‹ Vie de Saint Bernard, abbé de Clairvaux [microform]Chapitre 51 sur 118 · PREMIERS RAPPORTS DE BERNARD AVEC LE POUVOIR CIVIL · texte numérisé non relu

PREMIERS RAPPORTS DE BERNARD AVEC LE POUVOIR CIVIL

Thibaut^de Champagne.

La ville de Troyes, d'où l'Ordre' des Templiers avait pris son essor, avait alors pour comte l'un dés plus puissants seigneurs féodaux de la France; Thibaut qui avait recueilli l'héritage de Hugues, devenu chevalier du Temple, tenait à la. fois dans sa main la Champagne et le comté de Blois. Son domaine équivalait au domaine royal, s'il ne le dépassait en étendue (1). Fils d'Étienne- Henrî, comte de Blois, mort glorieusement en Terre sainte à la bataille de Ramla (27 mai 1102), petit-fils de Guillaume le Conquérant par sa mère Adèle, neveu par conséquent de Henri P^ roi d'Angleterre, frère d'Etienne comte de Mortain et de Boulogne qui devait succéder à Henri en 1135, frère d'Henri, d'abord moine à Cluny,

(1) Vers 1152, on comptait deux mille trente fiefs qui relevaient du comte de Champagne (d'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, II, 424). En 1124, Thibaut se rendit à une convocation du roi avec une armée de 8.000 chevaliers (Suger, Yita Ludovici Grossi, ap. Bouquet, XII, 51, note d].\

puis évéque de Winchester, Thibaut, quatrième du nom comme comte de Blois et deuxième du nom comme comté de Champagne, était par son. origine aussi bieîi que par sa puissance l'un des plus redoutables vassaux dé la couronne. Il était né vers 1094; mais,, dès son adolescence et à peine armé chevalier, il avait montré de quelle vigueur son bras était capable. Plus d'une fois le roi de Finance avait eu à lutter, sans pouvoir la réduire, contre l'humeur batailleuse de son jeune vassal. Le naufrage de la 5^anc/ie-iVe/ (25 novembre 1120), qui ravit à Thibaut une sœur, un beau- frère et quatre cousins ou , cousines, semble avoir déterminé dans ses sentiments une transformation profonde et singulièrement adouci son caractère. La piété, que sa mère avait entretenue en lui avec un soin, infini, prit tout à coup le dessus et marqua désormais toutes ses œuvres. Il faillit même se faire moine vers 1123 ; et ce ne fut que sur les conseils de saint Norbert qu'il, garda son fief et prit femme. En 1124, il est à la tête de l'un des principaux corps de l'armée française, destinés à défendre le territoire contre l'invasion allemande. A partir de ce jour, ce fut surtout à des œuvres de paix et de charité qu'il employa son autorité et consacra ses loisirs. Les monastères si nombreux d,e ses États ob^ tinrent tous, à des degrés divers, des marques de son inépuisable générosité (1).

Tel était le seigneur duquel relevait par sa situation territoriale l'abbaye de Glairvaux. A voir en quels termes Bernard s'adresse à lui vers l'époque du concile de Troyes, il est manifeste que Thumble moine trouvait en son suzerain un bienfaiteur et un ami. Thibaut était en-

(1) Pour plus de détails sur tous ces points, cf. d'Arbois de JubainyiUe, owv. cit., II, 168-284.

core le défenseur de l'Église; et c'est le plus naturellement du monde que l'abbé de Clairvaux lui recommande de veiller à l'exécution des décrets du concile (1). On ne concevait guère alors qu'une décision canonique ne sortît pas son effet au civil. Bernard pousse la confiance et la hardiesse jusqu'à donner à son seigneur des conseils d'ordre purement politique. Tel était l'enchevêtrement dés fiefs à l'époque féodale, que les plus fiers suzerains devaient parfois eux-mêmes l'hommage à leurs vassaux, à raison de cerlaines tenures. Pour un homme qui avait la force en main, la tentation était grande de se dérober à un devoir qui coûtait tant à l'amour-propre. C'est ainsi que Thibaut semble avoir hésité à rendre hommage à l'évêque de Langres pour une terre qu'il tenait en fief de l'évêché. L'abbé de Glairvaux ne craint pas de lui remettre en mémoire ses obligations de vassal (2). Et il est fort vraisemblable que le comte les remplit au concile de Troyes, où il rencontra le pontife, qui était bien décidé à ne laisser périr entre ses mains aucun des droits de son Église.

Vers la même époque, oii voit encore Bernard intervenir dans plusieurs affaires où le droit et la justice rér clamaient une protection eflicace. Si le comte était personnellement bienveillant et magnifique à l'égard des monastères de ses États, il n'était pas rare que ses chevaliers et ses officiers abusassent de leur autorité pour léser les intérêts de ceux qu'ils étaient chargés de défendre. Demander justice n'était pas toujours chose facile; il fallait que la plainte arrivât jusqu'à l'oreille du maître. Bernard, dont la voix était toujours écoutée, s'entremit

(J) Bern., ep. 39, n° 4.

(2) Bern.jCp. 39, u" 4.

de la sorte un jour en faveur des chanoines de Larsicourt qui avaient à se plaindre des violences dé leurs voisins et même de la cupidité des ministres du comte (1).

La requête que le saint abbé adressa à Thibaut au sujet des suites d'un duel judiciaire mérite plus particulièrement d'hêtre notée. Le duel avait eu lieu en présence du prévôt de Bar, et le vaincu, pour châtiment de sa faute, avait eu par ordre de Thibaut lés yeux crevés. Les officiers du comte confisquèrent en outre tous les biens de la victime, réduisant ainsi les enfants du condamné à la dernière misère. Tant de cruauté émut le cœur de l'abbé de Clairvaux. « Il est juste, s'il vous plaît, écrit-il, que votre piété fasse restituer au coupable de quoi sustenter sa misérable vie. Mais, de plus, l'iniquité du père ne doit pas retomber sur ses fils innocents; permettez-leur au moins d'hériter de la maison paternelle (2). » La justice d'une telle réclamation éclate à tous les yeux. On s'étonnera peut-être que Bernard n'ait pas poussé plus loin ses respectueuses remontrances et n'ait pas mis en question la validité même d'un jugement qui n'avait d'autre base juridique que les hasards d'un duel. Mais sa réservé trouve son explication dans les usages et les mœurs du temps. Bien que l'Église ait toujours eu horreur du sang et qu'elle n'ait jamais admis la preuve du duel dans les procès entre ecclésiastiques, elle n'avait pas encore formellement condamné, au commencement du douzième siècle, les ordalies en général ni même en particulier le duel entre laïques. En un temps où la justice manquait souvent des moyens les plus essentiels d'information, on comprend que dans les cas litigieux ou délictueux extrê-

(1) Bern., ep. 39, n" 1.

