nous consoler de votre absence en priant pour vous. » Bernard ne concevait sans doute pas encore qu'un prince décidé à entrer en religion pût préférer l'Ordre du Temple à l'Ordre de Giteaux. Mais il ne faut pas oublier que Hugues, qui sentait toujours un sang guerrier bouillonner dans ses veines, gardait, en se faisant Templier, cette glorieuse épée de chevalier que la Règle cistercienne lui eût ôtée. S'il n'était plus comte, il était toujours soldat et soldat de Dieu (1).

L'Ordre, après neuf ans d'existence\ (2), ne comptait

(.1) Bern. ep. 31. Sur la date de l'entrée de Hugues dans l'Ordre du Temple et sur sa mort, cf. d'Arbols de Jubainville, Histoire des comtes de Champagne,!!, 140-141, notes. Il semble qu'il n'existait plus à l'époque du concile de Troyes.

(2) Guillaume de Tyr (XII, cap. 7) semble rapporter l'origine des Templiers ad annum 1118. Mais, plus loin, il ajoute, à propos du concile dé Troyes ; cumque jamannis novem in eo fuissent proposito, nonnisinovem erant. Si l'ordre n'avait que neuf ans en 1128, — nono annot dit encore Guillaume, — il faut dé toute rigueur placer sa naissance en 1119. Cf. Hist. des G., XIV, 232 : anno 1128

encore que neuf membres. Ce fut probablement cette pénurie d'hommes qui poussa Hugues de Payns à quitter pour un temps la Palestine et a venir chercher en France, la terre classique de la chevalerie, de nouvelles recrues. Cinq compagnons d'armes l'assistaient à Troyes (1). L'approbation que l'Église allait donner à son œuvre par la voix d'un concile ne pouvait que favoriser le développement de la nouvelle institution. A vrai dire, la Règle des Templiers ne fut guère alors qu'ébauchée. Sauf les prescriptions qui regardent le vêtement et la nourriture, on emprunta à la Règle de saint Benoît tout ce qui pouvait convenir à des chevaliers. Le document connu sous le nom de Règle du Temple et divisé en soixante-douze articles fut-il rédigé dès cette époque? On ne saurait l'adtoettre. Quels articles remontent au concile, et quelle part revient à l'abbé de Glairvaux dans leur rédaction? Il est impossible de le déterminer (2). Tout ce que nous savons, c'est que les Templiers firent vœu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, et que pour marque distinctive ils durent porter le manteau blanc : la croix rouge semble ne leur avoir été accordée que plus tard (3). Tout luxe leur fut interdit. Pour nourriture, ils eurent droit aux aliments gras trois fois par semaine : mais leurs Jeûnes étaient fort rigoureux, eu égard aux fatigues

ab incarnato Dei Filio, ab inchoatione predictx militîx nono. Il est donc fort étonnant que M. de Curzon {ouv. cit., p. 13, note) place la fondation de l'Ordre du Temple en 1118.

(1) H. des G., XIY, 232.

(2) « Ego Jbhannes Michaelensis presentis paginée, jussu concilil ac venerabilis abbatis Clareyallensis Bernardi, cui creditum ac debitum hoc erat, humilis scriba esse divina gratia merui. » Jean Michel semble parler d'une Règle au moins ébauchée : « Placuit... ut consilium... scripto commendaretur, » etc. Hist. des G., XIV, 232, Cf. Prutz, ouv. cif.,p. 7-10.

(3) De Curzon, ouv. cit., p. xxv.

BERNARD ET LES TEMPLIERS. Âô'à

qu'ils devaient endurer; ils jeûnaient tous les vendredis, de la Toussaint à Pâques, et la veille des grandes fêtes ; ils faisaient aussi deux carêmes par an, Tun de la Saint- Martin de novembre à Noël, l'autre du mercredi des Cendres à Pâques (1). Cette Règle primitive, dont la teneur exacte et complète nous échappe, fut soumise au Pape Honorius (2). Nous ne connaissons pas de bulle qui la confirme. Du reste le texte en est toujours resté un peu flottant; et le pape Alexandre lïl reconnaissait encore en 1163 que le grand maître de l'Ordre avait le droit de le modifier, avec le consentement de son Chapitre (3). 11 est fort possible qu'Honorius n'ait fait qu'approuver de vive voix les règlements codifiés au concile /de Troyes (4). Toutefois le but de Hugues de Payns était pleinement atteint. Parmi les partisans de son œuvre, il comptait désormais, outre le roi et le patriarche dé Jérusalem, le

(t) Cf. Règle du Temple, n»' 10-13 du texte latin, n" 26-28 du texte français; de Curzon, p. 35-37. Ces prescriptions remontent très vraisemblablement à l'origine de la Règle.

