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CHAPITRE X

BERNARD ET LE SCHISME d'ANACLET II (1130-1131).

Origine du schisme.

La double élection papale du 14 février 1130, qui détermina le schisme, obligea de nouveau Bernard à sortir de son cloître. Cette fois ce n'était plus simplement un monastère ou même un diocèse, c'était l'Église tout entière qui se trouvait en péril.

Le canon de Nicolas II (avril 1059) sur les élections des pontifes romains n^avait pas mis fin aux compétitions rivales des divers ordres d'électeurs. En son texte authentique, le décret portait que « les cardinaux évêques devaient d'abord traiter ensemble avec le plus grand soin de l'élection , puis s'adjoindre les cardinaux clercs et requérir enfin le consentement du reste du clergé et du peuple, en sauvegardant le respect dû à l'empereur Henri et à ses successeurs. » Or, avant la fin du onzième siècle et sous le pontificat même de Grégoire VII, circulaient déjà des versions gravement altérées de ce canon synodal. La falsification était surtout faite au profit du droit impérial. Mais en ce qui concerne le Sacré-Collège, la simple omission du mot epîscopi devait avoir de plus fu-

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nestes conséquences. Le privilège des cardinaux évéques ne parait pas, en effet, avoir été contesté avant le pontificat d'Honorius IL Mais comme l'habitude s'introduisit dans le langage, au commencement du douzième siècle, de distinguer entre \e& episcopi et les cardinales, et de né, voir dans ces derniers que les cardinaux clercs à l'exclusion des cardinaux évêques, un temps devait venir où le décret de Nicolas, inséré sous sa forme altérée dans les recueils de droit canon, se retournerait fatale- / ment contre les cardinaux évêques, en faveur desquels > il avait pourtant été formulé (1). No^ls verrons, en effet, bientôt la grande majorité du Sacré-Collège dénier aux cardinaux évêques tout droit de suffrage dans les élections papales.

Le conflit n'existait pas seulement dans les idées; il existait encore entre les personnes. En dehors du Sacré- Collège, deux familles qui se disputaient la suprématie dans Rome et vivaient en perpétuelle hostilité, les Pierleoni et les Fraiapani, rivalisaient de ruse et de violence à Chaque élection pontificale, pour faire placer sur le siège de saint Pierre un candidat de leur choix (2). Il était difficile que la curie ne ressentit pas le contre-coup de ces luttes. A cette époque, un membre de la famille dès Pierleoni, — son père était un Juif converti, ^ appartenait depuis douze ans déjà au Sacré-Collège (3). Pas-

(1) Sur tout ceci voir i" édition, t^I, p. 276-8, noies, et Schelfer- Boichorst, DieNeuordnung, p. 15-132. Notons seulement ce. passage du décret authentique de Nicolas II : « Imprimis cardinales episcopi diligentissima consideratione tractantes, mox sibi clericos cardinales adhiibeant, » etc.

(2) Pandulphe, Honorii Vita, ap. ^atlerich, II, 157-158; Duchesne, Liber Poniif., II, 327. Cf., sur cette lutté, Mùlilbacher, Die siréitige P«j)S<wa^ï, p. 59-81.

(3) Sur les Pierleoni, cf. Chron. Maurin,, ap. du Ohesne, IV, 376 ;

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cal II l'avait nommé cardinal diacre en 1116, et Galixte II cardinal prêtre du titre de Saint-Calixte (ou, comme on disait encore, du titre de Sainte-Marie du Tràsteveré) le 17 décembre 1120. Ses frères rêvaient de le voir assis sur le trône de saint Pierre , et lui-même ne se défendait pas de ce téméraire désir. Or, son crédit et ses richesses donnaient à sa candidature quelque chance de succès (1).

Un homme se rencontra qui entreprit de déjouer les manœuvres de cette ambition coupable. C'était HaimeriCj cardinal diacre du titre de Sainte-Marie-Nouvelle, qui remplissait alors les fonctions de chancelier de l'Église romaine. Élevé à cette dignité par le pape Calixte II et maintenu dans sa charge par Honorius II, le cardinal s'était toujours montré le zélé gardien de la discipline ecclésiastique. Ses ennemis l'accusèrent plus tard d'avarice, de simonie et même de, luxure : mais ces accusations

Bernhardi, Lotîiar, p. 268, note 49; p. 306, note 71; Muhlbaclier, loc. cit.