(2) Bern., ep. 39, n" 3.

memerit graves, à défaut de preuve décisive, l'usage des jugements de Dieu, quoique d'origine germaine et païenne, ait eu cours dans les tribunaux civils, sans que le droit canon songeât, au moins pendant longtemps, à les réprouver (1). En contester la légitimité, c'eût été pour Bernard devancer les décrets de l'Église ; et, dans lescas douteux, il n'était pas homme à se prononcer aussi vite et aussi hardiment. Ajoutons que mêler à sa requête une protestation de principe, c'eût été le plus sûr moyen de perdre la cause qu'il défendait. Son silence, ou si Ton veut sa prétermission, n'a donc rien de surprenant.

A quelque temps de là, il prend encore en main une cause analogue. Thibaut avait ordonné le bannissement et confisqué les biens de ï'unde ses hommes, nommé Humbert, qui, pour se soustraire à la justice de son suzerain, s'était, sous le coup d'une accusation grave, soumis volontairement à un autre tribunal. Quoique la violation des droits du comte fût indéniable, le châtiment pouvait

(1) Nous avons étudié longuement cette question dans un article intitulé : L'Église et les Ordalies au douzième siècle dans Études de critique, \^^ série, Paris, Lecoffre, 4^ éd., p. 191 et suiv. En ce qui regarde le duel, voici notre conclusion : « Le duel judiciaire, à cause de son Caractère de jugement de sang, rencontra d'abord chez lés docteurs et dans les Églises particulières d'éminents adversaires; il finit pourtant par prévaloir auprès des tribunaux laïques, et personne au douzième siècle n'en conteste la légitimité, si ce n'est pour les tribunaux ecclésiastiques; les membres du clergé impliqués dans une affaire qui se termine par un duel recourent à un champion laïque pour défendre leur cause. Les papes, à partir de Nicolas I", interdisent en principe aux tribunaux ecclésiastiques le duel judiciaire; mais, en pratique, il semble qu'ils en aient parfois toléré l'usage, par égard pour la législation laïque. » Quant à l'usage, nous pouvons ajouter aux textes que nous avons cités un texte d' Abélard, qui, parlant des monastères, dit : « Homines nostros, non solum ad juramenta, verum etiam ad duella pro nobis agenda, cum summo vitae suœ periculo pompellimus. » De S. Joanne Bapt. Serm., p. 572^ éd, Cousjn,

paraître excessif et hors de proportion avec la faute. Le malheureux exilé laissait une femme sans ressources et des enfants « orphelins du vivant même de leur père, » comme parle l'abbé de Clair vaux. Bernard écrivit respectueusement à Thibaut pour lui demander une commutation de peine ou même une révision du procès. Et afin d'atteindre plus sûrement son but, il mît dans ses intérêts et dans ceux de Humbert, Geoffroy, évê que dé Chartres, saint Norbert et un abbé du nom de Hugues Farsit, tous trois grands amis du comte et puissants sur son esprit (1). La première lettre de l'abbé de Ciairvaux demeura sans effet; il s'en plaignit doucement dans une seconde : « Si je vous demandais de l'or, écrivait-il, de l'argent ou toute autre faveur du même genre, je suis sûr que je rob' tiendrais; que dis-je? si je le demandais! Sans vous rien demander, j'ai déjà reçu de votre libéralité de nombreuses largesses. Or, voici une chose que j'ai sollicitée, non à cause de moi mais à cause de Dieu, non pour moi mais pour vous ; pourquoi donc n'ai-je pas mérité de l'obtenir? » A défaut de miséricorde, accordez au moins justice au coupable qui la demande. « Ignorez-vous qui a prononcé cette menace : « Quand le temps sera venu, je « jugerai les justices. » Si les justices doivent être jugées,^ combien plus les injustices! Ne craignez-vous pas cette autre sentence :« La mesure où vous aurez mesuré lés « autres, sera celle avec laquelle on vous mesurera vous- « même. » Autant il vous a été facile de confisquer les biens.de Humbert, autant il serait facile, que dis-je, il serait incomparablement plus facile à Dieu de confisquer,

(1) Cf. ep. 35-38, 56. Toutes ces lettres ont été écrites peu de temps après le concile de Troyes, comme on le voit par répltre 56 ,: Dudum, ciim Ti'ecîs essetis. ilMlhn & confondu Humbert avec le duelliste dei-épître 39.

262 VÏE DE SAINT BERTVARD.

— loin de nous ce malheur ! — de confisquer les biens de Thibaut. »

Le cœur du comte ne resta pas plus longtemps fermé à la justice et à la pitié. Il fit reviser le procès de Humbert ; et si nous ignorons quel sort final il lui réserva, nous savons au moins qu'il ordonna de restituer à la femme et aux enfants du condamné les biens confisqués. Sur ce dernier point, l'exécution de la sentence subit quelque retard; il fallait s'y attendre. Les officiers du comte, qui avaient sans nul doute bénéficié du premier jugement, avaient tout intérêt àfaire la sourde oreille. Ils comptaient sans l'abbé de Glairvaux qui ne pouvait manquer de renouveler ses instances auprès de Thibaut : « Vous aviez, écrit- il, décidé avec une extrême bienveillance que les biens de Humbert seraient rendus à sa femme et à ses enfants : le seigneur Norbert fut comme moi témoin de votre promesse. Je ne saurais donc assez m' étonner qu'un obstacle ait empêché l'accomplissement de votre pieuse parole. Si parfois chez les autres princes nous surprenons une parole dite à la légère ou sans sincérité, nous tie voyons là rien do nouveau ni d'étonnant. Mais chez le comte Thibaut, nous ne pouvons souffrir qu'on entende le oui et le non; une simple affirmation de lui équivaut à un serment, dit la renommée, et le plus léger mensonge serait considéré comme un grave parjure. Entre toutes les vertus qui ennoblissent votre dignité et rendent votre nom célèbre dans l'univers, celle qui est le plus louée, c'«st la loyauté et la sûreté de votre parole, ventàtis constûntia.i^m. donc, par ses exhortations ou ses conseils, a tenté d'énerver la force robuste d^un cœur si ferme? Celui-là sûrement est un faux ami. »