(2) Cf. Prutz, ouv. cit., p. 10. Selon cet auteur, la Règle, d'abord composée en français, fut traduite en latin pour la cour de Rome, et on y remarque certains traits qui prouvent dass sie in der papsilichen Kanzlei ihre Form erhalten Jiat. Tout cela est bien conjectural.

(3) « Easdem quoque consuetudines a vobis aliquanlo tempore servatas et scnjpfo firmatas, nonnisi ab eo qui Magister est, consentiente saniori parte Capituli, liceat immutari . » Jafië, Regesta, n° 10897; cf. Règle du Temple, texte français, n» 73, p. 71.

(4) Si la lettre attribuée au roi Baudoin (évidemment JBaudoin II) est authentique (Henriquez, Fasciculus SS, ord Cisterc. ,lih. ï, dist. IV, p. 72), l'abbé de Clairvaux /fut invité, vraisemblablement entre l'année 1128 et 1131, à rédiger définitivement la Règle des Templiers : « Fratres Templarii... certam vilse normam habere desiderant... Constitutiones Templariorum taliter condite, quod a strepitu et bellico tumultu non dissenliant, » etc. Manrique rapporte cette lettre à l'année 1139 [Annal. Cisterc., I, 375). Mais il n'en a connu qu'une traduction en portugais qui porte en titre le nom de Foulques au lieu de celui de Baudoin. Le document est probablement apocryphe.

souverain pontife, l'Église de France et l'abbé de. Clair-' / V, vaux. Toutes ces forces combinées n'étaient peut-être pas de trop pour assurer l'avenir de l'Ordre : car, il ne faut pas l'oublier, des moines-chevaliers, c'est-à-dire des religieux prêts à verser le sang par vocation, c'était là une nouveauté propre à dérouter certains esprits, même au douzième siècle, le siècle des croisades. L'Église qui avait toujours professé pour la guerre une sainte horreur et qui criait au nom du Christ : « Celui qui se ser- | vira de l'épée périra par l'épée, » allait-elle donc renier tout un passé de traditions glorieuses et ses principes de paix? L'Église en somme ne reniait rien; mais ne pouvant empêcher la guerre, elle avait fait du soldat, d'abord un chrétien, puis un moine, afin d'en faire un saint. Assurément, nous sommes loin des temps où un Origène €t un TertuUien condamnaient l'état militaire comme un métier incomparable avec le caractère et la dignité du chrétien (1). Après de longues hésitations et d'inévitables tâtonnements, la véritable pensée de l'Église sur la guerre et l'homme de guerre a été nettement formulée par saint Augustin, lorsqu'il a dit : « Sur l'ordre de Dieu ou d'une autre autorité légitime, certaines guerres peuvent être entreprises par les bons (2). » L'Église évidemment n'autorise pas les guerres injustes ; et le même saint Augustin a flétri d'un mot les œuvres des conquérants : « C'est du brigandage en grand, » grande la-

(1) Origène, Contra Celsitm, Migae, P. G., t. XI, col. 1155; TertuUien, De Corona, cap. xi, Migne, P. L., t. II, col. 91-92; cf. De Idololatritti ibid., t. I, col. 690-691. Sur ranlimilitarisme chez les chrétiens des premiers siècles, voir Vacaadard, La question du ser vice militaire chez les premiers chrétiens, dans Études de critique, 2* série, Paris, Gabalda, 1910, p. 129 et suiv.

(2) Contra Faudum, ap. Migne, XLII, 447. Cf. ep. 119, ad Optatum, Migne, XXXIII, 855-856.

BERNAllD ET LES TEMPLIERS. Z^kl

trocinium (1). C'est pour tenir en respect ces brigands de tout ordre et de toute condition, q^ie le moyen âge a honoré l'art militaire et institué la chevalerie chrétienne. « Forcée de tolérer les guerres qu'elle abhorrait, FÉglise organisa contre elles, à travers l'histoire, toute une série d'obstacles superbes et souvent victorieux. La paix et la Trêve de Dieu sont peut-être les plus connus; la chevalerie est le plus beau (2). » Sans doute la chevalerie, germaine d'origine, conserva quelque temps des coutumes grossières et brutales; à vrai dire, elle ne sut jamais s'en débarrasser complètement; mais sous la discipline de l'Église, elle adopta insensiblement des règles et des usages qui ont fait des soldats sans peur et sans reproche et qui forment comme le code de Thonneur chrétien (3). Dans la pensée du moyen âge, la chevalerie n'est que la force armée au service de la faiblesse et du droit désarmés. Défendre les veuves, les orphelins et, entre toutes les saintes causes, l'Église de Jésus- Christ contre les violences des puissants et surtout contre la cruauté des païens et des hérétiques, telle est sa particulière et glorieuse mission. Dans la Chanson d'Antioché, les chevaliers sont appelés li Jhesu Chevalier, et le vieux trouvère complète sa définition en ajoutant : « cil qui Damedieu servent de loïal cuer entier (4). » Nous n'avons encore affaire ici qu'à des laïques; mais que ces laïques s'avisent un jour de mettre leur courage et leurs exploits, leur vie tout entière, sous la garde d'une règle monastique et nous verrons fleurir « la che-

(1) De Civitate Dei, lib. IV, cap. vi, ap. Migne, XLI, 116-117. (2) Gautier, La Chpvalerie, p. 6.