(1) (( Petrus Leonis a longis rétro temporibus ad id pervenire, ut avarus et ambitiosus, affectaverat, sicut multis probatur indiciis. » Hubert de Lacques, ép. à Norbert, archevêque de Magdeboùrg, ap. Migne, CLXXIX, 48. Témoignage important. Cf. Innocent., ep. ad episcop. Anglix, dans The liber Landavensis, p. 52; ep. ad Lothar.s ap. Migne, loc. cit.^ 55; Gautier de Ravenne, ep. ad Norbert., Migne, iUd., 39, où l'on retrouve la même formule! Manfred de Mantoue (ep. ad Lothar., ap. Neugart, Codex diplom. Allemaniœ, 1791, t. II, p. 63) est plus explicite encore : « A tempore enim Calixti beatse mémorise, ut sedem apostolicam attingeret nisus est (Petrus), cardinales episcopos muneribus, poUicitls, blanditiis circuiendo — quod per memetipsum cognosco, rogatus enim ab illo et a fratribus ejus saspenu* l mero fui — et cives romanos donationibus et sacramentis subver- v tendo. » Bien que la lettre de Manfred soit un pamphlet, ce passage est à retenir. Notons enfin un texte précieux de Pierre le Vénérable qui n'a pas été assez remarqué : s'adressant à un électeur d'Anaclét, à Gilles évêque de TUsculum, l'abbé de Cluny ne craint pas de reprocher à Pierre de Léon : ambitio, cupiditas, simonia... et oM/wc \ détériora (Ep. Il, 4, ap. Migne» CLXXXIX, p. 162).

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ont tout l'air de calomnies inspirées par la passion et l!esprit de parti. La confiance pleine d'affection que lui témoignèrent toujours l'jabbé de Clairvaux (1) et Pierre le. Vénérable (2) est sa meilleure recommandation auprès de la postérité. Tout indique qu'il fut un ministre vraiment pieux. C'est pour lui que saint Bernard écrivit son traité De diligendo Deo.

Du haut de la position officielle qu'il occupait, Haimeric observait avec un soin jaloux, les menées de Pierre de Léon. Le souci de son propre avenir entrait- il pour quelque chose dans la résolution qu'il allait prendre? On l'a dit avec assez de vraisemblance (3). Un chancelier ami des Fraiapani, les plus terribles adversaires de Pierre de Léon, devait pressentir qu'il serait la première victime de la politique inaugurée par le nouveau pape. Mais il est permis de croire que Haimeric obéissait à un sentiment plus noble et se laissait guider surtout par l'intérêt de l'Église.

C'était de ces deux hommes qu'allait dépendre Télec^ tion du successeur d'Honorius. Dès les premiers jours de février 1130, le pape tomba malade et bientôt Rome apprit qu'il touchait à sa fin (4). Cette nouvelle mit toute

(1) « Orate pro domno cancellario, qui mihi pro matre est; » ep. 144. Cf. epp. 15, 20, 48, 51-54, 157, 160, 163, 181.

(2) JS?p., I, 3, 34. Cf. Muhlbacher, Diestreitige Pepstwahl,ç.69-10.

(3) Mûhlbacher, owy. cii., p. 74.

(4) Sur les événements qui vont suivre, les documents sont nombreux, mais de valeur inégale. En première ligne nous plaçons répthe de Hubert dé.Lucques (Migne, CLXXIX, 40) et l'épître du clergé anacléliste à l'archevêque de Compostelle {Hi^tor. Compostellana, III, 23 ; Wallerich, II, 187-188). Sur l'autorité du premier document, tous les critiques sont à peu près d'accord; sur celle du second, les auteurs se divisent. En l'attribuant à Pierre de Pise, l'un des électeurs les plus éminents d'Anaclet et des cànoriistes les plus savants du temps, Watterich (I, lxx-lxxi, note 4; II, 187, note 2) et Muhlbacbèr {ouv. cit.,

la ville en rumeur. Les partis s'agitaient et à leur tête les Pierleoni et les Fraiapahi. Le chancelier, bien déterminé à entraver la candidature menaçante du cardinal de Saint- Galixte, imagina^ pour assurer la liberté du Sacfé-Gollège, de faire transporter Honorius mourant dans le monastère de Saint-rAndré (ou de Saint-Grégoire, coinme on l'appelait encore) , sur le mont Gœlius. G'est là, non loin du Colisée et du Palatin transformés par les Fraiapâni en palais et en for- - teresses, qu'il convoqua les cardinaux, le 11 et le 12février, pour préparer la prochaine élection. Plusieurs cardinaux proposèrent de s'en tenir aux saints canons, qui exigeaient trois jours d'intervalle entre la mort du pape et le choix de son successeur. Mais Tétat des esprits semblait réclamer une mesure exceptionnelle. On se borna donc, le prer