L'issub dé cette affaire nous échappe, faute de documents ; mais il n'est pas besoin du sens de la divination

pour présumer qu'un appel si pressant aux sentiments, chevaleresques de Thibaut fut entendu. Nous pourrions citer diverses preuves qui marquent rinfluence que l'abbé de Clairvaux exerça désormais sur le cœur du comte dé Champagne (1). Qu'il nous suffise de mentionner encore un trait qui trouve naturellement sa place ici, sinon par sa date que nous ne saurions indiquer, au moins par son caractère et par l'ordre logique. Un jour, raconte un des historiens de saint Bernard, le serviteur de Dieu alla pour affaires trouver le comte Thibaut. Comme il approchait de la ville où était le prince, il rencontra une grande foule qui traînait au supplice un brigand condamné pour ses crimes à la peine capitale. A cette vue, touché de compassion, le saint abbé saisit la corde dont le malheureux était lié et dit aux bourreaux : « Remettez-moi cet assassin, je veux le pendre de mes propres mains. » Mais le comte, ayant appris l'arrivée de l'homme de Dieu, se précipita à sa rencontre, et comprenant ce qui venait de se passer, lui dit avec horreur : « Vénérable père, que prétendez-vous faire? Pourquoi avez- vous rappelé des portes de l'enfer ce gibier de potence, digne de mille morts? Espérez-vous «auvér un homme qui est le diable personnifié? Il n*y a plus à attendre qu'il s'amende ; le seul bien qu'il puisse faire, c'est de mourir. Laissez donc alter à la mort un homme dont la vie est un danger pour les autres. » « Je sais, répondit Bernard, je sais, ô le meilleur des hommes, que ce larron est un scélérat digne des tourments les plus rigoureux. Aussi ne croyez pas que je veuille laisser un si grand pécheur sans châliment ; mon projet est bien de le livrer aux bourreaux et de lui infliger une peine d'autant plus juste qu'elle sera plus longue.

(1) Cf. ep. 40 et 41.

Vous vouliez le suspendre à une potence et le laisser ainsi durant un ou, plusieurs jours attaché mort à l'instrument de son supplice. Moi, je l'attacherai à la croix et lui ferai subir ainsi pour toujours le supplice de la pendaison. » A ces mots, Thibaut se tut, et Bernard ôtant sa tunique en couvrit son prisonnier qu'il emmena à Glairvaux. Étrange recrue pour le monastère! Mais le bandit sut.apprécier la faveur qui lui était accordée; de loup il dévint agneau, et de larron convers. Il vécut ainsi plys dé trente années dans l'obéissance, méritant, remarque le narrateur, de, porter le nom de Constance, qu'il avait reçu à son baptême (1).

Xiouis le Gros et sa cour.

Les conversions éclatantes de Suger, abbé de Saint- Denis (2), de Henri le Sanglier, archevêque de Sens (3), et d'Etienne de Senlis, évêque de Paris (4), dues, comme on sait, au zèle de Bernard, avaient fait pénétrer à la cour le nom de l'abbé de Glairvaux, et lui avaient acquis dans l'entourage de Louis le Gros un juste respect. Toutefois à ce respect se mêlait une sorte de défiance. La cour n'était pas exempte d'abus, et, comme le fait juste-

(1) Herbert, De MiracuUs, lib. II, cap. xv, ap. Migne, col. 1324- 1325. Herbert qui rapporte ce fait fut moine à Clairvaux de 1157 à 1161; il dît avoir encore connu Constance : quemiios etiam vidimus et cognovimus.

(2) Bernard, ep. 78.

' (3) Cf. Bern., ep. 42, seu Tractatus de moribus et officio episcoi)orM»i, Migne, t. CLXXXII, p. 809.

(4) Cf. sur Etienne de Senlis, Histoire littéraire de la Ffatice, XII, 152 et suiv.

nieiit observer un historien des premiers Capétiens, Louis le Gros, malgré son attachement à l'Église, ne se montra guère favorable à l'introduction de la réforme religieuse dans son royaume (1). Ce prince dont « la vie fut une longue épopée militaire, où se succèdent sans interrup^ tion les chevauchées, les sièges, les assauts et les rudes combats, » était naturellement porté à traiter les évéqUes et les abbés comme de simples vassaux, tenus à l'hommage et dociles à sa volonté. Quand surgissait entre lui et son clergé un conflit d'intérêts, il résistait diflîcilement à la tentation d'opposer la force au droit. En cela son conseil favorisait singulièrement sa politique. « Moins une abbaye est régulière, disait-on couramment à la cour, plus elle est dépendante du roi et plus elle est utile, en ce qui touche du moins les intérêts temporels (2). »

Avec de tels principes, la lutte entre l'Église et l'État était inévitable, à moins que la royauté ne mît elle-même un freiii à sa puissance. L'abbé de Glairvaux no se proposait pas expressément d'appliquer à la cour son plan de réforme; mais, pour qu'il s'abstint absolument de l'étendre jusqu'à elle, il eût fallu qu'elle-même ne portât pas atteinte à la dignité ou aux droits de l'Église, dont il était, en quelque sorte, aux yeux de tous, le champion attitré.

Le premier fait qui l'engagea, vers l'année 1127, dans la Yoie des remontrances au pouvoir civil, fut l'élévation- d'Etienne de Garlande, archidiacre de Notre-Dame et doyen d'Orléans, au dapiférat. Ce cumul de fonctions, considérées jusque-là comme incompatibles, avait causé

(1) Luchaire, Instit. Monarch., II, 251-252.