,; (3) Sur le code de la chevalerie, tiré des Chansons de Geste, voir Gautier, OMV. ceY., p. 29-100.

(4) Za Chanson d'Antiocke, éd. Paris, IF, 153.

Valérie de Dieu (1). » Tels sont les chevaliers du Temple; avec eux l'idée du soldat chrétien se trouve éminemment réalisée; TÉglise ne pouvait donner un caractère plus ^ élevé et plus saint au terrible métier de la guerre.;

Un tel idéal pouvait rester longtemps ignoré ou méconnu de la féodalité. Hugues de Payns ne se le dissimulait pas. Aussi se tourna-t-il comme d'instinct vers l'abbé de Glairvaux poiir le mettre dans ses intérêts. Quel autre était plus capabîie de proposer la Règle du Temple à la noblesse française? Chevalier de race, il était moine par un choix de sa liberté; mais quand il maniait la plume, on aurait cru qu'il brandissait une épée (2). Rien de plus propre qu'un tel geste à frapper l'âme des chevaliers; du douzième siècle.

Bernard consentit à faire « Téloge de la nouvelle chevalerie, » et il en prit occasion pour donner une vive et terrible leçon à « la chevalerie du douzième siècle. »

Il lui fallait d'abord justifier l'usage de l'épée et le métier de soldat aux yeux des timides et des indécis. A la suite de saint Augustin il s'écrie : « Il n'y a pas de loi qui défende au chrétien de frapper du glaive. L'Évangile recommande aux soldats Ja modération et la justice; mais , il ne leur dit pas : « Jetez bas vos armes et renoncez à la « milice (3). » Ce qui est défendu, c'est la guerre inique, c'est surtout la guerre entre chrétiens. « Tuer les païens

(1) « Dei militia. » Bernard., De lande novss milUiîJS, cap. iv, n» 7. • . ' ' .

(2) « Serael et secundo et tertio, ni fallor, petiisti a me, Hugo chaïissirae, ut tîbi tuisque commilitonibus scriberem exhortationis sermonem ; et adversus hostilem tyrannidem, quia lanceam non licéret, stilum vibrarem » etc. Bern., De laude novœ militise, Vrolog.

(3) De laude novae militiab, cap. m, n° 5; cf. Augustini ep. 38, ap. Migne, XXXIII, 531. Sur la guerre et l'homme de. guerre^ tels .que les conçoit l'Eglise, cf. Gautier, ouv. cit., p. 2-14. , '^

serait même interdit, si on pouvait empêcher de quelque autre manière leurs irruptions et leur ôter les moyens d'opprimer les fidèles. Mais aujourd'hui il vaut mieux, les massacrer, afin que leur épée ne reste pas suspendue sur la tête des justes et afin que les justes ne se laissent pas séduire par l'iniquité. Disperser ces gentils .qui veulent la guerre, retrancher ces ouvriers d'iniquité qui rêvent d'enlever au peuple chrétien les richesses renfermées dans Jérusalem, de souiller les lieux saints et de posséder en héritage le sanctuaire de Dieu, quelle plus noble mission pour ceux qui ont embrasse la profession des armes! Allons! que les enfants de la foi tirent les deux glaives contre les ennemis (1)1 » L'Ancien Testament même semble approuver le but que se propose la nouvelle chevalerie (2). Faut-il une plus haute approbation? « Le prince, le chef des chevaliers, s'arma un jour, non du fer, mais d'un fouet pour chasser les vendeurs du Temple. » C'est à son exemple que les chevaliers qui habitent avec armes et chevaux dans l'emplacement du Temple empêchent les infidèles de souiller les Heux saints (3).

ta niission des Templiers ainsi justifiée, leur état n'en était pas moins une nouveauté étonnante ; or, c'est cette nouveauté même que l'abbé de Clairvaux entreprend de glorifier. « Le monde, dit-il, était plein de moines » et de chevaliers (4); ce qu'on n'avait pas vu encore et ce qui est un plus beau spectacle, c'est l'alliance de ces deux

(1) De laude novse militix, cap. m, n"" 4 et 5. - (2) « Crebra veterum attestatibne nova approbatur militia. » Ibid., 11° 6.

(3) « Ipse quondam militunt Dux vehementissime inflammatus, » etç» De laude novx militise, cap.- v, n" 9.

(4^.« Novuin militiîB genus... cum plenus nionachis cernatur mun-. dus, » etc. /ôîdj, cap. I, n° 1.