p. 9-20) le plaçaient, pour ainsi dire, hors de pair. Mais leurs raisons, tirées surtout du style de l'auteur, ne tiennent pas. Il paraît avéré que l'auteur des Vies des papes de la fin du onzième et du commencement du douzième siècle, dont le style, à leurs yeux inimitable, res* semble au style de l'épître à Didace, n'est pas Pierre de Pise, mais Pandolphe de Pise (Duchesne, Lib. Pontif., II, xxxiii-xxxvii). S'il en est ainsi, l'épître à Didace n'est pas l'œuvre d'un homme indépendant et droit, mais celle d'un ennemi acharné d'Innocent II, de l'un des Anaclétistes les plus violents (cf. Vita Gelasii II, Duchesne, Lib. Pontif., Il, 311 et 318, note 3). Son autorité se trouve delà sorte très amoindrie. Dans tous les cas, sa partialité en faveur d'Anaclet est incontestable; elle passe sous silence tous les faits compromettants qui sont à sa charge (cf. Muhlbacher, ouv. cit., p. 13). Viennent ensuite les manifestes des deux papes et de leurs électeurs (Jaft'é, Regesta, n°» 7403-7404,7407, 7411, 7413, 8370-8371, 8374, 8376-8390; Wattericb, 11, 182, 185); l'épître de Pierre de Porto (Migne, CLXXIX, 1397); les lettres de Gautier de Ravenne {Udalrici codex, 242; Dùmmler, ForcMngen zur deutschen GescMchte, YIII, 164); puis les récits de Suger {Bist. des G., XII, 57), du chroniqueur de Morigny (Du Chésne, lY, 362), du biographe de saint Bernard {Vita, lib. Il, cap. i); en dernier lieu des pamphlets de l'évêque de Mantoue (ap. NeUgart, Cod. âiplom. Àlem.y II, 63) et d'Arnulphe de Séez (d'Achery, Spicileg., l, 153; Mon. Germ., XII, 707-720), etc.

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mier jour, à porter l'anathème contre ceux qui procéderaient à l'élection avant les obsèques d'Honorius, insepulto papa; et comme le danger du tumulte extérieur allait toujours croissant, on convint le lendemain de confier Ji Une commission de huit membres le soin d'élire le futur pape. En cas de conflit entre les électeurs, quelques cardinaux devaient leur être adjoints pour trancher la discussion (1). L'évéque de Preneste demanda en outre que l'excommunication et la peine de la suspension fussent décrétées contre tout membre élu en dehors de cette convention. Le coup porté par cette proposition à la candidature du cardinal de Saint-Galixte atteignit le coupable eapleine conscience; mais il affecta une parfaite tranquiU lité et se^ hâta de rassurer ses collègues, en leur jurant qu'il aimerait mieux être jeté au fond de l'enfer que d'être une occasion de trouble pour l'Église.

La composition du comité électoral ne souffrit aucune difficulté. Tous les ords^es du Sacré-Collège y furent représentés. Guillaume de Preneste et Conrad de Sabine y figurèrent en qualité de cardinaux évêques; la classe des cardinaux prêtres délégua Piéride de Pise, Pierre le Rpux et Pierre de Léon; et la classe des cirdinaux diacres, Grégoire de Saint- Ange, Jonathan et Haiiperic. Ces nominations font honneur au SacrérCollège ; ei|es prouvent que la majorité de ses membres était alors fermement résolue à observer la légalité et à résister à lapressioji du dehors.

(1) « lia tamen quod, si inter se de persona concorditer conveaire non possént, aliqui de fratribus adhiberentur » {Ep. ad Didac), Hubert de Lucques (loc. cit.) formule autrement la condition : « ab eis co?nw«ni<^ éligeretur vel a parte smioris consilii. » Cette clause n*est pas très vraisemblable. Si on nommait une commission, c'était; pour obtenir l'unanimité des suffrages. Pî^rmi les élus, |l ne pouv§JÎi y avoir un groupe qui fût autorisé à se à[vepçi,n sqnioriiç^qnsjliC

d'où- qu'elle vînt; Jonathan était le seul cardinal électeur , favorable à Pierre de Léon.

La politique du chancelier venait donc d'obtenir un grand succès. Toutefois son triomphe définitif était loin d^être assuré. Là division éclata le jour même entre plûn sieurs cardinaux prêtres et cardinaux évêques, au sujet de la prise de possession du lieu qui avait été fixé pour ■ l'élection, c'est-à-dire de l'église Saint-Adrien, voisine

^^ ^u Gapitole et de l'arc de Septime-Sévère. Les cardinaux évêqués, qui étaient des amis du chancelier, refusèrent d'en remettre les clefs à leurs collègues. Aussi, «: considérant ce procédé corrime une injure et un indice de mauvaises intentions, dit un partisan de Pierre de ; Léon, la partie la phis saine et la plus nombreuse des cardinaux n'osa plus retourner au couvent de Saint- Grégoire (1). » / . - Nous voyons apparaître ici les premiers symptômes du

: schisme* Avant de se séparer^ les cardinaux avaient fixé .. au lendemain, 13 février, une troisième séance. Au. lieu

^ d'une séance on eut une émeute. Le bruit se répandit qù'Honôrius avait rendu le dernier soupir et que les amis du chancelier s'obstinaient à tenir sa mort secrète; Pierre de Léon n'était vraisemblablement pas étranger à ces rumeurs excitantes; et, pendant qu'il dressait avec lé cardinal Jonathan son plan de campagne électorale, lé peuplé abusé et soudoyé par ses frères se ruait sur le cloître de Saint-Grégoire. Le Pape fut contraint, pour confondre les agitateurs, de se montrer à une fenêtre (2). i Mais une telle scène, une secousse. si violente achevèrent - .

(1) Ep\ ad Didac. Noter les mots pars major et sanioVi employés

par lea partisans de Pierre de Léon r - >

(2) j?jp. Hubert. Lucèns. ^otev le silence intéressé de l'épître à-Dt dace sur celte journée du 12.

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