(2) Cette réflexion est d'Abélard, dans son Historia Caîainitatum, ap. if. des G., XIV, 290.

dans l'Église un véritable scandale (1), que l'orgueil du nouveau sénéchal n'avait pas peu contribué à aggraver f encore. Bernard brûlait du désir de rappeler au respect 3 de la discipline ecclésiastique l'ambitieux archidiacre ; J mais la crainte de blesser la cour le retint longtemps. '■'.'■ W. « La vérité, pensait-il, engendre quelquefois la haine. » ^ A la fin cependant il prit le parti de parler. « Ne valait-il -J pas mieux être l'occasion d'un scandale que de trahir la ; | vérité?» Aussi bien, « à quoi lui servait de taire ce que c| tout le monde proclamait hautement? »

C'est par ces réflexions que le pieux cénobite s'enhardit ^ à flétrir la conduite d'Etienne de Garlande. Encore n'ose- ù t-il pas s'adresser directement au coupable. C'est l'illusr J; tre abbé de Saint^Denis qu'il choisit pour confident de ses inquiétudes et de ses récriminations. « Est-il quel- | qu'un, s'écrie-t-il (2), dont le cœur ne s'indigne^ dont la langue ne murmure, au moins en secret, contre un diacre qui, au mépris de l'Évangile, sert pareillement Dieu et Mammon, occupe dans l'Église une place, une dignité, qui n'est pas inférieure à celle des évéques, et en même temps remplit dans l'armée des fonctions supérieures à celles des premiers officiers? Qu'est-ce, je vous prie, que cette monstruosité de vouloir paraître à la fois clerc et soldat, pour n'être, en somme, ni l'un ni l'autre? N'est-ce pas un égal abus qu'un diacre préside au service de la tablé royale, ou que Tintendantde la bouche du roi serve aux mystères de l'autel? Qui pourrait voir sans étonnement, qne dis-je, sans horreur, xm même homme, tantôt, couvert d'une armure, conduire les troupes en larmes, | tantôt, revêtu d'une aube et d'une étole, chanter l'évan-

(1) Cf. Chron. Maut iniac.^ ap. H. des G., XII, 76 ; Bern., ep. 78.

(2) Bern., ep. 78.

BERNÀll» ET LE POUVOIR CIVIL. ib/

gile au milieu de l'église? A moins toutefois, — ce qui serait plus odieux, — qu'il ne rougisse de l'Évangile, qu'ayant honte d'être clerc, il ne trouve beaucoup plus honorable d'être soldat, et qu'il ne préfère la cour à l'Église, la table du roi à l'autel du Christ... Est-ce donc Une plus haute dignité 4'être officier d'un roi de la terre que d'être ministre du roi du ciel?... Est-il donc plus beau d'être appelé sénéchal que d'être appelé doyen et archidiacre? Oui, je l'accorde, cela est plus beau, mais pour un laïque et non pour un clerc, pour un soldat et non pour un diacre. » j j

Bernard ne se contente pas de déplorer cet étrange aveuglement de l'ambition qui confond deux ordres de dignités si nécessairement distincts ; il essaie de démontrer que cette confusion est « non moins déshonorante pour l'État que pour l'Église. » A. cet égard, la conduite du roi n'est-elle pas justiciable de la critique? « S'il est indigne d'un clerc de guerroyer à la solde des princes, il est également indigne de la majesté royale de confier à des clercs le ministère de la guerre. Aussi, quel roi a-t-on jamais vu mettre à la tête de ses troupes un clerc inhabile, au lieu d'y placer le plus brave de ses soldats? »

Pour être indirecte, cette leçon de gouvernement n'en était pas moins frappante; et si elle parvint jusqu'aux oreilles de Louis le Gros, elle dut l'émouvoir d'autant plus profondément qu'il put y reconnaître un écho dé l'opinion publique. On avait été habitué, sous toutes les races, à voir les membres du clergé entrer dans les conseils dès rois;nïais cette élévation d'un «lerc à la dignité de commandant en chef de l'armée française, j^mceps miliUœ Francorum,éid.ii trop contraire à l'esprit de l'Église, pour ne pas susciter des murmureg dans tous les rangs 4e la gpciété du douzième siècle,,

Malheureusement les liens qui attachaient Louis le . Gros à Etienne de Garlande étaient trop puissants pour qu'il les rompît brusquement, sans un motif qui sauvât au moins les apparences. Nul officier de la couronne n'avait su s'insinuer plus habilement et plus avant que le sénéchal dans les bonnes grâces du prince. Reçu de , bonne heure à la cour, où son frère aîné, Anseau, était déjà investi du dapiférat, il avait obtenu jeune encore la chancellerie, l'un des quatre grands offices de la couronne. Gette dignité ne suffisait pas à son ambition. Il lui fallait « une gloire qui saute aux yeux. » Le dapiférat lui échut enfin en 1120, après la mort de son frère Guillaume, luimême successeur d' Anseau. Si on considère que son autre frère, Gilbert, avait obtenu en .1112 la bouteillerie., on sera en mesure d'apprécier la confiance que Louis le Gros témoignait à cette famille de Garlande (l). Etienne, au su de tous, était son favori. Rien ne se faisait sans l'avis du sénéchal, disent les choniqueurs. C'était lui qui gouvernait toute la France après le roi, sinon au-dessus du roi (2).

Dans ce degré de faveur, que pouvait craindre Etienne des mouvements de l'opinion publique? Ses fautes seules étaient capables de mettre en péril sa fortune. Il ne sut pas échapper à ce piège. Enivré de sa puissance, il ne gardait plus aucune mesure dans l'exercice de son autorité; il osa même, en plusieurs circonstances, froisser la reine et la braver, persuadé que les ressentiments d'une femme ne sauraient l'atteindre (3). Louis le Gros s'émut à la fin de tant d'audace et d'impudence. L'invective de

: (1) Sur tous ces points, cf. Luchaire, Remarques, etc., p. tO et suiv.; p. 30, note 7.

(2) Cf. Chron. Mduriniac, ap. H. des G., XII, 73, 76-77.