Ordres, ce sont des chevaliers menant la vie des moines. Pour rendre plus vivant le tableau qu'il va tracer de la nouvelle institution, il établit un parallèle entre la chevalerie du siècle et la chevalerie de Dieu. Tout diffère entre elles, le costume, la vie et les mœurs, tout, jusqu'à la mort même.

Bernard voit dans le luxe des chevaliers de $on temps un abus intolérable. Il est certain que nos barons le poussaient à l'extrême; chevaux, harnais, vêtements, rien ne leur paraissait trop précieux ni trop riche. Pour parer leurs chevaux ils n'épargnaient ni l'or, ni l'argent, ni la soie. L'émail, la nielle et l'or décoraient les arçons de la selle ; les housses et les couvertures ou sous-selles étaient de paile, c'est-à-dire de la soie la plus chère; étriers en or fin, rênes d'orfrois , freins en or et ornés de pierres précieuses, telle est la peinture que nous font de concert les Chansons de Geste et l'abbé de Glairvaux; le poitrail surtout, sorte de collier du cheval, était travaillé à souhait pour le plaisir des yeux et celui des oreilles ; « mil escheletes d'or j pendent lés a lés (1). »

La parure du cavalier ne le cédait pas en éclat à celle du cheval. Nos barons voulaient mettre de l'art, et à coup sûr ils mettaient de la coquetterie dans tout leur costume, depuis le heaume jusqu'à la chemise. L'abbé de Clairvaux leur reproche de porter une longue chevelure qui leur tombe sur le front et sur les tempes (2). Leur heaume ou casque d'acier, de forme ovoïde ou conique, souvent

(1) Gui de Bourgogne, vers 2333-2334. « Eschelettes » genre castagnettes. Sur les chevaux et les harnais, voir Gautier, otiv. cit., p. 722- 732, note; cf. Bernard, De laude nôvx militise, ca^piii, n° 3; cap. iv, n" 8;ep. 2, n" II; ep. 457.

(2) « Femineo ritu comam nutritîs. » De laude novx militix, cap. Il; cf. Chron. Blandiniense: « More militum comas nutrientmm ac plecténtîum. » H. des G., Xtv, 19, ad ann, 1137.

ciselé et orné de pierreries, avait pour cimier une boule de métal ou de verre coloré (1). Trois vêtements principaux, outre les braies, couvraient et protégeaient le corps du chevalier, la chemise, le haubert et le manteau; nous ne parlons pas du pélisson et du bliaut qui étaient plus spécialement des habits de parade et d'intérieur» te chainse ou chemise était, comme aujourd'hui, un vêtement de dessous, mais il se portait par-dessus les braies. De là la tentation bien naturelle d'en faire une parure. Où la vanité ne va-t-elle pas se loger? On en vint à confectionner des chemises à longues traînes et à manches bouffantes : ce sont les pans flottants de/cette robe singulière qui figurent dans un certain nombre de dessins équestres du douzième siècle, et qui, « comme deux bannières de toile blanche, voltigent autour des jambes du cavalier (2). » L'écu, vers cette époque, cesse d'être rond et reçoit la forme oblongue, « il est découpé de manière à couvrir depuis l'épaule jusqu'au pied le cavalier assis en bataille. » Il est bombé sur sa face extérieure; « des lions, des aigles, des croix, des fleurons aux couleurs éclatantes ou même des représentations de batailles » y forment une décoration de fantaisie. Au milieu se détache en relief l'antique «rnôo des boucliers romains et gaulois, la boucle qui devait donner son nom au bouclier. Cette proéminence est formée d'une armature de fer assez large; elle est dorée. Dans les écus riches,

(1) Sur le heaume, cf. Gautier, ouv. cit., p. 721-722, note.

(2) Sur la chemise, Gautier, ouv, cit., p. 408-409, note, et p. 718- 719, notes; J. Quicherat, iïïs^oire du Costume en France, p, U1-H8. M. Gautier incline à croire contre Quicherat que la jupe flottante et à longues manches n'était pas la chemise-, mais saint Bernard est formel : « Longis ac profusis cam«sm propria vobis vestigia ob?olvitis ; delîcatas ac teneras manus amplis et circiiinfiuentibus manicis sepelilis. )) De laude novx mititix, c&\). n.

on réserve un creux au centre de l'armature de fer et on y place une boule de métal précieux ou quelque pierre :fine.(l).:\^ /.. ,: ,

C'est dans cet appareil superbe que les chevaliers du douzième siècle se présentaient au regard ébloui de l'abbé de Glairvaux. Tant d'apprêts, tant de soie, d'or et de pierres précieuses devaient inévitablement scandaliser un homme hostile par nature et par vocation au luxe et à la vanité. « Eh quoi, s'écrie-t-il, sont-ce là les insignes de la chevalerie, n'est-ce pas plutôt des parures de femmes? Croyez- vous donc par hasard que le glaive de l'ennemi respectera l'or, épargnera les pierres précieuses, ne saura percer la soie? N'avez- vous pas appris par une expérience de chaque jour que trois vertus entre toutes conviennent à l'homme de guerre : il faut qu'il soit clairvoyant, pour ne pas se laisser surprendre, léger à la course et prompt à frapper. Or, quoi déplus contraire à ces qualités que cette chevelure qui vous couvre les yeux à la façon des femmes, ces longues chemises traînantes qui vous embarrassent les jambes, ces longues manches flottantes qui vous emprisonnent les mains (2) ? » . Combien plus sages et plus avisés sont les chevaliers du Temple I Ce n'est pas la chevelure qui gène leurs regards : la Règle veut qu'ils la coupent ras, « afin qu'ils puissent ordonéement esguardér devant et derrière (3). » Dans tout leur costume, ce qui les dislingue, c'est l'uniformité de couleur, que l'air, la chaleur et la poussière

(1) Sur l'écu, cf. Gautier., iôid., p. 713-716, note. « Depingitis clypeos. » Bern., loc. cit. « Clypeos deferunt optime deauratos... Bella et conflictus équestres depingi faciuntîïi sellis et clypeis. » Pétri Blesensis cp. 94.

{2) Bern., De lande nov3S mililiœ, c&p. 11. -.f

(3) Règle du Temple^ de Curzon, p. 32. « Capillos tondent. » Bern., J>e laude novœ milit.^ cap. iv, n" 7. ^

BERNARD ET LES TEiMPLlERS. 247

ont donnée à leur haubert et à leur visage : l'Orient les a brunis (1). Pas de chemises ni de robes ridicules. « Le , drapier veille à ce que eles soient ne trop longes, ne trop cortes, mais à la mesure de ceaus qui les doivent user (2j. » A plus forte raison leur armure sera-t-ellè simple et sans éclat; il suffit qu'elle soit solide. Tel encore, le harnais de leurs chevaux : la Règle « défend de tout en tout que nul frère n'ait or ne argent en son frain, ni en ses estriers, ni en ses espérons... Se il avient que tel vieill arnois doré lor soit doné en charité, que l'or ou l'argent soit descôlouré, (afin) que beauté resplendissable ne soit veue (3). »

De telles prescriptions étaient fort du goût dé l'abbé de Glairvàux. Mais en les proposant comme règle de conduite à tous les barons de son époque, il risquait assurément de perdre sa peine.

Bernard examine avec le même esprit et juge avec la même sévérité les occupations quotidiennes « des chevaliers du siècle. » La chasse, les jeux et les jongleries . prenaient souvent une bonne part de leurs jpurnées. «Il ne connaît pas la société du moyen âge, a dit un érudit moderne, celui qui ne sait pas jusqu'à quel point nos pères aimaient la chasse.- C'était, après la guerre, leur passion, leur vie (4). » Les païens ou les brigands défaits, ils n'avaient pas d'ambition plus haute que de pouvoir dire comme le héros d'une Chanson de Geste : « Je sais muer les éperviers; je sais chasser le sanglier et le cerf;

" (1) « Pulvere foèdi, lorica et caumate fusci. » Bern., loc. cit.

(2) Règle du Temple, de Gurzon, p. 30.»

(3) Règledu Temple, àeCmzon, p. 54-55. « Equos habere cupiuDt non coloratos aut phaleratos. » Bern., ouv. cit.f cap. iv, n° 8. Nous avons invoqué lé témoignage de cette Règle, bien que le texte n'en ait «té rédigé que plus tard. Sur les points en question le texte est sûrement conforme à la discipline primitive.

(4) Gautier, i«(7Ae«flZer*fi> p. 173-184, 702-704.

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je sais sonner du cor, quand j'ai tué la bête ; je sais donner la curée aux chiens (1). »

Leurs soirées étaient plus spécialement consacrées aux jeux et aux jongleries. Les jeux préférés de la noblesse féodale étaient les échecs et les dés; les échecs surtout passionnaient jeunes et vieux, hommes et femmes. On y jouait de l'argent. Les héros de nos Chansons de Geste mettent pour enjeu des sommes folles. La dépense ne faisait qu'alimenter ce qu'on a si bien appelé « la . fureur du jeu, » déjà si violente par elle-même. Aussi n'était-il pas rare de la voir dégénérer en querelle ou même en voies de fait (2).

Après le jeu, la danse; puis venait le tour des jongleurs avec leurs « vielles, » leurs « cifonies, » leurs « salterions, » etc. Mais c'était moins par la musique que par leurs récits et leurs farces qu'ils s'ouvraient un accès dans les châteaux. On distingue nettement deux sortes de jongleurs : à côté des graves trouvères qui ne savaient réciter que des Vies de saints ou des Gestes de chevalier, commencent déjà à pulluler des petits chanteurs de fabliaux impurs ou de contes obscènes, des devins ou mages, des clowns cabriolants et jonglants qui, pour quelques heures d'hospitalité et quelque menue monnaie, font profession d'amuser l'oisiveté de la noblesse féodale (3).