(S) Chron. Maurin.iB.^. H. des Cr.,XU,77.

BERNAnD ET LE POUVOIR ..CIVIL. 269

saint Bernard résonnait sans doute encore à son oreille. Il chassa du palais l'arrogant sénéchal et le destitua de ses fonctions (1).

Ge fut le 10 mai 1128, à ce qu'il semble, que l'abbé de Clairvaux se trouva pour la première fois en rapports dir rects et officiels avec le roi de France. A cette date, en effet, on les voit agir de concert au concile d'Arras. L'érvêque de Laon se plaignait depuis quelques années du relâchement dans lequel étaient tombées les religieuses dé Saint- Jean, monastère de fondation royale. Ces vierges folles, comme les appelle l'Écriture, dissipaient dans des fêtes mondaines les revenus de leur couvent. Les plus mauvais bruits circulaient en outre sur leur compte dans . le voisinage (â). Il fallait donc que l'autorité ecclésiastique mit un terme à ce dérèglement, si elle ne voulait paraître elle-même complice du scandale. Un concile provincial: tenu à Arras par le métropolitain Rainaud, archevêque de Reims,' avec le concours de tous ses suffragants et de plusieurs abbés, en particulier de l'abbé de Glairvaux, jugea que le înal était irrémédiable et que le seul moyen de l'extirper était d'expulser les religieuses. On leur substitua des religieux, choisis en différents monastères, à qui l'oii donna pour abbé le prieur du couvent de Sainte Nicaise de Reims, Drogon. Louis le Gros, témoin des décisions conciliaires, les confîrmapar un diplôme et s'engagea à les faire exécuter (3). La royauté prêtait ainsi main-forte à l'autorité ecclésiastique dans son œuvre réformatrice.

(1) Peu après lé 3 août 1127. Cf. Lucbaire, Remarques, p. 11, 30-32.

(2) Heriraann, Gesta Barthol. Laudun. ep., ap. Hist. des G,, XIV, 348...;

(3) Mansi, ConciL, t. XXI, p. 372 et suiv. Sur la présence de Bernard au concile, cf, Bern., ep. 48.

Vers le même temps (1), cependant, le roi de France prit une attitude différente à l'égard de l'évêque de Paris. L'origine du conflit est mal connue; l'issue en est plus obscure encore. Etienne dé Senlis, récemment converti par l'abbé de Glairvaux, cherchait à introduire la réforme dans son clergé et particulièrement dans son église cathédrale. Soutenu dans cette tentative par les chanoines réguliers de Saint- Victor, il voulut récompenser ces religieux par quelques avantages temporels ou revenus, tels que annates, personnat ou prébende. Louis le Gros entra d'abord dans ces vues (2). Mais la mesure rencontra une vive opposition au sein du Chapitre de Notre-Dame. Les archidiacres et les chanoines, peu soucieux de voir leurs stalles envahies par les partisans de la réforme, en appelèrent au roi, leur avoué naturel et le défenseur attitré des privilèges de leur église. Par un revirement qu'on ne s'explique pas, et au risque de se mettre en contradiction avec lui-même, Louis prêta l'oreille à leurs réclamations et défendit expressément à l'évêque de « rien changer aux coutumes, statuts et ordres de l'église de Paris (3). »

Etienne parait avoir cédé d'abord à cette injonction, ou du moins avoir hésité à en violer la teneur. Nous le voyons, en effet, siéger à côté du roi dans le synode tenu à Saint-Germain des Prés sous la présidence du légat Mathieu, évêqué d'Albano, vers l'époque du carême, en 1129. Le jour de Pâques, 14 avril, il assistait également au

(1) Luchaire, Louis le Gros, p. 196, n° 424; cf. n° 423.

(2) Luchaire, Louis le Gros, n" 363.

(3) Luchaire, Louis le Gros, w 424. M. Luchaire (p. clxxv) lenle d'expliquer la contradiction du roi, en disant : « Il acceptait l'application de la réforme, à condition qu'elle n'eût pas lieu dans les chapitres et abbayes placés sous sa main. ».

couronnement du jeune Philippe, fils aîné du roi, dans la cathédrale de Reims (1).

Cependant, son impatience finit par éclater. La défense royale était une atteiiïtè portée à son autorité épiscopale. Il est probable qu'il osa renfreindre. Ce qui est sûr, c'est que Louis le Gros, ' irrité de sa conduite, lui enleva les regalia. L'évéque répondit à cette violence en jetant l'interdit sur son diocèse : terrible représaille qui mit le comble à la colère de ses ennemis. Il fut chassé de son siège, menacé dans sa vie, et dut s'enfuir à Sens chez son métropolitain. Les palatins, profitant/ ide cette disgrâce, se jetèrent sur ses biens et ceux de ses partisans comme sur une proie (2).

La querelle ainsi animée ne pouvait être apaisée que par le souverain Pontife. Mais avant de recourir à ce tribunal, le prélat exilé eut Theureuse idée de prendre conseil des Cisterciens. Depuis quelques années, Louis le Gros était affilié à cet Ordre. En vertu de l'autorité privée que leur conférait la confraternité religieuse, les abbés de Gîteaux et de Clairvaux pouvaient espérer d'amener le roi de France à un accommodement ou même de lui imposer une réparation raisonnable et canonique. C'est dans cette pensée que l'abbé de Clairvaux, interprète d'Étieûné de Sentis et de ses amis, fit appel, par la lettre suivante (3), à la loyauté de Louis le Gros :

« Le Roi du ciel et de la terre, qui vous a donné un royaume ici-bas, vous en donnera un autre dans le ciel, si vous mettez vos soins à gouverner avec équité et sagesse celui que vous avez reçu. C'est là notre vœu, c'est l'objet

(1) L'îichaire, Louis le Gros, n° 431; cf. n" 433.

{ijEpp. ad Steph., ap. Hist. des G., XV, 333-334. Cf. Bern. ep.

(3) Ep. 45.

de nos prières... Mais avec quelle confiance oserons-noqs désormais élever nos mains vers l'Époux de cette Église que vous contristez sj inconsidérément, et sans raison, ce nous Semble? L'Église, en effet, dépose contre vous, auprès de son Seigneur et Maître, une plainte désespérée, parce qu'elle trouve un oppresseur en celui qu'elle avait reçu pour défenseur. Considérez donc quel est celui que vous offensez; ce n'est pas, à parler exactement, l'évêque dé Paris, mais le Seigneur du ciel, un seigneur terrible, celui qui ôte la vie aux princes... L'évêque de Paris offre de vous donner satisfaction, si, toutefois, comme semble l'exiger la justice, vous consentez d'abord à lui rendre ce que vous lui avez enlevé... Pour terminer cette affaire, nous sommes disposés à aller vous trouver partout où il vous plaira. Que si vous dédaigniez de prêter l'oreille à nos prières et de faire la paix avec votre évêque, ou pour mieux dire avec Dieu, sachez que nous serions obligés d'écouter la voix d'un prêtre du Seigneur et de porter sa cause devant le tribunal du souverain Pontife. »

L'abbé dePontigny, l'archevêque de Sens et ses suffragants se joignirent à l'abbé de Glairvaux pour appuyer de vive voix cette supplique. L'entrevue qu'ils eurent avec le roi fut très orageuse. En vertu du droit canon, l'évêque de Paris pouvait exiger que ses biens de régale lui fussent restitués (1), avant qu'on soumit à un examen juridique cequi faisait le fond même du conflit. Louis le Gros refusa net de subir cette condition. La menace du nouvel interdit, plus général que le premier, parvint à peine à l'ébranler (2); les prières des évêques irritaient, ce semble, au lieu de l'adoucir, un cœur jusque-là docile à leurs m%-

(1) Cf. Gratiani Décret., ap. Migne, t. CLXXXII, p. 152, note 150. f2) Bern., ep. 46 et 47.

îV - " , , ,- UISHMAKU' KT LIS fOUVOlK UiyiLii ^/O

pirations (1). C'est alors, dit-on, que l'abbé-de Glairvaux, frappé d'une vision qu'il avait eue la nuit précédente, s'écria, indigné : « Seigneur, prenez garde que Dieu ne venge sur votre fils aîné l'injure que vous faites à ses évêques, et qu'un jour vous ne soyez réduit à implorer à votre tour, pour assurer l'avenir de votre dynastie, l'appui de ceux dont vous méprisez aujourd'hui lés supplications. » Saisi, au même instant, d'une vague terreur, Louis le Gros finit par promettre Jes satisfactions qu'on exigeait de sa conscience chrétienne (2).

Ail fond, pourtant, ce n'était là qu'une concession dilatoire et conditionnelle. Aussi fin diplomate que terrihlev souverain, Louis n'avait pas attendu jusqu'à cette heure pour prendre ses sûretés du côté de Rome, et il nourris- sait le secret espoir que le Saint-Siège se prononcerait en sa faveur. De fait, Honorius II, trompé par un inexact exposé de l'affairé, eut l'imprudence de lever sans condition rintérdit lancé par Etienne de Senlis. Ce fut uii coup terrible pour l'Église de France. Les bonnes dispositions du roi s'évanouirent aussitôt.* Eii vain les évoques de la province et Bernard vinrent lui rappeler ses précédents engagements. Pour toute réponse, il se borna à leur ' montrer les lettres pontificales et les congédia rudement (3).

Bernard adressa sans délai au souverain Pontife d'ardentes remontrances : « Une grave nécessité, dit-il, nous a fait quitter le cloître pour paraître dans le inonde, et voici ce que nous avons vu, — chose triste à voir et aussi

(1) « Supplicabant ei, ut qui salis ante dileiisset et honorassetEcclesiam. » Fragm. Oaufr., ap. Migne, t. CLXXXV, p; 526.

(2J Bermrdi Yita, lih. IV/n" 11; Berir., epp. 46 et 47. Sur la date cf. 1" édition, 1. 1, p. 266, note 4.

(3) Bern., epp. 46 et 47, écrites en 1129, après Pâques.

triste à dire : — l'honneur de l'Église a été gravement compromis sous le pontificat d'Honorius. Déjà l'humilité ou, pour mieux dire, la constance des évoques avait fléchi la colère du roi, lorsque l'autorité du pontife suprême vint, hélas 1 donner un encouragement à l'orgueil. Nous savons, à la vérité, et vos lettres le laissent assez voir, que ce rescrit a été obtenu subrepticement par un mensonge. Mais ce qui nous étonne, c'est que, jugeant une partie, on ait condamné l'autre sans l'entendre. Nous sommes par ce coup, écrivait-il encore au nom de l' évoque de Chartres (1), nous sommes devenus la risée de nos voisins. Jusques à quand cela durera- t-il? C'est à votre piété compatissante de le décider. »

Honorius dut reconnaître, à ces accents de douleur, qu'il avait été joué par le roi de France. Pour n'être pas réduit à se déjuger lui-même, il est probable qu'il chargea son légat, Mathieu d'Albano, du soin de ménager la paix entre l'évêque de Paris et son terrible souverain. Etienne de Sentis semble avoir fixé provisoirement sa résidence à Lagny, dans les États du comte de Champagne. Sommé de comparaître devant la cour de Louis le Gros, il prit âYis de l'évêque de Chartres, qui lui conseilla de s'y rendre (2), moyennant un sauf-conduit. Les détails de cette entrevue sont restés un mystère pour les historiens, Tout porte à croire, cependant, que « la justice et la paix se donnèrent un baiser, » comme dirait saint Bernard.

Un conflit non moins grave surgissait, vers j a môme époque (3), entre le roi et l'archevêque de Sens, Henri le Sanglier. C'est à peine si on devine, à travers quelques

^ (1) Ep. 46 et 47.

(2) Hist. des G., XV, p. 534-335. Cf. LuQhalre {lQUi$ le Qi'9S> r465).