(1) Huotb de Bordeaux, r. 7403-7406.

(2) Sur les jeux d'échecs et de dés, cf. Gautier, ouv. cit., p. 173- 175, 184, 231, 364, 652-654.

(3) « Mimos et magos et fabulatores, scurrilesque cantilenas, atque ludorum spectacula. » Bern., De laude novx militix, cap. iv, n" 7. « More joculatorum et saltatorum qui, capite misso deorsum pedibusque sursum erectis, prseter bumanum usum, stant manibus vel incedunt et sic ia se omnium oculos defigunt... Ludus de theatro, qui femineis t'œdisque anfractibus provocet libidiuem, actus sordides re-

Ùl ces scènes de châteaux, à ces mœurs des chevaliers du siècle, Bernard oppose le spectacle des mœurs et des occupations journalières des Templiers. Quelle dignité dans leur viel Ici plus de boulîonneries, plus de jeux où la morale soit offensée. La chevalerie nouvelle « ferme l'accès de sa maison aux mimes, aux mages et aux jongleurs; elle déteste les échecs et les dés; la chasse à courre lui fait horreur; même la chasse à l'oiseau est pour elle sans charme. » Au lieu de ces exercices frivoles, elle « emploie les rares moments de répit que lui laisse la guerre, à recoudre des vêtements déchirés, à réparer des harnais endommagés et à se forger ides armes. » La prière liturgique prend le reste de sa journée, les échos du Temple ne connaissent pas « les éclats de rire, » mais ils répètent les sons des psalmodies sacrées (1).

Dans les combats, quel contraste encore entre les deux chevaleries! Est-il possible que l'une et l'autre envisagent la mort et l'affrontent avec la même confiance et la. même sécurité? Songeons que la guerre juste seule est approuvée de Dieu. « Or, il n'y a guerre juste, dit saint Augustin (2), que lorsqu'on se propose de punir une violation du droit; quand il s'agit par exemple de châtier un peuple qui se refuse à réparer une action mauvaise ou à restituer un bien mal acquis, » Ajoutons le cas odieux d'une invasion qu'il est toujours légitime de repousser. Mais de tels cas sont rares. Combien souvent nos cheva» liers versaient-ils leur sang pour des motifs futiles, sinon inavouables! L'abbé de Glairvaux ne trouve pas d'expres-

prœsentet, » etc. Bern,, ep. 87, n« 12. Cf. Gautier, ouv. cit., p. 655- 657, note,

(1) Bern., De laude nové militiœ, cap. iv, n° 7 ; cf. Règle du Tem-' i)i!e, de Curzon, p. 56-57, et passim.

(2) Quœstiones in Heptateiichum, VI, Migne, XXXIV, 731.

sions assez fortes pour flétrir l'abus des guerres privées et des tournois. Le récit des guerres privées du douzième siècle n'est pas à faire, nos chroniques en sont pleines ; il est indubitable que c'était là une des grandes plaies du régime féodal. Les tournois, sous couleur d'exercice chevaleresque, n'étaient pas moins dangereux; après avoir été de véritables mêlées sanglantes où deux armées se heurtaient à heure fixe l'une contre l'autre, ils finirent par devenir les joutes où chaque combattant n'avait affaire qu'à un seul adversair^ mais sous cette forme adoucie, que de périls encore! mmeamentum hostile^ dit un chroniqueur ; jowies mortelles, "dit un autre : on ne peut guère se les représenter sans effusion de sang et sans mort d'hommes. L'Église et saint Bernard n'avaientils pas raison de tonner contre des jeux aussi meurtriers où "se répandait uniquement par bravade le sang généj'eux de la noblesse française (1)?

« Triste combat, écrit l'abbé de Clairvaux, que celui qui a pour principe un coupable désir d'agrandissement où un vain amour de la gloire! En pareil cas, donner la mort ou la recevoir n'est ni sûr (2) » ni glorieux. La gloire militaire ne se mesure pas sur la violence des coups que l'on porte, mais sur la justice de la cause que l'on défend, « Si votre cause n'est pas juste, si votre intention n'est pas droite, » vous allez à la honte et non pas à l'honneur. « Votre but n'est-il pas de tuer votre . adversaire? Or il se peut que vous soyez tué vous-même. Dans les deux cas, vous êtes coupable d'un meurtre. Vous ;

(1) Bern., De laude novx militids, cap. n; cf. cap. i. Sur les tournois, voir Gautier, ouv. cit., p. 673-702. Même en plein JreizièmV siècle, il y eut tel toarnoi où périrent plus de soixante combattants.