(3) Cf, Bern. epp. 49-51.

isi!iKiNA.uu,,j!,i Lie ruuvuin uivili. aio

vagues expressions de saint Bernard, l'objet de ce nouveau démêlé. Le métropolitain était accusé de simonie (1). La cour qu'il avait désertée « cherchait avec une maligne curiosité^ dans ses vertus naissantes, le reste dç ses vices anciens. » En somme, tout prétexte était bon pour le perdre. Voici en quels termes l'abbé de Clairvaux dénonce au pape Honorius la conduite de Louis le Gros : « C'est en toute sincérité et confiance, très saint Père, que nous venons vous exposer les maux qui fondent dans notre pays sur l'Église notre mère. Autant que nous pouvons en juger, nous qui sommes sur les lieux, ce que le roi Louis persécute dans les évéques, c'est moins leur personne que leur zèle pour la justice, leur piété et jusqu'aux dehors de la religion. Votre Sainteté peut en faire aisément la remarque; ceux qui auparavant, grâce à leurs mœurs et à leur conduite mondaines, étaient honorés, estimés, admis dans l'intimité, sont maintenant traités en ennemis, parce qu'ils vivent d'une manière digne de leur sacerdoce et qu'ils honorent en toutes choses leur ministère. Delà ces outrages et ces injures qui ont assailli l'évoque de Paris, sans l'ébranler toutefois, parce que le Seigneur l'a soutenu par votre main. De là ces efforts que le roi fait pour abattre la constance du seigneur de Sens, afin qu'après avoir renversé le métropolitain, ce qu'à Dieu ne plaise, il puisse plus aisément et à son gré s'attaquer aux suffragants. Qui doute enfin qu'il ait un autre dessein que de ruiner la religion, lorsqu'il la déclare ouvertement la destructrice de son royaume, l'ennemie de sa couronne? Ce nouvel Hérode ne redoute plus le Christ dans son berceau, mais il est jaloux de son triom-

(1) « Quserltur simonia et inter nascentes virtuteâ emortuarum yel cadavera virlulum scrutatur curiosa malitia. s Bern., ep. 5t.

phe dans l'Église. Quel grief a-t-il contre l'archevêque, ;, si ce n'est le désir d'étouffer en lui, comme dans les autres, l'esprit de Dieu?... Que le jugement parte donc dé votre face, très saint Père. Nous avons confiance que vous protégerez l'innocence et que vous prononcerez selon la justice. Remettre cette affaire au tribunal et à là décision du foi, ce serait, hélas! livrer l'innocent aux mains de ses ennemis (1). »

Gette lettre jette sur la politique religieuse dé Louis le Gros une singuHèrê clarté. Que le roi de France se soit échappé en injures violentes contre l'Église, rien de plus vraisemblable. Toute apparence d'opposition est aisément suspecte aux hommes de son tempérament et provoque inévitablement leur colère. Mais, nous nous einpressons de l'ajouter, ces emportements accidentels et momentanés ne sauraient donner une idée exacte des sentiments de Louis le Gros à l'égard de la religion. Ce prince n'eut rien d'un Hérode. Ses antécédents et la suite de son histoire le prouvent surabondamment. Si saint Bernard â, en cette circonstance particulière,. enflé la voix outre mesure pour stigmatiser un acte qu'il considérait comme attentatoire à la liberté de» l'Église, c'est qu'il était déjà prévenu contre le roi par le souvenir de l'exil* de l'évêque de Paris, et qu'il crut apercevoir dans ces deux conflits, se succédant à un si court intervalle, tout un système de persécution*

Honoriùs ne semble pas avoir partagé ce sentiment. 11^ renvoya l'archevêque de Sens devant le tribunal de la justice royale. Mais au moins, s'écrie l'abbé de Glâirvaux, « qu'il lui soit permis, s'il est condamné" injustement, d'en appeler à Rome (2)1 » L'affaire n'eut pas de suites

-^ (l).Ép^ 49. ■ (2) Epp. 50 et 51.

graves, autant qu'on en peut juger par conjecture, en rabsènee de documents précis. Henri le Sanglier demeura tranquillement en possession de son siège et de ses prérogatives (1);

%ji% paix parait donc s'être raffermie ou rétablie entre l'Église et rÊtat vers là fin de l'année 1129 ou au commencement de 1130. Celui qui eut le plus à souffrir de ces divers démêlés fut Bernard lui-même. Sa perpétuelle intervention dans les conflits politico-religieux avait fait des mécontents. » Les affaires de Dieu sont les miennes, écrivait-il ingénument au cardinal Haimeric; rien de ce qui le regarde ne m'est étranger (2). » Aussi avait- il été l'un des principaux instigateurs de l'expulsion de Fulbert, abbé du Saint-Sépulcre de Cambrai (3). C'était pareillement d'après son avis que l'évêque de Verdun, accusé de malversations et de simonie, avait donné sa démission au concile de Ghâlons^ le 2 février 1129 (4); Tout à coup une grande rumeur s'éleva contre lui. De quel droit, disait-on, un simple abbé fait-il la police dé toute l'Église de France ? Est-ce à un moine obscur qu'il appartient de régler les différends qui s'élèvent dans les diocèses? Rien de bien ne se peut-il faire sans lui? Sa main est partout ; il prend le pas sur les évoques, sur les conciles et sur le légat lui-même. Bientôt, si on n'y prend gardev il usurpera les prérogatives du pape et des cardinaux.

(1) Cf; Bern., ep. 182.

(2) Ep. 20.

(3) Voir sur cette affaire, Hermai), De Miraculis S. Mariée Law dwiensis, lib. III^ cap. 20, ap. Mon. Germ., XII, 656 et sulv.

(4) Sur cette question, voir Laurent de Liège, Hist. Virdunens., ap. Hist. des G., Xlli, 636; cf. ibid., XV, 269; Mansi, XXI, 378; Bern., ep. 48, et notes de Mabillon. La date du concile de Châlons nous est fournie par Aibéric de Troisfontaines i:Hist. des GF., XIII^ 697).