(2) « Talibus ex causis neque .occidere neque pccumbere tutum est. » De laude novas milUise, cap. n.

n'avez d'autre alternative que de mourir homicide ou de vivre homicide. Mais victorieux ou vaincu, mort ou vif, il est triste d'être homicide (1). »

Tout autre est le cas des Templiers. « Ils peuvent combattre les combats du Seigneur, ils le peuvent en toute sécurité, les. soldats du Christ. Qu'ils tuent l'ennemi ou meurent eux-mêmes, ils n'ont à concevoir aucune crainte ; subir la mort pour le Christ ou la donner, loin d'être • criminel, est plutôt glorieux. Le Chevalier du Christ tue en conscience et meurt tranquille; en mourant, il travaille pour lui-même ; en tuant, il travaille pour le Christ. Ce n'est pas sans raison qu'il porte un ^glaive; il est le ministre de Dieu pour le châtiment des méchants et l'exaltation des bons. Quand il tue un malfaiteur il n'est pas homicide, mais (excusez le mot) màlicide, et il fai;i| voir en lui le vengeur qui est au service du Christ et Je ^léfènseur du peuple chrétien. La mort des païens fait sa gloire,, parce qu'elle est la gloire du Christ; sa mort est triomphante » à l'envi d'une victoire, « parce qu'elle l'introduit au séjour des récompenses éternelles (2). » « Si mourir en Dieu est un heureux sort, combien n'est-il pas plus heureux encore de mourir pour Dieu (3)1 »

Dans ce long parallèle entre « la chevalerie de Dieu et la chevalerie du siècle, » l'abbé de Clairvaux semblé n'avoir voulu marquer que des contrastes. Il est pourtant aisé de discerner une qualité, une vertu commune à l'une et à l'autre; c'est le courage et la confiance en Dieu. Le témoignage que le Traité /?« laude novœ militiœ reiid sur ce point aux Templiers se retrouve presque dans les mê-

(1) De laude novse militias, cap. j, n° 2.

(2) /6i(Z., cap. m, n" 4. ->

(3) « Si beati qui in Domiop moriuntur, num miilto magis qui pro Domino moriuntur?.» i6^ei., cap. i,n'' 1.

mes termes, à l'adresse de nos barons, dans les Chansons àe Geste.

Un auteur du même siècle, postérieur à saint Bernard, fait de la chevalerie de son temps une tout autre peinture; il n'est pas loin de traiter les barons de poltrons et de couards (1). Son tableau est sûrement chargé. Entrer dans la chevalerie au douzième siècle équivalait à « jurer de ne jamais reculer d'un pas devant les païens (2). » Si la réalité ne répondit pas toujours à ce fier engagement, la couardise n'en resta pas moins aux yeux de tous la honte suprême : « Mieux vaurais être mors que coars appelés (3), » disaient nos chevaliers. Et cette formule n'avait rien qui sentit la vulgaire bravade. Quand leur cause était sainte, ils étaient persuadés que la Providence veillait sur eux et leur donnerait la victoire : « Qui en Dieu a fiance, il ne doit être mas (4). » Judas Maccabeus se trouve un jour avec cent hommes devant vingt mille ennemis; son espérance ne bronche pas et fiance a que Dex li aidera (5). Dans un autre poème, Guillaume Fier-àbras résiste seul à cent mille Sarrasins (6). Ce sont là sans doute des exploits imaginaires. Mais c'est de cette trempe au moins que nos barons concevaient leur héros idéal, et tels, trait pour trait, l'abbé de Clairvaux nous dépeint les chevaliers du Temple.

(1) « Clypeos deferunt optime deauratos, prxdam potius hostium cupientes, quant certamen ab hostibus, et eos deferunt, ut ita loquar, vlrgines et intactos. Bêlla tamen et conflictus équestres depingi faciunt in sellis et clypeis, ut se quadam imaginariavisione délectent in pugniSy quas actualiter ingredi aut viderè non audent, » Pétri Blés., ep. 94.

(2) Covenans Vivien, v. 13-19 ; cf. AUscans, v. 909-910.

(3) Élie de Saint-Gilles, v. 724.

(4) Jérusalem, éd. Hippeau, p. 6; cf. Garin le Loherains, I, 18.

(5) Auberon, v. 130.

(6) AUscans, éd. Guessard et de Montaiglon, v, 868 et suiv.

« Quand ils vont à l'ennemi, dit-il, ils s'imaginent qu'ils se précipitent sur un troupeau de brebis; ils ne craignent pas le nombre. Ils savent qu'il ne faut pas présumer de ses forces, mais ils espèrent que la vertu du Seigneiir des armées leur donnera la victoire. A l'exemple de Judas Machabée, ils croient que devant Dieu il n'y a pas de différence entre une grande et une petite armée, et que ce qui donne la victoire, ce n'est pas le nombre des soldats, mais laforce d'en haut. Maintes fois ils en ont fait l'expérience; on pourrait presque dire que l'un des leurs a poursuivi mille ennemis et que deux d'entre eux ont mis en fuite dix mille Sarrasins. Ces homme'& plus doux que des agneaux deviennent alors plus féroces que des lions, etje ne sais si je dois les appeler des moines ou des chevaliers; peut-être faut-il leur donner les deux noms à la fois : car il est manifeste qu'ils joignent à la douceur du moine le courage du chevalier. Tels sont les servants que Dieu s'est choisis parmi les forts d'Israël-, pour monter la garde autour du lit du véritable Salômon, autour du Saint- Sépulcre (1). »

Le choix de Dieu qui réjouissait tant l'abbé de Glairvaux paraîtra peut-être légèrement bizarre à notre siècle sceptique. A l'heure où Bernard écrivait son traité, le flot, qui portait vers le Temple la chevalerie du siècle, eritra'înait dans son cours bien des scories impures. Parmi les nouveaux chevaliers de Dieu, il fallait inscrire des bandits de toute sorte : « scéléraits, impies, ravisseurs, sacrilèges,

(l) De iaude novae miliUae, cap. iv, n^ 8. « Cernuntur et agnis mitiores et leonibus ferociores, ut pêne dubitem quid potius censeam appellandos monachos yidelicet aa tailites t nisi quod ntrumque forsan corigruéhliùs, » elc. Pierre le Vénérable dit également, en parlant des Tempîieré : « Estismonâchi virtutibus, milites actibûS. » Lib. VI, ep. 26, ap. Mîgne, t "CLXXXIX, p. 434.

homicides, parjures, adultères, » tels sont les noms peu flatteurs que l'abbé de Glairvaux applique au plus grand nombre. Singulier recrutement d'une milice chrétienne et monastique! Et pourtant le pieux abbé s'en félicitait hautement. « Il y a là, disait-il, un double avantage; le départ de ces gens-là est une délivrance pour le pays, et l'Orient se réjouira de leur arrivée à cause des services qu'ils pourront lui rendre. Quel plaisir pour nous de perdre de cruels ravageurs ! et quelle joie pour Jérusalem de recevoir de fidèles défenseurs I C'est ainsi que le Christ sait tirer vengeance de ses ennemis; c'est ainsi qu'il sait triompher d'eux et par eux. Il transforme ses adversaires en partisans; d'un ennemi il fait un chevalier, comme jadis d'un Saul persécuteur il a fait un Paul apôtre (1). » La comparaison n'a rien que d'honorable pour les scélérats, les impies, les adultères du douzième siècle. On peut douter qu'ils aient tous passé, comme l'insinue l'ab'bé de Clairvaux, par le chemin de Damas, pour se rendre à Jérusalem. On ne voit pas cependant qu'une fois enrôlés dans la milice du Temple, ils y aient fait mauva:ise figure. Si l'introduction de tels soldats dans une armée de moines avait ses dangers, il est probable que ces dangers ne se révélèrent que plus tard, quand la première ferveur de l'Ordre fut passée. Il ne faut pas oublier qu'à côté de ces convertis figuraient des chevaliers d'élite, qui donnèrent à l'Ordre naissant tout son lustre. Tel, par exemple, André de Montbard, oncle maternel de l'abbé de Clairvaux, qui devint le cinquième grand maître du Temple (2) ; tel encore le fils d'André de Baudement, Guillaume, qu'une

(.1) te lande novse miliUse, vA'p. \i n* 10.

(2) M. Jobin (p. 606-609) cite deux chartes de 1165, où André de Montbard signe en qualité de « Magister Templi. » Cf.Bern.,ejp. 350, où il est question d'un autre de ses parents devenu Templier.

-bJllUJNAKll lîT LiSH XlSlUi'J-.liSHS. Ziii)

charte de 1133 nomme miles Dei templique Salomonis (1), et. taat d'autres barons du même rang.

Le concile de Troyes avait ouvert pour l'œuvre de Hugues de Payns une ère de prospérité. « L'^Ioge^» qîxe^Ber^: nard fit « de la nouvelle chevalerie, » répandu avec soin dans tout l'Occident, accéléra encore le mouvement qui entraînait la noblesse vers les lieux saints (2); et au temps où Guillaume de Tyr écrivait son histoire, l'Ordre comptait à Jérusalem environ trois cents chevaliers, sa.ns comprendre les écuyers ou frères servants (3). Le branle était donné; avant la fin du siècle on verra s'établir, sur le modèle des Templiers, divers autres Ordres militaires, l'Ordre Teutonique, les Ordres de Galatrava, d'Âlcantara, de Saint-Jacques de Compostelle, d'Avis et de l'Aile,

(1) Bibl. de l'école des Chartes, ann. 1858, p. 185.

(2) Cf. Prulz, ouv. cit., p. 14-17; Luchàire, Manuel de9 InH' fTO/Hç.^ p. 111-112, note.

(3) Guillaume de Tjr, Hist., lib. XII, cap. 7.

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