Ces récriminations étaient habiles : elles avaient l'air d'un homm^g^e rendu â la suprématie romaine. Aussi flrent-elles impre^Qn sur l'esprit du pape et des cardinaux. Craignit-on réellement que Tabbé de Glairvaux n'empiétât sur les droits du S?iint-^iège, et jugea-t-on utile, pour maintenir le respect de la discipline, de faire rentrej^dans le rang, c'est-à-dire dans le silence de son cloître, un mpine-qui» au nom de la réforme, preuî^itpartout le ton du comnâandemient, ou bien voulut-on sim-. plement donner satisfaction aux mécontents? Toutes ces hypothèses sont plausibles ; mais il? est aussi fort probable que les lettres si virulentes, par lesquelljBS l'abbé de Clairvaux avait récemment flétri la politique de/X^puis le Gros, avaient nui à leur auteur dans l'esprit des cardinaux. Les hommes de gouvernement se défient toujours des exagérations de langage et jugent impropre aux affaires quiconque ne sait pas, au plus fort même de la mêlée, garder la modération. Bernard avait ainsi, par l'emportement de son zèle, fourni des armes à ses adversaires.

Le cardinal Haimeric fut chargé de lui adresser des remontrances. Bien que rédigées par un compatriote et un ami (1), elles furent extrêmement sévères : « Il y a dans l'Église, disait-on (2), diverses vocations. Et de même que tout est en paix quand chacun reste à sa place et à son rang, de même aussi tout se confond et se désorganise quand on dépasse les bornes de sa profession. Qu'est-ce qu'un moine a de commun avec la cour et avec

; (1) Nous avons de nombreuses lettres de Bernard à Haimeric; epp. 15, 20, 51^ 54, 157, 160, 163, 181. Dans son épître 144, l'abbé de Çlairr vaux le recommande aiiisi aux prières de ses religieux : « Orale pro domno cancellarîo, ic[ui mihi pro matre est. »

(2) La lettre du cardinal Haimeric ne nous est. point parvenue. Nqu^ n'en connaissons la teneur que par la réponse de i'âbbé de Claifvaux.

les conciles? Il ne faut pas que des voix criardes et importunes sortent des cloîtres pour troubler le Saint- Siège ïet les cardinaux. »

Si jamais rabbé de Glairvaux eut besoin de toute soin humilité pour ne pas se révolter contre l'injustice, ce fut en cette occasion. Visiblement, on oubliait les services réels qu'il avait rendus à l'Église, pour lui reprocher de prétendues infractions à sa Règle.

Une méprise aussi manifeste lui donnait beau jeu pour sa défense. Aussi, dans sa réponse, énumère-t-il complaisamment les réformes nécessaire^ ^auxquelles il a pris part, et apostrophant le Sacré-Gollége : « Pour laquelle de ces œuvres me lapidez- vous, s'écrie-t-il (1), ou plutôt me déchirez- vous, car 11 est juste de me reconnaître moins outragé que mon divin maître?... J'étais: présent aux conciles de Laon (et de Ghâlons), je l'avoue; mais on m'y avait appelé, mais on m'y avait traîné. Si cela déplaît à mes amis, cela ne me déplaît pas moins. Plût à Dieu que je n'y fusse pas allé! Plaise à Dieu que je n'aille pas à d'autres assemblées du même genre I » Ici le saint moine passe habilement de la défense à l'attaque : « Plût à Dieu, ajoute-t-il, que tout récemment encore je n'eusse ' pas été appelé à voir la tyrannie armée contre l'Église par l'autorité apostolique, comme si elle, n'eût pas été assez armée par sa propre fureur. J'ai senti, selon la parole du prophète, ma langue s'attacher à mon palais, lorsque tout à coup nous fûmes accablés sous le poids des lettres pontificales. Hélas! je me suis tu, je me suis humilié, lorsque j'ai vu, à la lecture de ces lettres, le visage des innocents se couvrir de confusion, et les impies se réjouir du mal qu'ils avaient fait, et triompher

(l)Ep. 48.

bV'

de leurs œuvres criminelles. On avait pitié de l'impie, comme pour l'autoriser à persévérer dans l'injustice.»

Après avoir lancé ce trait hardi qui atteignait directement le souverain Pontife, par-dessus la tête des cardinaux, l'abbé de Clairvaux bat prudemment en retraite.li demande, — et en cela il était sincère (1), — à être exempté officiellement du souci des affaires extérieures. « Personne mieux que vous, dit-il au chancelier Haimeric, ne peut me délivrer de ces assujettissements. Pour cela, ce n'est ni le pouvoir qui vous manque ni le vouloir, je le sais. Je m'en réjouis. Ma volonté est entièrement conforme à la vôtre... Ordonnez donc, si vous le voulez bien,> a ces grenouilles criardes et importunes de ne point sortir de leurs trous et de se contenter de leurs marais. Qu'on ne les entende plus dans les conciles, qu'on ne les rencontre plus dans les palais. Qu'aucune autorité, aucune nécessité ne puisse les contraindre à se mêler d'affaires et dé procès. Peut-être de la sorte votre ami échappera-t-il au soupçon de présomption. Je suis bien résolu à ne sortir de mon cloîtrèque sur rordre exprès du légat du Saint-Siège ou de mon évêqùe, auxquels, vous le savez, je dois obéissance, à moins toutefois que je n'en sois dispensé par un privilège de l'autorité supérieure. Que si, comme je l'espère, je reçois de vous ce privilège, je demeurerai en paix et j'y laisserai les autres. Toutefois, j'aurai beau me cacher et me taire, cela ne fera pas cesser les murmures des églises, à moins que la cour romaine ne cesse elle-même de porter préjudice aux absents par complaisance pour ceux qui l'obsèdent. »,

Ce dernier trait était la flèche du Parthe. En le lançant, Bernard obéissait évideniraent à un mouvement d'impà-

(1) Cf. ep. 52,

tience. Rappeler de la sorte ses supérieurs à leur devoir, c'est peut-être soulager sa Gonscience ; mais, à coup sûr, c'est risquer de les offenser. La leçon eût gagné infiniment à être donnée avec plus de délicatesse et moins d'amertume. Mais la mesure ne fut pas toujours ce qui distingua le langage de l'abbé de Glairvaux. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'il l'ait dépassée dans une circonstance où l'on n'avait pas craint de le blesser luimême injustement.

Quelques mois plus tard éclata le schisme d'AnacletlI. On va voir comment la paix fut rétablie entre l'Église et l'État sur le terrain religieux, au concile d'Etampes.

^imrr

Page 1